‹ Missions des Jésuites en Russie et dans l'Archipel GrecChapitre 13 sur 30 · GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL

Mozdok, le 27 février 1810.

Mon Très-Révérend Père,

Je commence le récit du bien qu'a opéré notre mission et des vicissitudes qu'elle a éprouvées à partir de la seconde année après l'entrée du P. Woyszwillo. Quant au bien, il est peu considérable, si on le prend en lui-même; mais si l'on tient compte, en l'envisageant, des circonstances où nous nous T. 4

sommes trouvés, si Ton fait attention aux personnes et aux faits pris en particulier, on verra qu'il n'est nullement digne de mépris.

A notre arrivée dans ce pays, nous avons trouvé un peuple dissolu dans ses mœurs, ignorant les vérités de la religion et privés de tous les secours qui mènent au salut : c'est ce que vous faisait connaître ma précédente lettre. Nous avons annoncé la parole de Dieu , qui a été reçue avec amour et avec docilité par un grand nombre. La grâce de Dieu a béni nos efforts, et peu à peu les moeurs se sont réformées, l'ignorance des vérités du salut s'est dissipée ; les vertus chrétiennes, la piété et les bons exemples ont pris la place des scandales el des crimes. Mais à ces heureux commencements succédèrent bientôt de rudes épreuves : en peu de temps nous vîmes les plus tristes changements. On rougit de venir à nos pieuses réunions ; la ferveur pour la réception des sacrements se ralentit ; un grand nombre même, les jours de dimanche et de fête , refusèrent d'assister au saint Sacrifice; ce n'est pas tout : parleurs mauvais exemple, leurs insultes et leurs rires , ils essayèrent encore d'en détourner le petit nombre de ceux qui étaient demeurés fermes dans leur devoir. Leurs efforts ne furent pas sans résultat, et le respect humain retint , j >cn< la nt près de trois mois, loin de toute pratique

religieuse presque tous nos fidèles , et les lemmes elles-mêmes, qui ont coutume d'être plus portées à la piété. C'est avec beaucoup de peine que nous avons pu obtenir plus tard de les ramener à la fréquentation des sacrements. Ce n'était pas encore assez. Un coup plus rude et plus désolant fut porté à la religion. En 1809, au commencement d'avril , la population presque tout entière, agissant de concert, ruina nos écoles.

Tant que nos écoles étaient restées debout, nous avions eu l'espoir de conserver à l'Église catholique au moins la génération future, et de voir la miséricorde de Dieu s'étendre sur ce malheureux peuple en considération de ses enfants, et par suite les parents eux-mêmes se convertir à la vue de leurs bons exemples. De plus il existe des haines implacables entre ces nations réunies ensemble de tant de contrées diverses ; on trouve parmi elles autant de partis et d'inclinations qu'il y a de régions auxquelles elles appartiennent. En maintenant l'institution de nos écoles, où les enfants vivent ensemble, se livrent aux mêmes jeux, nous pouvions espérer les voir contracter entre eux des liaisons d'amitié persévérantes, et se former au même genre de vie. La ruine de nos écoles lit évanouir ces belles espérances; et les rivalités et les haines, déjà presque assoupies, se ravivèrent avec une

nouvelle intensité. Mais pour disperser les brebis, il fallait encore frapper le pasteur. Nos ennemis n\ manquèrent pas; ils nous jetèrent à satiété l'insulte et la calomnie , et nous poursuivirent de leurs injures jusque dans la chaire. Ils en vinrent même aux menaces ouvertes, et n'épargnèrent rien pour nous aliéner l'esprit de la population. L'un d'eux, pendant quatre mois entiers, mit tout en œuvre pour me brouiller, si cela eût été possible, avec mon supérieur.

Les affaires de la religion en étaient à ce point à Mozdok , lorsque Dieu châtia cette population rebelle. Bientôt en efîèt il se vit assailli par différentes calamités ; il fut frappé dans ses champs, dans ses animaux , dans son commerce , dans sa réputation, dans ses enfants. Plusieurs tombèrent dans la plus grande pauvreté, et, ce qui est regardé ici comme le dernier des maux, un bon nombre d'enfants moururent aussitôt après leur naissance.

Nous comptons ici même peu de familles catholiques; cinq d'entre elles eurent à pleurer des fruits avortés dans le courant d'une seule année. Ces coups du Ciel en ramenèrent plusieurs à une meilleure vie ; mais l'auteur de tous ces maux sembla s'endurcir chaque jour davantage.

En 1808, je vis à son retour de la Géorgie

Klaproth , lieutenant- colonel, catholique de religion, chargé par l'Académie russe d'une mission extraordinaire pour reconnaître le Caucase. Il me sembla que je pouvais lui être de quelque utilité dans cette affaire ; je formai donc avec lui des liens assez étroits , et je me liai en même temps d'amitié avec un Prussien de sa suite , nommé Joseph Ferchlande , fort éloigné de la religion catholique. Ce dernier ne tarda pas à tomber malade, et la veille de la fête de saint Ignace, il était à l'extrémité. On m'invita à le voir et à le consoler; avec l'aide du lieutenant-colonel , j'essayai de l'amener à l'Eglise romaine ; et bien que le malheureux eût déjà repoussé avec une sorte de fureur le Révérend Doyen Tantisfow , qui avait fait les premières tentatives , je ne désespérai point de réussir. Ce qui redoublait ma confiance, c'est que je me sentais appuyé de la protection de la Bienheureuse Vierge Marie, de sainte Anne, dont nous venions de célébrer la fête, et surtout de notre Père saint Ignace. Cependant, il me semblait que mon esprit était enveloppé de ténèbres épaisses. Je ne savais que dire au malade , quelles questions lui adresser , comment gagner son âme et l'amener de ses erreurs à la connaissance de la vérité. Je passai une nuit dans cet état auprès de lui. Le lendemain , je rentrai dans notre maison , et je

le recommandai aux prières de tous ceux que je pus rencontrer ; puis je commençai le saint Sacrifice. A peine avais-je achevé la consécration, que le malade demande avec de grandes instances le jeune Père. Je vole auprès de lui en toute hâte. Les ténèbres de mon esprit étaient entièrement dissipées ; je me mis à l'instruire d'une manière adaptée à son état , et avec autant de netteté et de suite dans mes explications que si j'avais eu sous les yeux un livre de controverses uniquement composé en vue de ce malade. Pour lui, il donna son consentement à tous les articles de notre foi, abjura ses erreurs , puis se confessa au moyen d'un interprète avec beaucoup de repentir, et reçut très-dévotement le saint Viatique. A partir de ce moment, il ne cessa de me presser de l'instruire de plus en plus, assurant qu'il était prêt à observer avec la plus scrupuleuse exactitude tous les commandements de Dieu et de l'Eglise. Oh ! combien de fois et avec quelle piété ne baisa-t-il pas l'image du Crucifix qu'il' avait en horreur auparavant ! La violence de là maladie le fit tomber quelquefois dans l'impatience ; mais une fois qu'il eut été fortifié par l'onction des mourants , il devint tellement maître de lui-même, tellement doux, que malgré les plus vives douleurs il ne donna plus jusqu'à sa mort aucun signe d'impatience.

Cette maladie m'a donné l'occasion d'admirer un trait de la Providence de Dieu à mon égard. La puanteur qui s'échappait du corps du malade était telle que personne, pas même les serviteurs n'osaient pénétrer dans sa chambre ; et cependant tout faible, tout épuisé de fatigues que j'étais, j'ai pu demeurer auprès de lui six jours et six nuits entières sans éprouver aucune gêne, aucune incommodité.

La même année, nous avons commencé à donner les Exercices de saint Ignace ; ils s'ouvrirent la veille de l'Assomption de la Bienheureuse Vierge. Le Révérend Père Supérieur faisait une méditation en russe, je donnais les deux autres en arménien. Mes occupations ne me laissant pas le temps de travailler ces méditations et de les confier à ma mémoire, je songeai à en faire une simple lecture; mais cette méthode n'ayant pas paru avantageuse, je me décidai à improviser, et ce ne fut pas sans fruit. Un jour, je prêchai sur la fin des créatures; et voilà que tout à coup , chose assez rare dans un pareil sujet, deux enfants de quatorze années se mirent à verser des larmes et à sangloter avec tant de violence , que j'eus de la peine à me faire entendre du peuple. Un autre jour, à la méditation du soir, je me sentais tout épuisé, et ma parole était faible et languissante ; déjà mes auditeurs allaient sortir de l'église , lorsque je les retins en apportant à l'appui de mon sujet un exemple tiré de l'histoire

d'Arménie; leur attention était gagnée jusqu à la fin de la méditation. Ces seules paroles avaient sulfi : Et vous; o peuple de V Arménie!

Le Révérend Père Supérieur jugea à propos de ne pas renouveler ces exercices l'année suivante, dans la crainte qu'un si grand travail ne nuisît à ma santé!

Il me semble bon de donner ici quelques détails qui sont de nature à mieux faire connaître l'histoire de ces peuples, et nous font concevoir maintenant l'espérance de recueillir au milieu d'eux une riche moisson.

