‹ Missions des Jésuites en Russie et dans l'Archipel GrecChapitre 22 sur 30 · LE PÈRE GILLES HENRY AU RÉVÈRENT» PÈRE PROVINCIAL · texte numérisé non relu

LE PÈRE GILLES HENRY AU RÉVÈRENT» PÈRE PROVINCIAL

Muzdok, le lcr juillet 1821.

Mon Révérend Père Provincial,

Nous profitons de l'excellente occasion que nous offre Milord Holling worth, officier anglais de l'armée des Indes, et venant de là, pour se rendre en Angleterre; et nous acceptons bien volontiers ses offres pour vous donner de nos nouvelles, puis nous recommander à vos saints sacrifices et prières.

Voilà seize ans que nous avons été envoyés à Mozdok, au pied du Caucase, dans l'espoir qu'un jour nous pourrions avoir la permission de pénétrer dans ces montagnes pour travailler à la conversion des peuples qui les habitent, et sont tous, ou païens ou mahométans : nations sauvages ou féroces, qui pensent gagner le ciel en massacrant les chrétiens, et se croient martyrs s'ils périssent dans les combats.

Après, avoir longtemps espéré que les montagnes du Caucase nous seraient ouvertes, l'entrée nous en fut interdite par la malice des hommes. Cependant nous ne demeurions pas oisifs ; loin de là : toutes les régions comprises entre Mozdok, la mer Caspienne et la mer Noire étaient occupées par des stations de soldats polonais catholiques destitués de secours religieux. Sachant le triste état de ces pauvres soldats, le P. Supérieur est allé chaque année les visiter, sans se laisser arrêter par les dangers, les fatigues, le froid, la faim et les misères de toutes sortes, pour leur administrer les sacrements.

Mais après l'invasion des Français en Russie, pas un de nous n'eut un seul moment de repos : douze mille Polonais prisonniers furent dirigés de notre côté : presque tous ces malheureux avaient perdu la foi dans leur contact avec les Français, et leurs mœurs étaient déplorables. La plupart de ces soldats tombèrent malades en arrivant dans ces con-

trées insalubres. Nous nous empressâmes de les consoler, de les instruire, et, par les œuvres de miséricorde, nous eûmes la consolation de ramener à Dieu le plus grand nombre de ces malheureux.

Cependant, la peste envahit notre ville à six reprises différentes, et la dernière fois, un de nos Pères administra durant six mois nos malades atteints de la peste. Pendant que nous donnions nos soins aux pestiférés et autres malades., Dieu nous soutenait et nous consolait : plusieurs agonisants, à peine i'e\trême-onction reçue, recouvraient la santé, d'autres guérissaient au moment où ils recevaient la sainte Eucharistie. Deux pestiférés avaient à peine reçu le saint Viatique, qu'au même instant leurs bubons venant à s'ouvrir et laisser échapper le virus, se sentirent radicalement guéris ; et, reconnaissants de bienfaits de Dieu, ils se dévouèrent immédiatement à soigner les autres malades. Ainsi Dieu, sans tenir compte de nos fautes, mais touché de miséricorde à la vue des malheureux, faisait des merveilles en leur faveur.

Dans toute cette ligne du Caucase, les paysans et principalement les Cosaques sont adonnés à la magie et aux maléfices : aussi rencontre-t-on une infinité de possédés. Dieu en envoya plus de deux cents à notre Père Supérieur pendant qu'il visitait nos Polonais ; et la plupart furent délivrés au moyen de quelques exorcismes. Ces guérisons, où se voyait si manifeste-

ment le doigt de Dieu, portait tous ces pauvres gens à lui rendre gloire.

Nous avons à Mozdok environ deux cents catholiques, presque tous Arméniens, et adonnés au commerce.

Par suite de leurs rapports continuels avec les Mahométans, ils sont loin d'être exemplaires ; mais les femmes sont très-édifiantes par leur patience et leur conduite irréprochable.

Nous voyons continuellement à Mozdok beaucoup de personnages de différentes nations, passant de Russie en Géorgie, et vice versa. Comme il arrivait que très-souvent on ne savait où les loger, nous avons bâti un hospice assez vaste pour recevoir indistinctement tous les voyageurs, et de plus nous les nourrissons gratuitement autant que possible. Parmi ces voyageurs, nous avons remarqué une dizaine d'Anglais de distinction , entre autres MM. Johnson, Sadler, Middleton, Stressy, Makintosh, Lavv, etc. Nous étions heureux de pouvoir donner quelques témoignages de notre afîèction à la nation anglaise.

Nous avons bâti une assez belle église en style romain : la dépense s'est élevée à quatre mille ducats.

Après avoir fait tout cela avec l'aide de Dieu, dont nous sommes les serviteurs inutiles, nous attendons le moment d'être chassés de cet empire, comme tous

les autres membres de la Compagnie. Mais, hélas ! c'était peu de chercher à nous avilir par ce bannissement, on veut encore nous rendre infâmes en nous amenant, par les plus odieux moyens, à l'apostasie. On veut nous arracher notre vocation ; mais nous avons répondu au gouvernement, comme au métropolitain, qui nous pressaient de céder, que nous étions bien décidés, Dieu nous en faisant la grâce, de mourir dans la Compagnie de Jésus.

Mais afin que Dieu nous donne la persévérance, à nous, qui sommes les seuls Jésuites retenus dans cet empire, Votre Révérence voudra bien, comme nous le lui demandons, se souvenir de nous en ses saints sacrifices et prières.

Je suis, mon Révérend Père Provincial, votre très-humble serviteur en J.-C.

Gilles Henry.

LE PÈRE G1LLKS HENRY AU RÉVÉREND PÈRE RECTEUR DU COLLÈGE DE BORDEAUX. (Trad. du lutin.)

Mozdok, le 16 septembre 1821.

Mon Révérend Père ,

Un négociant français, M. Thebès, natifdeTarbes, qui visitait hier notre ville de Mozdok , el vous por-

tera cette lettre, m'a donné la bonne nouvelle qu'il y avait à Bordeaux un collège de la Compagnie. Je ne saurais vous dire combien cette nouvelle m'a causé de joie et combien j'en remercie Dieu notre Seigneur. Que ce Dieu de bonté vous bénisse et que notre B. P. S. Ignace vous protège, vous et vos élèves. Que la T. -S. Vierge se montre votre Mère et celle de notre chère France.

Vous, mes Révérends Pères, priez pour nous et vous souvenez devant Dieu de notre triste position. Vous saurez que nous sommes les seuls Jésuites, le R. P. Supérieur et moi , retenus en Russie depuis l'expulsion de tous nos frères. Nous sommes cloués sur ces rochers du Caucase plus réellement que Prométhée; et l'aigle qui nous tourmente et nous déchire le cœur, c'est la vue des misères qui nous entourent. Cette région nous est moins âpre par son climat que par les mœurs de ses habitants. Les montagnes sont l'asile des payens et des mahométans; les basses terres sont aux schismatiques. Nous avons continuellement sous les veux des meurtres, des pillages, l'ivrognerie et les plus abominables débauches. C'est dans un tel milieu que nous devons préserver notre petit troupeau de bons catholiques et venir en aide aux voyageurs.

Le R. P. Supérieur (Woyszwillo) est presque toujours absent, à la recherche, et pour la consolation

des Polonais qui sont repartis en divers postes militaires, afin de leur administrer les sacrements. Il vient de partir pour Rizlar et reviendra vers le mois de décembre.

Une de nos plus vives afflictions est de voir un grand nombre de chrétiens s'adonner aux superstitions et à la plus exécrable magie. Dans presque tous les villages on trouve jusqu'à vingt et trente démoniaques. Dès que le R. P. Supérieur arrive dans un de ses villages, sa présence est signalée par les convulsions des énergumènes. Il en a délivré près de deux cents : les uns pour toujours, les autres à temps, suivant qu'ils ont persévéré.

Pour moi, comme je m'absente fort peu de Mozdok, j'ai rarement affaire à ces malheureux possédés : l'année dernière au mois de décembre, il en arriva un dans notre hospice. Le démon se mit aussitôt à le tourmenter, et pendant que je récitais V Ave Maris Stella et le Vexilla régis, il me menaça de me tuer. La nuit suivante comme le démon tourmentait le possédé, je me rendis dans sa chambre; et au moment où j'entrais, il s'éleva en l'air et se jeta sur moi; mais il n'atteignit que le rituel et le cierge que je tenais à la main, puis il sembla cloué à la muraille par la puissance de Dieu. Le démon parut céder au premier exorcisme ; mais le lendemain comme j'invoquais le nom de la T. -S. Vierge et celui de

S. Ignace, il poussa des cris épouvantables, et à ces mots: Ut ad veram pœnilentiam nos perducere digneris, il répondit en russe : Cest impossible. A cette autre invocation des litanies : Ut Ecclesiam tuam sanctam regere et conservare digneris, il cria : Ce rfest point nécessaire. A ces autres paroles : Ut regibus. . . pacem. . . donare digneris, il annonça la guerre. Enfin à cette invocation : Per mortem et sepulturam tuam, on entendit comme une quinzaine de voix pousser ce cri : Pourquoi nous tourmentes-tu ? Alors je leur criai : Retirez-vous au fond de V enfer ! et soudain l'énergumène tomba comme anéanti ; puis cinq minutes après il se mit à louer Dieu se disant complètement délivré , comme le démon le lui avait suggéré.

Le R. P. Supérieur, étant sur le point de partir, voulut renvoyer ce possédé qui se jouait de nous. Je priai le R. Père de le garder encore quelque peu, espérant que la très-sainte Vierge le délivrerait.

Pendant que nous récitions des prières, le démon fut muet ; mais arrivés à ces paroles : Per expectationem partus Beatœ Mariœ Virginis (dont la fête se célébrait ce même jour), l'église fut agitée comme par un tremblement de terre. Je chantai alors Y Ave maris Stella, et pendant une heure entière je répétai de temps en temps la strophe : Monstra te esse Matrein, et chaque fois que je recommençais, le démon se tenait comme vaincu. Enfin venant à chanter :

Solve vincla rets, Pénergumène fit un vomissement épouvantable et se trouva soulagé.

Pour moi,, j'étais épuisé, car depuis trois heures je combattais seul., n'ayant pu décider le R. P. Supérieur à nous venir en aide. Mais au moment où le R. Père sonna Y Angélus , à sept heures du soir le démon s'échappa en brisant la lampe de l'autel.

Pendant la nuit le possédé fut parfaitement tranquille ; mais le démon infesta ma chambre : il me laissait prendre quel livre je voulais ; mais si je touchais à celui de la Sainte-Écriture, il agitait toute la chambre. Je me couchai à minuit et soudain il se mit à faire du bruit, tantôt à la façon d'un singe, tantôt en aboyant comme un chien ; il me laissait me lever ; mais il m'empêchait de faire le signe de la croix. Enfin le lendemain matin à cinq heures, au son de Y Angélus, nous fumes définitivement délivrés de la présence du démon.

Veuillez, mon Révérend Père Recteur, vous souvenir dans vos saints sacrifices de notre mission et de votre très-humble serviteur en Jésus-Christ.

Gilles Henry.

Nota. — Cette lettre est la dernière qui porte la

date de Mozdok. Nous retrouverons le P. Gilles

Henry dans les missions de l'Archipel; mais il fut

le dernier à quitter la Russie, comme nous le voyons

— if>2 —

dans une lettre dn P. Assistant de France, datée du 15 janvier 1823... « J'ajouterai, écrit le P. Rozaven, que deux de nos Pères de la Province de Russie : les PP. Jean Wovszwillo et Gilles Henry, missionnaires à Mozdok, près du Caucase, ont été et sont encore retenus là, depuis l'époque de notre expulsion générale de la Russie. On veut les contraindre à demeurer là, malgré eux, et nous n'en avons aucune nonvelle directe. »

Nous avons vu à la page 1 57 le but que se proposait le schisme russe.

(extrait des lettres du p. louis landes sur la fondation des missions de saratow établies sur

les bords du volga.)

Les colons allemands appelés par le gouvernement russe à venir peupler et cultiver les immenses plaines qui s'étendent le long du Volga , dans le gouvernement de Saratow, se fixèrent sur les deux rives du fleuve et formèrent huit principaux groupes ou colonies , dont six au delà du grand fleuve.

Ces colons , venus de différentes parties de l'Allemagne, appartiennent à différents cultes ou sectes religieuses et sont mêlés avec les catholiques.

En 1 803 , ces catholiques s'adressèrent à l'empe-

reur Alexandre Ier pour obtenir le rappel des prêtres qu'on leur avait donnés , et leur remplacement par d'autres ecclésiastiques. L'empereur accueillit leur demande, et voulut que le ministère religieux de ces colonies fût confié aux Pères de la Compagnie de Jésus.

Les neuf Pères désignés pour la mission de Saratow partirent de Polocz avec les Frères Xavier Neyer et Mathias Grevner , sous la conduite du P. Louis Landes. Après un mois de voyage, la petite troupe, qui s'était divisée en deux bandes, parvenait les 5 et 6 mars à Saratow, capitale de la province de ce nom.

Le P. Landes, qui devait résider à Saratow pour être plus à portée de diriger et visiter les missions , se rendit, à peine arrivé, chez le gouverneur, qui le reçut très-honorablement , mais il le prévit qu'il aurait beaucoup de peine à se loger convenablement, lui et son compagnon , dans une ville qui récemment venait en grande partie d'être dévorée par l'incendie. Le Supérieur se rendit ensuite chez le directeur des colonies , qui lui remit des lettres pour les administrateurs des églises, afin que, selon les ordres de l'empereur, les Nôtres pussent prendre possession de ces mêmes églises.

Nos missionnaires furent accueillis avec joie dans les colonies , et plusieurs virent arriver à Saratow les colons qui venaient réclamer les Pères qu'on leur destinait pour les introduire chez eux. En certains

endroits, on plaça des sentinelles sur les collines pour annoncer l'arrivée des Pères, afin d'aller à leur rencontre pour leur offrir le pain et le sel (coutume observée pour la réception des hôtes les plus affectionnés) et les recevoir avec honneur (1 ) .

(I) Au moment où les Pères prirent possession des missions de Saratow , ils furent répartis dans les principaux centres, comme nous le voyons par le Status envoyé à Polocz, par le P. Louis Landes.

4° In missionibus Gis-Volgensibus.

In missione Kamincensi, P. Antonius Postol, administrât. 4 colonias; capit animas 4559.

In missione Grosnovatensi, P. Raphaël Zubowicz, admin. 6 colon., cap. 4484.

In missione Semenouscensi, P. Joannes Mayer, admin. 4 colon., cap. 4740.

2° In missionibus Trans-Volgensibas*

In missione Tonkoszoroviensi, P. Aloysius Moritz, admin. 2 colon., cap. 94 2.

In missione Rascatensi, P. Igatius Zacharewicz, admin. 3 colon., cap. 600.

In missione KasicJxojensi, Tadd^eus Hattouwski, admin. 2 colon., cap. 650.

In missione Krasnopolensi, P. Aloysius Loeffler, admin. 4 colon., cap. 4256.

In missione Panisscojensi, P. Ferdinandus Maître, admin. 4 colon., cap. 4 204.

In missione Catharinopolensi, P. Joannes Richard, admin. 2 colon , cap. 676.

Universim tam de Missionibus Gis-quam Trans-Volgensibus : 34 colonice, 9754 animée sœcuLirium.

Les Pères , étant ainsi répartis entre les neuf principales colonies, se mirent incontinent à l'œuvre. Ils avaient à peine mis pied à terre que de tous côtés on venait réclamer leur ministère pour les malades et pour un grand nombre de colons qui, depuis plusieurs années, se trouvaient privés des sacrements. Les malades demandaient beaucoup de temps ; mais les habitants valides en réclamaient plus encore , surtout dans les missions en deçà du Volga, où l'instruction religieuse faisait particulièrement défaut. Il fallait apprendre les éléments de la doctrine chrétienne, non-seulement aux enfants, mais encore aux adultes.

Outre les ouvrages sur la doctrine chrétienne, les missionnaires avaient apporté de Polocz deux mille exemplaires d'un opuscule récemment imprimé, qui contenait l'explication des principaux points de notre sainte foi.

Dans la mission de Rrasnopolie, le P. Loefïler prépara successivement ses quatre colonies à la confession et communion pascale par un triduum, durant lequel , l'après-midi , il expliquait les méditations fondamentales des exercices de saint Ignace. Le fruit répondit au travail, et le missionnaire, en ce peu de jours , entendit plus de cent confessions générales faites dans les plus admirables dispositions. En certains villages , il eut des retours qui dataient de dix , vingt et trente ans.

Le P. Moritz, dès le commencement de juillet, avait plus de cent cinquante confessions dans sa mission, et les sacrements qu'on ne recevait autrefois qu'une fois l'an étaient maintenant très-fréquentes par les fidèles, et les pèlerinages remis en honneur. Dans un village, une seule instruction du missionnaire sur les dangers de la tiédeur avait réuni autour de son confessionnal plus de cent cinquante personnes.

Le P. Landes écrivait à l'un de ses confrères : Que ne pouvez- vous voir de vos yeux la tendre piété de ce bon peuple ; le prix qu'il attache au bonheur d'entendre la sainte messe ; son respect pour le prêtre ; sa reconnaissance pour les services rendus ; son extrême modestie à l'église; son recueillement et sa tenue dans les processions ; le zèle et le dévouement des laïques qui sont préposés à l'entretien des églises. Cet admirable spectacle qui s'offrait à moi durant mes visites m'arrachait des larmes comme aux Pères qui m'accompagnaient. Un fait digne de remarque , c'est que ces braves gens ont conservé leur bonne piété allemande avec une robuste persévérance, depuis trente et même cinquante années, en dépit des circonstances et des difficultés de toutes sortes.

Partout les processions du Saint-Sacrement ont excité le zèle, la générosité et la piété des fidèles ; on

a vu même des protestants venir en aide aux catholiques, leur prêter des ornements , sonneries cloches ou assister respectueusement à la procession et fléchir le genou devant le Saint-Sacrement.

En peu de temps , nos ouvriers ont recueilli de grands fruits de leurs travaux , que Dieu bénit visiblement. Les PP. Postol et Loeiïler m'ont avoué que ces populations étaient plus avides de la parole de Dieu et plus disposées à la mettre en pratique que celles de la Russie-Blanche ; ils ajoutaient que les cœurs de ces braves gens étaient si bien disposés , qu'ils avaient plus moissonné parmi eux en quelques semaines, que pendant une année dans la Russie- Blanche.

