LE PÈRE GILLES HENRY A M. PEEMANS, A LOUVAIN
Kizlar, le 2 décembre 1810.
Mox cher ami M. Peemains,
J'ai très-bien reçu vos deux lettres, lune du 18 janvier 1809, et l'autre du 18 juillet 1810, une troisième à Polocz, et un petit billet à Mozdok. J'admire votre constance à poursuivre Govi, que vous avez comblé de tant de bienfaits et qui ne vous cause
que des confusions, et qui n'a trouvé que le Caucase pour cacher sa honte : ainsi, si vous avez des plaintes à faire, faites-les à Govi (1).
Le P. Henry est très-sensible au bon souvenir de M. et de Mme Peemans, de M. et de Mme Lenoir, il espère de les revoir dans la bienheureuse éternité. Le P. Malevé (Melchior) se porte très-bien, et ses désirs se portent très-souvent en Amérique, pour y convertir des milliers d'âmes. Pour le P. Henry, il s'estime très-heureux de se trouver pour ses péchés condamné à traîner sa vie au milieu des pauvres de Mozdok .
Cette ville, qui n'existe que depuis quarante à cinquante ans, est un composé de toutes nations : Russes, Géorgiens, Assétiens, Arméniens, Rabardiens , Tchétéhens , toutes nations asiatiques, parmi lesquelles trois ont le nom de chrétien; et il y a quatorze maisons catholiques.
Les catholiques sont tous des convertis de l'idolâtrie, du mahométisme et des différentes hérésies venues des montagnes de la Crimée, de la Turquie, de la Géorgie, de la Perse et de l'Arabie. Chaque individu parle une langue différente , a des coutumes et un caractère différents. Il faut savoir se faire tout à
[\ ) Le nom de Govi rappelait sans doute à M. Peemans quelques souvenirs dont les lettres du P. Henry ne donnent pas l'explication.
tous, les comprendre tous et être compris de tous. Les voir, les concilier, les consoler chaque jour : voilà la tâche du missionnaire. Les femmes et les filles ont une pureté angélique, qui fait que, sans étude et au premier aperçu , elles comprennent, en matière de spiritualité, les choses les plus élevées, que nous ne pouvons comprendre ni goûter qu'après beaucoup d'étude et de pratiques de mortification.
La partie la plus difficile pour le missionnaire est F étude des langues et des différents caractères de tant de peuples. Malheur à lui, s'il les conduisait à la française ou s'il voulait les réduire tous à une même discipline! Il faut qu'il soit un vrai Protée; sans quoi il affligera les âmes les plus chéries de Dieu, et soulèvera tout le monde contre lui.
Le climat de Mozdok est très-chaneeant : dans le même jour, on passe d'un froid excessif à une chaleur insupportable : ce qui rend la santé bien chancelante. L'eau est mêlée de beaucoup de soufre et de sel, ce qui donne des fièvres.
Les Asiatiques sont très-défiants : ce qui fait que nous sommes souvent trompés par eux. Ils sont très-reconnaissants quand une fois ils sont convaincus qu'on leur à rendu service. Maintenant, ils me connaissent si bien , qu'ils me confieraient ce qu'ils ont de plus cher.
Notre Mozdok est environné de tout genre de peu-
pies, idolâtres et mahométans, qui habitent les plaines ou les montagnes. Celles-ci sont occupées par différentes nations, toutes ennemies les unes des autres, mais toutes unies par une haine implacable contre le christianisme, excepté contre la religion qu'ils appellent à' Europe, c'est-à-dire des catholiques, dont ils se prétendent descendus, et par lesquels il paraît que leurs églises ont été bâties, il y a environ douze cents ans. Ces montagnards n'ont d'autre occupation que d'infester les routes, de dépouiller, de trancher en morceaux les voyageurs.
J'ai été, voilà six semaines, jusqu'au milieu du Caucase avec le supérieur d'Astrakhan. M'étant écarté de deux lieues et demie de la forteresse sans avoir d'escorte, je rencontrai, dans un bois, une femme qui avait l'air d'un ours. Elle portait un habit de tiretaine, fendu par le milieu, de la tète jusqu'aux pieds. Dès qu'elle m'aperçut, elle s'enfuit, me croyant un prêtre russe. Elle appela son mari, qui dès l'instant me suivit; mais comme, au lieu de lui répondre en russe, je lui parlai en tartare, il s'adoucit et me pria honnêtement de retourner à la forteresse, où il me reconduisit lui-même. J'avais toujours l'espérance qu'un de ces sauvages me prendrait et me transporterait chez lui, et que j'y pourrais apprendre les langues du Caucase; mais je suis toujours frustré dans mes espérances.
Voilà cinq jours, en venant à Kizlar, où je dois rester deux mois pour étudier le turc, j'arrivai une heure trop tard; je me serais trouvé au combat sanglant, dans lequel les Tchétéhens tuèrent cinq personnes et firent trente prisonniers.
On se trompe beaucoup chez vous quand on dit d'un homme qu'il est cruel comme un Tartare. Rien de plus doux que le Tartar-Nogaï. Mon compagnon, venu ici avec moi, m'abandonna après m'a voir recommandé aux Nogaïs, qui s'engagèrent à me rendre les devoirs de l'hospitalité ; et, à la honte des chrétiens de nos jours, ils en remplirent toute l'étendue. Le père de famille me servit de postillon dans les endroits dangereux, et me conduisit loger chez un autre Nogaï ; celui-ci me fit coucher entre lui et son ami. Quel spectacle de voir Govi couché entre deux mahométans, qui le gardent toute la nuit; Govi autrefois tant persécuté par les chrétiens ! Ils me nourrirent, en découpant ma viande avec les doigts. Je voudrais vous dire qu'ils font boire à ieurs meilleurs amis du lait de jument, qui est très-sain; mais déjà votre délicatesse s'effarouche de me voir caressé d'une manière si rebutante. Pensez-en ce que vous voudrez ; quant à moi, il me serait bien doux de passer sur sur toutes ces répugnances pour vivre avec ces peuples qui nous retracent toute la simplicité de la vie champêtre. Otez-leur le mahométisme,
et du même coup vous aurez d'excellents chrétiens.
Ce peuple Nogaï n'habite jamais un mois dans la même place. Il suit ses troupeaux, qui changent à chaque instant de pâturage. Le Nogaï n'a pour toute maison qu'une tente ; met sa tente toute construite sur sa voiture, et prend une autre campagne pour sa nouvelle patrie. Ils n'ont aucune malice, aucune mauvaise foi ; grande obéissance envers les parents et les vieillards, grande union entre eux, grand amour de la simplicité, et horreur de tout luxe. Il s'en convertit de temps en temps quelques-uns qui deviennent de fervents catholiques. Mais ce qui me serait à cœur , ce serait la permission de convertir la nation entière, de convertir tous les montagnards. C'est là, Monsieur, ma peine de voir le démon paisible possesseur de tant d'âmes. Priez donc le Seigneur qu'il nous fasse ouvrir. N'attendez pas de moi, ne me demandez pas des détails sur nos opérations, tant que nous n'aurons pas la permission d'arborer l'étendard de la sainte Croix sur les ruines de l'idolâtrie et du mahométisme.
Avez la complaisance d'envoyer les deux incluses à ma chère sœur ; rappelez-moi au souvenir de tous nos bons amis. Je vous promets de vous écrire plus au long quand je recevrai de vos nouvelles. Nous
avons été très-édifiés de la lettre de l'Amérique (1 ) .
Je suis pour la vie, mon cher ami, votre trèshumble et obéissant serviteur,
Gilles Henry, de la Compagnie de Jésus.