En 1808, à la fin du mois d'août, j'accompagnai M. Rlaproth dans son voyage aux ruines de Madgiar ou Madziar, ville ancienne, située à quatre-vingtdix versts d'ici. On y voyait encore, il y a vingt ans, un grand nombre de maisons; mais une inondation a tout détruit, excepté quatre mosquées, sous lesquels se conservent, dit-on, en entier des corps de géants. Sans les vaines frayeurs du lieutenant-colonel , ou ses craintes de faire des dépenses, j'aurais pénétré jusqu'à ces tombeaux, et j'en aurais tiré toutes les lumières qu'ils peuvent nous donner sur l'histoire de ces contrées. On sait en effet que les habitants de l'Asie et surtout les Mahométans ont coutume d'enterrer leurs morts avec tous leur insignes. Chose étonnante! parmi tant d'auteurs qui

ont écrit sur les ruines de cette ville , il ne s'en trouve pas un seul qui fasse mention de ses inscriptions ; l'un d'eux même affirme qu'il n'en existe aucune. C'est peut-être que les Géorgiens et les Arméniens , peuples défiants comme tous les Asiatiques , ont caché leurs pierres et leurs inscriptions, dans la crainte que quelques amateurs de semblables antiquités, en voulant s'en emparer, ne s'emparassent aussi de leur terre. Quoi qu'il en soit, il est certain que M. Rlaproth a trouvé des pierres, des monnaies, etc. De ces documents, il a conclu avec raison que Madgiar fut autrefois habitée par les Tartares Mahométans Ripsacks, plus tard nommés Usbecks. Il est en effet certain tout d'abord que les Mahométans habitaient cette ville il y a trois cent cinquante ans : les inscriptions le prouvent; de plus, des monnaies portent toutes la même effigie, la même date, et ont été frappées à Scharïsaraïzik , ville tartare, où furent inhumés plusieurs Khans, ou empereurs tartares, successeurs du fameux Zingischan. M. Rlaproth, égaré par un faux raisonnement, soutient qu'il n'y eut jamais de catholiques à Madgiar. Si jamais ses ouvrages viennent à être publiés, comme je le crains, ils feront un grand tort à la cause de la religion (1

(1) La religion n'était point l'affaire du savant, voyageur. Rlaproth nous en donne la preuve dans ses ouvrages, et tout spécia-

C'est au contraire une tradition fort ancienne et répandue dans ce pays, que les premiers habitants de cette ville furent catholiques. Tous les montagnards en effet se disent originaires de Madgiar ; ils formaient autrefois un seul peuple avec quelques Européens; mais les ennemis étant venus, ils s'étaient enfuis, les uns dans les montagnes du Caucase, les autres dans la Hongrie. Cette tradition semble appuyée encore sur le mot turc Madgiar , qui signifie Hongrois.

Je serais bien obligé au P. Povvolnz s'il avait la bonté de m'envoyer un dictionnaire hongrois ,

ment dans son Voyage au mont Caucase et en Géorgie , publié en 1823. Ce voyage est l'œuvre d'un géographe instruit, mais fort insouciant sur tout ce qui a rapport à la religion des contrées qu'il visite; il ne parle pas même de ce qu'il a pu en apprendre par les missionnaires. Ces derniers l'avaient accueilli avec beaucoup de cordialité et lui avaient offert leurs services ; il les accepta volontiers et leur témoigna sa reconnaissance en abandonnant, comme nous le verrons plus loin, au milieu des montagnes, le P. Henry devenu son compagnon. Klaproth ne se vante point de ce dernier l'ait. Voici tout ce qu'il dit de notre missionnaire : « Mozdok renferme aussi... une église catholique : celle-ci fut fondée il y a environ quarante ans par les missionnaires capucins ; ils sont tous morts, et l'église est maintenant entre les mains des Jésuites : la communauté se compose d'un supérieur, d'un Père et d'un Frère. Je croyais pouvoir tirer d'eux des renseignements sur les habitants des montagnes, mais ces religieux, n'ayant pas fait un long séjour à Mozdok, n'ont pas encore trouvé l'occasion de faire connaissance ni d'établir des liaisons avec ces peuples. Le

écrit en caractère latin, et contenant tous les termes relatifs à la vie commune et pratique , à la guerre, à l'agriculture ; je désirerais en même temps la traduction latine ou française. Qu'il m'envoie aussi des détails sur tout ce qui concerne les lois, les coutumes, les privilèges, les jeux, les contrats, les cérémonies funèbres, etc. ; qu'il me dise si l'on jette encore des sorts pour connaître l'avenir, et de quelles manières on y procède. Je pourrais ainsi faire des rapprochements avec les langues et les usages de ces peuples, et jeter quelque lumière sur leur histoire.

Une découverte qui me remplit de consolation,

P. Gilles Henry, né dans les Pays-Bas, et qui a étudié en Angleterre, a fait en peu de temps de très-grands progrès dans la langue arménienne. Lorsque je vins à Mozdok pour la première fois, il n'avait commencé l'étude de cette langue que depuis neuf mois, et cependant il était déjà en état de prêcher en public. A l'exception de la Messe, tout le service divin se célèbre en arménien.

« Ce Jésuite, homme adroit, conçut , il y a quelques années, le projet d'employer les membres de son Ordre à civiliser les habitants du Caucase, qui ne sont pas encore soumis entièrement à la domination russe, et à les amener au même point où étaient arrivés les sauvages du Paraguay. Le gouvernement aurait dû laisser toute la latitude possible à ces religieux : il se serait ainsi débarrassé d'un soin pénible et dispendieux. Ce projet, qui avait été approuvé et appuyé par les agents russes employés sur les lignes, a été envoyé à Saint-Pétersbourg par le P. Henry; il paraît qu'il n'y a pas été goûté et qu'il est totalement oublié. » {V. op. cit. t. J, p. 330-334.)

ce fut d'apprendre que les Tartares ne s'étaient jamais laissé aller aux erreurs de Maeedonius , ainsi que plusieurs historiens l'ont affirmé, mais qu'ils ont été convertis par des catholiques , à savoir les rois d'Arménie. Vers l'an 1254 de notre ère, Mango, Ran des Tartares, reçut le baptême, avec toute sa famille et un grand nombre de princes et de nobles, des mains de l'Evêque, chancelier de Hainton, roi d'Arménie. En 1260, Holoonus, ou Olaonus, empereur tartare, envoya des députés au Souverain-Pontife pour lui demander le baptême. C'est ce que nous apprend une lettre rapportée au même Olaonus, par un des députés, et dont on conserve encore la copie manuscrite à Rome, dans la Bibliothèque Vallicellana.

( Vallic. M. S. Sing. Littera E, N. 49, pag. U. ) Au Concile

général de Lyon, tenu en 1273, on lut des lettres d'Abagha, roi des Tartares, et on entendit ses députés, qui furent même baptisés par le cardinal Pierre, Évèque d'Ostie., et plus tard Pape sous le nom d'Innocent V. (Histor. Concilii Lugdunensis. Tom. III, part. 2.) Ou baptisa encore Tangador, frère et successeur d'Abagha , et Argon , petit-fils et successeur de Tangador. C'est Argon qui écrivit au Pape Honorius IV et aux rois de France et de Sicile , pour les prier d'unir leurs forces aux siennes, dans le but de faire la guerre aux Sarrasins. Nous

avons ses lettres {Regist. Honor. Lib. 1, pag. 128, ». 22)

comme aussi celles qu'il adressa au Pape Nicolas IV. (Nie. Lib. \,Epist.\2,Lib.\i.) Vers l'année 1302, Cassanus, fils d'Argon, se convertit miraculeusement au catholicisme, et recul le baptême avec une multitude immense de Tartares. On en peut voir le récit détaillé dans saint Antonin. {Part. 'S, Httera 20 , capite 8, g 9. ) Il est donc manifeste que les Tartares ont été catholiques au moins pendant un demi-siècle, et qu'ils n'ont pas embrassé le mahométisme avant le quatorzième siècle. Mais le rovaume d'Arménie fut détruit à peu près à cette, époque , et les Arméniens, tombés dans l'hérésie, se divisèrent en une multitude de sectes.

Du même coup, les Tartares qu'ils appelaient leurs frères ou leurs pères dans la foi retournèrent les uns à l'idolâtrie, les autres se firent mahométans; mais Dieu se réserve toujours de fidèles adorateurs qui ne fléchissent pas les genoux devant Baal. Il est donc naturel de penser que la partie de la population demeurée catholique prit le chemin des montagnes du Caucase, mais que, dépourvue de prêtres et perdant chaque jour les vieillards qui conservaient la doctrine, elle vit peu à peu s'obscurcir la vraie foi , tout en conservant certaines traditions qui, malgré leur corruption, annoncent suffisamment l'existence de la vraie reli-

gion parmi ces peuples. Ce sont là, j'en conviens, de simples conjectures ; mais elles ne sont pas dénuées de fondements.

Et d'abord tous les montagnards parlent tartare ; et dire que chaque tribu a encore une langue particulière ne détruit point la valeur de cette raison : car on sait que les peuples accoutumés à vivre de rapines ont un langage spécial dont ils se servent pour se communiquer leurs secrets , sans s'exposer à être compris des autres. C'est ainsi que les Kabardiens ont, outre leur langue propre, deux antres langues dont ils se servent quand ils vont au brigandage ou à la guerre. De plus , ils possèdent encore toutes leurs anciennes églises, que Dieu a voulu conserver comme un monument éternel de la foi dont ils se sont séparés, et dans lesquels ils ne peuvent entrer, sans être sévèrement châtiés par Dieu. Ils observent le carême, et célèbrent à leur manière les fêtes de Noël et de Pâques. Les Kabardiens chantent encore aujourd'hui, en l'honneur de l'Assomption de la Très-Sainte Vierge , une hymne remplie de la plus belle poésie et de la plus douce piété. Leur offre- t-on des prêtres arméniens, russes ou géorgiens : ils les repoussent et déclarent ne vouloir point obéir à d'autres qu'aux prêtres Francs, c'est-à-dire Européens, les maîtres de leurs ancêtres. Cette tradition est cause qu'ils nous trai-

tent avec beaucoup d'honneur, et nous invitent à entrer clans leurs églises , où nous seuls , disentils, avons le droit de pénétrer impunément; ils s'offrent à se ranger à notre suite, dans le cas où nous les trouverons conformes à notre rit.

Les Madziars et les Géorgiens se font remarquer entre tous les autres ; plusieurs fois, ils m'ont pressé de rester au milieu d'eux, pour leur servir de prêtre. Quelle belle espérance n'avons-nous pas de recueillir une riche moisson! Dernièrement, j'ai répondu à leur invitation, et j'ai prêché dans leur église. Ils m'ont écoute avec la plus grande attention, approuvant les raisons que j'apportais en faveur de l'Eglise romaine, dont je m'attachai à prouver la vérité, à l'exclusion de toutes les autres.