Le P. Landes , après avoir demandé pour ses chers colons des livres, des objets de piété, réclamait des pouvoirs plus amples relativement aux empêchements de mariage , au sacrement de confirmation , qui, en ces colonies, n'a pas été administré depuis trente ans; puis il faisait observer que ces pouvoirs et d'autres encore qu'il énumérait étaient indispensables, vu réloignement considérable où il se trouve de l'Ordinaire et la difficulté des communications. Enfin il ajoute :

Quelle que soit la piété de ces braves gens , dès que nous pouvons leur donner l'instruction nécessaire , il est évident que ce fond de piété et de reli-

gion aurait fini par disparaître , si Dieu , dans sa bonté , ne fût venu à leur secours en leur envoyant des missionnaires. Ces pauvres gens, en effet , sont mêlés aux protestants ; les mariages mixtes ne sont pas rares , et les enfants fréquentant les écoles des hérétiques étaient exposés à y perdre la foi ; d'autant que bien rarement ils recevaient la visite et l'instruction d'un prêtre catholique qui ne faisait que traverser chaque village en toute hâte.

Nos colons reconnaissent la miséricorde de Dieu sur eux et lui en rendent de vives actions de erâce. Dans leur reconnaissance, ils n'oublient point l'empereur, qui leur a procuré des missionnaires dont ils sont fiers et qu'ils opposent aux ministres luthériens qui passaient jusqu'alors pour l'emporter de beaucoup en éloquence sur les prédicateurs catholiques.

Sur la proposition d'une colonie, toutes les autres voulurent souscrire une adresse de remerciements à l'empereur , qui leur avait envoyé des Pères de la Compagnie , et la chose allait s'exécuter , lorsqu'un certain gouverneur , qui cependant était notre ami , s'y opposa, pour je ne sais quelles raisons politiques.

Vers le même temps, le P. Antoine Postol, étant tombé dangereusement malade , fut heureusement guéri par je ne sais quel remède apporté par son voisin, le P. Mayer, qui était accouru à son secours. Pendant toute la maladie , nos braves gens ne cessé-

rent de remplir l'église pour obtenir la guérison de leur bon Père Antoine, comme ils l'appelaient, et cette pieuse multitude se plaignait à Dieu de ce qu'il voulait déjà leur enlever le pasteur qu'il leur avait donné.

Nos colons s'étonnent que nos Pères ne veulent absolument rien recevoir pour leurs ministères et les messes, que souvent ils vont les prier de célébrer à leur intention. Mais, sachant qu'ils ne reçoivent qu'une très-modique pension , ils s'empressent à l'envi de porter aux Pères ce dont ils ont besoin pour leur nourriture.

A Saratow, le P. Supérieur et le Frère qui lui servait de compagnon avaient dû se loger dans un établissement public ; mais bientôt un brave homme, ancien colon , lui offrit un logement assez commode dans sa maison, et, comme il convenait, entièrement séparé de la partie habitée par la famille. Cependant le Père se voyait forcé de célébrer la sainte messe dans une église servant aux protestants et aux catholiques; elle avait été bénie autrefois par les protestants comme par le prêtre catholique. Mais cette gène cessa bientôt, grâce à la générosité d'un riche propriétaire autrefois colon et qui s'appelait Rarki. Celui-ci offrit au Père un appartement composé de deux chambres et d'une très-grande salle, où les prêtres qui venaient autrefois de temps en temps à Saratow célébraient

le saint Sacrifice et remplissaient les autres fonctions sacerdotales. Le Père lui avant fait observer qu'il lui était impossible de trouver des ressources pour payer le loyer d'un tel logement, Rarkilui répondit que jamais il n'avait rien demandé à des prêtres catholiques et n'en recevrait jamais rien ; mais qu'il s'estimera trop heureux si le Père veut bien habiter chez lui, y célébrer quelquefois la sainte messe et de plus y expliquer l'Evangile , consolation qu'il n'avait pas eue depuis quarante années; puis il ajouta qu'il ne prétendait aucunement imposer cela comme une obligation.

A la date du 6 juillet 1 803, le P. Landes écrivait : Dans ces derniers temps, j'ai reçu la visite de beaucoup de marchands forains arméniens, allant d'Astrakhan à Makran (province du Kirman, tributaire de la Perse) . Ce sont des hommes excellents et remplis de piété. Par eux et par d'autres voies, j'ai su que nos Pères étaient vivement désirés par les catholiques d'Astrakhan, surtout depuis qu'ils savent le bien opéré dans les colonies allemandes. Il est probable que ces catholiques vont adresser une supplique à l'Empereur.

Ces bons Arméniens, dont je parlais, viennent à moi dans le désir de voir un Jésuite , puis dans l'intention de vénérer en sa personne le sacerdoce catholique et de demander la bénédiction pour le bon succès de leurs affaires. Ils m'offrent ensuite quelques pe-

tites provisions ; et,, de mon côté, je les traite de mon mieux et en toute cordialité. Quelques-uns de ces voyageurs parlent russe, d'autres le slave.

Les consolations font oublier les privations et le manque des objets nécessaires. Ainsi, plusieurs des nôtres sont logés misérablement. Dans quelques églises, les pierres mêmes de l'autel sont brisées, les missels sont en loques ; et les autres objets se détériorent rapidement dans des courses continuelles de village à village, nécessitées par les catéchismes et autres ministères.

Trois de nos Pères, qui sont Polonais, ont de la peine à s'exprimer en allemand ; mais Dieu bénit leur bonne volonté et les encourage par des grâces et faveurs signalées. L'un d'eux, le Père Hattouw ski, passe pour un grand médecin parmi ses colons, qui répondirent aux demandes curieuses d'un grand personnage : Notre Père ne se voit qu'à l'église et au chevet des malades, qu'il guérit très-habilement ; et pourtant il n'emploie guère d'autre médecine que Y Eau de saint Ignace. Et de fait, cette eau est employée avec le plus grand succès : il en fit prendre à une pauvre hydropique, déjà si malade qu'on lui avait donné les derniers sacrements. A l'instant même où l'infirme venait de prendre quelques gouttes de cette eau bénite, elle se sentit guérie, et cette guérison si subite fut attestée par plus de vingt témoins. Dieu se plaît à glorifier notre

bienheureux Père, par les grâces qu'il accorde à son intercession.

Voici encore un nouveau bienfait de Dieu. Le P. Maître, l'un de nos missionnaires et déjà septuagénaire, devint tout à coup si sourd qu'il n'entendait ni la voix des autres, ni même la sienne. Par bonheur, son prédécesseur se trouvait encore dans la mission, attendant le moment propice pour partir. Notre sourd le prie, ce à quoi il consentit, de vouloir bien se charger d'entendre les confessions pascales, ne pouvant, vu son infirmité, faire autre chose que le catéchisme et les instructions. La maladie durait depuis le 20 mars, et l'on était au 1 1 avril : durant cet intervalle, il n'y eut pas un seul malade dans la colonie. Ce même jour, 1 1 avril, une femme tombe gravement malade, et fait demander le Père pour l'administrer. A l'instant où notre sourd se disposait à faire son possible , il se sent guéri subitement, et depuis lors il n'a plus souffert de cette infirmité.

En quelques endroits, les luthériens viennent trouver les missionnaires pour obtenir des objets bénits contre la peste des animaux, les sorts, etc.. Quand on leur demande pourquoi ils ne s'adressent pas à leurs ministres, ils répondent qu'ils n'ont pas ce pouvoir de préservation, et quelques-uns même assurent qu'ils nous sont envoyés par leurs propres pasteurs.

Voilà en abrégé ce que j'ai recueilli, et vous transmets pour votre édification ad majorent Dei gloriam.

Encore quelques mots sur nos missions, ajoute le P. Landes.

Dans une de ses colonies, le P. Mayer, avec une grande fatigue et un grand succès, a donné les exercices spirituels pendant quatre jours. J'arrivais alors chez lui, et, le trouvant exténué par le travail et presque malade, je prolongeai mon séjour pour l'examiner, et je lui défendis de continuer à donner les Exercices qu'il remplacerait par un simple catéchisme. En bon religieux, il obéit, et dernièrement il m'écrivait que les catéchismes avaient fait merveille, et que les gens lui venaient parfaitement préparés et disposés à la confession, même générale, et quelques-uns avec dés signes de contrition extraordinaires.

Le P. Zubowicz a donné les exercices dans ses quatre colonies, et dans l'une d'elle, rendant le bien pour le mal, il termina par son humilité envers un puissant adversaire de graves difficultés. Le fruit surpassa le travail, il se manifesta notamment par des restitutions. Le P. Postol, bien que tourmenté par un catarrhe, a voulu préparer les Pâques dans toutes ses colonies, en les faisant précéder des Exercices.

Le P. de Grivel a fait la même préparation dans ses quatre colonies, où il a entendu grand nombre de

pénitents et beaucoup de confessions générales. A Krasnapolie, il eut à lutter contre une grave difficulté, je veux dire le mécontentement des habitants qui avaient reçu l'ordre du gouverneur de transporter ailleurs l'habitation du Père.

J'attends les meilleurs fruits de cette mission, d'autant que le démon y faisait surgir plus d'obstacles et de difficultés. La bénédiction de Dieu nous consolera dans cette mission ; j'en attends la nouvelle.

Le P. Averdonck, que j'ai visité dernièrement, en revenant à Saratow, a durant tout le Carême fait chaque jour le catéchisme, à dix heures du matin, aux enfants enchantés de l'entendre. C'est merveille de l'ouïr expliquer la doctrine chrétienne ; il est impossible de le faire avec plus de charme et d'intérêt. C'est un maître en cet art difficile. J'ai été extrêmement surpris d'entendre une petite fille de dix ans, que nous rencontrâmes , répondre à toutes les questions que le Père lui adressait, et avec une précision incroyable.

Le même Père commença les Exercices le dimanche des Rameaux, et chaque jour du Triduum il faisait trois sermons et une instruction familière. L'empressement des fidèles était extrême pour entendre le nouveau prédicateur ; ils le louèrent par leurs larmes et leur conversion. Les trois derniers jours de la semaine-sainte furent passés en adoration devant le

Saint-Sacrement avec une grande ferveur. Dieu bénit ce même Père et lui accorda la guérison des malades. Plus de cent vingt lui attribuent leur retour à la santé; et parmi ces derniers, quelques-uns étaient gravement malades. Ce digne P. Averdonck se porte à merveille ; il est content et joyeux, ne se mettant aucunement en peine de sa nourriture, qui se borne, au grand étonnement des colons, au premier mets qui lui tombe sous la main. Il appelle cbaquejour à sa table un vieux pauvre polonais, avec lequel il ne peut converser que par signes; souvent il distribue des aumônes.

Le P. Averdonck vient aussi d'apprendre à ses chanteurs trente nouveaux cantiques. Il connaît la musique et dirige leurs chants. Il agit avec ses colons en toute humilité et bienveillance ; mais il sait, à l'occasion, déployer une certaine fermeté et sévérité, qui n'offense personne. Bien qu'il soit fort expérimenté, il ne manque point, dans toutes les choses où cela se peut, de consulter les vieillards et même les jeunes gens.

Tout ce que nous venons de lire sur le P. Averdonck est du P. Landes ; et dans une lettre du P. Averdonck lui-même nous voyons que les colons se trouvent heureux sous la conduite des nôtres. Ces braves gens racontent que ce bienfait leur avait été prédit il v a très-longtemps par un saint mission-

naire franciscain appelé Léonard, et en ces propres termes : « Nous serons remplacés ici par des religieux blancs (les Dominicains) ; à ceux-ci succéderont les Jésuites; et le démon fera l'impossible pour les expulser de ces missions. »

Notre plus récente station est celle d'Astrakhan. Le supérieur de cette mission, parti de Polocz avec ses compagnons, au commencement de février 1 805, nous écrit : Un grand nombre de nos Arméniens ne savent pas parler et encore moins écrire la langue russe. Nous avons commencé après Pâques à faire le catéchisme aux enfants en langue arménienne, non de vive voix, mais par écrit : car, à peine pouvonsnous dire quelques mots de cette langue, n'ayant aucune grammaire propre à nos Arméniens d'Astrakhan. Ces derniers, en effet, mêlés depuis cent cinquante ans avec les Russes, les Ralmouks, les Tartares, les Indiens, les Turcs, les Persans, ont tellement altéré leur langue, qu'il est rare d'en trouver un parmi eux qui parle l'arménien pur et même le comprenne. A mesure que nous pouvons saisir les mots de cet Arménien dégénéré et les fixer par l'écriture, nous nous en servons aussitôt pour le bien spirituel de ce peuple.

La plus grande difficulté est pour entendre les

confessions ; et nous serons forcés , comme les prêtres qui nous ont précédés, de rédiger une série de questions pour nous faciliter le ministère de la confession.

Pour les instructions, je les fais en russe, et c'est vraiment un don de Dieu que je puisse m'en tirer comme je le fais, ce qui m'avait été impossible autrefois. Mes auditeurs eux-mêmes sont émerveillés que je puisse m'exprimer en russe avec autant de clarté.

Ce ne sont pas seulement nos Arméniens catholiques qui viennent à mes instructions , mais les Russes eux-mêmes ; et leur archevêque m'envoie des gens à lui, afin qu'ils apprennent la manière d'enseigner la doctrine chrétienne. J'ai soin de ne pas parler longtemps et de ne jamais dépasser la demi-heure dans mes instructions.

Pour compléter les détails donnés par le P. Landes sur les missions de Saratow, nous ajouterons la lettre suivante adressée par le P. Cornet à ses parents.

lettre d'un prêtre belge , aujourd'hui missionnaire jésuite, a dix-sept lieues de saratow, en russie, datée du 14 juillet 1806.

Très-Chers Parents et Amis !

La lettre que vous m'avez adressée dans la Russie- Blanche, le 1 3 janvier , me fut envoyée ici, où je suis T. 12

missionnaire depuis le commencement de cette année, n'ayant resté que sept mois au noviciat à Polocz, où je me suis si bien plu, que j'aurais désiré d'y rester toute ma vie ; mais la Providence m'a destiné ailleurs et je suis aussi content ici que j'étais en Russie. J'ai fait environ quatre cents lieues en traîneau, et passé à travers la ville de Moscou, la plus grande ville de l'Europe , pour me rendre à Saratow chef-lieu de dix missions catholiques, qui sont sur les deux rives d'un grand fleuve appelé le Volga. Je suis à environ vingt lieues de la ville en remontant le fleuve, étant chargé de quatre villages ou colonies allemandes, sur une étendue de deux lieues, outre quelques catholiques à deux ou trois lieues plus avant dans les colonies protestantes ; tous mes colons sont tous fermiers, au nombre d'environ cinquante familles de chaque colonie. On ne connaît pas ici de journaliers , sinon des Russes et des Tartares qui viennent travailler pendant la moisson ; le reste de l'année chacun doit faire son ouvrage; les domestiques sont si rares, qu'ils mangent à la table de leur maître , ayant au delà de cent florins de gage, et une servante, au delà de soixante, outre qu'ils ne travaillent que six mois, la terre étant couverte de quatre à cinq pieds de neige depuis le mois d'octobre jusqu'au mois d'avril. Le froid de cet hiver fut trèsmodéré (probablement à cause démon arrivée) : au-

trement il est quelquefois si rigoureux que les oiseaux tombent de Pair engelés : aussi en revanche, il fait si chaud en été, qu'on est obligé de remplir les caves de glace pour pouvoir y conserver les aliments frais ; les jours sont de vingt heures , ou plutôt continuels, la nuit n'étant qu'un crépuscule de quatre heures. Toutes les maisons sont de bois, aussi bien que l'église. On commence cependant à bâtir des maisons de briques dans la ville; j'espère que cela se communiquera petit à petit dans nos colonies, mais je n'en profiterai pas : car on commence à me bâtir une superbe maison de bois, cette année, qui durera bien plus que moi. En hiver, personne ne sort de sa maison, s'il n'est revêtu d'une bonne pelisse de peau de mouton, qui tient lieu d'habit, et qui est tellement faite qu'elle est très-propre pour travailler. J'en porte moi-même une par-dessus ma soutane. Lorsqu'il y a un malade, on vient me chercher en traîneau, même de la colonie que j'habite , quoique la maison du malade ne soit pas bien éloignée de la mienne, vu que toutes les maisons se touchent comme en ville. En été on me vient chercher sur un petit chariot à quatre roues, ne permettant pas qu'un prêtre fasse un quart de lieue à pied d'une colonie à l'autre ; mais toujours en traîneau ou sur leur petit chariot, de sorte que le dimanche, toute ma colonie regorge de traîneaux ou de chariots.

