‹ Missions des Jésuites en Russie et dans l'Archipel GrecChapitre 20 sur 30 · LE PÈRE GILLES HENRY AU TRES-REVEREND PERE GENERAL · texte numérisé non relu

LE PÈRE GILLES HENRY AU TRES-REVEREND PERE GENERAL

Mozdok, le 22 septembre 1814.

Mon Très-Révéreind Père ,

Monsieur F., prêtre, est mort à Mozdok le 4 de septembre, après avoir reçu les sacrements de pénitence et d'extrème-onction . Quoique ma faiblesse soit telle que je ne puisse ni dire la messe ni entendre aucune confession, je vais m'elîbrcer de donner à Votre Paternité quelques détails trop intéressants pour en priver la Compagnie. Ce Monsieur F. , d'une conduite d'ailleurs irréprochable, a été un ennemi tellement acharné de la Compagnie, qu'il se déchai-

naît contre nous en toute occasion et même en chaire : ce qui lui est encore arrivé le jour de l'Epiphanie de cette année. Le même jour au soir, il est renversé, suffoqué par la vapeur du charbon et a le corps brûlé par des briques ardentes. Averti vers le minuit, je cours à son secours, et me trouvant seul, je commence par purifier l'air pour ne pas être suffoqué moi-même , opération qui dura jusqu'à deux heures du matin. Alors il arriva du monde, et je lui administrai l'extrême-onction sous condition. Le lendemain à midi, il ne donnait encore aucun signe de vie. Ses amis étaient présents, et tous avaient été complices de sa persécution contre nous. Alors je lus l'Evangile Supra Infirmum, et aussitôt il revint à lui , commença à parler et demanda à manger et à boire. Tous les assistants devenus mes amis, d'ennemis qu'ils étaient , crièrent au miracle , et me retinrent par mes habits lorsque je voulus me retirer. Depuis ce moment M. F. n'a plus cessé de nous louer et de nous aider; il était toujours d'accord avec nous et ne voulait rien l'aire que par mon ordre. Dès le même jour il m'offrit autant d'argent que je voudrais pour avoir une maison auprès de nous, afin de vivre et de mourir au milieu de nous. Lorsque je ne pouvais point aller le voir, il envoyait trois ou quatre fois le jour s'informer de ma santé, et la veille de sa

mort, il a encore voulu savoir comment je me portais. J'avais commencé à écrire tout cela fort au long, au P. Landes qui connaissait cet ecclésiastique, mais la maladie m'a empêché de continuer.

Dieu, pour nous consoler sans doute dans notre tristesse, a voulu nous donner deux exemples semblables de sa miséricorde dans la personne de notre commandant et dans celle d'un lieutenant-colonel. Ce dernier était notre ennemi déclaré, et voulait nous retirer l'architecte qui construit notre église. Il vint un jour me trouver avec cette intention ; mais, m'ayant regardé, sa colère s'évanouit, et il ne put s'empêcher de m'embrasser. Depuis ce temps, il est notre ami, au point de ne vouloir se confesser qu'à moi. Mais l'exemple de notre commandant, nommé K..., est encore plus frappant. Il est franc-maçon. Un jour, m'étant venu voir, il se plaignit de ce que je ne rendais pas visite à sa femme ; je lui répondis que si elle était à l'hôpital, je l'irais voir tous les jours, mais qu'il ne me restait pas de temps. Ne pouvant souffrir mon zèle pour les malades, qui condamnait sa négligence, il commença à déclamer contre moi, et à me représenter comme un intrigant. J'ai gardé le silence ; mais Dieu a pris ma défense ; le commandant est tombé malade avec sa femme et toute sa famille: cinq de ses domestiques sont morts. Alors, touché intérieurement, il s'est écrié : « Trans-

portez-moi avec mon épouse auprès de l'église catholique ; c'est là que je dois être guéri. » Il y a été transporté effectivement ; je suis allé le voir, et aussitôt il a renvoyé tous ses amis et m'a dit : « Mon Père, je suis auprès de vous : cela suffit, je guérirai sans médecin. » Lorsque je vais le voir, il ne veut pas me laisser aller, il m'appelle de jour et de nuit, il me consulte en toute chose. Il a renvoyé tous ceux de ses amis qui ne nous aimaient pas.

Recevez, etc.

Gilles Hejnry.

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