Un mot de leurs superstitions. Ils les gardent avec une obstination incroyable. Leurs prêtres, d'une ignorance extrême, ont corrompu tout ce qu'ils retiennent encore de nos sacrements et de nos cérémonies. Dans la confession , le pénitent ne s'occupe d'aucun péché en particulier; mais le confesseur parcourt la liste des péchés qui peuvent se commettre, et à chacun d'eux, le pénitent frappe sa poitrine, en disant: Peccavi coram Domino, mais sans déclarer s'il a commis la faute ou non. Le Jeudi Saint, on fait entrer dans l'église un bœuf couvert de la chape et d'autres ornements sacerdo-

taux. Le prêtre récite sur lui des évangiles et des oraisons qui conviennent à Notre-Seigneur. Puis ou tue l'animal, et le prêtre ajoute : Animabus défi uwtorum doua, Domine, requiem, et nobis peccatoribus concède remissionempeccatorum. Alors on distribue à chacun des assistants une partie de la victime. On appelle cette cérémonie le Matagh , Je sacrifice. Or , il y a soixante ans environ, il arriva, à Constantinople , que le bœuf ainsi équipé prit la fuite et fut poursuivi par les Turcs qui criaient : 0 Dieu! à Dieu! le dieu des infidèles s'enfuit; saisissez-le y saisissez-le. Cette mésaventure fut cause qu'au bœuf on substitua un agneau, dont le caractère est plus tranquille, et qui se laisse plus facilement lier et

égorger.

Tous les dimanches et jours de fête qui se trouvent entre Pâques et l'Ascension sont célébrées par des courses à cheval qui se font avec beaucoup d'éclat, mais aussi sont accompagnées de rixes et de toutes sortes de désordres. La veille de l'Ascension, vers six heures du soir , toutes les femmes qui peuvent encore devenir mères, même les plus réservées, se rendent au fleuve; là, dépouillant toute pudeur, elles se baignent aux yeux de tout le monde, pendant que les femmes âgées , faisant les prophétesses , les examinent du rivage , et annoncent à chacune des baigneuses une heureuse fécondité. De

retour dans leurs maisons ; elles ne parlent à personne ; le lendemain au matin elles retournent au fleuve, et recommencent cette honteuse cérémonie. — Passons à un autre sujet.

En 1808, je me trouvais en Géorgie, et je logeais chez un catholique. Depuis dix-neuf ans cet homme n'avait pas purifié sa conscience ; je crus bon de le rappeler à son devoir. Il me reçut assez mal tout d'abord , et accompagna même son refus de rires et de plaisanteries. Je ne renonçai pas pour cela à mon dessein ; mais, pour attirer les miséricordes de Dieu sur ce pauvre pécheur et sur moi-même, je pris la résolution de passer les jours en prière ; dans ce but, je me cachai entre deux tonneaux qui étaient devant la maison, et j'attendis l'occasion favorable. Au bout de deux semaines , j'allai trouver mon homme, en me recommandant à la sainte Vierge, pour laquelle, je le savais, il avait toujours conservé de la dévotion, et je lui protestai que je ne quitterais pas la maison avant d'avoir entendu l'aveu de ses fautes. Chose merveilleuse ! il est subitement changé; il demande pardon, et il me prie de le préparer à sa confession. Mais la chose ne fut pas si tôt faite ; un si grand nombre d'années passées dans i'éloignement de la pénitence avaient presque endurci son cœur ; déplus, la recherche de ses fautes, faite avec trop de contention , découragea son esprit, et leur multi- T. 5

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ti tude le jeta dans une sorte de désespoir. Il avait donc grand besoin de mon aide, lorsque je fus pris tout à coup d'une fièvre qui m'enlevait tout moyen de lui rendre service. Mais Dieu, l'unique auteur de toute vraie conversion, me suggéra un moyen de l'aider sans danger pour moi , ce fut de profiter du temps de la nuit où il était moins distrait et où la fièvre me donnait à moi-même quelque relâche, pour faire son examen de conscience avec lui, et pour l'exciter à la contrition. La fièvre revenant, je chantais des cantiques géorgiens , ce qu'il aimait extrêmement ; et de cette manière , il me fut permis de le conserver dans de bonnes dispositions, et de me ménager à moi-même le repos nécessaire. Après huit jours de semblable préparation , il reçut avec piété les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, et me pria d'écrire en son nom au R. Père Supérieur, pour lui demander pardon de s'être éloigné si longtemps de la pratique des sacrements.

Sur le point de revenir à Mozdok, je rencontrai par bonheur M. Tantissow, qui m'accueillit avec sa bienveillance ordinaire ; me prit pour son compagnon de route et très-heureusement : car, à la suite de quelques discussions sur la religion , l'homme que j'avais d'abord accompagné, et qui m'avait promis de fournir lui-même à toutes les dépenses du voyage, m'avait abandonné, et je demeurais seul, loin

de ma mission, sans interprète, sans moyen de transport, sans argent, sans passeport (1 ) .

A propos de ces discussions religieuses, je dois avertir tous ceux qui pensent à travailler dans ces missions, de n'y point venir avant de s'être munis de toutes leurs armes contre la philosophie de nos temps. On trouve en effet ici, partout, des hommes profondément imbus de la doctrine empestée des soi-disant philosophes modernes ; ce sont pour la plupart des voyageurs qui ne peuvent souffrir d'autres livres que ceux où l'on renverse de fond en comble les lois de toute religion et de toute morale. Entre ces livres, j'en ai surtout remarqué un, dont son auteur, Volney, est très-ennemi de notre Compagnie. La plupart de ces auteurs admettent le système des époques de la nature de Bulïbn ; quelquesuns prétendent que l'origine des peuples asiatiques remonte à une époque plus haute que celle qui est marquée par Moïse dans la Genèse , et l'un d'eux, s'emparant de ce système, et jaloux de donner un démenti à l'histoire de Moïse, songe même à faire imprimer à Saint-Pétersbourg le fruit de ses recher-

(1) Le Père Henry, ne voulant pas nommer Klaproth, se contente de l'appeler : « C homme que j'avais d 'abord accompagné ». Si le pauvre missionnaire fut abandonné de la sorte, c'est qu'il avait eu l'imprudence impardonnable de parler de religion au libre-penseur Jules Klaproth.

ches. Aussi, nous vous en prions avec instance, envoyez-nous des livres qui réfutent toutes ces vaines imaginations, et qui nous aident à défendre la cause de la religion, et à fortifier dans leur foi ceux qui sont chancelants ou qui viennent de se convertir. Ne pouvant nous-mêmes être présents dans tous les lieux à la fois, nous les enverrons à notre place ; un livre parle avec plus de liberté , et quelquefois opère plus de bien que la parole vivante.

Après mon retour à Mozdok, le R. P. Supérieur se rendit à Rizlar, au commencement d'octobre. Son zèle et son infatigable patience y firent un plus grand nombre de conversions qu'il ne l'avait espéré. Il ramena avec lui trois hommes qui ne savaient point le russe, et les adressa à M. Tantissow, qui les entendit en confession. L'un d'eux, étant tombé malade, resta cinq mois entiers dans notre demeure ; quelques familles s'étaient chargées des deux autres.

La plus grande part du travail, cet hiver, revint au R. P. Supérieur : car la fièvre que j'avais prise en Géorgie ne m'avait pas encore entièrement abandonné, et je ne donnai guère en tout qu'une douzaine de sermons.

Ma grande occupation était de visiter les écoles, de faire le catéchisme aux petits garçons et aux petites filles en différents lieux, d'entendre les confessions tous les mois et à l'approche des fêtes plus

solennelles. Non-seulement les femmes et les enfants, mais les hommes eux-mêmes en grand nombre ont l'habitude de s'approcher alors du sacrement de Pénitence. Encore que la population ne soit pas nombreuse, ce ministère ne laisse pas d'être pour moi l'occasion d'une grande fatigue. On ne vient me trouver que le soir, vers quatre heures, et je dois ensuite confesser pendant six ou sept heures sans interruption. Je suis assis de la manière la plus gênante, le corps courbé presque jusqu'à terre : car les femmes, par un sentiment de pudeur, s'inclinent profondément, et parlent d'un ton de voix très-bas ; ajoutez à cela que chacune d'elles pour ainsi dire s'exprime dans une langue différente. Aussi ai-je dû me résigner à quelques jours de maladie, à la suite de presque toutes les fêtes solennelles. Heureusement, le digne général del Pozzo s'occupe de parer à cet inconvénient en faisant faire deux confessionnaux.

Pendant ce temps-là, le R. P. Supérieur mettait tous ses soins à rapprocher les esprits .et les cœurs, trop souvent séparés ici par les discordes et les inimitiés. Bien des fois , les querelles qui surgissent entre les Géorgiens et les Arméniens hérétiques ont tout bouleversé ; alors on voit les innocents jetés en prison, les proches et ceux-là qui sont unis par le sang, se provoquer devant les tribunaux, et là s'ac-

câbler mutuellement d'injures et de malédictions. Les ramener à une véritable union, et les y conserver, est une entreprise remplie des plus grandes difficultés : car ils sont extrêmement dissimulés, et il nous faut beaucoup d'adresse pour apprendre d'eux quelles sont leurs habitudes, leurs goûts , leurs relations communes : aussi rien de plus difficile que de pouvoir seulement deviner ce qu'ils pensent ou méditent, ce qui leur plaît ou leur déplaît. Cela fait que bien souvent nous les irritons en voulant les apaiser, ou que nous leur nuisons, en croyant leur être utiles. Au reste, ce peuple n'accepte aucun joug, et ne connaît pour ainsi dire aucune autorité. Cette indépendance effrénée prend sa source, à mon avis, dans la première éducation des enfants. Ici, à peine un enfant sait-il balbutier , que ses parents commencent à faire ses volontés plutôt qu'à lui imposer les leurs ; jamais de violence pour se faire obéir ; on considérerait comme un malheur de lui voir verser des larmes : faisons une exception pour les filles ; on les considère comme des esclaves et on les châtie tivec une dureté et une barbarie extraordinaires. Pour les garçons, supposez qu'après une éducation semblable, ils viennent à se livrer au commerce dans les pays étrangers (or c'est la carrière qu'ils embrassent à peu près tous sans exception), vous comprendrez aisément combien ' ils doivent rapporter avec eux

dans leur patrie, de perversité, de vain orgueil, de préjugés et de faux principes. Il faut savoir, en eflët, qu'ici on regarde comme légitime tout ce qui peut se l'aire impunément : chez les Arméniens, au contraire, une chose est mauvaise, et couvre d'ignominie celui qui la commet, fût-elle d'ailleurs la plus juste et la plus belle du monde , quand elle froisse leurs opinions bizarres ou qu'elle est condamnable aux yeux des Asiatiques. Croiriez- vous que j'ai failli être traité d'hérétique et de blasphémateur, pour avoir osé dire dans un sermon que la sainte Vierge s'était rendue à Bethléem, montée sur une ânesse ? C'est que dans ce pays on a la coutume d'attacher les courtisanes sur ces animaux, et de les conduire ainsi à travers la ville.