Leurs campagnes sont d'une longueur prodigieuse; tout est uni et on ne trouve pas un seul caillou. Une partie de leurs champs reste en friche pour le bétail, qui se garde en commun par une personne constituée. Le reste se cultive jusqu'à cinq ou dix lieues. Ils cultivent si loin qu'ils veulent. Ils partent le lundi et reviennent le samedi; restant dans les tentes pendant tout le temps de la semence ou delà moisson. Ils n'engraissent jamais leurs champs, et ne font de fumier qu'autant qu'il leur en faut pour faire une pâte, en faisant trotter les chevaux dessus, et arrosant; de cela ils font ensuite des briques ou tourbes, qui, étant sèches, leur servent pour échauffer le poêle, qui est le cul d'un four qui entre de la cuisine dans la chambre, comme j'en ai vu en Allemagne. Ils n'ont point de grange et ne connaissent pas de fléau ; mais il font trotter leurs chevaux sur les épis, pour en faire sortir le grain, et ensuite ils jettent les pailles dont ils n'ont pas besoin, car la plupart laissent leur bétail à la belle étoile, aussi bien en hiver qu'en été : de sorte qu'il ne fait pas bon d'être cheval en ce pays-ci; on commence cependant à bâtir des écuries. Tout le monde est en bottes en hiver, et en été pieds nus. On ne connaît point de sabots , et on ne saurait en faire : car il n'y a ni bois ni haie vivante. Le bois pour bâtir nous vient de loin sur le Volga. Tout ce qui manque ici, c'est

qu'il ne pleut que rarement en été, ce qui fait que le grain n'est quelquefois que de deux pieds (de) haut ; mais lorsqu'il pleut tant soit peu vers la Pentecôte , la terre produit si rapidement, que le froment qu'on sème en avril est mùr au mi-juillet, et ainsi du reste : car on sème fort peu avant l'hiver. Le caractère de ces colons est doux, docile et pieux. Tout ce qu'il y a à reformer provient de l'indigence spirituelle dans laquelle ils étaient avant notre arrivée, n'ayant qu'une messe tous les quinze jours, et peu ou point d'instruction, dont ils font tant de cas, qu'ils se rassemblent tous les dimanches, pour entendre le catéchisme du maître d'école, dans les colonies où il n'y a point de prêtre. Aussi je ne manque pas de faire le maître d'école pendant tout l'été, en courant sur mon petit chariot à quatre roues, de colonie en colonie, pour y faire le catéchisme, qui est si fréquenté, que les chapelles en sont pleines , les femmes y venant avec leurs enfants sur leurs bras. J'ai tout sujet de me promettre une moisson abondante de telles dispositions : aussi j'ai déjà beaucoup gagné, surtout par le pouvoir absolu que nous avons de leur défendre tout ce qui nous déplaît dans leur conduite ; nous pouvons les chasser du cabaret ou de tout autre réunion qui nous déplaît, et chacun se retire sans dire mot. Nous pouvons, à la Dédicace (ou fête patronale), leur défendre la danse ou la leur permettre

en public jusqu'à huit ou neuf heures seulement. Ce bon peuple ne sait comment me témoigner sa reconnaissance, d'avoir abandonné mes parents et ma patrie pour les venir instruire. Aussi ils m'apportent de toutes les colonies, farine, viande, œufs, beurre , plus que je n'en consomme, ainsi que des fruits et pommes de terres, outre les droits d'école, qui sont assez considérables, de sorte que je compte sur une très-honnête subsistance. Il me manque des ornements pour mes églises, mes prédécesseurs ayant dû tant dépenser sans pouvoir rien procurer aux églises, qui sont si dénuées , que je dois tout porter avec moi lorsque je célèbre ailleurs. L'argent ne nous manque pas, mais c'est les ouvriers ; les libraires pour avoir des missels, les évêques pour bénir et consacrer les églises, etc. ; il me manque de bons livres allemands pour l'instruction de ma jeunesse; si on pouvait m'envoyer quelques-unes de ces choses à Polocz ou à Pétersbourg et en recevoir le payement à Pétersbourg, ce serait me rendre un grand service. Ma jeunesse et même tout le peuple chante des cantiques allemands pendant l'ofïice ; il y a aussi un peu de plain-chant, mais qui tombe en décadence par défaut de livres : ce pourquoi je prie mes amis d'Amsterdam de m'envoyer par la première occasion le Graduelle et Ântiphonale Romanum portatif, une fois ou deux, avec le recueil des messes nouvelles et

motets, etc., afin de pouvoir enseigner quelques jeunes garçons qui auraient de la disposition. J'ai quelques enfants, qui chantent supérieurement bien; également parmi les filles qui chantent des cantiques ; mais le besoin de bras pour l'agriculture les oblige de se marier à dix-huit ou seize, quelquefois quatorze ans, tellement que dans nos colonies on ne connaît point de célibat. Il ne se fait jamais de partage dans les familles ; mais l'aîné est maître de tout, et doit nourrir les autres ou leur bâtir une maison, ensuite ils travaillent pour eux. Celui qui n'a pas d'enfants en adopte, ou donne son ménage et son champ à qui il lui plaît. Voilà, mes chers parents et amis, tout ce que je puis vous écrire de ma position actuelle, étant très-bien portant, joyeux et content; mais la grande distance ne me permet pas de correspondre avec M. Lautermans, comme je lui avais promis. Je n'oublie cependant pas ses bienfaits, non plus que ceux de M. Vander Heyden et Moses et Aaron, et autres bienfaiteurs et amis, dont le nombre est trop grand pour être ici rappelé; je vous prie de les saluer tous de ma part. Je vous ai tous présents à mon esprit et je vous recommande dans mes prières, vous priant d'en faire de même pour moi, et de mener une vie vraiment chrétienne sur la terre, afin que nous ayons le bonheur de nous réunir pour toute l'éternité dans le ciel. C'est l'objet des vœux les plus

ardents que je forme tous les jours, dans les Sacrés- Cœurs de Jésus et Marie, très-chers parents et amis !

Votre très-dévoué serviteur,

P. -F. C(ornet), alias Stokman.

Note anonyme ajoutée à la letfre ci-dessus.

Ce missionnaire et son confrère Chrysostome Henry, aujourd'hui professeur au collège de la Société de Jésus à Witebsk, furent toujours, à Liège comme en Russie, animés des mêmes sentiments et des mêmes désirs ; et, comme tous ceux qui courent même carrière, ils jouissent du plus grand contente-

ment, et prouvent que 1 Eglise chante avec raison dans ses sacrés cantiques :

Jesu, spes pœnitentibus, Quam pius es petentibus !

Quam bonus te quserentibus !

Sed quid invenientibus ?

Après cela que nous reste-t-il à dire, sinon : Quam speciosi, pedes Evangelizantium !

NOTES HISTORIQUES SUR L'ÉTARLISSEMENT DES JÉSUITES A RIGA ET LEUR EXPULSION DE CETTE VILLE, RÉDIGÉES PAR LE P. ZACHARIE LEDERGEW DURANT SON SÉJOUR SUR LE NAVIRE Amalid , OU SE TROUVAIENT RÉUNIS LESD1TS JÉSUITES EXPULSÉS DE RIGA. (Juillet 1820.)

La ville de Riga, capitale de la Livonie, connue depuis trois siècles par son esprit intolérant , par sa haine pour le catholicisme , qui était autrefois la religion de ses pères, mais qu'elle bannit au commencement du seizième siècle hors de son sein pour embrasser les erreurs de Luther. La réforme persécuta le clergé catholique , le dépouilla de toutes ses possessions, voulant le forcer à devenir luthérien, puis chassant ignominieusement tous ceux qui restèrent fidèles à Dieu et à leurs principes. Riga ne cessa de persécuter les catholiques en les empêchant d'exercer publiquement leur culte et les excluant de tous les emplois civils, en les opprimant de toutes les manières possibles. Oui, elle continua son intolérance, non-seulement jusque sous le grand roi Bathori, qui la réprima sévèrement; mais jusque sous le règne du czar Pierre Ier, qui la soumit, en 1710, mais en lui accordant l'inviolabilité de ses privilèges qu'il eut la faiblesse de signer, lesquels excluaient tous les in-

dividus d'une autre religion du droit de citoven , de toute charge civile , de tout commerce. Riga s'était montrée très-ennemie de la Compagnie de Jésus , qu'elle chassa honteusement hors de ses murs vers la fin du seizième siècle. Cette ville ne permit jamais qu'un Jésuite pût habiter dans son enceinte. Elle n'omit rien pour repousser les Pères Jésuites de Mitau et de Schomberg, qui gémissaient de voir les catholiques de Riga sans prêtres et sans secours spirituels. Il leur fut interdit de mettre le pied sur son territoire, jusqu'à ce que l'impératrice Catherine II, de glorieuse mémoire , donna un règlement relatif au libre exercice de la religion catholique, l'an 1765, pour les villes de Saint-Pétersbourg et de Riga, et par lequel cette ville ( qui s'opposa de toutes ses forces à l'exécution), devait avoir trois missionnaires de l'ordre de Saint-François, et leur assigner un local pour y faire le service divin. Obligée de céder à la force, elle assigna à ces religieux l'endroit où l'on jetait toutes les immondices de la ville, où se trouvait une petite et pauvre maison. Là, sous la surveillance de leurs ennemis acharnés, les catholiques, continuellement opprimés par les vexations et les dérisions de tous les genres, osaient à peine se montrer pour assister au service divin, et se trouvaient réduits à un très-petit nombre d'individus. A cette époque, cette ville intolérante poussa l'au-

dace jusqu'à forcer son Stadthalter , le grand et puissant feld-maréchal de Brovue, à renvoyer le Père Vessinger son chapelain, en obtenant à son insu un ordre du sénat qui défendait aux Jésuites de demeurer en Russie.

Vers l'an 1 780, la ferveur des catholiques reprit un peu ; et comme leur local était trop étroit, ils louèrent la maison à peu près en ruines d'un aubergiste, au faubourg de Saint-Pétersbourg , et ils y exercèrent leur sainte religion, jusqu'au moment où la divine Providence permit que Sa Majesté Joseph II, allant à Saint-Pétersbourg et passant par Riga, s'arrêtât chez Son Excellence le feld-maréchal comte de Brovne, catholique, pour célébrer le saint jour du dimanche, et se fit conduire à cette soi-disant église catholique. Sa Majesté, irritée du mépris et de l'horrible oppression où se trouvait la religion catholique à Riga, éclata en murmures contre L'intolérance russe, et promit publiquement que, dès son arrivée chez l'impératrice Catherine, la première demande qu'il lui ferait serait qu'elle fit cesser ce scandale, et qu'elle permît aux catholiques de Riga de bâtir une église. En effet, l'an 1 782, la communauté des catholiques obtint la permission impériale de s'acheter un terrain et d'y bâtir une église. Le magistrat de la ville fit de grandes oppositions et ne permit pas que les catholiques osassent acheter ce terrain dans son enceinte ; mais, ai-

clés des aumônes des luthériens, ils s'en procurèrent un près de la citadelle,, et ils y bâtirent une petite église desservie d'après le règlement de \ 765.

Trois Franciscains y firent tranquillement le service divin jusqu'en 1801, sous l'obédience des Révérends et dignes Pères Schmid et Gindel, hommes prudents et sages. A la mort du dernier, le trouble et la dissension se mirent parmi les desservants de cette église, dont le P. Julien Rossina devint supérieur. Un certain comte Schônaict, prêtre séculier et chanoine, vint sans juridiction s'emparer de la direction de cette église ; il y répandit la corruption par ses mauvais exemples, de telle sorte que les bons catholiques, désolés des scandales publics dont les gazettes retentissaient à la honte de leur religion, résolurent de se délivrer de ce mauvais prêtre, auquel ils attribuèrent le meurtre de l'infortuné Rossina. Ils s'ameutèrent au nombre de deux mille autour de l'église, armés de pierres et de différents instruments, demandant la mort de l'intrus Schônaict. Son Excellence le gouverneur civil n'eut que le temps de faire prendre secrètement ce mauvais sujet par trente kosacks cl de le cacher dans sa maison pour le faire ensuite évader à la faveur de la nuit. Cette malheureuse affaire engagea les principaux membres de la communauté catholique de Riga à supplier Sa Majesté l'empereur de leur envoyer les Pères de la Société de Jésus, pour

conduire cette église. Le magistrat, en avant eu connaissance, s'y opposa de toutes ses forces, en écrivit à l'archevêque Stanislas Siestrzencewiez, ennemi juré des Jésuites, pour l'engager à maintenir le règlement de 1 765 de tout son pouvoir, lequel règlement ordonnait d'envoyer des Franciscains pour desservir cette église. L'archevêque fit tout ce qu'il put pour plaire au magistrat. Mais comme Sa Majesté l'empereur Alexandre Ier était déjà convenu, avec le R. P. Gruber, Général des Jésuites, d'envoyer des Jésuites à Riga, le métropolitain n'osa ou ne put résister. Il reçut le 2 novembre 1802 l'ukase de Sa Majesté, qui lui fut communiqué par le ministre de l'intérieur, Son Excellence le comte de Koczabé, par lequel il lui était enjoint de remettre l'église de Riga, sur la demande des catholiques de cette ville, pour ce qui regarde le spirituel et le temporel, entre les mains du «énéral de la Société de Jésus, à l'effet d'v envoyer trois membres de cette Société pour administrer cette église. L'archevêque, au lieu de remédier, selon son devoir, aux maux pressants de cette communauté dépérissante, retint l'ukase de Sa Majesté deux ans sans le mettre à exécution.

La communauté de Riga, impatientée et désolée de voir que l'ukase de Sa Majesté, dont le contenu favorable lui avait été communiqué, n'était pas mis à exécution, envoya trois députés à Saint-Pétersbourg,

lesquels s'adressèrent à la chancellerie du ministre de l'intérieur, où on leur dit qu'il y avait deux ans que l'ukase de Sa Majesté, relatif aux Jésuites de Riga, avait été envoyé au métropolitain, pour le mettre à exécution. Ils demandèrent et obtinrent une copie de cette expédition, et se rendirent de suite chez l'archevêque qui, surpris en apparence que les Jésuites ne fussent pas encore à Riga, donna ordre sur-le-champ d'écrire au P. Général Gruber, et de lui envoyer les patentes nécessaires aux Pères qui devaient desservir cette église. Bientôt les PP. Joseph Ramienski, supérieur, Marcinkiewicz et Prœll pour les nations allemande et polonaise, et le F. Infeld, coadjuteur, arrivèrent accompagnés du R. P. Lustig, provincial, le 10 février 1804, à Riga, où ils trouvèrent un seul Père Franciscain, qui desservait cette église.

Le R. P. Provincial et le P. Supérieur Ramienski commencèrent par rendre visite aux autorités,, dont ils furent très-bien reçus; puis aux magistrats et aux ministres, qui les virent de très-mauvais œil, et leur dirent mêmes des choses assez désagréables. Son Altesse le prince de Wurtemberg, ainsi que les autres personnes de marque, leur firent mille honnêtetés.

J^es Pères commencèrent aussitôt leurs travaux apostoliques, mais ils rencontrèrent de grandes difficultés. Point ou presque point d'écoles ; l'instruction

négligée, les mœurs corrompues, l'église déserte et une grande partie des catholiques devenus luthériens. Opprimés par les lois suédoises, les anciens missionnaires ne savaient comment s'y prendre pour ramener l'ordre et faire refleurir la religion. Attérés par les sarcasmes et les menaces des ministres luthériens qui les observaient sans cesse, ils se bornaient à quelques exercices du culte, et encore n'osaient-ils pas catéchiser en public. D'un coté, le magistrat s'était emparé de la juridiction ecclésiastique, et vendait à haut prix les publications de bans de mariage, dispensait des empêchements dirimants, accordait le divorce, rompait le lien conjugal et accordait la permission aux catholiques divorcés de convoler en secoudes et troisièmes noces, adultères ou incestueuses, sans que le clergé catholique osât y mettre opposition. De l'autre côté, l'impureté et le libertinage s'étalait sans ombre de retenue. Les catholiques euxmêmes tenaient quantité de maisons de débauche, dans lesquelles les ressources du pauvre et de l'orphelin, la substance des familles allaient s'engloutir. Des mères v vendaient leurs enfants, souvent sous les auspices des gens de loi, et de ceux dont le devoir eût été de sévir contre de pareils scandales.

Tel était l'état déplorable du catholicisme de Riga, lorsque le supérieur Joseph Kamienski, homme plein de zèle pour le salut des âmes, s'efforça de remédier

à tant de maux. Le Très-Révérend Père Général Thaddée Brzozowski, à qui il en écrivit, lui envoya, en 1806, le P. Joseph Coince, qui, épouvanté de tant de désordres, se concerta tout d'abord avec le R. P. Supérieur et ses autres confrères, et il leur proposa un plan qui fut communiqué au Très-Révérend Père Général. Il consistait à gagner le concours de quelques amis, d'en obtenir des ressources à l'effet de faire imprimer des livres propres à détruire la profonde ignorance dans laquelle les catholiques étaient plongés, d'acheter des images en quantité, afin d'attirer les enfants de l'un et de l'autre sexe aux instructions, d'établir des catéchismes publics et particuliers dans les différentes langues, et d'introduire les Exercices de saint Ignace pour la nation allemande.

Ce plan ayant été approuvé, le R. P. Kamienskiet les autres Pères tachèrent de le mettre à exécution. On fit venir des livres de piété polonais. Le P. Coince, chargé spécialement de la nation allemande, obtint par les grands personnages que Dieu daigna lui attacher comme amis (entre autres Mme la duchesse de Wurtemberg, Mme la duchesse d'Angoulème, le lieutenant-général comte d'Elmpt, Mme sa mère, la feld-maréchale , le ministre comte de Rechenberg, M. le major de Giberwille, Mme de Chrapowicka d'Aubril, plusieurs généraux et des négociants de

Riga), il obtint dis-je, une somme d'environ dix mille roubles. On fit imprimer aussitôt à grand nombre d'exemplaires les ouvrages les plus utiles et les plus propres à ramener la population de Riga à la pratique de ses devoirs religieux .

Ces livres produisirent l'effet qu'on en avait attendu ; les catholiques s'empressèrent de se les procurer, et dès lors l'église commença à se remplir. Les pères et mères envoyèrent leurs enfants au catéchisme, de telle sorte qu'en 1 807, on comptait déjà cent enfants de chaque nation polonaise et allemande aux catéchismes qui se faisaient deux fois la semaine pour chaque langue. Alors les confessions devinrent plus fréquentes, et chaque année on vit augmenter le nombre de quelques mille, tellement que nos Pères, au lieu de mille à deux mille confessions annuelles, en comptèrent jusqu'à vingt-un mille.

Le R. P. Kamienskiet le P. Coince, vovant avec peine que depuis trois ans et plus qu'ils étaient à Riga, ils n'avaient pas encore obtenu beaucoup d'amélioration dans les mœurs, qui étaient extrêmement corrompues, prirent la résolution de tenter tous les moyens possibles, avec le concours du zélé P. Kuczinski, afin de diminuer les maisons publiques, et d'en arracher les malheureuses victimes. LeR. P. Kamienski mit sous les veux de l'archevè- T. 43

que la déplorable statistique des maisons de perdition qui existaient à Riga, la multitude de catholiques qui vivaient en concubinage, et il obtint de Son Excellence le métropolitain la communication des lois impériales qui prohibaient ces désordres sous les peines les plus graves. Alors les Pères se mirent à l'œuvre avec la plus grande activité. Le P. Kuczynski parvint à faire sortir des maisons de débauche un grand nombre de pécheresses qu'il amenait à rentrer dans la bonne voie. Il les faisait transporter dans son traîneau lorsqu'elles étaient malades, les couvrait d'une pelisse et les précédait chez quelques bons catholiques, où il les déposait, et où il les faisait soigner jusqu'à leur guérison.

