POITIERS. — TYPOGRAPHIE DE HENRI OLDIN
Une des grandes œuvres de saint Ignace, et la première en date dans le cœur du nouvel apôtre qui envoya Xavier conquérir les Indes à Jésus-Christ, fut cette œuvre des missions, si chère à la Compagnie. Et de fait depuis son berceau jusqu'à l'éclipsé de 1773, depuis son rétablissement jusqu'à nos jours, les successeurs de saint Ignace, dans le gouvernement de la Compagnie, n'ont cessé de contempler avec tendresse ces régions lointaines encore peuplées d'idolâtres et de leur envoyer des messagers de la bonne nouvelle. Au premier âge de la Compagnie, on vit Xavier ouvrir le Japon à l'Evangile; et dans ces derniers temps (pour nommer un seul des illustres imitateurs de Xavier), nous avons vu le P. deSmet porter le même Evangile sur les montagnes Rocheuses. Combien
de fois l'apôtre des sauvages n'a-t-il pas traverse l'Océan pour amener des robes noires à ces malheureux débris des anciens peuples du continent américain, que notre civilisation politique, ne pouvant arracher à la dégradation originelle, est forcée d'abandonner à ces robes noires qui seules ont assez de dévouement pour en faire des hommes.
Oui, depuis l'époque où le P. Ricci pénétrait dans le palais des empereurs chinois , grâce à sa réputation de savant, jusqu'à ces jours où la charité de nos contemporains se dévoue au salut des galériens de Cayenne, la Compagnie n'a cessé d'envoyer dans tous les pays, à toutes les époques, sous tous les climats, au milieu de toutes les persécutions, des ouvriers inspirés par le zèle de son fondateur. Et malgré les revers du siècle dernier qui laissèrent à peine un souffle de vie aux enfants d'Ignace , ils peuvent cependant déposer aujourd'hui sur le tombeau de leur
fondateur le catalogue de cette année, comptant plus de quinze cents Jésuites employés aux missions dans toutes les parties du monde.
Assurément tous ces missionnaires n'ont pas des états de service éclatants, et parmi tous ces ouvriers morts à la peine, il y a bien des martyres incogniti. Mais aussi dans tous les temps il y a eu de ces hommes puissants en paroles et en œuvres, dont la vie a mérité d'être écrite pour servir de modèle, d'encouragement et de consolation à ceux qui n'ont point encore achevé leur tache.
Parmi ces ouvriers dignes de mémoire , nous avons pensé que le P. Gilles Henry méritait, par ses cinquante années d'apostolat, d'être signalé comme un intrépide ouvrier, et proposé pour modèle aux missionnaires contemporains, mais spécialement à ceux de notre Compagnie.
En publiant les lettres du P. Gilles Henry sur les missions de la Compagnie de Jésus au Caucase, nous avons promis de faire connaître cet intrépide missionnaire dans quelques pages placées en tête de ses lettres sur l'Archipel Grec. Voici le résumé de sa biographie.
Sur les catalogues de la Province de Sicile, dont les missions de l'Archipel dépendaient, nous voyons la naissance du P. Gilles Henry portée au 18 avril 1 772. Cette fausse indication se trouve indirectement rectifiée par le Père lui-même dans une lettre on, parlant de son baptême, il se félicite d'avoir été régénéré le 1 4 avril et deux heures seulement après sa naissance.
Notre futur missionnaire dut le jour à des parents jouissant d'une certaine aisance et d'une haute considération, méritée par leur probité et la pratique de tous les devoirs imposés aux enfants de l'Eglise catholique. Le jeune Henry avait deux oncles dans la Compagnie de Jésus (Province de Belgique) et un autre dans la Province de Champagne. Ce dernier, forcé de quitter la France en 1 772 , se retirait chez le père de Henry, et il y arrivait au moment même où le futur Jésuite venait au monde. Cet oncle qui
arrivait pour le bénir était le P. Gérard, auteur de plusieurs ouvrages estimables, et dont le Provincial d'Angleterre, qui l'assistait à sa mort, disait plus tard au P. Gilles Henry : « Vous aviez pour oncle un savant et, ce qui est infiniment plus, un saint. »
Dans une telle famille Gilles Henry apprit bien vite à connaître Dieu , à l'aimer, et , pour le mieux servir, il commença fort jeune à se livrer à l'étude des lettres où il réussit au gré de tous et conquit, sur ses concurrents, une bourse au collège de Sedan.