Quand il reste du temps au R. P. Supérieur après tous ses travaux, il le consacre aux enfants : il les rassemble lui-même, et leur apprend des cantiques russes. J'en ai moi-même composé quelques-uns en arménien, et on les chante avec un entrain admirable soit dans les maisons, soit à l'église. Mon premier fut la traduction de la prière de Notre B. P. saint Ignace : 0 Deus, ego amo te. Ne soyez pas trop étonnés de me voir faire des vers en arménien : ici, rien de plus facile que d'être un poëte de premier mérite. Toutes leurs compositions poétiques, si même ils en ont, et leurs

hymnes qu'ils ont traduites des nôtres, manquent absolument de toutes les qualités du genre. Le style en est si corrompu et si embarrassé qu'on en est à v chercher un sens raisonnable; de plus, elles sont si obscures et remplies de tant d'idées indignes de la poésie sacrée, que, loin d'exciter à la dévotion, elles provoquent bien plutôt au dégoût. Ils les chantent toutes sur deux tons, sans tenir aucun compte des brèves ou des longues. Pendant l'Avent, ils célèbrent en deux chœurs les joies de la sainte Vierge; et après chaque vers, ils ajoutent ces mots : Gaude Maria, ou Alléluia. Or, un poëte, ne pouvant exprimer dans un seul vers la perte et le recouvrement de Jésus-Christ dans le Temple, divisa ainsi son sujet : Puer tuus Jésus perditus est in Templo. Lœtare Maria — Et post très dies inventas est inter Doctores. Alléluia. Il n'y aurait point assez de malédiction pour nous , si nous étions assez téméraires que de blâmer ces chants ou cette poésie. Seulement, nous les faisons disparaître peu à peu en introduisant des cantiques nouveaux que ce peuple ami de la nouveauté saisit avec passion, et ainsi il oublie insensiblement les siens.

En 1809, au commencement du Carême, temps auquel les militaires sont exemptés du service pour s'occuper de leur confessions pascales, le R. P. Suoérieur se mit en route pour les montagnes du

Caucase. Il avait un enfant pour compagnon, et encore lui avait-il fallu, avant d'obtenir ce secours, le demander à toutes les familles pendant trois semaines entières. Je puis bien affirmer que le Père eut à fouler plus d'épines dans ce voyage qu'il ne compta de pas. Je ne dis rien de la grossièreté des soldats, très-habiles à exercer la patience du prêtre; ni des injures de ceux qui avaient la mission d'envoyer les soldats se confesser. Nulle part, le R. Père ne recueillait autant de peines, de mépris, d'insultes et de railleries de toute espèce. De plus, il était perpétuellement exposé à la mort au milieu de ces nations toujours animées par la haine les unes contre les autres. Les montagnards ajoutaient encore au danger; ils infestent toutes les routes, et inspirent tant de crainte , qu'on voit dans les champs le laboureur travailler d'une main et de l'autre tenir une épée.

Mais tous ces obstacles cèdent et tombent devant la charité et le zèle des âmes du P. Wovszwillo. Il

cultive la vigne du Seigneur malgré la soif, la faim, le froid et toutes les privations ; on le voit mettre en œuvre toutes les ressources pour réunir les soldats dispersés de côté et d'autre, ou les pauvres habitants de la contrée. Du matin jusqu'au soir tout son temps se passe à les instruire : on dirait un agneau au milieu des loups. Toute sa force, c'est sa con-

iiance en Dieu. Avec elle, il affronte la férocité des soldats, la malveillance de leurs chefs, et tous les dangers ensemble; et quand tout le monde est dans l'épouvante, lui seul est sans crainte. J'aimerais à vous raconter quelques-uns des traits qui ont accompagné les travaux de ce généreux missionnaire ; mais son humilité, ingénieuse à cacher ce qu'il fait et ce qu'il souffre m'en a dérobé la connaissance; et je dois me contenter de cet aperçu trop rapide et trop général.

La même année,, la mort nous enleva un homme qui jouissait parmi nous, catholiques, d'une grande autorité : Georges Mamassaklissow , originaire de Géorgie. Ses parents , autrefois hérétiques, s'étaient convertis au catholicisme. Pour lui, il était dans ces contrées comme la colonne de la religion catholique. Ses soins, son influence, son argent même, il avait tout mis en œuvre pour les pourvoir de prêtres catholiques.

Quand Mamassaklissow arriva dans ce pays, il était très-pauvre : sa famille est peut-être à présent la plus riche que nous ayons ; mais, ce qui vaut encore mieux, elle est sans contredit la première de toutes par ses vertus et ses bons exemples. La bénédiction de Dieu s'étendit sur ses cinq enfants, qui reçurent une excellente éducation, et sur sa femme, ([Lie toutes les bouches proclament comme le mo-

dèle de toutes les mères. Cependant Dieu, qui châtie ceux qu'il aime, ne lui épargna pas les afflictions. Ce lurent des revers de fortune, des chagrins de famille, des maladies s'attaquant tantôt à l'un, tantôt à l'autre des époux. Mais au milieu de ces épreuves, ils gardèrent toujours la môme patience, la même générosité chrétienne. Enfin, le 25 février, il tomba malade ; son état ne paraissait pas dangereux tout d'abord ; lui-même excitait les siens à la confiance, et les engageait à prier pour sa guérison. Cependant, dès la première fois que je le vis, il m'assura très-positivement qu'il ne relèverait pas de ce mal, et en même temps, il me pria avec instance de ne point le quitter qu'il n'eût rendu le dernier soupir. Alors , sans me demander à moi-même s'il était juste à un homme de ma profession de me consacrer pendant une ou deux semaines au service d'un seul malade, je laissai tous les autres fidèles, et je restai auprès de lui sept jours entiers et quatorze heures.

Pendant tout ce temps, il donna les plus beaux exemples de vertu chrétienne, et bien dignes assurément d'être proposés à l'imitation de la prospérité. Bien loin de se plaindre jamais, il souhaitait au contraire des souffrances plus grandes pour se rapprocher davantage de Jésus-Christ. C'est lui qui, durant sa vie , avait été l'homme d'affaires de l'église et de

toute notre population : il porta toujours dans ces délicates fonctions le plus pur désintéressement. Un jour un prêtre l'engageait à choisir quelqu'un pour s'occuper, après sa mort, des affaires de sa famille. Non, répondit-il, avec autant de foi que de modestie, « Dieu, qui m'a tiré de la pauvreté de mon enfance pour m'élever à cette fortune, parce que je me suis confié en lui, saura bien encore prendre soin des miens, s'ils mettent en lui toute confiance ; sinon, j'aurai beau leur chercher un soutien, jamais ils ne prospéreront. » Les soupirs et les paroles qui s'échappaient de son cœur montrent à quelle perfection il portait la résignation à la volonté du ciel, la pureté de l'âme et la charité envers Dieu. Souvent on l'entendait s'écrier : « O mon Dieu , si vous voulez que je sois sauvé, soyez-en béni; mais, si vous aimez mieux que je souffre éternellement, soyez encore béni ; pourvu que vous me fassiez la grâce de pleurer auparavant mes fautes , et de ne jamais vous maudire dans l'enfer. » Une fois, il parut tout effrayé ; puis il s'écria avec indignation : « Retire-toi, Satan. » On lui demanda ce qu'il y avait. « C'est le démon, répondit-il, qui veut m'enlever le peu de temps que j'ai encore à louer Dieu, et qui me rappelle le plaisir que j'ai pris dans ma jeunesse au jeu de cartes. » Il s'aperçut un jour que l'on parlait bas autour de lui, et qu'on n'osait pas l'avertir

du danger où il se trouvait : « Laissez-la vos craintes, dit-il; à Dieu ne plaise que je redoute l'arrivée de Jésus-Christ mon Seigneur. Crovez-vous donc que les sacrements apportent avec eux la peine, la maladie et la mort ? » Ayant dit ses paroles, il s'élança hors de son lit, se mit à genoux et demanda avec larmes pardon à tous les assistants. Non content de cet acte d'humilité, il envoya ses serviteurs à quelques personnes absentes pour leur demander pardon en son nom, et prier en même temps tous ceux a qui il aurait fait quelque dommage, de vouloir bien lui en donner avis. Après avoir été fortifié par les sacrements des mourants, il fit venir auprès de lui ses parents et ses alliés, et leur apprit à tous les fautes qu'ils devaient éviter, les vertus qu'ils devaient pratiquer. Il encourageait les uns, les animant à chercher les biens éternels ; il menaçait les autres, les épouvantant par la crainte des jugements de Dieu, et ses paroles s'adressaient d'une manière si particulière à chacun, qu'il semblait lire au plus profond de leurs cœurs. Tous l'écoutaient en silence, et recevaient ses paroles avec respect et contrition du cœur ; elles s'imprimèrent si profondément dans leur âme, que, plus tard, si quelqu'un venait à s'égarer, il suffisait, pour le ramener à son devoir, de lui rappeler les paroles de notre mourant. Telle fut l'impression produite par elles, que plusieurs assistants,

qui ne les comprenaient pas, ne laissèrent pas d'être touchés de contrition comme les autres ; et ce sentiment se prolongea pendant trois heures. Enfin, notre malade, épuisé par le mal, et aussi par la vieillesse, s'en alla, tout plein de mérites, se réunir à Dieu, après une agonie de quatorze heures. J'étais resté pendant tout ce temps assis à la turque auprès de son lit, ce qui me remplit d'étonnement : car, en d'autres circonstances, je ne pouvais même rester un quart d'heure assis de cette façon.