Le P. Coince put, par un secours spécial de la miséricorde de Dieu, retirer dans l'espace de trois ans plus de cinq cents de ces infortunées. Beaucoup de ces femmes de mauvaise vie, de différentes religions, catholiques, russes, luthériennes, juives, venaient le trouver en secret, ou lui écrivaient pour obtenir leur délivrance et d'être déchargées de leurs dettes, qui se montaient souvent jusqu'à cinquante, cent, deux cents thalers pour chacune. Il en écrivait au préfet de police ou au magistrat, souvent au gouvernement, et leur obtenait, conformément aux lois, une entière liberté. Beaucoup de ces pénitentes revinrent sincèrement à Dieu.

La pratique des Exercices de saint Ignace produisit les plus grandes et les plus fréquentes conversions, surtout parmi les Allemands. En 1807, qui fut la première année que le Père Coince les donna, il y eut plus de mille personnes qui se convertirent ; des familles entières abjurèrent l'erreur, et devinrent de bons catholiques. Depuis ce temps, il ne se passa pas de semaine où il n'y eût de nouvelles conversions. Les dimanches, où Ton prêchait en allemand, l'église, toujours remplie, comptait au moins cinq à six cents auditeurs non catholiques, et même plusieurs de leurs ministres. Les Pères ne cessaient de louer Dieu de la bénédiction donnée à leurs travaux.

Un autre désir dévorait le P. Coince : depuis trois ans et demi qu'il était à Riga, il n'avait encore rien pu effectuer pour l'amélioration des écoles catholiques, quia la vérité n'étaient pas de son ressort. Le P. Zyglinski étant chargé des écoles qui contenaient seulement sept ou huit individus des deux sexes et mêlés ensemble. Voyant que le bien essentiel de cette grande paroisse, qui se montait déjà à neuf mille âmes, dépendait absolument de l'éducation et des principes que l'on donne à la jeunesse, le P. Coince voulut tenter un nouvel effort pour arracher à la perdition les enfants catholiques des deux sexes car ils fréquentaient ensemble les mêmes écoles à Riga; et les soustraire à l'enseignement des

écoles luthériennes où leur foi et leurs mœurs étaient également perverties. Là, en effet, ils entendaient les maîtres d'école dénigrer la religion catholique ; les prêtres y enseigner que Jésus n'est pas Dieu; que l'impureté n'est pas un mal ; ainsi que le prouve le livre élémentaire du Probst Mylik à Milan, page 222, où il est dit que le baptême n'est pas nécessaire au salut, que d'aller à l'église, de prier, de se confesser, de communier, sont des usages de l'ancien paganisme (voyez le catéchisme de Bergmaun, sur la Divinité du Christ) .

Pour remédier à tant de dépravation, le P. Coince demanda la permission au P. Supérieur, qui la lui accorda, de dresser un plan d'écoles pour les deux sexes. Ce plan dressé, il le lui montra et se rendit chez Son Excellence le gouverneur civil Répiew, qui lui fit un très-bon accueil, lui donna la permission de le publier en chaire, de le mettre provisoirement à exécution, en attendant qu'il le fit approuver par l'Université de Dorpat, ce qui eut lieu, en effet. Quelques mois plus tard, le R. P. Ramienski reçut le décret d'approbation, qui fut communiqué par Son Excellence M. de Duhamel au chef du gouvernement de Livonie, M. Albanus. Le P. Coince publia donc en chaire, au commencement de février 1 81 0, que le 1 er mai on ouvrirait deux écoles catholiques pour les deux sexes de la communauté de Riga, lesquelles se-

raient partagées en hante et basse classe,, c'est-à-dire que les enfants étant partagés en quatre divisions, ils y apprendraient à lire et à écrire les langues polonaise, russe, allemande et lettoise ; puis l'arithmétique, mais principalement la religion. De plus, les filles y apprendraient à coudre, tricoter et les autres ouvrages de ce genre. Enfin, qu'il y aurait des classes supérieures destinées à la jeunesse des deux sexes, où l'on recevrait une éducation complète.

Le P. Coince intéressa ses amis à cette bonne œuvre; beaucoup de luthériens y contribuèrent. Il amassa des sommes suffisantes pour se procurer des emplacements propres à l'exécution de son projet, pour l'achat des meubles, des livres, des cartes, des instruments de musique et toutes les choses nécessaires à ces précieux établissements. Il commença par salarier des maîtres pour l'école des garçons, jusqu'à ce que le R. P. Provincial, venant faire la visite annuelle, put former cette école d'après l'institut de saint Ignace. Quant à l'école des filles, dont l'Institut ne se mêle pas, et dont le nombre devait aller à cinq cents, le P. Coince choisit des personnes capables de les conduire. Il donna aux maîtresses inférieures différents maîtres pour leur enseigner l'écriture et l'orthographe des langues usitées. Il choisit pour directrice de cette grande école Madame la comtesse de Cossé-Brissac. Il nomma sa fille cadette, la corn-

tesse Délie, première institutrice; la comtesse Camille, première maîtresse de musique et de dessin ; Mademoiselle Bergyram, seconde maîtresse de musique et de dessin, et Madame la baronne de Kolk, première maîtresse de la langue allemande ; Mademoiselle Kastov, maîtresse de langue russe, Madame Sancewicz, maîtresse des ouvrages, sans compter plusieurs autres maîtresses pour les divisions inférieures et pour l'école des pauvres, dans laquelle cinquante orphelines recevaient journellement leur nourriture, et les jeunes nobles pauvres une éducation complète.

Le jour indiqué pour l'ouverture des écoles, une multitude d'enfants se présenta, et dès ce moment l'école des pauvres prit, ainsi que l'institut, une telle supériorité sur toutes les autres écoles, elles se firent une telle réputation par leur méthode d'enseignement et leurs succès, que le public de Riga, les personnes du plus haut rang, et même les pasteurs y placèrent leurs enfants. Les dépenses annuelles de cette école, qui n'avait aucun fonds réel, se montaient à vingt cinq mille roubles. On y forma, dans l'espace de dix ans, plus de mille sujets. Sa renommée se répandit tellement dans toute la Russie et la Pologne, qu'on écrivit de toute part à la Directrice pour avoir des gouvernantes de cet institut. Sa Majesté l'impératrice a donné dès le commencement une

pension annuelle de cinq cents roubles à l'école des pauvres filles. Elle dit à Madame la Directrice, lors de sa visite à l'institut, à son passage à Riga en 181 k> qu'elle la complimentait sur la manière dont on élevait la jeunesse sous sa direction, et qu'elle pouvait lui dire, sans la flatter, que son institut était un des premiers de son empire.

Le Révérend Père Provincial Louis Landes vint à Riga, et proposa au P. Coince d'être préfet de l'école des garçons ; mais il s'en excusa, vu la multitude de ses occupations. Il lui demanda seulement d'envoyer à Riga un bon préfet et de bons professeurs, ce qu'il fit. Il envoya vers la fin de 1810 le P. Krukowski, comme Préfet, le P. Boniface Leskowki et le Frère Charles Liouville. Plus tard, le P. Ledergew et les maîtres Nicolas Suszervs ski et Rrupski (les laïques Zablocki et Johanzen soignaient l'école des pauvres) . Ces dernières écoles, où près de cent individus recevaient l'enseignement gratis, acquirent bientôt une telle renommée, qu'outre les catholiques qui affluaient en grand nombre, les principaux marchands russes et allemands y envoyèrent leurs enfants. Ce qu'il va encore de remarquable, c'est que, parmi les catholiques, l'institut des garçons produisit dans l'espace de dix ans plusieurs bons sujets pour la Compagnie, et dont huit d'entre eux sont très-capables de lui faire honneur.

Pendant que ces Pères travaillaient de toutes leurs forces à réparer les brèches que l'ennemi des hommes avait faites à la vigne du Seigneur, le R. P. Supérieur, dont le zèle ardent pour la gloire de Dieu et les persécutions de tout genre dont sa vie fut traversée, avaient extrêmement affaibli la santé, tombait en langueur, et, après avoir souffert patiemment pendant plus d'un an les douleurs les plus aiguës que lui causait une fièvre lente, il expira le 29 mars 1813, et reçut de Dieu, nous l'espérons, la récompense due à ses vertus et à ses travaux apostoliques. Ce bon Père, voyant ses forces diminuer de jour en jour, et se trouvant par conséquent hors d'état de remplir les fonctions pénibles de sa charge, en écrivit au R. P. Provincial et au T. -R. P. Général, en proposant à ce dernier le P. Rrukowski pour être vice-supérieur. La divine Providence, qui probablement avait d'autres vues, fit que le T.-R. P. Général désigna le P. Coince pour diriger la résidence, et après le décès du P. Ramienski, il le nomma Supérieur à sa place.

Dès son entrée en charge, le R. P. Coince s'efforça de mettre de l'ordre dans son église, en laquelle les luthériens, les officiers russes, se permettaient bien des désordres, même d'y écouter les confessions ! Dans ce but, il obtint du général gouverneur d'avoir un suisse patenté, avec le droit de requérir la

police en cas de besoin et de réprimer la tenue indécente de certaines personnes. Il s'appliqua à refaire le grand autel en pierre, d'après le superbe plan du P. Kamienski, à décorer les autels collatéraux qu'il avait déjà bâtis, puis à orner l'église de son mieux.

Depuis plusieurs années il voyait avec peine que la nation Lettoise était restée sans instruction , tant par faute de prêtres qui sussent la langue, que par les extrêmes empêchements que les ministres luthériens mirent toujours à ce que les missionnaires pussent les instruire, ce qui faisait que ces pauvres catholiques, au nombre de plus de deux mille , envoyaient leurs enfants aux instructions luthériennes, et devenaient eux-mêmes luthériens. Il se joignit donc au P. Krukowski qui apprit tellement leur langue, qu'il fut bientôt en état de prêcher, de catéchiser et d'entendre les confessions. Le R. P. Coince exposa au T.-R. P. Général les difficultés qu'il éprouvait à remplir son devoir sous ce rapport : que le saint concile de Trente ordonnait expressément d'instruire les peuples dans la sainte religion; que, dans ce moment, le P. Krukowski était en état de le fairej qu'il daignât en conséquence représenter à Sa Grandeur l'archevêque et à Son Excellence le ministre des cultes que l'église de Riga avait plus de deux mille Lettois catholiques qui

étaient plongés dans l'ignorance la plus profonde des mystères et des principes de la religion, parce que les ministres luthériens s'étaient toujours opposés à ce que les missionnaires les instruisissent; que le Supérieur de la Résidence désirait ardemment de se conformer aux lois du saint concile de Trente et d'obtenir la permission d'instruire ses ouailles dans leur propre langue, sans que les ministres pussent l'en empêcher. L'affaire traîna à peu près six mois pendant lesquels le P. Rrukowski donna des catéchismes et des instructions secrètes. Enfin le P. Coince, qui avait démontré clairement au ministre des cultes que les Lettois catholiques qui venaient des contrées voisines s'établir à Riga, et provenant des mariages mixtes entre les Lettois, les Polonais, et les Allemands catholiques, étaient en si grand nombre, reçut la permission de faire instruire et prêcher en cette langue les paroissiens de son église.

A peine le P. Rrukowski eut- il donné le premier sermon, que la communauté lettoise reprit vigueur; même ceux qui avaient coutume d'aller au prêche abandonnèrent l'église luthérienne et revinrent à la sainte Église dont ils avaient reçu le baptême. Les pères et mères amenaient tous leurs enfants aux instructions, et ceux qui étaient devenus luthériens redevinrent tous catholiques. On peut se figurer l'impression que lit un changement si

notable sur les ministres luthériens, sur leurs adhérents, et particulièrement sur le ministre de l'église lettoise qui par là se trouvait presque déserte. On éclata de toutes parts, en plaintes et en murmures; on maudit les Jésuites, même en chaire. On porta des plaintes amères à Son Excellence le général gouverneur, alors M. le marquis de Paulucci. Son Excellence se crut en droit de pouvoir défendre aux Pères de prêcher et d'instruire davantage en cette langue. Il donna en conséquence sa parole au ministre et au magistrat qu'ils pouvaient déjà annoncer et publier la défense qu'il allait faire à ce sujet. En effet il fit venir le P. Joseph Coince et lui intima l'ordre qu'il avait donné de ne plus se mêler dorénavant d'instruire les Lettois dans la religion catholique. Le Père Coince reçut en silence la défense que Son Excellence lui intima avec beaucoup de chaleur : puis il demanda que Son Excellence lui permit une réflexion. Son Excellence le lui permit, et alors il lui dit : « J'ai l'honneur de connaître Son Excellence Monseigneur le marquis de Paulucci, catholique ; et sous ce rapport étant mon paroissien, il n'a pas le droit de commander dans mon église. Je connais Son Excellence le général gouverneur marquis de Paulucci, lequel représente à Riga la personne de Sa Majesté l'empereur; mais si Sa Majesté, considérée comme

puissance civile, n'a pas le droit, d'après les saints conciles, de se mêler de l'enseignement donné dans mon église, à plus forte raison son général gouverneur qu'il le remplace. Le gouverneur répartit : Mais j'ai déjà donné mes ordres! Le Supérieur répondit : Daignez les retirer , car je suis muni d'ordres supérieurs du ministre des cultes. La chose en resta là, et le P. Krukowski continua à travailler, à instruire, à remettre dans la vraie foi la communauté lettoise qui lui était confiée.

Les revenus de l'église qui ne subsite que d'aumônes étant très-modiques, le Supérieur tâcha de les augmenter en ôtant aux luthériens le prétendu droit qu'ils disaient avoir, d'exiger que les catholiques prissent chez eux le char funèbre pour enterrer leurs morts, et d'empêcher les catholiques de s'en procurer un. Le P. Coince présenta une supplique à Son Excellence le général gouverneur en lui représentant la justice de sa réclamation. Il obtint de suite ce qu'il demandait, et depuis ce temps aucun catholique n'osa ni ne voulut se faire enterrer ailleurs que dans son cimetière.

Un autre point qui affligeait beaucoup le Supérieur, c'était de n'avoir pu empêcher la puissance civile, le magistrat et les consistoires luthériens de se mêler des affaires ecclésiastiques, de donner les dispenses, de permettre les divorces, etc.. Après

avoir imploré le secours du Saint-Esprit, le P. Coince résolut de renverser ce colosse qui depuis trois siècles avait tenu le catholicisme dans le plus grand esclavage; de réintégrer la juridiction de l'archevêque dans tous ses droits ; de relever le courage des catholiques, de renverser les lois suédoises, en ouvrant aux catholiques de Riga un retour au droit de citoyen , celui de remplir des charges civiles, d'exercer le commerce, et même de pouvoir devenir bourgmestres ! Pour parvenir à son but, il invita plusieurs personnes aisées d'entre les catholiques de présenter des suppliques au magistrat, à l'effet d'obtenir le droit de citoyen, de pouvoir être reçus dans les maîtrises, de pouvoir devenir marchands, d'acquérir des possessions , même de prétendre arriver en qualité de citoyens aux dignités de cette ville, ce à quoi aucun catholique n'eût jamais osé penser.

Toutes ces suppliques furent rejetées avec dédain. On vint dire au Supérieur que la chose n'avait pu réussir. Le Père les supplia de se faire donner par écrit la raison de ce refus : car on disait de divers côtés que la seule raison pour laquelle on ne leur accordait pas leur demande, c'était uniquement parce qu'ils étaient catholiques. Nos gens insistèrent donc, mais ils ne purent obtenir une réponse par écrit. Le P. Coince engagea les suppliants d'adresser une

pétition à Son Excellence le général gouverneur, dans laquelle ils exposeraient leurs différentes demandes à la ville, et son refus, sans en vouloir donner de raison. Son Excellence envoya de suite inviter messieurs les bourgmestres à se rendre chez elle. Dès qu'ils furent arrivés, il leur demanda si Sa Majesté l'empereur n'aurait pas le droit, comme Russe , de s'acheter une maison dans la ville de Riga; si les sujets de Sa Majesté, appuyés sur les ukases de l'empire, n'auraient pas le droit de commercer, ni d'être nommés aux différentes charges et emplois de la ville; si le marquis de Paulucci oserait bien exercer la charge de général gouverneur à Riga? Leurs Magnificences messieurs les bourgmestres répondirent qu'il n'y avait point de doute que Sa Majesté était le seul et unique maître dans son empire. D'où vient donc, messieurs, que les sujets de Sa Majesté qui vous ont adressé des suppliques ont été refusés et que dans ce siècle de lumière où nous vivons, ils doivent vivre dans l'oppression ? — Votre Excellence nous permettra de lui représenter que nous avons des privilèges que Sa Majesté nous a garantis dans les traités qu'elle a daigné signer. — Messieurs, Sa Majesté a-t-elle signé que les religions, par exemple la catholique, étaient un obstacle à devenir citoyen, à posséder des charges, à avoir des propriétés, etc.? Je vous ordonne, messieurs, de faire assembler les

citoyens et de leur faire part de mes réflexions. La volonté de mon maître est que tous ses sujets jouissent des privilèges accordés par les lois impériales, et si on fait des résistances je saurai faire respecter les droits de mon souverain.

Tous les citoyens furent convoqués; rassemblée devint très-orageuse; on y maudit les catholiques: enfin on finit par y délibérer et arrêter, devant la statue colossale de la sainte Vierge qui est encore restée en place depuis plus de cinq cents ans dans la salle d'assemblée, que tout sujet russe (excepté les Juifs) pourrait dorénavant jouir de tous les droits de citoyen à Riga. Dès lors, les catholiques furent admis à acheter des propriétés, à devenir ce qu'ils voulaient; et six d'entre eux furent admis à des dignités. Mais aussi quels ennemis ne se lit pas le P. Coince !

Quant aux infractions aux lois ecclésiastiques, le Père ne crut pas avoir de meilleur moyen de parvenir à son but que celui d'enfreindre les lois suédoises, afin d'exciter le magistrat à porter plainte contre lui au gouvernement, ce à quoi on était déjà très-disposé. En conséquence le Père donna de nombreuses dispenses de publications de bans ; il maria et fit marier plusieurs concubinaires et bénit des mariages suivant l'autorisation de l'archevêque, qui lui avait donné à Riga tous les droits d'un cousis-

toire, et cela sans avoir besoin de la permission du magistrat ou des autres autorités eiviles. On éclata en murmures, sans toutefois aller plus loin. Mais un jour, le premier bourgmestre Barcelay de Tollv reçut une décision présentée par le catholique Czaytay qui avait épousé une luthérienne divorcée, à l'église catholique, à l'insu du Supérieur de cette église : laquelle décision, signée Joseph Coince, déclarait la nullité du mariage de Czaytay et portait un ordre exprès pour la partie catholique tle se remarier. Cela suffit pour irriter la bile du bourgmestre, et d'autant plus qu'au même instant arriva un Italien mécontent que le même Supérieur de l'église catholique l'empêchait de vivre avec sa belle-fille qu'il avait épousée à l'insu de la puissance civile.

Ces prétendus forfaits mirent le comble à la haine qu'on portait depuis longtemps au Père Coince. Toutes les autorités luthériennes civiles et ecclésiastiques s'assemblent. La police, mécontente des réquisitions multipliées du Père, à l'effet de mettre un frein à l'impureté et au libertinage, mécontente d'être obligée d'arrêter une multitude de catholiques pour causes matrimoniales ou pour inconduite, mécontente enfin d'être obligée d'exécuter les punitions indiquées par le Père Supérieur de l'église catholique, se joignit aux ennemis du P. Coince, et de concert, ils dressèrent une accusation formida-

ble contre lui, pour l'adresser au gouvernement, et dans laquelle ils disent que le P. Coince était un perturbateur du repos public ; qu'il renversait les lois civiles et ecclésiastiques ; qu'il formait un Etat dans l'État; qu'il attirait à lui les Lettois; enfin que les Jésuites qui s'étaient introduits à Riga devaient en être chassés.

Cette accusation fut communiquée officiellement par le gouvernement à l'accusé, qui y répondit article par article en produisant tous les documents (en copie) qui avaient établi les Jésuites à Riga et donné au Supérieur de cette résidence les pouvoirs qu'il exerçait.

Puis, sans perdre de temps, il envoya toutes les accusations portées contre lui, auT.-R. P. Général, à Saint-Pétersbourg, avec un mémoire à Sa Grandeur le métropolitain Stanislas Sistrzencewicz, dans lequel il prouva que c'en était fait de la juridiction ecclésiastique à Riga, si on ne s'efforçait aussitôt de réprimer les empiétements de la puissance civile. Sa Grandeur l'archevèqne, satisfait de la clarté du mémoire que le P. Coince lui avait adressé, en y joignant des pièces originales signées par les différentes autorités civiles luthériennes qui donnaient les dispenses de bans, prononçaient le divorce et permettaient de contracter de nouveaux mariages, alla de suite chez Son Excellence le ministre des cultes, lui exposa l'état T. M

de la question, et lui laissa en main toutes les pièces du procès.

Pendant ce temps, les ennemis du P. Coince ne cessaient de le poursuivre. Celui-ci répondit à chaque nouvelle instance, mais sans découvrir la marche secrète qu'il suivait. On triomphait de la faiblesse de ses réponses. On lui envoya des avocats et le procureur du gouvernement, M. Mek, pour l'amener à se compromettre. Le magistrat, enhardi par l'embarras que le P. Coince laissait apercevoir, annonça au gouvernement, dans une nouvelle instance, qu'il allait jeter un interdit sur l'église catholique. Cette extravagance fut communiquée au Supérieur qui , comme de juste, n'y donna aucune réponse. Le public croyait les Jésuites tout à fait perdus, et le Supérieur, qui visitait de temps en temps les autorités civiles et le général gouverneur, n'entendait autre chose, sinon qu'il était impossible qu'il pût jamais renverser une aussi grande opposition et gagner son procès. M. de Paulucci lui dit, un jour, qu'il n'osait le protéger ni se mêler de cette affaire; qu'il craignait le Sénat, les Jésuites n'ayant aucun droit d'être à Riga. Le Supérieur lui répondit, sans cependant lui découvrir son secret, qu'il n'avait besoin d'aucune protection, vu que la justice de sa cause la ferait triompher en son temps de tous ses ennemis. Ce procès dura six mois.

Enfin, le Père Coince reent une lettre du T.-R. P. Général, qui lui annonçait qu'il avait gagné sa cause, que Son Excellence le ministre des cultes venait de rendre un décret au nom de Sa Majesté, par lequel il était défendu à la puissance civile et au magistrat de Riga de se mêler dorénavant des affaires ecclésiastiques, de donner des dispenses de bans, d'empêchements dirimants, de permettre le divorce entre des catholiques, pas même dans les mariages mixtes, qui ont été bénis a l'église catholique; qu'il appartient seulement à la puissance ecclésiastique de décider dans les aflaires spirituelles ; que les Jésuites ayant été envoyés à Riga par ordre de Sa Majesté l'empereur, le supérieur de l'église catholique a tous les pouvoirs ecclésiastiques, et aussi de faire instruire et de prêcher ses paroissiens dans leurs langues respectives ; enfin que Son Excellence recevrait incessamment les ordres du ministre.

Au même moment, le P. Coince reçut un ordre de la Régence qui le menaçait de perdre tous ses droits ultérieurs, s'il ne répondait pas à la dernière instance qui lui avait été communiquée. Sans répondre à la question, le P. Coince reprocha au magistrat la hardiesse avec laquelle il avait osé entreprendre d'infliger une peine au Supérieur de l'église catholique, et s'ériger en juge compétent; qu'il devait connaître les lois de l'empire et savoir qu'une

puissance temporelle ne sera jamais en droit déjuger des questions spirituelles. Que si le gouvernement de Riga est constitué par Sa Majesté l'empereur pour régir la province, le Supérieur de l'église catholique a reçu les mêmes pouvoirs de Sa Grandeur le métropolitain pour gouverner les catholiques de Riga; qu'en conséquence, si la puissance civile, si le magistrat, si les consistoires ont des plaintes à porter contre le supérieur de l'église catholique , c'est à la puissance ecclésiastique, c'est au collège de justice catholique qu'il faut s'adresser et non à la puissance civile; que le Supérieur Joseph Coince supplie le requérant de daigner communiquer cette réponse au magistrat, afin qu'il puisse prendre ses mesures en conséquence; mais il n'en eut pas le temps.

Le R. P. Coince alla de suite chez Son Excellence le général gouverneur, et le prévint qu'à la première poste il recevrait du ministre des cultes la décision ultérieure du procès intenté aux Jésuites de Riga. Son Excellence, surprise, lui dit: Comment cela peutil se faire, la Régence devant juger votre aflàire?Le supérieur lui expliqua alors la marche secrète qu'il avait tenue, et dont elle parut très-contente, et lui promit quelque protection. Le décret arriva: Son Excellence fit assemhler le magistrat et le consistoire, leur lut la décision du ministre, et les engagea à se réconcilier avec le supérieur de l'église catholique,

qui était en droit de les attaquer en justice civile, alin d'exiger réparation d'honneur. Le premier bourgmestre montra beaucoup d'humeur, et même de la colère; mais le décret fut envoyé à la Régence pour y être déposé et publié. Le surintendant du consistoire fit demander audience au supérieur de l'église catholique qui la lui accorda et lui reprocha honnêtement ses menées avec le magistrat. Lorsque Leurs Magnilicences MM. les bourgmestres, au nombre de trois, se présentèrent chez le P. Coince, il eut la délicatesse de ne pas être à la maison. Puis il remercia Dieu de l'avoir tiré si victorieusement d'un pas si critique.

En 1814, une chose affligeait encore fortement le cœur du P. Coince, c'était devoir les pauvres et les malades de la communauté catholique méprisés et totalement abandonnés. Comme la majeure partie de ces catholiques se compose de domestiques, de gens de travail, sans autre fortune pour eux et leurs enfants que ce qu'ils gagnent journellement, il doit nécessairement y avoir un grand nombre de pauvres et de malades. La rigueur du climat, le genre de travail, les contre-temps et les accidents quotidiens les exposent continuellement à mille sortes de misères. La ville de Riga possède à la vérité beaucoup d'établissements de bienfaisance, et la générosité de ses habitants a destiné une somme de deux cent cin-

quante mille roubles au soulagement des pauvres et des malades; mais. un certain égoïsme, un préjugé barbare ne permet pas aux administrateurs de ces revenus de les distribuer aux individus des autres communautés religieuses, c'est-à-dire aux Russes et encore moins aux catholiques, qu'ils ont presque en horreur, à part quelques individus. Combien de fois le R. P. Coince n'a-t-il pas été témoin des mauvais traitements que les administrateurs de ces aumônes ont fait subir aux catholiques ! — De quelle religion ètes-vous ? leur demandaient-ils. — Catholiques. — Allez chez vos prêtres ; dites-leur de vous secourir. Combien de fois les Pères Jésuites n'ont-ils pas vu la dureté, l'injustice, l'inhumanité avec lesquelles on traitait les gens de service lorsqu'ils étaient malades ! Comme on leur refusait tout secours, comme on tournait en ridicule leur religion , leur seule et unique espérance, lorsqu'ils se hasardaient à demander un prêtre pour se confesser à l'heure de la mort ! Combien s'arrachèrent de leurs lits et se traînèrent à demi-morts jusqu'à l'église, afin de pouvoir être administrés ! Combien ne sont pas morts dans le vestibule de la maison des Pères ou dans la rue ! Combien la police ne ramassa- t-elle pas de ces pauvres malheureux , qui souvent moururent des traitements qu'on leur avait fait souffrir !

Le P. Coince, ne pouvant plus supporter une telle

barbarie, prit la résolution de fonder un établissement de bienfaisance pour les catholiques pauvres de la communauté catholique. Les moyens pécuniaires lui manquaient à la vérité, l'église catholique ne se soutenant que par les aumônes; mais son extrême conliance en la divine Providence, qui n'abandonne jamais les siens, lui promettait des secours suflisants. Il espéra contre toute espérance; il adressa une supplique à Son Excellence le général gouverneur, à l'effet : 1° de bâtir un hôpital pour cent cinquante individus, destiné aux domestiques des deux sexes et aux gens de travail, dont six seraient à perpétuité admis et soignés gratuitement ; les autres payeraient deux roubles argent par année, catholiques ou non . 2° Que cet établissement appartiendrait et serait administré par les Dames de la Miséricorde, libres, sans aucun engagement; instruites, expérimentées dans l'art médical, chirurgical, pharmaceutique, et, en un mot, dans le traitement et la guérison des malades. Que ces dames seraient au nombre de seize, sans compter la directrice, et distribuées en trois classes, savoir : dans la première, outre la supérieure, cinq servantes des pauvres, dont une serait chirurgien en chef et médecin ; la seconde, chirurgien pour les malades du dehors ; la troisième, apothicaire ; la quatrième, économe , et la cinquième, chargée de la lingerie. Dans la seconde classe, cinq coadjutrices, dont

deux pour le service des salles comme infirmières; les trois autres dans différents emplois. Dans la troisième classe, cinq postulantes pour aider dans les différents travaux .

3° Que cet établissement, formé en société, aurait trois sections, savoir : les bienfaiteurs de l'œuvre, les servantes des malades, et les malades eux-mêmes,

4° Que les Dames se feraient approuver dans un examen ad hoc par un médecin, un chirurgien et un apothicaire, qui devraient tout surveiller.

Son Excellence fut d'abord très-contente de l'exposé de cette supplique ; mais quelques jours après, prévenue par les ennemis du bien public , par le magistrat, par le directoire des pauvres, par les ministres qui étaient tous conjurés pour étouffer cet établissement dans son berceau, elle reçut fort mal le P. Coince, qui s'attendait à une réponse favorable, en lui disant que la subtilité de ses demandes et de ses phrases laissait trop apercevoir quel était son plan. Que Son Excellence devait y penser mûrement et qu'elle lui enverrait un homme capable de voir clair dans ses projets et dans ses intentions. En effet, cet inquisiteur fut envoyé, ayant en main les différents points que les ennemis du nouvel établissement avaient suggérés à Son Excellence. Le P. Coince répondit à ces demandes, article par article, et dit que son but était de venir en aide aux malheureux, et 1 ° de

— M7 — rendre service aux maîtres qui n'aimaient pas à avoir des domestiques malades dans leurs maisons; 2° de soulager une multitude de pauvres ouvriers et de soigner tous ceux dont les maladies réduisent les familles à la mendicité; 3° de donner un asile aux incurables, qui seraient recueillis dans cet établissement jusqu'à la mort ; 4° que les Dames séculières de la Miséricorde ne seraient ni religieuses, ni sœurs grises, ni liées par aucuns vœux, étant libres de sortir après un an; que ce serait seulement des personnes de bonne volonté, zélées pour le service des malades, et qui s'y consacreraient gratuitement. Notre inquisiteur, satisfait de ces réponses, en rendit compte à Son Excellence, qui donna de suite une permission ad hoc qui fut enregistrée au gouvernement et notifiée au magistrat et à la police.

Le P. Coince lit aussitôt conduire les matériaux nécessaires à la construction de cet hôpital dont le bâtiment devait comprendre une école pour cent lilles pauvres. Le plan fut approuvé, et le 16 juillet 1814, on posa la première pierre. Vingt individus y travaillèrent une année entière, jour pour jour, avec la plus grande activité, et malgré les persécutions, les contre-temps de tout genre que le P. Coince a éprouvés, tant de la part des catholiques que des autres religions qui s'étaient liguées pour ruiner cette bonne œuvre en empêchant les bien-

faiteurs d'v contribuer de leurs aumônes; et enliu malgré l'infidélité du premier des collecteurs , et la mort du second, qu'on assassina pour voler sa caisse.

Enfin le 19 août 181 5, toutes les difficultés étaient vaincues par la persévérance; les Dames delà Miséricorde que le P. Coince avait choisies, qu'il avait fait venir de différents endroits , qu'il avait instruites et fait instruire par des hommes de l'art, prirent possession du nouvel établissement. Elles commencèrent à préparer les salles des malades, à confectionner des vêtements. Elles allèrent herboriser; mirent la pharmacie en ordre sans cependant discontinuer leurs études, en médecine, en chirurgie, en pharmacie et en botanique, et à s'exercer dans les langues russe, polonaise, allemande, lettoise, française, et même grecque et latine, pour les termes techniques.

Le Ier janvier 1816, elles reçurent leurs malades et firent des cures admirables, guérissant les pauvres soit en ville soit clans l'hôpital. Plus de quatre cents individus viennent se faire soigner chaque année. La réputation et la vertu de ces Dames est tellement répandue que les luthériens, les russes et même les juifs y courent en foule. On v vient de quatre-vingts milles de distance pour se faire guérir et opérer, surtout pour les maladies des yeux. Il n'y a presque point d'opérations chirurgicales des plus difïiciles, de maladies contagieuses, etc.,

dont elles n'aient entrepris la guérison avec les plus heureux succès. Des docteurs expérimentés de différents pays et au nombre de vingt, ayant entendu parler de cet établissement, voulurent le voir de leurs propres yeux; et après y avoir tout examiné, ils ont attesté que tout s'y faisait selon les règles de l'art. L'an 1819 , le P. Coince v introduisit les bains de vapeur sèche, d'une nouvelle invention, et par le moyen desquels un grand nombre de maladies sont guéries. Cette invention lui valut, après examen et approbation du collège de médecine, en faveur des Dames de la Miséricorde, un brevet impérial de douze ans, pendant lesquels personne ne pourra contrefaire la nouvelle invention .

Cet établissement , qui coûte plus de cent mille roubles fournis par les Sœurs de la Divine Providence, a été inscrit dans le registre des propriétés publiques, approuvé et reconnu comme une vraie propriété par l'Etat, et mis sous la protection des lois. Sur l'établissement, les Dames de la Miséricorde ont une hypothèque de cinquante mille roubles. Os Dames sont à la vérité séculières, mais il y a peu de communautés religieuses qui mènent une vie plus pure, plus sainte et plus active ; qui pratiquent de plus grandes vertus; observant, comme des religieuses, la chasteté, la pauvreté et l'obéissance. C'est

Marie et Marthe qui se sont réunies pour servir Jésus-Christ ., par la contemplation, et les œuvres tant spirituelles que corporelles de miséricorde.

Si le Seigneur bénissait d'un coté les entreprises des Pères de la Compagnie à Riga, d'un autre ils ne manquèrent pas de persécutions de tout genre. Les popes russes leur suscitaient des procès ; d'autres leur enlevaient leurs ouailles, et les ministres luthériens soulevaient le peuple contre eux et contre tous les bons catholiques. Le P. Coince eut le bonheur de combattre toujours avec succès tous ces ennemis, et un succès tel que l'évêque luthérien lui dit un jour, dans un grand dîner chez Son Excellence le général gouverneur, que la ville de Riga tremblait devant lui, et qu'il craignait, d'après les progrès rapides qu'il faisait de jour en jour, qu'il ne renvoyât tous les ministres hors de Riga. Le P. Coince protesta qu'il n'avait nullement l'intention de nuire à personne, qu'il ne ferait jamais à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fit ; qu'il ne cherchait qu'à protéger sa communauté et à faire son devoir, et que le public de Riga auquel il avait mille obligations lui rendait bien cette justice.

Pendant que tout prospérait à Riga pour la communauté des catholiques qui se voyaient sur un pied respectable et d'égal rang avec les autres religions, tant par ses nouveaux privilèges, son nombre

imposant^ que par la solennité de son culte, l'orage grondait au loin et menaçait le troupeau , en s'efïbrçant de faire disparaître leur pasteur, par l'expulsion des Jésuites hors de l'Empire, et faire ainsi retomber les catholiques dans leurs anciens malheurs. En effet un ukase de Sa Majesté, du 21 décembre 1 815, bannit les Jésuites de Saint-Pétersbourg et ordonna de les renvoyer de toutes les missions qu'ils avaient dans la Grande-Russie.