Ici, les femmes ont coutume, à la mort de leurs maris, de s'abandonner à tous les transports de la plus vive douleur. Elles s'arrachent les cheveux, poussent d'affreux hurlements, se frappent la poitrine, se maltraitent même les unes les autres, et se laissent aller à tant de démonstrations de ce genre, qu'on les prendraient pour des insensées. A la mort de notre cher défunt, elles se mirent aussitôt en devoir de se conformer à cet usage ; et déjà un certain nombre d'entre elles étaient réunies à cet effet dans un appartement séparé. Mais Georges avait expressément défendu qu'on le pleurât de cette façon ; je le fis savoir à ces femmes, et aussitôt elles remirent leurs voiles, et vinrent prier en silence auprès du corps.

Deux ans auparavant, un catholique, homme d'un grand talent et très-haut placé, était venu nous

voir ; il en usa avec nous de la manière la plus aimable; mais sur le chapitre de la conversion , il résista à tous nos efforts. Depuis trente-neuf ans, il n'allait plus à l'église et ne fréquentait plus les sacrements ; la lecture des mauvais livres l'avait perdu ; il en avait sans cesse à la main.

Je connais sa mère, dame d'une grande piété, et son frère, prêtre d'une haute vertu. Me reposant donc sur les prières que ces deux saintes âmes adressaient continuellement à Dieu pour leur fils et leur frère, et plein de confiance en l'intercession de la très-sainte Vierge, qu'il avait toujours continué d'honorer par quelques prières, je résolus d'entreprendre sa conversion, d'autant plus que je m'v sentais porté par un attrait tout particulier. Je fais part de mon projet au R. P. Supérieur, je me recommande à ses prières et à celles de tous les Nôtres, et je me mets en rou pour aller le trouver, vers le commencement du Carême de l'année 1809. Je n'étais point attendu. Mais, comme s'il eût deviné le motif de ma visite, notre homme, me voyant venir de loin, m'invita assez froidement à entrer, sans me prodiguer aucune des marques habituelles d'affabilité, il m'adressa même de très-vifs reproches pour être venu à contre-temps. Cependant je voulais commencer la conversation ; mais au lieu de m'écouter, il prenait un journal, s'occupait avec ses dômes-

tiques ou sortait même de la maison. Dans ces circonstances, il ne me restait d'autre parti à prendre, que celui qui m'avait été suggéré par le R. P. Provincial Landes , et dont le P. Pierre Lefèvre avait autrefois si souvent ressenti l'efficacité. Ce fut de me recommander à mon ange gardien et à celui de mon hôte. Ce moyen eut plein succès. Chaque fois que j'en lis usage, je vis mon homme s'adoucir et s'entretenir avec moi de la manière la plus aimable. Retombait-il dans ses accès de dépit et de colère, je reprenais en silence mon petit stratagème, et j'obtenais les mêmes résultats. Telle était d'une part la force de la prière, et de l'autre la faiblesse humaine, trop soutenue par la malice de l'enfer !

Deux jours se passèrent ainsi, après lesquels j'allai le trouver, et lui confessai ingénument que, pour satisfaire à mes obligations et en même temps lui témoigner ma reconnaissance de tant de bienfaits que j'avais reçus de sa part, je me croyais tenu à le presser d'obéir aux préceptes de l'Eglise. Je lui demandais cette soumission au nom de notre amitié : car je ne désirais rien tant que le salut de son âme, A ces paroles, il se trouble, jette de tous côtés des regards furieux, et pendant un quart d'heure se promène à grands pas sans proférer une seule parole. Tout à coup il s'arrête : « Mon Père, s'écria-il, vous êtes vainqueur ; j'obéis. Je termine

mes affaires le plus promptement possible ; puis je retourne à Mosdok pour y recevoir publiquement les sacrements ; je dois cette réparation à un peuple que mes mauvais exemples ont si longtemps scandalisé. » Et en effet, il arriva peu de jours après , dans le temps même où Georges, dont nous avons raconté les derniers moments, venait de passer à une meilleure vie. Cette mort précieuse ne servit pas peu à achever la conversion commencée. Aussitôt qu'il en eut connaissance, il fondit en larmes, et raconta ensuite lui-même, aux officiers ses amis, toutes les circonstances de cette précieuse fin. Quelque temps après, il se confessa et reçut avec la plus grande piété le sacrement de l'Eucharistie. Le lendemain, qui était le 9 mars, je tombai malade, et comme le R. P. Supérieur était absent, je crus devoir m'abandonner tout entier aux soins de M. le Doyen Tantissow. Ce bon prêtre jugea que notre maison était malsaine , et me lit transporter chez lui. Le mal était si violent et si dangereux que le médecin de Mosdok, appelé par M. le général del Pozzo, me confessa sans détour qu'il ne conservait plus aucune espérance. Mes douleurs étaient si vives que souvent elles me privaient de l'usage de ma raison, et toutes les souffrances que j'avais jamais éprouvées ne me paraissaient pas comparables à ce que j'endurais alors dans un seul T. 6

moment. Muni de tous les secours des mourants, je n'attendais plus que la mort. Mais Dieu en décida autrement : nul doute que la force du mal ait cédé, non pas aux remèdes, mais aux prières qu'un grand nombre de fidèles adressaient continuellement à Dieu pour ma guérison : ils s'étaient engagés à ne point cesser de prier, que je ne leur eusse été rendu en pleine santé. Leur espérance ne fut pas trompée. L'espèce de suffocation dont j'étais tourmenté s'arrêta et fit place à la plus complète tranquillité. En même temps, mon âme fut inondée d'une joie si douce , que je perdis tout sentiment de mes douleurs. Cette joie était causée par certaines images qui s'offraient de temps en temps à mon esprit, mais qui ne sont peut-être que le fruit de mon imagination. H me semblait voir ces montagnes du Caucase entourées et comme enveloppées d'une immense lumière ; en même temps une voix se faisait entendre et me disait : Pour arriver au ciel, il faut que tu passes par là. Bientôt je croyais me trouver au milieu des habitants de ces montagnes, et je régénérais des milliers d'infidèles par les eaux sacrées du baptême.

Ces images, de quelque source qu'elles vinssent, m'occupaient souvent des heures entières, et me faisaient perdre à peu près complètement tout sentiment de mes douleurs. Je commençai enfin à

me trouver mieux , ou du moins à faire concevoi» quelque espérance de rétablissement. La sueur, que les médecins avaient inutilement essayé de pro voquer , se mit tout à coup à couler avec une telk abondance, que tout le monde fut obligé de sortir de ma chambre, et que M. Tantissow s'écria en respirant la mauvaise odeur qu'elle exhalait : « Vous serez guéri, et moi je tomberai malade. » Il ne se trompait point; le lendemain, une forte fièvre le couchait sur son lit; pour moi, j'eus à peine la patience d'attendre un jour ou deux. Un beau matin, que je me trouvais absolument seul, je me levai, puis je courus furtivement à l'église, et dans la crainte qu'où n'essayât de me ramener à la maison , je me revêtis immédiatement des habits sacerdotaux. Vous ne sauriez vous imaginer avec quelle joie, quel empressement et quelle dévotion tous les fidèles accoururent à l'église, aussitôt qu'ils eurent entendu le son de la cloche. Ils croyaient bien en effet ne plus voir que mon cadavre, et au lieu de cela, on leur apprenait que j'allais célébrer le saint Sacrifice, dont ils se croyaient privés. Dieu donna sa bénédiction à de si beaux commencements. Je pus faire toutes les cérémonies de la Semaine sainte, — on était alors au mercredi saint, — sans éprouver aucune fatigue trop grande; cependant, chaque cérémonie durait au moins trois

heures. Un jeune homme me prêtait l'appui cle son hras à cause de ma grande faiblesse. Cette maladie me donna l'occasion de remarquer combien ce peuple fut effrayé à la pensée du péril où il allait peutêtre se trouver. L'absence du R. P. Supérieur concordant avec la maladie de M. le Doven et la mienne, il se trouvait tout à coup sans prêtre et sans messe. Cette privation lui fut extrêmement pénible; chacun s'accusait soi-même , et rejetait sur lui-même toute la cause de ces calamités. A peine la santé me fut-elle revenue, que je vis mon confessionnal assiégé le jour et la nuit.

Tl ne m'est pas permis de passer sous silence les traits nombreux de charité dont j'ai été l'objet pendant ma maladie. Mon éternelle reconnaissance est acquise de droit à M. Tantissow. Ce vénérable prêtre me prodigua jour et nuit tous les soins imaginables pendant trois semaines entières, supportant avec une patience extrême tous les ennuis que ne peuvent manquer de faire naître les malades. Il en tomba lui-même malade, et fut bientôt réduit à une telle extrémité, qu'il fallut lui administrer les derniers sacrements. Le général del Pozzo demeura prés de moi pendant deux jours, et me fournit luimême à ses frais tout ce qui pouvait m'être nécessaire. Parmi le peuple, les uns préparaient mes aliments, les autres lavaient mon linge dont je devais

perpétuellement changer ; d'autres m'apportaient du marché et de chez eux ce qu'ils pensaient m'être utile ou agréable; d'autres enfin s'étaient partagés les heures, et priaient pour moi continuellement.

Mais voici un fait encore plus digne de remarque. Un homme, assez peu digne d'éloges par ailleurs, et de plus, mal intentionné à mon égard, du moins autrefois, se jeta hors de son lit, malgré une grave maladie qui le retenait, et vint, au péril de ses jours, me rendre une visite.

Je profitai de cet empressement de la population à venir me voir, pour engager quelques-uns de mes visiteurs à faire une confession générale. Cette pratique, à peu près inconnue dans ces contrées, ne fut pas d'abord favorablement accueillie. Le branle fut donné par une femme qui crut devoir recourir à ce moyen pour faire cesser les agitations de sa conscience. Elle y puisa, en effet, la joie et la tranquillité, et fit part aux autres de son bonheur. Dès lors, on accourut en foule me trouver, et dans l'espace d'une semaine, je reçus la confession générale de presque tout mon peuple. A la même époque, je confessai par interprète trois soldats polonais qui se trouvaient à l'hôpital; ces braves militaires se prêtèrent de grand cœur à ce moyen. Mon interprète pouvait à peine rester auprès d'eux pendant un quart d'heure, et était obligé de sortir pour respirer un air plus pur.