Le P. Coince, à qui cet ordre fut communiqué en secret, attendait de jour en jour son remplacement, et durant trois années on vit se préparer les plus grands désastres. En effet la foudre éclata. Le ministre des cultes, qui s'était emparé de la confiance impériale, devenant une sorte de Pombal, présenta au faible monarque un rapport dans lequel de prétendus griefs, des accusations insignifiantes ou contradictoires se trouvaient accumulées. Sa Majesté, prévenue et irritée, signa aveuglément, pour complaire aux illuminés, aux francs-maçons, l'abolition de la Compagnie dans ses Etats , avec ordre d'exporter tous ses membres hors des frontières. Elle ordonna la eonliscation de toutes les possessions de cet Ordre, dévoué au trône, et le soutien de la religion catholique dans cet empire. Des cohortes d'employés, des gens armés fondent pendant la nuit sur les membres de la Société, sans respect ni pour

l'âge, ni pour le sacerdoce, ni pour les services. lis les dépouillent sans les vouloir entendre, s'emparant du peu d'argent qu'ils avaient, ne leur laissant que l'habit dont ils étaient revêtus, leur interdisant l'exercice de leur ministère, même le Saint-Sacrifice, puis veulent les forcer à abjurer leur Institut. Bientôt on les entasse dans des voitures de paysans, malgré les froids de mars, les pluies et la débâcle des rivières. Chargés de passe-ports diffamants, ils firent traînés dans cet état pitoyable, et malgré les efforts des grands seigneurs, qui, fondant en larmes, leur offraient leurs carrosses et toutes sortes de seeours qu'on ne leur permit pas d'accepter. Ils furent ainsi conduits jusqu'au delà des frontières de Radziwitow, à plus de mille versts, escortés par la police, avec vingt-cinq roubles papier pour frais de voyage ; de plus ordre était donné de les fouiller aux frontières. Cependant Sa Majesté avait daigné mitiger son manifeste par des dispositions ultérieures, enjoignant de traiter les exilés avec égard , de leur donner des habillements, et à chaque individu depuis trente jusqu'à cinquante ducats. Le ministre de l'intérieur envova cet ordre aux cliiiérents gouverneurs; mais, pour le plus grand nombre, c'était trop tard : car on ne leur donna aux frontières que ce qui manquait à l'argent qu'ils possédaient pour compléter vingt-cinq ducats.

Ce manifeste foudroyant, publié clans toutes les langues, attéra la communauté des catholiques de Riga. Le public bien pensant, la noblesse, deux pasteurs, et le général gouverneur en versèrent des larmes. Voyez le Zuschauez, n°..., et les Gazettes de Hambourg, dans lesquelles on rend justice à la conduite sage et prudente des Pères Jésuites de Riga. Les Russes eux-mêmes en furent indignés; mais que faire?... Le coup était porté. Son Excellence M. le gouverneur fit venir le P. Coince, lui communiqua les ordres de Sa Majesté, qu'il reçut avec résignation. Elle lui assura qu'on mettrait à l'exécution du décret tous les égards que méritaient les Pères de la Compagnie à Riga ; qu'on en retrancherait tout l'odieux, et qu'il avait donné des ordres en conséquence ; comme aussi de lui fournir, et à ses Pères, tout ce dont ils pourraient avoir besoin. En effet, Son Excellence se montra très-bienfaisante envers sept de nos Pères, a leur passage par Riga pour se rendre à Polangen. Il les délivra de leur odieuse escorte, les invita à dîner chez lui, leur fit faire des habillements, et donna à chacun, outre huit ducats par tète pour aller jusqu'aux frontières , le surplus de ce qui manquait aux cinquante ducats qu'on leur avait injustement retenus à Polocz.

On peut se figurer dans quelle désolation se trouvèrent les bons catholiques de Riga ; les pleurs et les

gémissements clés pauvres orphelins , des saintes âmes au nombre de plusieurs mille, qui se voyaient privées pour toujours de leurs Pères spirituels. Dès ce moment, ils ne cessèrent de se porter en foule à la Résidence, jetant les hauts cris, se prosternant aux pieds des Pères qui tâchaient de les consoler en leur faisant espérer que leur départ était encore éloigné. En effet, trois mois se passèrent pour ce pauvre peuple dans les transes et l'affliction; chaque prêtre étranger qui passait lui donnait une nouvelle alarme. Enfin le bruit se répand que le doyen de Dunabourg Skrybnieuski, accompagné d'un soi-disant Jésuite habillé en prêtre séculier, appelé Boniface Lesniewski, vont arriver pour remplacer les Pères missionnaires ; qu'un certain Eybell, Jésuite renvoyé, et devenu prêtre séculier, arrive de Vilna pour être supérieur de la mission. Ces messieurs arrivent effectivement, et veulent s'emparer de l'église et de tous les établissements. Le Supérieur Joseph Coince leur répond qu'il ne les connaît pas. Ils lui dirent : Nous sommes munis d'ordres de l'Empereur et du Métropolitain. Le P. Coince répartit qu'il ne reconnaissait ni l'Empereur, puisqu'il l'avait renvoyé, ni le Métropolitain, puisqu'il ne dépendait pas de lui; que l'église de Riga n'appartenait ni à l'un ni à l'autre, encore moins l'hôpital, qui est une société particulière, indépendante ; quant aux écoles, que

l'une cesse par le fait; mais que l'autre, celle des demoiselles nobles, est aussi une institution privée, qui appartient en propre à sa directrice; que le manifeste de Sa Majesté ne peut avoir d'effet à Riga que pour le renvoi des Jésuites hors des frontières ; que M. le doyen peut donner des pouvoirs spirituels aux nouveaux prêtres; mais que pour ce qui regarde le temporel de l'église, il ne reconnaît que les nouveaux syndics que la communauté et la Régence viennent de nommer et auxquels il doit remettre le tout comme son prédécesseur le R. P. Ramienski l'a reçu des syndics. M. le doyen, irrité, mais n'ayant point assez de prêtres pour desservir la résidence, alla trouver Son Excellence le gouverneur civil, dans le but de faire rester le Supérieur Coince et les autres Pères afin de les soumettre aux nouveaux venus, jusqu'à ce qu'il en fût arrivé un nombre suffisant pour les remplacer.

Le Supérieur, qui prévit cette manœuvre, fit assembler les syndics sur-le-champ, leur rendit ses comptes, tout le temporel de l'église, et en tira une quittance signée de tous. Le lendemain, il se rendit chez Son Excellence le gouverneur, auquel il montra sa quittance. Celui-ci lui annonce qu'il est arrêté avec tous ses Pères, sur la demande de M. le cloven qui, à défaut de prêtres, ne pouvait pas le laisser partir. Le P. Coince répondit que le doyen n'avait au- T. 15

eun droit sur lui; qu'étant venu à Riga avec deux prêtres pour remplacer les Jésuites, ils étaient en nombre suffisant pour desservir l'église ; que Sa Majesté renvoyait la Société hors des frontières; par conséquent, il demandait ses passe-ports; que d'ailleurs il avait prié les Pères de s'abstenir de toute fonction ecclésiastique; qu'il attendrait seulement l'arrivée du général gouverneur, comme il le lui avait promis.

Aussitôt les passeports furent expédiés. Le Supérieur pria M. le doyen de recevoir et de viser les registres de baptêmes, de mariages et d'enterrements, ainsi que le protocole des actes judiciaires, ce que le doyen fit sans difficulté. Le P. Supérieur lui représenta que, devant rendre ses comptes au Provincial et au Général de la Compagnie, il le priait de lui en donner un récépissé qu'il lui délivra aussitôt.

Son Excellence le général gouverneur étant arrivé, le P. Coince alla de suite lui présenter ses hommages et lui rendre compte de ce qui s'était passé, le priant de commettre M. le doyen pour aider le nouveau Supérieur Eybell à desservir l'église, ee que Son Excellence ordonna de suite.

Pénétré de la douleur la plus profonde du départ des Pères de la Compagnie, le général gouverneur marquis dePaulucci daigna écrire au P. Supérieur la lettre suivante :

Riga, le 13 juillet 1820.

Mojn" Très-Ré véreivd Père ,

Si je n'ai pas répondu jusqu'à ce moment à la lettre dont vous m'avez honoré, en date du 1er avril dernier, c'est que j'ai toujours espéré devoir retarder l'époque de votre départ ; mais puisqu'il vient d'être fixé, je m'empresse, mon Très-Révérend Père, de vous prévenir que j'ai donné tous les ordres nécessaires pour qu'il vous soit fourni, ainsi qu'aux autres Pères qui partent avec vous, tout ce qui est nécessaire à votre voyage.

Ces sentiments que vous me témoignez, mon Très-Révérend Père, dans votre lettre, m'ont rappelé le vif chagrin que j'ai souvent éprouvé de n'avoir pas été à même de contribuer, comme je l'aurais voulu, à tout le bien que vous avez fait et que vous avez voulu faire ici, et m'ont sensiblement pénétré de douleur pour la perte que non-seulement la communauté catholique va éprouver par votre départ, mais tous les habitants de Riga en général.

Les écoles que vous avez établies ici pour les deux sexes, l'hôpital et la Société des Dames séculières de la Miséricorde sont des monuments qui, par eux seuls, suffiraient pour attester votre zèle et vos soins infatigables pour le bien-être des habitants de Riga, si d'ailleurs toute votre conduite et celle de

vos Pères ne vous eût déjà donné les plus grands droits aux regrets bien sincères que cause votre éloignement.

Persuadé que, sensible à l'attachement que l'on vous a témoigné ici, vous éprouverez de votre côté, mon Très-Révérend Père, quelques regrets de quitter le bien que vous avez fait, je crois les adoucir par l'assurance que je vous donne de faire tous mes efforts pour maintenir dans leur état actuel tous les établissements dont cette ville vous est redevable.

Les vœux bien sincères que je forme pour votre bonheur vous suivront partout, et si jamais vous pouvez me croire propre à vous être utile, disposez de moi comme d'un ami qui vous est sincèrement attaché.

Agréez, mon Très-Révérend Père, l'assurance de la haute estime et de la parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

Mon Très-Révérend Père,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Philippe Marquis de Paulucci.

A la réception de cette lettre, le P. Coince alla remercier Son Excellence de toutes ses bontés, et prendre congé de sa personne. Elle le pria de venir dîner, ainsi que le P. Krukowski qui l'avait accom-

pagné. Son Excellence invita tontes les personnes de marque de Riga. Il serait impossible de peindre la douleur que ces derniers adieux renouvela. Son Excellence Mme la marquise de Paulucci, dame d'honneur de Sa Majesté, Madame sa mère, fondant en larmes, se jetèrent aux pieds du P. Coince et lui baisèrent les mains. Le lendemain, Son Excellence le gouverneur civil, M. Du Hamel, son épouse, la lieutenante générale d'Elmpt, les dames de Budberg, le comte de Browne, la comtesse de Srezyt, le colonel Hurko, le président Huhn, le major de place Wakulski et une multitude d'autres lui exprimèrent les plus vifs regrets.

Bientôt il fallut se disposer à partir; nous étions six: savoir le R. P. Joseph Coince, le P. Rrukowski, le P. Ledergew, le maître Rrapski, le coadjuteur Sivocha et le candidat Zaleski. On ne peut se figurer la foule extraordinaire de catholiques qui assaillit la résidence pendant ces trois jours de tribulation. Les pauvres se prosternaient, se collaient au seuil de la porte du P. Supérieur, jetant les hauts cris. Pendant tout ce temps, à peine fut-il possible de pénétrer dans la maison. Des conseillers, un bourgmestre et d'autres personnes marquantes ne purent y parvenir. A peine Son Excellence la marquise de Paulucci put-elle réussir à se faire ouvrir un passage.

Les syndics, qui traitèrent très-mal les nouveaux prêtres, s'emparèrent des clefs et laissèrent ces Messieurs sans boire et sans manger jusqu'au lendemain à dix heures du matin; ils ne pouvaient eux-mêmes se faire faire place au milieu de la foule.

Nos paroissiens fidèles et reconnaissants allèrent jusqu'à border le rivage de la Dwina; ils y passèrent la nuit sur des bateaux, craignant qu'on ne les trompât sur notre départ et voulant dire un dernier adieu aux exilés. Mais les Pères s'esquivèrent le plus secrètement possible, et allèrent s'embarquer, le 2 juillet \ 820, pour se rendre au Boldras où ils arrivèrent à minuit. La population catholique, voyant qu'elle était trompée et que ses Pères étaient partis à son insu, ce qu'elle comprit le lendemain matin en ne les trouvant plus à l'église, mouilla le sanctuaire de ses larmes, et le fit retentir de ses sanglots. Une partie de ces catholiques désolés prit la résolution de suivre les Pères au Boldras, où elle apprit qu'ils devaient attendre le vent favorable pour monter le vaisseau Amalia.

Près de deux cents personnes de tout sexe, de toute condition, allèrent se jeter aux pieds des Pères qu'ils arrosaient de leurs larmes. Trois jours se passèrent ainsi dans l'affliction la plus profonde, mais s'estimant heureux de pouvoir assister encore aux saints sacrifices de leurs Pères. Quand le vent devint

favorable, plusieurs des visiteurs bordèrent le rivage; d'autres les accompagnèrent, un mille en mer, montés sur des barques jusqu'au vaisseau et les suivirent des yeux jusqu'à ce que le vent les ravît à leurs regards et les forçât de retourner à Riga annoncer à leurs frères, qui s'étaient aussi promis de venir demander une dernière bénédiction, qu'ils ne les

reverraient plus.

Zacharie Ledergew, S. J.

A la suite de cette relation du P. Zacharie Ledergew, nous ajouterons quelques anecdotes copiées sur une lettre du P. Maurice Nizard, un des exilés de Saint-Péterbourg, en 1 81 5 ; nous les transcrivons d'autant plus volontiers qu'elles expriment la reconnaissance de la Compagnie pour des bienfaits reçus, et en particulier pour ceux du gouverneur militaire de Riga, le marquis de Paulucci, dont le P. Ledergew a déjà loué le caractère et la loyauté.

L'année passée, à la demande du P. Loriquet,

j'ai cherché dans toute cette province de Galicie, et surtout dans les archives du P. Provincial, ce qui pouvait servir à composer l'histoire du généralat du P. Brzozowski. On a envoyé tous ces documents à Rome; je suppose qu'on vous les a transmis. Il y .avait là une narration de notre expulsion de Péters-

bourg, faite par le P. Billy, et augmentée par quelque Russe de nos amis. Mais voici quelques particularités qui ne s'y trouvent pas, et dont vous pouvez faire usage si vous le voulez, et si la gravité de votre histoire ne s'y oppose.

L'Empereur Alexandre, qui était persuadé de notre innocence et qui ne cédait qu'avec regret aux mesures de rigueur qu'on lui faisait prendre contre nous , les avait tempérées par des attentions délicates. Comme il faisait grand froid, car nous étions au 22 décembre (vieux style) , il nous avait fait donner des bottes , des casquettes fourrées, de bonnes pelisses et des provisions pour nous réchauffer en route. 11 était nuit lorsque les soldats vinrent nous prendre séparément pour nous conduire à la kibitka f petite voiture), qui nous attendait dans la cour, et nous ne pouvions pas voir comment nous étions habillés. Mais^ lorsque nous arrivâmes à Gaczyna, qui est au premier ou au second relais après Pétersbourg, le jour commençait à poindre. Quelle fut notre surprise et notre hilarité, lorsque, réunis dans une chambre de l'auberge, nous nous vîmes tous transformés en officiers russes ! Il fallait vraiment se parler et se bien regarder pour se reconnaître. Comme cette expédition s'était faite en toute hâte, on avait pris dans un magasin militaire les habits qu'on nous avait donnés. Notre tranquillité

d'àme, notre gaieté étaient un sujet d'étonnement pour le colonel qui dirigeait notre marche et les soldats qui nous escortaient. Ceux-ci nous répétaient souvent : « Nous n'avons jamais vu de pareils prisonniers politiques ! Vous êtes de braves gens : bien sûr, on a trompé l'Empereur à votre sujet, etc. » Ils se conduisirent envers nous, jusqu'à Polocz, avec beaucoup d'égards.

Le fait de notre habillement en officiers russes n'a peut-être pas surpris également tous nos Pères qui, peut-être, avaient pu se voir dans la grande maison ; mais moi, qui étais dans un quartier tout à fait séparé avec les enfants du petit pensionnat, je n'ai vu, pendant les vingt-quatre heures qu'on nous tint en arrêt dans nos chambres, que les officiers chargés de me notifier le décret impérial qui nous chassait de Pétersbourg, mais dont je ne pus apprendre le lieu de notre exil. La direction vers l'est que prit notre caravane m'a fait seule comprendre qu'on ne nous conduisait pas en Sibérie.

Quant à notre expulsion de tout l'empire en I 820, je pense qu'on vous a envoyé tous les documents qui l'ont préparée, accompagnée ou suivie. L'ukase impérial, les réflexions qu'a faites à ce sujet le P. Rozaven, faisaient partie des pièces qu'on a fait passer l'année dernière à Rome, et qui, sans doute, vous ont été communiquées avec beaucoup d'autres.

Des trois cent cinquante personnes qui composaient la Province de Russie en 1820, trois cent quarante cinq prirent le chemin de l'Italie et des autres pays par la frontière d'Autriche. Les officiers civils et militaires chargés de la garde de celte frontière n'avaient point eu connaissance de leur arrivée. Ils laissèrent, sans difficulté, passer la première division jusqu'à Brody, première ville de l'empire d'Autriche de ce coté. Mais quand ils apprirent que cette première division était suivie de beaucoup d'autres, ils craignirent de se compromettre, en permettant l'entrée à tant de voyageurs à la fois. Ils les prièrent donc très-honnêtement de vouloir bien s'arrêter jusqu'à ce qu'ils en eussent référé au gouvernement de Léopold, et connu ses intentions. Ils écrivirent aussi aux officiers de la frontière russe de ne pas presser la sortie de nos Pères, jusqu'à ce qu'ils fussent autorisés à les laisser entrer. Cette négociation exigea quelques jours. Cependant les officiers russes, sans égard à la prière des officiers autrichiens, faisaient franchir leur frontière à nos Pères, et les Autrichiens ne leur permettaient pas de passer la leur. Ainsi nos Pères furent obligés de rester trois jours et trois nuits à la belle étoile, sur un terrain neutre, entre les deux frontières. Cependant ils eurent beaucoup à se louer de l'urbanité et delà charité des employés autrichiens. Le commandant du poste céda aux plus faibles sa pe-

tite demeure, et adoucit à tous, autant que possible, la rigueur de leur position. . — Voyez sur tout ceci la réponse de M. de Hauer, gouverneur de la Galicie, dans l'histoire du collège de Tarnopol.

J'étais l'un des cinq qui s'acheminèrent vers la frontière du nord-est pour sortir de la Russie. Le P. Rozaven était supérieur de notre pente division. On nous avait donné à Polocz un employé civil pour nous accompagner et nous surveiller jusqu'à Riga. Il était chargé de nous présenter à M. Du Hamel, gouverneur civil ; mais celui-ci étant absent, il nous conduisit, après nous avoir fait attendre trois heures environ dans nos voitures sur Ja place publique, chez M. Je marquis de Paulucci, gouverneur militaire de Riga. Excellence, lui dit en nous présentant notre conducteur, voici des Jésuites que Sa Majesté chasse de son empire, et qu'on m'a chargé d'amener à Riga et de vous les présenter. — Va , répondit le gouverneur, je connais les Jésuites depuis longtemps; ce sont de très-honnêtes gens, qu'on a indignement calomniés auprès de Sa Majesté. Je connais aussi le ministre qui les a calomniés, et je me moque de lui comme de la pantoufle de ma grand'mère, qui est morte depuis cinquante ans. Va-t-en, ces Pères n'ont pas besoin de ta surveillance. Je veux prouver à tout Riga la grande estime que j'en fais, et ma protection les accompagnera jusqu'aux frontières. Sors d'ici,

en tends-tu ? — Oui, Monseigneur — (tout cela fut dit en russe, qui a une énergie spéciale dans le ton rude) .

Lorsque notre pauvre satellite, tout confondu, fut sorti, le gouverneur, prenant un ton plein de bonté, s'approcha de chacun de nous et s'informa de notre patrie respective. — Combien, nous demanda-t-il , vous a-t-on donné pour votre voyage ? — Cinquante ducats. — Comment ! cinquante ducats pour un si grand voyage ! Mais j'en donne autant à mes kosaks, lorsque je les envoie à la frontière. Présentez-moi une supplique, où vous m'en demandez encore autant. Vous avez aussi besoin d'habits séculiers pour traverser les pays protestants ; faites-m'en aussi la demande. J'informerai l'Empereur de la parcimonie avec laquelle on a agi envers vous : je suis sûr qu'elle est contre ses intentions, et qu'il approuvera ma conduite. Vous êtes cinq ; je vous conseille de vous diviser : deux pourront se rendre à Memel par terre, et trois s'embarquer pour Lubeck par la Baltique. J'écrirai au commandant prussien de Memel pour qu'il vous traite bien. Retirez- vous chez vos Pères qui sont ici; demain, je vous invite à venir prendre la soupe chez moi. C'est un jour maigre, mais nous trouverons de quoi vous nourrir. — Le lendemain, lorsque nous nous présentâmes, il nous dit, devant tous ses invités : Messieurs, j'ai reçu votre supplique,

— loi

et l'ai déjà envoyée au gouverneur civil. Rien de plus juste que ce que vous demandez, et j'ai donné des ordres en conséquence, et ils seront exécutés sans délais. — Pendant le dîner, où se trouvaient beaucoup de personnes de haut rang, il se montra pleui d'attention et de prévenance pour nous. — Après le dîner , afin de faire voir à toute la ville l'estime qu'il avait pour nous, il nous fit faire une promenade dans ses équipages de luxe. Le lendemain, nous lui offrîmes nos remerciements et prîmes congé de lui.

Le P. Rozaven, avec un autre Père, prit le chemin de Rome par terre, et moi avec le P. Menet et un autre Père, que nous laissâmes à Hildesheim, celui de la France, par mer jusqu'à Lubeck. En montant dans le vaisseau, j'accomplis à la lettre le précepte du Seigneur : Excutite pulverem. Dans toutes les villes d'Allemagne et de Belgique que nous traversâmes, les bons catholiques virent en nous des confesseurs de la foi, et nous traitèrent avec le plus grand respect. A Dusseldorf, la princesse de Galitzin, zélée catholique, mariée au prince de Salm, me dit : Que je suis honteuse, mon Révérend Père, de paraître devant vous, sachant qu'un membre de ma famille a chassé votre sainte Société de la Russie ! — Une autre personne m'écrivait plus tard : « Ce que nous avons (( eu l'honneur et le plaisir de faire pour vous est

« bien peu de chose en soi, et encore moins en coince paraison de ce que nous aurions dû et voulu faire « pour vous témoigner l'affection que nous portons « à votre Compagnie et à chacun de ses membres. « Mais si nous considérons en vous les titres de con- « fesseurs et de persécutés pour Jésus-Christ, nous « n'avons que des reproches à nous faire de ne vous « avoir pas traités avec tout le respect et toutes les « attentions que méritent un si beau titre. »

Nota. — Le Document XXI contiendra les lettres du P. Gilles Henry sur les missions de l'Archipel; nous terminerons celui-ci par une lettre du P. Louis Granger, datée de 1615, c'est-à-dire deux cents ans avant l'époque où le P. Henry évangélisait le versant du Caucase opposé à celui de la MingréUe, visité par le P. Granger pour y établir une Mission de la Compagnie. L'œuvre si courageusement commencée par le P. Henry fut, après avoir donné les plus solides espérances, renversée, comme celle du P. Granger, par les passions politico-religieuses du schisme grec, qui a fermé le Caucase à l'apostolat de la Compagnie.

LETTRE DU PÈRE LOUIS GRANGER AU RÉVÉREND PÈRE CLAUDE AQUAVIVA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, ÉCRITE DE MOGUI, EN MINGRÉLIE, LE 2 MARS

Mon Très-Révérend Père,

Vous avez appris l'année dernière, par nos Pères de Constantinople, que l'illustrissime ambassadeur du roi très-chrétien, plein de bienveillance pour nous et de zèle pour la propagation de la foi,, en-

tretint souvent l'envoyé du prince de Mingrélie de la pensée qu'il avait de nous adjoindre à sa suite, ce qui ne souffrit aucune difficulté.

Au commencement du prinptemps nous fûmes avertis que le départ était prochain et que nous irions d'abord à Trébizonde, puis en Mingrélie avec Onèze-Pocha qui devait, au nom du Sultan, traiter plusieurs affaires avec le Dadian et le Gouriel, princes de Mingrélie et de Géorgie. L 'illustrissime ambassadeur n'épargna aucune dépense pour cette expédition, car, outre les cinq cents pièces d'or destinées aux frais de cette mission, il arrangea tout avec le pacha, grâce à de magnifiques présents.

Cependant le navire du pacha se trouvant encombré de soldats et de marchandises, il nous fit monter avec deux janissaires bien connus de lui, sur un autre bâtiment qui allait faire des vivres à Varna, pour se rendre de là à Trébizonde. Il recommanda en outre à ces janissaires de veiller soigneusement à ce que personne ne nous molestât en chemin.

Ce fut ainsi que de trois prêtres que nous étions alors à Constantinople, moi le plus indigne, mais aussi le moins nécessaire à la Résidence, fus destiné à cette mission, et Ion me donna pour aide notre Fr. Etienne Vian, avec un jeune Arménien comme interprète.

La libéralité de l'illustrissime ambassadeur nous

ayant procuré les choses nécessaires au voyage, le 26 mai, deux jours après la fête de la sainte Trinité, après avoir embrassé nos Pères, nous fûmes conduits en barque vers notre navire qui, avec plus de cent autres, attendait dans le Bosphore de Thrace un vent favorable pour vaincre l'impétuosité de la mer se précipitant dans le détroit de Constantinople. Nous restâmes huit jours en cet endroit, et, durant ce temps, nous pouvions admirer les tours d'Éro et de Léandre, et les autres ruines de la contrée.

Enîin, le 3 juin, un vent du sud-ouest s'étant levé, tous les navires gagnent la haute mer, se dirigeant les uns à l'est, les autres au nord, d'autres enfin, comme nous, à l'ouest du Pont-Euxin, et trois jours après, nous mouillons heureusement à Varna, ville de Thrace célèbre par sa fertilité et son heureuse position, qui la fit choisir autrefois par quelques empereurs pour y fixer leur résidence. Varna offre encore de grandes commodités pour la construction des galères; mais ses habitants redoutent les Cosaques qui, durant l'été, infestent toutes ces côtes. Nous v trouvâmes une earnison de soldats français qui, forcés par la nécessité, avaient déserté leur drapeau en Hongrie, et s'étaient donnés aux Turcs, en conservant avec fermeté néanmoins leurs croyances religieuses. Ils nous reçurent avec la plus grande bienveillance, et leur chef nous donna généreuse- T. 16

ment l'hospitalité et des provisions pour le voyage. Par ses soins et ceux du Métropolitain Grec, nous montâmes sur un navire de Tréhizonde chargé de blé, et fîmes voile vers cette ville; mais, le vent étant devenu contraire, nous revînmes au lieu d'où nous étions partis. Le lendemain, notre navigation fut plus heureuse, et nous avions bien marché tout le jour, quand tout à coup le ciel s'obscurcit, une pluie torrentielle vint à tomber, et, pendant vingtquatre heures, des vents contraires ballottèrent en tous sens notre navire, mirent ses voiles en pièces, et nous ramenèrent enfin au Bosphore de Thrace, où nous jetâmes l'ancre pour changer notre voilure et attendre en lieu sur un temps plus favorable à la navigation.

Le \ 5 juin nous commençâmes de nouveau à faire route vers Héraclée de Bithynie; bientôt par le fait des vents contraires, suivis d'un calme plat, nous fumes encore arrêtés. Enfin le vent se leva; mais soudain, passant au nord-est vers le milieu de la nuit, il nous allait briser sur des écueils voisins, si Dieu, dans sa miséricorde, n'eût montré le danger à l'un des passagers qui, surpris, se hâta d'avertir les matelots qui carguent les voiles et jugent qu'il valait mieux rétrograder et revenir vers Héraclée, dont nous étions déjà éloignés de plus de cent milles, que de s'exposer à de nouveaux périls. Cette ville

possède un port célèbre, une citadelle et des fortifications élevées par les Génois, quand le Pont-Euxin leur obéissait. Les chrétiens du rite grec et les Turcs l'occupent actuellement, et il n'en reste plus que de misérables ruines. Nous étions assez déconcertés de n'avoir fait encore que deux cents milles, vingt et un jours après notre départ ; mais Dieu, je pense, voulait ainsi nous exercer à la patience, qui devait bientôt nous être encore plus nécessaire.

Le 22 juin nous quittâmes Héraclée, et, après une navigation plus heureuse que les précédentes, nous dépassâmes en six jours Sinope, capitale du Pont, célèbre par la naissance de Mithridate, et trois jours après nous avions fait autant de chemin que durant le mois précédent tout entier. Sinope esta cinq cents milles de Constantinople et de Trébizonde. Le jour des SS. Apôtres Pierre et Paul, nous arrivâmes à Cordvle, patrie de nos matelots, et de là, le jour suivant, nous passâmes en barque à Trébizonde. Nous v fûmes reçus amicalement par le métropolitain, homme d'une foi intègre et tout dévoué à notre Compagnie. Il se nomme Ignace Sciotus; il était, il y a quatorze ans, élève de notre Compagnie au collège Grec à Rome. Il me combla de marques d'aflèction, et me dit qu'il y avait à Trébizonde une église sous le vocable de saint Benoît, témoignage

antique de la foi et de la piété des Génois. Il ajouta que cette église, après avoir jadis appartenu au rite latin, servait maintenant au rite grec, mais qu'elle nous serait cédée à de faciles conditions, si elle pouvait servir à la mission de Mingrélie et de Géorgie.

Nous ne cessâmes, durant notre séjour d'un mois entier, d'exciter par des instructions à la piété et aux. bonnes œuvres tous les catholiques, surtout les enfants, et même les personnes qui nous firent des visites de simple civilité. Les habitants, bien que fort relâchés dans leurs mœurs et plus hostiles aux Latins que tous les autres Grecs, nous parurent cependant affables, bienveillants et désireux de l'unité catholique. Mais ils sont de ceux qui conçoivent de bons désirs, et n'en viennent jamais à l'exécution, à moins que Dieu, dans sa bonté, ne leur envoie des secours extraordinaires.

Je n'eus pas peu de consolations de rencontrer en cette ville des marchands arméniens se rendant de Chersonèse en leur patrie. Ils se glorifiaient d'être Francs (c'est ainsi qu'en Orient on désigne indistinctement tous les Latins), et d'appartenir à ces dix mille chrétiens qui, sur les frontières de Perse, disséminés en douze villages, obéissent à l'évêque et aux religieux de Saint-Dominique que le Souverain Pontife leur envoie de temps en temps.

Vous ne sauriez vous imaginer, mon R. Père,

les instances qu'ils me firent pour les accompagner en leur pays, moins éloigné que la Ming relie. Ils me promettaient une maison, les choses nécessaires à la vie, une église, et surtout une immense vigne à cultiver. Les quelques prêtres en effet qui vivent en cette contrée ne suffisent pas au travail. Mais ces braves marchands ne pouvaient rien obtenir de nous, puisque nous étions destinés à d'autres vignes que la leur. J'ai cependant écrit à leur évèque que s'il avait parfois besoin de notre aide, il pouvait nous appeler à son secours, soit de la Miugrélie qui n'est pas éloignée, soit en s'adressant à nos PP. de Constantinople.

Sur ces entrefaites arriva le Pacha, et, suivant l'ordre que nous en avions reçu à Constantinople, nous allâmes lui faire visite. Il nous accueillit avec bonté, nous demanda si l'on nous avait molesté en route, et voulut pourvoir à notre tranquillité durant notre séjour. Puis il nous invita, pour le reste du voyage, à l'accompagner sur une barque jusqu'à Gounieh.

Nous sûmes seulement alors ce que nous n'avions pas même soupçonné à Constantinople, qu'il y aurait une très-grande difficulté à traiter de la paix avec les princes Dadian et Gouriel, et que ce sciait une affaire de temps. Aussi commença-t-on à garder les envoyés de ces princes comme des captifs. Il valait mieux pour nous vivre et voyager séparément, pour

ne pas donner lieu à des soupçons en restant avec les Mingréliens. Nous suivîmes donc le Pacha, qui partit de Trébizonde le 20 juillet; mais comme il voulait s'arrêter quelques jours à Samène et à Caliparavoli, nous nous avançâmes vers le village de Riseh, avec Un vent trop fort pour notre petite barque, bien qu'il nous fût favorable , et nous n'eûmes pas peu à souffrir du vent, du mal de mer et de la peur d'un naufrage ; mais ce fut l'affaire d'une journée.

Le village de Riseh est la patrie de notre Pacha, et c'est là qu'habite toute sa famille. Ce village est, avec plusieurs autres, compris dans le pays des Lazes, qui s'étend de Trébizonde jusqu'en Géorgie. Dans la partie qui se trouve du côté de Trébizonde, on parle grec ; mais dans celle qui est du côté de la Géorgie, le mingrélien est la langue commune.

Riseh est une colonie de Lazes ou d'Alains, qui sont des peuples de Mingrélie. Tous, peu à peu, tombent dans l'impiété mahométane. Leurs ancêtres se vovant, à cause de leur titre de chrétiens, accablés de tributs et réduits à une servitude insupportable, passaient au mahométisme, et livraient leurs enfants aux Turcs pour les circoncire, et par cette apostasie s'affranchissaient du tribut. Les jeunes filles chrétiennes, pour assurer la vie de leurs pères, épousent des janissaires, en sorte que bien peu gardent encore le nom de chrétien et le souvenir du baptême,

misère d'autant plus déplorable, qu'on ne voit pas comment y remédier. Néanmoins, autant que la prudence et le peu que nous savions de mingrélien nous le permettait , nous secourûmes un certain nombre d'habitants, et surtout les enfants; nous leur enseignâmes les premières vérités de notre sainte foi, et nous fîmes connaître leurs devoirs à quelques femmes chrétiennes mariées à des Turcs. Il nous fut même donné débaptiser une esclave de dix-huit ans, qui avait su de ses parents qu'elle n'avait jamais reçu le baptême. Bien plus, si la chose eût été possible, nous aurions baptisé, du consentement de sa mère chrétienne, un enfant turc et une jeune esclave de la même nation.

Pendant que nous nous occupions ainsi à Riseh, revint le Pacha,, et, peu de jours après, nous montâmes, avec son consentement, sur une barque de transport qui, après la conclusion de la paix, devait escorter celle du Pacha. Nous préférâmes ainsi changer d'embarcation, afin de nous trouver avec des passagers du rite latin parfaitement connus de nous. L'un était de l'île de Tine, mais habitait Galata ; l'autre était parent de Mgr Antoine Spinola, qui, dans le Bosphore Cimmérien, avait, il y a deux ans, délivré le P. François OEgoda, Polonais, captif chez les Tartares.

A la lin d'août, le Pacha et les deux navires faisaient

voile vers Gounieh , à l'extrémité du Pont-Euxin; mais., comme c'est une station peu sûre, nous préférâmes nous arrêter à neuf milles de cette ville, dans un endroit favorable, nommé Makriali. Et cela pour le malheur de tous, comme Votre Révérence va le voir. -

Pendant que les ambassadeurs vont et reviennent pour traiter de paix, deux mois entiers se passent : les navires se tenaient sur leurs ancres et résistaient à des tempêtes continuelles, qui commencent au mois de septembre à bouleverser le Pont-Euxin. Le Pacha ne permettait à personne dépasser outre avant la conclusion de la paix, et ne voulait pas non plus que nous rétrogradions, de peur que le Dadian et le Gouriel, frustrés de l'espoir d'obtenir la cargaison assez considérable de nos navires, ne rejetassent les propositions de paix. Il nous fallut donc lutter contre les flots, les vents et les tempêtes, et après une longue navigation, nous faillîmes périr misérablement sur les cotes mêmes de la Mingrélie. Car au milieu de septembre, un vent terrible s'éleva pendant la nuit, et poussa nos deux navires sur des rochers voisins. Vingt-quatre heures durant , les matelots travaillèrent sans relâche, avec plus ou moins de succès. Le navire sortit enfin des écueils ; mais, il était si vieux et prenait tant d'eau, qu'on ne pouvait plus ni épuiser la cale, ni boucher les trous que la mer

ouvrait clans ses flancs. Déjà les marchandises ballottaient dans l'eau , et allaient bientôt :, avec les passagers, disparaître sous les flots. A la vue du danger, soudain chacun, prenant ce qu'il a de plus précieux, ou ce qui lui tombe sous la main, cherche un refuge sur notre barque. Quelques marins seulement restèrent sur le navire en danger, pour tenter de le sauver en gagnant le rivage. Ce fut pour nous et pour les malheureux qui restaient à bord un triste spectacle de voir ce navire poussé à sa perte par un vent violent. Plusieurs fois il donna de la proue contre le rivage, et chaque fois les flots le ramenaient en mer en se retirant. Finalement ils le jettent violemment sur le côté ; alors les vents et les flots fondent sur le navire, le brisent en morceaux, engloutissent les marchandises, et jettent ça et là les débris épars ; heureusement les hommes étaient sauvés.