Pour moi, je demeurai deux heures entières auprès de l'un d'entre eux et lui donnai mes soins jusqu'à son dernier soupir, sans en ressentir aucune incommodité. Parmi les cinq personnes que j'enterrai dans ce premier mois, je signalerai surtout une femme dont la vertu m'a singulièrement édifié. Elle se nommait Cajana Tchubarof, et appartenait à la nation des Nogaïs ; elle était baptisée depuis sa première enfance. Les huit dernières années de sa vie, elle demeura clouée sur un lit, aveugle et perpétuellement tourmentée par les douleurs les plus violentes. Ses petits enfants ne cessaient de l'accabler de leurs injures. Au milieu de tous ces maux, elle conserva toujours la même tranquillité d'esprit, la même sérénité de visage, et dans l'espace de deux années où je la visitai chaque jour, jamais je ne remarquai aucun trouble dans son âme, ni même aucun signe d'impatience. Parmi nos infirmes , quelques-uns étaient pris de maladies contagieuses et abandonnés de leurs familles elles-mêmes ; je m'en chargeai avec grand cœur.

Ces différentes occupations me prenaient souvent jusqu'à dix heures du soir. Dans le mois qui suivit ma guérison, je fis plus pour le salut des âmes que je n'avais fait les trois années précédentes. Et pourtant il me restait encore plus d'une suite de ma maladie. Une toux violente et de fortes douleurs au côté

ne me quittèrent qu'au bout de deux mois , et je sentis jusqu'au mois de septembre une grande difficulté à respirer. Mais grâce à une providence toute particulière de Dieu, ces misères me laissaient entièrement libre ; dès qu'il s'agissait pour moi de prêcher, de dire la sainte Messe , d'administrer les sacrements^ ou de remplir quelque autre obligation de mon ministère. Dieu me rappelait ainsi que s'il m'avait rendu la santé, c'était uniquement pour que je l'employasse au bien des âmes.

Depuis longtemps, le R. P. Supérieur avait conçu le désir de faire entrer parmi ce peuple la dévotion aux Cœurs sacrés de Jésus et de Marie. Déjà nous en avions l'image, que nous devions à la générosité de M. Rosseau; mais la placer sur l'autel, c'était là le point difficile. On ne saurait croire combien de contradictions, d'injures et même de violences eut à souffrir M. Tantissow pour avoir, étant encore laïque, fait peindre à ses frais, au-dessus du tabernacle, l'image du Sacré-Cœur de Jésus. Chacun voulait la détruire. Que n'avions-nous donc pas à craindre, si, pour placer notre tableau, nous nous permettions d'enlever quelques-uns des leurs? car ils y tiennent, tout misérables qu'ils sont, comme à leurs deux yeux. Ce que nous n'aurions peut-être pas osé, la Providence le fit, pendant ma maladie et l'éloignement du R. P. Supérieur. Elle se servit

pour cet effet du général del Pozzo, à l'autorité duquel notre population n'oserait résister, du moins en face. C'est lui qui, à mon insu, enleva un vieux tableau au-dessus du maître-autel, et le remplaça par celui du Sacré-Cœur. Je me mis aussitôt à recommander cette dévotion dans mes entretiens publics et particuliers, et j'en fis même le sujet de toutes mes instructions pendant l'octave de la fête du Saint-Sacrement. Je dois dire ici que j'ai toujours éprouvé, en traitant ce sujet, une facilité et une onction extraordinaires; je puis à peine en entendre parler, ou en parler moi-même , sans être ému jusqu'aux larmes.

Pendant cette année \ 809 , nous allâmes trois fois visiter les habitants de la campagne.

LeR. P. Supérieur s'y rendit une fois, pour accommoder des différends; j'y allai les deux autres fois pour les mêmes motifs, et aussi pour entendre les confessions et bénir les campagnes. Les Nogaïs se rappelaient que deux ans auparavant une pluie abondante avait été obtenue par la bénédiction du prêtre, et était venue arroser leurs champs après une longue sécheresse. Aussi, dès qu'ils m'aperçurent, on les vit se féliciter les uns les autres : Voici le prêtre catholique, disaient-ils, nous aurons de la pluie. Aussitôt ils montent à cheval, et me font escorte, pendant que je bénis leurs champs. Les prières ache-

vées, le ciel demeurait serein : nulle apparence de pluie. Déjà le peuple commençait à se scandaliser, lorsque tout à coup le ciel se couvre de nuages, et le tonnerre se met à gronder. La pluie succède bientôt , mais, contrairement à tous les vœux , elle est emportée dans une autre direction, et les champs bénis n'en reçoivent pas une goutte. Après quelques instants néanmoins, le vent changea, et ramena le nuage sur nous; quand il fut passé, le vent tourna encore et le fit revenir une seconde fois; ainsi la campagne que j'avais bénie reçut deux fois ces eaux bienfaisantes : partout ailleurs, le terrain demeura sec, Les Nogaïs, enlin convaincus, demandèrent à mes gens ce qu'ils avaient à faire pour me témoigner leur vénération. On leur conseilla de tuer un veau dont ils m'offrirent avec respect la tète et les pieds. C'est en effet un présent d'un grand prix à leurs yeux, et ils ne le font guère qu'aux princes qui ont mérité leur reconnaissance par de grands bienfaits.

C'est ce qui explique comment nous n'avons jamais pu acheter de viande de veau depuis que nous sommes en ce pays. Les veaux se nourrisssent, pendant une année entière, du lait de leurs mères; et si on les en séparait, celles-ci ne donneraient plus jamais de lait. De plus, toute la richesse de ces peuples consistant en bœufs, dont ils se servent pour

labourer ; porteries fardeaux, les approvisionnements des troupes, etc., ils élèvent avec le plus grand soin les jeunes veaux jusqu'à ce qu'ils soient devenus forts et capables de rendre des services. Un jour que j'étais dans la campagne, deux femmes, voulant me faire honneur, m'offrirent des poules : l'une de ces femmes appartenait à la nation des Nogaïs, l'autre à celle des Rabardiens. Les femmes de cette nation qui se trouvent au service de notre peuple sont Mahométanes et nous sont néanmoins tout à fait dévouées. Leur maître leur doit-il quelque chose , ont-elles quelque plainte à formuler contre lui, veulent-elles vendre quelque objet , c'est à moi qu'elles s'adressent; et de mon côté, si j'ai quelque service à leur demander, je les trouve toujours prêtes à me faire plaisir.

L'hiver dernier, j'avais voulu instruire dans notre sainte religion et purifier par le baptême un petit enfant, âgé de cinq ans, le fils d'une femme de cette tribu desKabardiens. Déjà mon petit néophyte savait par cœur quelques chants pieux, et avait reçu de ma part pour lui et pour sa mère quelques petits présents. Mais, au mois de septembre, il tombe malade, et supplie ses parents de m'appeler aussitôt. Sa mère voulut lui suggérer quelques prières mahométanes : Non, dit l'enfant; faites venir le P. Gilles. Cependant le fièvre redouble. Jésus, Marie, Joseph,

répétait sans cesse le petit malade, je vous donne mon corps et mon âme. Comme je n'arrivai point, il demanda le baptême : un catholique qui se trouvait présent le lui administra, et il expira aussitôt. Heureux enfant, prémices de cette pauvre nation ! Puisse-t-il l'attirer tout entière après lui! Assurément il va là-haut prier pour elle et pour nous, et chantera avec les Anges : Laus tibi , Domine, Rex œtemœ

gloriœ et in sœeula sœculorum. Amen.

Il répétait si souvent ces dernières paroles , qu'on lui donna le surnom de in sœeula. La première fois que sa mère me rencontra, elle m'offrit de l'argent pour faire brûler deux cierges en l'honneur de son fils. « Car, disait-elle, bien sûr c'est un saint dans le ciel. » Cette femme ne me semble pas éloignée du royaume des cieux. J'en dis autant d'une autre femme de la même tribu. Un soir, elle venait des champs et rentrait dans sa maison , lorsqu'un loup se présente devant elle et menace de la dévorer; elle se rappelle aussitôt que les chrétiens ont coutume de faire le signe de la croix au milieu de leurs dangers; elle se signe, et à l'instant l'animal disparait. Nous avons encore un jeune homme Nogaïs, qui demande avec instance d'être instruit et baptisé. La moisson est belle ; mais parce que nous ignorons le turc, ou plutôt le tartare, langue commune aux asiatiques, aux mahométans et aux païens, nous ne pouvons la recueillir qn'en partie.