Nous bénissions Dieu de n'avoir pas permis qu'à Constantinople , à Trébizonde ou à Riseh nous fussions montés sur ce navire : car c'en eût été fait de nous, ou du moins de nos marchandises; mais notre heure n'était pas venue, et bientôt notre barque allait se trouver dans une position encore plus critique.

Des vagues énormes la remplissaient, et nous faisaient craindre à chaque instant d'être engloutis ;

tous les cordages étaient brisés ; une seule ancre nous restait, et nous ne pouvions plus compter que sur la protection du Ciel pour nous sauver. Cependant notre capitaine parvient à faire savoir au Pacha notre triste position, et le pria d'avoir pitié du navire et des passagers, et de nous permettre, ou de rétrograder, ou de chercher un plus sûr abri. Mais, ni la perte de l'autre navire, ni l'extrême danger du nôtre ne le peuvent émouvoir. Puis voilà que, le 7 novembre, un vent d'ouest très-violent nous amène une pluie et une grêle épouvantables; la mer se soulève au milieu de la nuit, brise les ancres d'un navire voisin du notre, arrivé de Cafïa depuis huit jours, et le jette à la cote. Neuf autres navires marchands furent submergés par le même coup de vent sur ce rivage de Lazes. Le notre résista un peu plus longtemps, grâce au\ ancres et aux nombreux matelots que nous avions à bord ; mais la puissance de Dieu se révèle dans la puissance de la mer, et qui pourra lui résister? Mirabiles elationes maris mirabilis in altis Dominus J quis illi resistet ?

La tempête redouble de violence vers le milieu du jour ; bientôt les cordages se brisent ; plusieurs matelots et passagers jettent leurs marchandises à la mer, puis se jettent eux-mêmes, qui dans un canot, qui à la nage, pour gagner le rivage. Notre navire est, par la violence du vent et de la mer, poussé sur

des rochers. Survient une lame furieuse, qui nous enlève deux hommes, dont l'un était Turc et l'autre chrétien ; mais Dieu sait quel chrétien ! Deux passagers, l'un Arabe, et l'autre un vieillard mingrélien, voulurent se sauver à la nage. 1/ Arabe fut submergé par les flots., et le Mingrélien, poussé entre les rochers et les débris d'un navire, trouva moven d'échapper à la mer ; mais, après avoir reçu de nous quelques secours, et s'être confessé à moi, il parvint, je l'espère, au bienheureux port de l'éternité.

Cependant notre navire, après avoir donné trois ou quatre fois contre les rochers, s'entr'ouvrit, et le mât, tombant du côté de ces rochers, fournit à ceux qui étaient encore à bord une espèce de pont sur lequel ils se mettent à cheval et parviennent tous à se sauver, à l'exception d'un jeune homme qui, n'ayant pas quitté ses vêtements, donna plus de prise aux coups de mer, perdit l'équilibre et, sous nos yeux, périt misérablement.

Nous avions la vie sauve; mais marchandises, provisions, navire, tout était devenu le jouet ou la proie de la mer.

Cependant comme le Dadian et le Gouriel traînaient les propositions de paix en longueur, et que d'ailleurs nous avions à craindre des tempêtes continuelles en retournant sur notre navire fracassé, nous résolûmes, de l'avis du grand nombre, de prendre, des débris

rejetés par la mer, ce qui nous était nécessaire pour élever une petite cabane dans un village voisin. Et ce fut là, sous ce modeste abri, que nous nous refîmes de nos fatigues, en enseignant la doctrine chrétienne aux enfants et aux Papas grecs qui, sans s'être jamais confessés ni avoir entendu aucune confession, administraient néanmoins la sainte Communion aux iidèles. Ces mêmes Papas, par ignorance ou incurie, célébraient la messe sans eau et traitaient les choses saintes avec la plus grande irrévérence. Nous les avons avertis sérieusement de leurs devoirs, et nous nous sommes efforcés de les secourir par nos instructions. Nous leur donnions aussi tout ce que nous pouvions recueillir d'aumônes pour les pauvres chrétiens qui, pour ne pas payer le tribut, passaient au mahométisme. Croirait-on que, nous avons trouvé des Turcs donnant de l'argent à ces pauvres chrétiens pour les détourner de se faire musulmans contre leur conscience, et seulement à cause de leur indigence? Croirait-on que, parfois, ces mêmes Turcs assistaient comme les chrétiens aux cérémonies catholiques? Nous ne pouvions nous empêcher de leur parler du bonheur de posséder la vraie foi. S'il y avait parmi eux un prêtre grec sachant le turc et la langue vulgaire du pays, et si ce prêtre, suffisamment instruit, ne craignait pas d'exposer sa vie pour Jésus- Christ, nul doute qu' ne convertit toute cette population.

Mais revenons à nos bagages qui, avec les marchandises, le navire et quatre hommes, avaient été la proie de la mer. Chaque jour, les matelots et les passagers échappés à moitié nus du naufrage s'occupaient à tirer avec des crocs et des cables les ballots que les flots repoussaient vers le rivage. Pour nous, qui partagions la misère commune, nous offrions à Dieu notre sacrifice, nous détachant de toute allée tion aux biens périssables, nous soumettant à la sainte volonté de Notre-Seigneur, et le remerciant de nous avoir sauvés des flots, nous qui ne savions pas nager et qui avions vu des marins habiles périr sous nos veux.

Nous nous mîmes donc, comme les autres, à faire sécher les marchandises que la mer nous rejetait, et, grâce à Dieu, nous eûmes de quoi nous garantir des atteintes du froid. A la vérité, ce que nous repêchions ainsi était avarié et lacéré ; la mer n'avait rien laissé d'intact; tout était broyé; mais enfin nous parvînmes à rapiécer tous ces lambeaux pour nous en vêtir. Tout le reste avait péri : livres, images, papiers, argent , toutes choses qui nous eussent été si utiles pour nous faire des amis ; rien n'échappa au désastre. La perte la plus sensible fut celle des ornements et vases sacrés, ce qui nous priva, pendant plusieurs mois, de la consolation de célébrer les saints Mystères. Mais nous tâchions de nous

consoler en nous unissant de cœur à tant de messes célébrées chaque jour dans les maisons de la Compagnie, et nous offrions à Dieu le sacrifice de nos privations.

Ainsi, par la volonté de Dieu, après une longue et pénible navigation, nous en étions réduits à cet extrême dénûment, et comme nous commencions, ainsi que la plupart des naufragés, à désespérer de la paix, nous allâmes, sur le conseil de nos amis, prier le Pacha de considérer l'état misérable où nous avaient jetés tant de retards imprévus , et de nous permettre d'entrer en Mingrélie, comme il l'avait promis à l'ambassadeur du roi très-chrétien , ou du moins de nous donner un sauf-conduit pour retourner sûrement avec plusieurs passagers à Gonstanlinople. Il fut touché de nos paroles, mais nous déclara que le Sultan lui avait défendu de laisser pénétrer qui que ce fut en Mingrélie avant la conclusion de la paix. Cependant il nous donna volontiers un passe-port pour revenir àConstantinople; mais le ciel en avait ordonné autrement.

Lorsque nous étions déjà arrangés avec le capitaine d'une petite barque pour le départ, arriva tout à coup un messager du Gouriel annonçant la paix et l'acceptation du tribut. Cette paix avait été conclue le jour de sainte Lucie à Batum, port de Géorgie, entre le prince et l'envoyé du Pacha. Cet

événement nous fit changer de dessein, et, recourant une seconde fois au Pacha, nous en fûmes beaucoup mieux accueillis que précédemment, car nous en reçûmes, avec les témoignages d'une grande bienveillance, la permission d'aller partout où nous le souhaiterions. Le jour donc de saint Thomas de Cantorbéry, sept mois après notre départ, nous doublâmes, montés sur la barque qui devait nous ramener à Constantinople, la pointe de Gounieh, tant de fois contemplée, et deux jours après nous arrivions heureusement à Satcapella , ville de la Géorgie. Pendant que nous nous promenions sur le rivage, nous vîmes venir un grand nombre de Géorgiens, parmi lesquels était le visir du Gouriel, chef de son armée et gouverneur de toute cette contrée.

Quand il nous aperçut, il sauta à bas de son cheval, se découvrit, et, posant un genou en terre, selon l'usage de ce peuple, nous salua très-amicalement, et nous lui rendîmes très-respectueusement son salut. Aussitôt, nous avant fait asseoir à terre près de lui, il nous demanda d'où nous venions et où nous voulions aller.

Avant appris que nous étions Français et que nous allions près du Dadian , il nous engagea à visiter auparavant le Gouriel, et nous offrit même des chevaux pour nous transporter près de lui. Nous le remerciâmes de sa bienveillance et l'assurâmes

qu'après en avoir conféré avec l'archevêque des Lazes, à Satcapella, nous ferions très-volontiers cette visite, si nous savions qu'elle pût être agréable à ce prince. Il approuva notre résolution et partit.

Pour nous, ayant passé la nuit sur le rivage de la mer, nous nous rendîmes, le jour suivant, près du métropolitain, qui nous donna une modeste mais cordiale hospitalité; sur ces entrefaites, il fut luimême invité de la part du Gouriel à venir célébrer avec lui la fête de la Nativité de Notre-Seigneur. Il partit donc, en promettant d'informer le prince de notre arrivée, et de nous faire savoir le lendemain s'il désirait nous voir. Il tint parole. Nous fumes appelés près du Gouriel, et un messager du visir à qui il avait confié cette mission vint nous chercher avec des chevaux pour nous conduire à Bavlet, où le prince célébrait avec sa famille et sa cour le fête de Noël. Mais nous rencontrâmes le Gouriel lui-même dans une maison voisine, où il était venu chasser. Dès qu'il sut notre arrivée, il nous appela aussitôt dans la salle où il rendait la justice à ses sujets. — Nous le saluâmes très-respectueusement; mais lui, se levant de son trône, s'avança vers nous la tête découverte, et posant le genou en terre, il nous rendit notre salut; puis, après que lui et toute sa cour nous eurent baisé la main, il nous lit asseoir près de lui, et quand nous eûmes répondu

— 2oi —

à ses nombreuses questions, il nous recommanda de prier pour sa famille. Puis ayant de nouveau salué le prince, nous partîmes pour Baylet où durant quinze jours il nous donna des marques de la plus grande bienveillance. Ce prince est très-poli (ce qui est rare dans ces contrées) et professe une grande estime pour 1 Eglise Romaine et le Souverain Pontife. Il dit hautement que la chute de l'empire et du siège épiscopal de Constantinople est la peine du refus d'obéissance au saint Pontife de Rome ; que saint Pierre a reçu les clefs du royaume des cieuv et que le Pape étant le Père commun des fidèles, tous lui doivent être entièrement soumis. Quand la conversation en fut venue à ce point, je lui demandai s'il consentait que le Souverain Pontife fut informé de ses sentiments. Il nous répondit qu'il le désirait vivement, et me pria même de vouloir écrire au Pape, pour lui demander en son nom le pardon de toutes ses fautes, ajoutant qu'il se confesserait ainsi par lettres. Mais quand je lui eus expliqué qu'on ne pouvait ni se confesser, ni recevoir ainsi l'absolution, et que c'était la raison pour laquelle le Souverain Pontife nous avait donné, à nous qui allions vers les nations lointaines, le pouvoir d'absoudre tous les péchés. Sur cela, il me fit à peu près la même demande que l'eunuque de la reine de Candace à saintPhilippe : «Voici de l'eau : que tardez- T. M

vous à me baptiser?)) car il me dit aussitôt: « S'il en est ainsi, je veux me confesser. » Et bientôt, au moyen de notre interprète, il me fit la confession de presque toute sa vie.

Si Ton me demandait l'explication des sentiments si chrétiens de ce prince si éloigné des secours de la religion, je vous répondrais, en changeant un peu les paroles de saint Paul : « Un moine géorgien, qui avait vécu douze ans à Rome, avait semé le bon grain dans cette bonne terre que nous venions arroser et lui faire produire son fruit par la bénédiction de Dieu . »

Le jour de l'Epiphanie étant passé, leGouriel se décida avec peine à nous laisser partir, mais il ne voulut pas nous retenir, surtout quand nous lui eûmes promis de revenir un jour vers lui, ou même, s'il l'avait pour agréable, de lui obtenir quelques-uns de nos Pères pour s'établir en son pays. Sur cela il nous dit : « Non-seulement cette proposition m'est très-agréable, mais de plus je m'engage à les bien recevoir, à leur donner une maison, une église, et tout ce qui sera nécessaire à leur subsistance. » Et comme nous refusions l'argent qu'il nous offrait à notre départ, il loua notre Institut en présence de toute sa cour, et si bien que le bruit en arriva jusqu'aux Turcs qui, dès lors, se firent nos panégyristes en Mingrélie. Le Gouriel nous renvoya donc à Satcapella, avec honneur et

marques d'amitié, chargeant un des siens de nous conduire sur une petite barque en Mingrélie, chez Cortuga, son beau-père, premier vizir du Dadian. Mais comme ce personnage retardait son départ, et que le temps était propice, nous partîmes de Satcapella le 3 février, avec les Turcs qui avaient été les arbitres de la paix, et qui nous étaient fort attachés. Nous arrivâmes le même jour au Phasis, principal fleuve de la Mingrélie, et le lendemain nous étions à Erainchan (Héraclée). Nous fîmes annoncer au prince Dadian et au métropolitain catholique notre arrivée et celle des arbitres de la paix. Bientôt, ayant reçu les réponses attendues, nous nous acheminâmes vers Margoula, où se rendait le prince.

Enfin, s'achevait, après neuf mois, un voyage si fécond en naufrages et tribulations de toutes sortes. Nous trouvâmes le Dadian fort occupé de chasses continuelles et de l'arrivée de Tebris-Khan (c'est un prince de Géorgie, que le roi de Perse avait l'année précédente chassé de ses États) et des préparatifs du tribut qu'il devait envoyer à Constantinople. Tout cela, joint au manque d'interprète, fit que nous ne pûmes, durant assez longtemps, avoir audience du prince. En attendant, nous recevions de la charité des Turcs ce dont nous avions besoin ; ils partageaient leurs vivres avec nous.

Pendant que nous cherchions ainsi l'occasion de

voir le Dadian, nous rencontrâmes Cortuga, beaupère du Gouriel, que ce dernier envoyait au prince, avec des lettres de recommandation. Il nous promit que tout irait bien, et qu'il traiterait notre affaire avec le prince mingrélien : car il savait les bons offices dont l'ambassadeur du prince avait été comblé l'année précédente à Constantinople, par le représentant du roi très-chrétien. Nous nous mîmes aussi en rapport avec Mochaorio, évêque catholique, homme prudent, qui, ainsi que Cortuga , jouissait d'une grande influence. Nous lui finies connaître notre Institut par interprète. Nous agîmes de même à l'égard de Tebris-Khan, que nous rencontrâmes un jour à l'église, et du métropolitain de son pays, qui nous fit inviter à l'aller visiter. Tous étaient dans l'étonnement de nous voir échanger contre leurs déserts nos fertiles contrées d'Europe, et sans aucun espoir de récompense, comme les Turcs le leur avaient appris. Ils voyaient dans ce fait je ne sais quoi de grand : aussi résolurent-ils, avant même que nous eussions traité avec le Dadian, de nous accueillir et de faire alliance avec l'ambassadeur de France, en lui envoyant des présents à Constantinople.

L'évêque de Mauri nous ayant appelé dans son diocèse, qui est sous le patronage de la Bienheureuse Vierge, nous résolûmes de nous y rendre, après avoir salué le Dadian et Lipartra, son oncle, qui avait été

régent, durant la minorité du Dadian. Ce prince nous dit qu'il avait beaucoup entendu parler de nous, que nous étions les bienvenus en son pays, qu'il connaissait nos projets, et qu'un autre jour il nous entretiendrait plus longuement des affaires de l'Occident, du roi de France et de son ambassadeur à Constantinople. Puis, après nous avoir promis de nous accorder tout ce que nous voudrions , il ajouta qu'il nous confiait à Mochaorio. Après avoir pris congé du prince et de Cortuga, qui se trouvait avec lui, nous revînmes à la résidence de l'évêque ; là nous assislames à un festin qu'il donnait en l'honneur de Tebris- Rhan, de son métropolitain et de toute sa suite. Une autre fois, je vous parlerai longuement des mœurs de ces peuples et de leur manière de vivre. Je dirai seulement que Tebris-Khan, le métropolitain et Mochaorio nous firent partager leurs mets, ce qui est ici la marque de la plus haute bienveillance. Tebris-Khan nous appela près de lui et nous fit beaucoup de questions sur plusieurs sujets ; et comme c'est la coutume de chanter en ces repas, il nous invita à chanter, comme le Gouriel lui aussi nous en avait prié; et, pas plus que ce prince, il ne voulut accepter nos excuses. Nous chantâmes donc l'hymne Pangc lingua gloriosi, qui fut fort goûtée des convives, et nous pûmes ensuite nous retirer, car ces repas, selon la coutume du pays, se prolongent fort avant dans la nuit.

Nous sommes donc logés chez l'évêque Mochaorio, qui s'est engagé à nous élever dans peu une maison et une église. Il se charge de tout ce qui est nécessaire à notre subsistance.

Nous donnons tout notre temps à l'étude du mingrélien et des dialectes de ces contrées, espérant qu'un jour, s'il plaît à Dieu, nous ne regretterons pas notre peine.

En attendant, nous et l'évêque Mochaorio , nous envoyons notre interprète à l'ambassadeur de France à Constantinople, avec des lettres pour lui et nos Pères d'Europe, afin qu'ils sachent enfin dans quelle partie de la terre nous vivons, et qu'ils viennent à notre aide, d'abord en nous procurant les objets qui, en ces contrées tiennent lieu d'argent, dont on ne se sert pas ; puis, en venant eux-mêmes partager nos travaux. Un jour, nous avons lieu de l'espérer, nous recueillerons ici une abondante moisson.

Je prie donc Votre Paternité de recommander à Dieu, comme aussi aux prières de notre Compagnie, cette nouvelle vigne du Seigneur et les ouvriers qui la cultivent.

Je suis, mon Très-Révérend Père en Jésus-Christ,

votre, etc..

Louis Grangek.

Page 1