L'année dernière, la bonté de M. le général del Pozzo me procura un maître le 9 novembre. C'était un prêtre mahométan, de ceux qu'on appelle Mo ullah. Bon, simple, enjoué, il prolongeait souvent les heures de la leçon. Malheureusement, il me quitta le 24 décembre, et bientôt après, il tomba malade. Enfin, j'ai pu apprendre à lire avec lui, et j'ai traduit sous sa direction, en turc d'abord, et puis en tartare le Catéchisme et l'Evangile de saint Matthieu, mais je ne suis arrivé dans cette dernière langue qu'au IIIe chapitre. Au commencement, il y eut entre nous une grave discussion pour savoir quel livre nous prendrions. Il voulait l'Alcoran, je tenais pour l'Evangile. Enfin, Notre-Seigneur triompha, non sans profit pour mon maître. En effet, il avait à peine commencé à parcourir ces pages remplies de la sagesse éternelle, qu'il oublia son Alcoran et n'en parla plus jamais. Bien plus, il s'affligeait profondément de n'avoir ni en turc, ni en tartare aucun exemplaire du livre des Évangiles. Il me donnait sept heures par jour. Assurément, si j'avais pu continuer avec la même ardeur, j'aurais été bientôt capable de prêcher aisément en l'une et l'autre langue. Mais distrait par mille occupations, et surtout privé du secours d'un maître qui m'enseigne, je commence à oublier ce que j'ai appris. Ces langues, en effet, ressemblent au persan et à l'arabe ; les voyelles

se font entendre clans la prononciation, mais ne s'écrivent point, ou plutôt on en met une qui tient la place de toutes les autres. Personne ici ne sait lire, excepté celui qui est à la tête des troupes, et pourtant tous parlent sans peine le tartare. Ajoutez à cela que la langue vulgaire , celle-là même dont nous avons surtout besoin, varie à l'infini. Aussi la lecture des livres nous est-elle très-difficile, pour ne pas dire impossible, sans un maître. C'est pourquoi je regrette si vivement la perte du Moullali ; elle est bien faiblement compensée par les traductions qu'il m'a laissées en russe : c'est une langue que je comprends à peine. Je suis donc sans livres pour apprendre. Ainsi, fouillez dans vos bibliothèques, et tout ce que vous trouverez de livres écrits en tartare, persan, turc ou arabe, surtout en cette dernière langue qui est comme la clef de toutes les autres, ayez la charité de nous le faire parvenir. Nous trouverions surtout le meilleur maître dans le Dietionnarium Onomatiscum latino-turcico-ara b ico-persieum, qui a pour auteur François Meninski, Polonais, et qui a été imprimé en deux volumes à Vienne, en Autriche, en 1687.

Pendant que je vous écris ces lignes, j'ai auprès de moi deux petits enfants de cinq à dix ans, que j'ai réunis depuis le mois d'août, et qui vivent avec moi tout le jour. J'enseigne à l'un d'entre eux

l'arithmétique; le R. P. Supérieur apprend à Ta utre quelques prières mises en musique.

Au mois d'octobre de cette année, le F. Woronicz nous quitta pour se rendre à Saratow. C'était un religieux plein d'humilité et de piété, mais accablé de maladies continuelles. Ses prières nous avaient été d'un grand secours : nous lui recommandions nos affaires les plus difficiles, et c'était assez pour nous donner le droit de compter sur le succès. Sa vie exemplaire lui avait attiré l'estime et la vénération de tout le monde ; ses discours étaient remplis de tant de charmes qu'il s'était rendu maître de tous les cœurs. C'était sa coutume, tout en s'occupant à la cuisine des soins de son emploi, de raconter des histoires aux soldats qu'il s'était particulièrement attachés. Il les prenait d'ordinaire dans la vie des Saints, qu'il lisait continuellement. D'autres fois, il faisait avec eux l'examen de conscience, leur adressait une petite exhortation, et les envoyait se confesser , parfaitement disposés. Aussi aurait-il été cet hiver extrêmement utile au R. P. Supérieur pour réunir et préparer les soldats qui passent par ici pour se rendre en Géorgie.

Chaque régiment ne reste guère parmi nous qu'un jour ou deux ; il importe donc d'avoir une grande diligence pour empêcher qu'aucun ne passe à notre insu ; et cette diligence est d'autant plus nécessaire,

que les officiers qui devraient nous envoyer leurs soldats s'acquittent de ce devoir avec plus de négligence. Notre commandant militaire est mahométan, et semble avoir pris à tâche de contrecarrer toutes nos tentatives par tous les moyens en son pouvoir. Il serait long d'énumérer ici tout ce que le R. P. Supérieur a enduré de sa part dans le courant de cette année, et ce qu'il en devrait encore attendre, si le général del Pozzo n'avait rendu impuissantes les mauvaises dispositions de cet homme.

Le F. Woronicz fut remplacé par le F. Alexis, venant de Polocz ; nous n'aurions pu espérer un homme plus capable de nous aider au milieu de nos difficultés. Alexis est jeune encore, d'un excellent naturel, plein de bonne volonté, il a déjà conquis l'affection universelle. Il est ami de l'ordre, rempli d'une égale disposition pour toutes sortes d'emploi, et traite nos affaires avec le même soin qu'il ferait les siennes propres. C'est pour nous un grand secours au milieu de nos occupations, qui deviennent chaque jour plus nombreuses et plus absorbantes. Ce n'est pas que nous ayons affaire à un grand troupeau ; mais il faut donner des soins particuliers à chaque individu, et ce n'est pas un petit embarras. Nous avons à pourvoir non-seulement aux intérêts de leurs âmes, mais encore aux besoins de leurs corps. Nos instructions auraient bien peu d'effica-

cité pour les faire avancer dans le chemin de la vertu, si nous ne leur fournissions en même temps les moyens de vivre. Leur dénûment est encore plus complet pendant l'hiver ; ils n'ont ni bois, ni vêtements convenables ; quelquefois même ils manquent de nourriture : aussi comptons-nous d'ordinaire en cette saison un plus grand nombre de malades. Le R. P. Supérieur vient au secours de ces malheureux autant qu'il lui est possible. Pour cela, il recueille quatre fois l'année de l'argent et diverses aumônes; il les rapporte d'ordinaire à son retour de la ligne du Caucase et de Kizlar. Mais moi, qui ne sais que l'arménien, c'est-à-dire la langue des pauvres, je ne puis guère faire aux indigents qu'une aumône spirituelle, en leur distribuant des reliques, des images, de l'eau bénite , dont ils se servent au lieu de remèdes pour guérir les malades.

Vers la fin de l'année 1808, une femme, qui était en travail d'enfant, ne pouvait accoucher; déjà les médecins l'avaient abandonnée. On invoqua les Saints sur elle, et on lui fit toucher leurs reliques : aussitôt elle fut délivrée et donna le jour à une fille. Par reconnaissance, elle se convertit à la foi catholique. Lne autre, appelée Marie Thomassow, et fille d'un Géorgien mort dans de grands sentiments de piété, était depuis longtemps tourmentée par les plus vives douleurs; à peine lui eut-on fait toucher les

saintes reliques, qu'elle fût entièrement guérie, et reposa très-tranquillement. Une jeune fille du nom de Marie Narouthiow, dont la mère, d'abord infidèle, avait embrassé la foi catholique, avait perdu tout sentiment : elle paraissait ne plus respirer, et l'on s'attendait à chaque instant à la voir mourir. Les reliques lui sont appliquées ; elle commence aussitôt à respirer et à se trouver mieux.

La femme d'un prince de ce pays, nommé Pierre Scheizer, était malade ; et, dans un lit auprès d'elle, se trouvaient également ses deux fils, qui demandaient en vain du secours à leur mère. Je donnai à ces pauvres affligés une simple image du vénérable martyr Bobola, et la mère et l'enfant revinrent aussitôt à la santé. Un autre enfant, Isaac Kitarof, dangereusement malade, fut guéri de la même manière, il v a trois semaines environ.

Le 4 février dernier, j'allai voir une pauvre infirme alitée depuis trois semaines, et dont le mal allait chaque jour s'aggravant ; je lui fis boire de l'eau bénite au nom de notre B. P. Ignace et de saint François-Xavier, et lui recommandai d'invoquer avec confiance ces grands serviteurs de Dieu, chaque fois qu'elle boirait, ou de réciter un Pater et un Ave. Elle le fit, et le soir même, elle fut guérie. Le dimanche précédent, j'avais été appelé à la demeure de Joseph Artemiof, Nogaïs converti. T. 7

J'v trouvai tout le monde en larmes, parce que le fils de Joseph était malade et agité par les fantômes les plus effrayants, et l'on s'attendait à le voir bientôt mourir, comme il était arrivé à son frère aîné quelques jours auparavant. Je dis au père et à la mère de s'exciter à la douleur de leurs péchés et de répéter souvent le Gloria Pain'; puis, prenant un linge qui avait touché au corps du Vén. Bobola, je le disposai en forme de bonnet, et le mis sur la tête de l'enfant. A l'instant, le malade fut guéri, et la maison fut pour toujours délivrée de ses horribles apparitions. Aujourd'hui même, 16 février, semblable remède a obtenu le même résultat. A peine avais-je terminé le saint Sacrifice , qu'on m'appela auprès d'une jeune fille, Sophie Umykow, à qui la violence de la douleur avait arraché des cris toute la nuit précédente. Au même moment où je lui fis toucher le linge sacré , elle sentit la douleur diminuer, et elle commença à dormir. Bref, à peine se passe-t-il un jour, qu'on ne m'appelle auprès de quelque malade, pour lui imposer les mains, ou lui réciter un Évangile. Souvent il n'en faut pas davantage, surtout quand il s'agit de petits enfants encore dans l'innocence. Dans ce cas, j'ai souvent recours à l'eau bénite, ou bien je fais faire quelque vœu par les parents.

Les faveurs que nous devons à l'intercession de

N. B. Père sont pour ainsi dire journalières. Il nous suffit de l'invoquer avec confiance, pour être délivrés de nos embarras, éclairés dans nos doutes, fortifiés dans nos afflictions. Nous avons recours à lui, et nous voyons aussitôt les plus obstinés se laisser persuader, et les plus irrités se laisser fléchir. Au milieu des divisions et des troubles qui agitent trop souvent ce peuple, nous n'avons point de refuge plus assuré, de conciliateur plus puissant. Il v a deux mois , je fus appelé pendant la nuit dans une famille que j'exhortais depuis longtemps à recevoir les sacrements de l'Église : mes exhortations avaient toujours été inutiles. Là, je trouvai une femme sur le point d'accoucher, mais privée de sentiment et près de mourir.

Dans ces circonstances, me trouvant hors d'état de rien faire pour son âme, je saisis une médaille de saint Ignace que je portais à mon chapelet , et je priai ce saint de venir au secours de la mère et de l'enfant, et de les tirer du danger. La femme revint aussitôt à elle et se confessa tranquillement. A peine étais-je sorti de la maison, qu'elle donna le jour à un enfant, après sept mois seulement de grossesse. L'enfant fut immédiatement baptisé par une femme catholique qui se trouvait dans la maison; puis, il s'envola au ciel. A partir de ce jour, cette famille prit l'habitude de se confesser plus souvent.

Ce qui nous donne le plus de consolation au milieu de tous les soins dont nous entourons ce peuple, c'est la grande docilité que nous trouvons parmi les femmes , et les fruits abondants que nous avons vus naître dès notre arrivée dans ces régions. On sait quel joug pesant les mœurs de l'Asie imposent aux femmes : c'est donc par elles que nous voulûmes commencer notre œuvre. Nous les trouvâmes dominées par l'orgueil, l'amour du luxe et du repos. Car ce peuple, malgré son indigence, estime audessous de sa dignité le travail des mains. Et si le besoin ou la nécessité oblige quelquefois les femmes à raccommoder un habit , à faire cuire les aliments, à laver le linge, du moins cberchent-elles à se cacher le plus possible. Mais un grand changement s'est opéré depuis que je me suis mis à leur expliquer la doctrine chrétienne : ce que j'ai fait à peu près tous les jours pendant les deux premières années. Dans les commencements, j'étais obligé d'aller les trouver dans leurs propres maisons, parce qu'elles avaient honte de se montrer dans l'église et de se faire instruire par un prêtre. A présent, non-seulement elles veulent bien venir à l'église pour m'entendre et laver les linges de l'autel ; elles consentent encore à soigner le petit jardin que je leur ai affecté, à raccommoder nos vêtements et ceux des autres, et à entretenir la propreté dans l'église. Ce travail

revient chaque semaine. En voici l'occasion. Le jour de la dédicace, je parlai du zèle pour la maison de Dieu; aussitôt que j'eus fini, une femme appelée Thérèse Artemiof, saisissant un balai, balaya publiquement l'église : ce fut l'exemple qui détermina le mouvement dont j'ai parlé. Du reste, les femmes ont ici une telle simplicité, une telle innocence de mœurs, elles mènent une vie si exemplaire, que le R. P. Supérieur n'hésite pas à dire que si Dieu n'a pas encore entièrement rejeté ce peuple, et s'il ne l'a pas puni aussi sévèrement qu'il le méritait, c'est que la piété et la pureté de vie qui régnent parmi les femmes ont retenu sa main vengeresse. A peine se trouve-t-il maintenant une famille, où l'on ne rencontre une femme véritablement chrétienne.

. Les jeunes filles donnent les plus beaux exemples de modestie , de pureté, de piété et d'obéissance. Chaque jour, je dois me rendre chez un certain Simon Scheizer, dont le père s'est converti de l'hérésie des Géorgiens, à la vraie foi. Cet homme a plusieurs filles : ces jeunes personnes, continuellement occupées à ce qui leur esti mposé, fuient toute société avec les hommes, toute conversation inutile avec eux. Et s'il en vient quelques-uns pendant qu'elles sont présentes, elles se retirent aussitôt dans un autre appartement. Elles ne se montrent que devant le prêtre

pour écouter de pieux discours. L'ainée est assise auprès de sou père, malade depuis un an, et lui pro digue ses soins ; c'est elle qui répond au nom de ses sœurs quand il est besoin ; et celles-ci lui obéissent comme à leur supérieure. La mère, elle aussi, est une vraie sainte; en proie à des douleurs continuelles, elle ne laisse pas d'être tranquille et résignée à la volonté de Dieu. En un mot, je n'ai jamais trouvé d'âmes plus disposées à recevoir la grâce d'en haut, et plus courageuses pour tendre à la plus haute vertu étala plus sublime perfection. Je pourrais nommer un grand nombre déjeunes filles qui consacreraient volontiers à Dieu, et pour toujours, leur virginité, si un déplorable préjugé de cette nation ne considérait la virginité comme un déshonneur.

Mais il faut user en ce point d'une grande discrétion. Ces peuples ont leurs usages : mieux vaut ne4 rien dire et attendre le moment où les esprits seront mieux préparés. Quand je veux faire adopter quelque mesure, je m'adresse tout d'abord à ceux que je sais devoir faire de l'opposition, et je leur demande leur avis. Il arrive presque toujours que ces mêmes hommes, qui m'auraient certainement contrecarrés si je ne les avais point consultés, sont gagnés par cette marque de confiance, et sont les premiers à promouvoir mes desseins et à les soutenir de tout leur crédit. Il nous a paru nécessaire , pour éviter de

plus grands maux, d'engager le plus tôt possible les jeunes gens dans le mariage.

Après vous avoir rendu compte, autant que je l'ai pu, de ce que nous avons fait dans ce pays depuis environ deux années, il me reste à vous faire connaître quelle fut l'origine de cette mission, comment elle se développa et sur quelles ressources elle fonda principalement son existence. Je le dis bien haut : si nous avons fait quelque bien parmi ces peuples, si nous jouissons de quelque crédit et de quelque considération à leurs yeux, nous en sommes redevables en grande partie à ce bon et digne général de la Rabarda, M. Jean delPozzo, Italien de nation, et que la Providence a envové à notre secours. Dans les commencements, ses dispositions à notre égard étaient assez peu favorables. Mais ayant entendu mon second sermon en arménien, auquel il ne comprit certainement pas un mot , il fut tellement changé, qu'à partir de ce jour, il se montra notre ami et notre protecteur le plus dévoué. Plein de droiture et de pénétration, il comprit bien vite que la force des armes ne pouvait suffire toute seule à dompter les peuplades du Caucase, et à les ramener de la barbarie à la civilisation ; il voulut y employer la religion, et gagner ces âmes à Dieu. Il compara l'impression produite sur la foule, par mon sermon arménien, avec le misérable résultat obtenu par des

prêtres russes qui avaient été envoyés vingt ans auparavant dans les montagnes pour se concilier l'esprit des habitants ; et à peine sorti de l'église, il déclara nettement aux officiers russes, que les Jésuites seuls pourraient vaincre et dompter les montagnards. Douze Jésuites , ajouta-t-il, feront plus pour eette œuvre que douze mille soldats. A partir de ce moment, il n'a jamais manqué de venir nous voir au moins une lois tous les quinze jours ; il lui faut pour cela courir bien des dangers, car les montagnards infestent tous les chemins, et faire de grandes dépenses. Mais rien ne l'arrête : il s'emploie de toutes ses forces à nous faire des amis, à nous ménager du crédit, à écarter tout ce qui pourrait entraver nos bons desseins. Plusieurs fois on lui a proposé des places plus honorables et moins périlleuses que la sienne; mais il tient à garder le commandement du fort de Wadicaucase (?) , et cela dans le seul but de pouvoir avec plus de facilité soutenir les missionnaires, et défendre la cause de la religion. Les officiers subalternes ne manquent pas, il est vrai, de mettre bien des obstacles à l'exécution des volontés de leur général ; mais dans peu de temps, nous l'espérons, leurs efforts deviendront inutiles, lorsque le général del Pozzo aura obtenu le commandement suprême sur tout le pays dont Tiflis est la capitale.

Le premier soin du général fut de faire bâtir une

église et un presbytère convenable. On le vit trois ou quatre fois chaque jour, oubliant son Age et sa dignité, parcourir lui-même les rues de la cité, s'adresser aux magistrats, aux officiers, aux marchands, aux simples artisans, leur parler à tous, connus ou inconnus, et leur demander des ouvriers, des matériaux, et tout ce qui est nécessaire pour bâtir. Il donna l'exemple en offrant ses propres domestiques : nous en eûmes un qui nous servit trois mois. Lui-même allait fréquemment visiter les travailleurs, et les encourager par sa présence. Une fois, pour trouver du bois, il entreprit et termina heureusement un voyage très-périlleux ; autrement il ne l'aurait pas fait, disait-il, pour sept mille roubles. Il parvint aussi à recueillir les biens de l'église quittaient dispersés, fit nommer un conseil pour les administrer, et ainsi en assura la possession.

Ses soins ne se bornèrent pas a élever l'édifice, et à garantir ses revenus; il voulut encore l'orner à ses frais. Au-dessus du maître-autel, il fit peindre un tableau représentant l'Assomption de la sainte Vierge, vocable sous lequel l'église avait été bénie; à droite, était saint Sylvestre pape, donnant la mitre et le bâton pastoral à saint Grégoire-l'Illuminateur, apôtre de l'Arménie; à gauche, saint Georges, martyr, patron de la Géorgie. C'étaient autant de témoins qui rappelaient à ce peuple son antique

union à l'Église romaine, et qui invitaient Géorgiens et Arméniens à mettre un terme à leurs mutuelles et trop longues divisions, et à reconnaître l'Église de Rome comme leur véritable mère.

C'est encore à lui tout particulièrement que nous devons d'avoir une église convenable pour l'hiver, où nos pauvres, à peine garantis par quelques vêtements contre les rigueurs du froid , peuvent assister au Saint-Sacrifice.

C'est le jour de Noël que nous y dîmes la messe pour la première fois; il assista aux neuf messes qu'on y célébra ce jour-là, et presque toute la population resta avec lui.

Le jour de saint Etienne, premier martyr, eut lieu un fait qui faillit nous attirer de grands désagréments. Le R. P. Supérieur, deux ans auparavant, avait ramené avec lui deux officiers polonais, et les avait gardés depuis lors dans notre maison. Or, un de ces officiers insulta publiquement le général del Pozzo. Celui-ci fut vivement offensé; il crovait que l'agresseur était d'accord avec la foule, et d'ailleurs, il était depuis longtemps fatigué des mauvais procédés des deux Polonais, soit envers nous, soit envers lui-même. L'autorité du R. P. Supérieur vint s'interposer à propos; il interdit la communion aux deux hommes qui avaient excité ces troubles. Cette punition les humilia tellement

aux yeux du peuple, qu'il ne leur resta d'autre parti à prendre que de venir se réconcilier avec nous. Pour le général, sa colère fut bien vite passé : car il aimait ce peuple de toute son âme.

Deux fois par mois, le général nous offrait les plus beaux exemples de patience, de douceur et d'affabilité, s'entretenant avec le peuple pendant des heures entières, l'engageant à conserver toujours la plus grande union entre ses membres, à respecter ses prêtres, à leur obéir, et à ne pas leur faire manquer la fin unique de tous leurs travaux, qui n'est autre, disait-il, que la plus grande gloire de Dieu.

Agréez, etc.

Gilles Hein r y.

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