Grâce à la rapidité de ses progrès il acheva promptement le cours de ses études littéraires, et, choisissant la carrière ecclésiastique au moment où la France guillotinait les prêtres et les religieux fidèles à leurs serments, il fut ordonné au plus fort de la tempête révolutionnaire sans être intimidé par l'apostasie de plusieurs de ses condisciples et de son supérieur.
A cette époque, la Belgique partageait le sort de la France : Gilles Henry fut proscrit et poursuivi par ces fous furieux qui voulaient réaliser le souhait de Diderot : « Etrangler le dernier roi avec les boyaux du dernier prêtre » .
Au milieu de cette tempête où l'athéisme faisait rage, une messe dite ou entendue se paya souvent sur l'échafaud. Notre futur missionnaire le savait, et cent fois il exposa sa tête pour consoler et fortifier les enfants de Dieu, en faisant célébrer et bientôt celé-
brant lui-même les saints mystères , comme faisaient autrefois prêtres et chrétiens cachés dans les catacombes. Durant plusieurs années, Gilles Henry ne put remplir son ministère que pendant la nuit; et, dans une de ses lettres, il ayoue être resté des mois entiers sans voirie jour ; dès l'aube, il se cachait pour prier, étudier et se reposer un peu ; puis il recommençait à visiter les fidèles dès que la nuit le dérobait aux poursuites des révolutionnaires. Plus tard, à l'époque où la tempête devint moins violente, il dut émigrer en Allemagne et bientôt après se retirer en Angleterre où il eut beaucoup à souffrir , mais où il fut sans doute appelé par une inspiration de Dieu qui bientôt récompensa son prêtre dévoué, en lui montrant une voie plus parfaite, celle de la vie religieuse et de l'apostolat parmi les infidèles.
Nous avons dit que l'abbé Gilles Henry n'était pas encore prêtre quand éclata la Révolution française, et que la plupart de ses condisciples en théologie, à l'exemple de leur supérieur, jetèrent la soutane au cri de : Vive la liberté. Le misérable supérieur, ne pouvant venir à bout d'entraîner l'abbé Henry dans sa lâche apostasie, le fit enfermer, espérant par cet acte de violence le contraindre à suivre son exemple; mais il avait aiïàire à un homme qui, ne craignant que Dieu, résista aux menaces comme aux sollicitations. Malheureusement pour cet indigne supé-
rieur, l'abbé Henry , qui s était dévoué depuis longtemps au soulagement et à l'instruction des pauvres, s'en était fait des amis, et ces pauvres gens, venant à savoir l'emprisonnement de leur bienfaiteur, accoururent au Séminaire, armés de bâtons pour délivrer le prisonnier, et de cordes pour pendre le supérieur. Heureusement, ils ne purent accomplir que la première moitié du programme , le prisonnier ayant demandé la grâce de son persécuteur.
Echappé à ce premier péril, l'abbé Henry s'achemina vers la maison paternelle ; mais sa mère lui en ferma la porte, le regardant comme excommunié. Cette digne et sainte veuve avait appris que le propre évêque de son fils l'avait interdit pour refus du serment scbismatique que Sa Grandeur avait lâchement prêté. La bonne veuve, qui dans sa simplicité ne pouvait s'imaginer qu'un évèque put commander des choses illicites, tenait son fils pour excommunié, et, comme tel, ne lui voulait pas même parler. On eut toutes les peines du monde à la désabuser et à lui faire comprendre que tous les évêques n'étaient pas confirmés en grâce. Mais dès qu'on lui eut prouvé l'innocence de son fils, elle le reçut à bras ouverts comme un confesseur de la foi.
Libre alors de s'abandonner à son zèle, il passait, comme nous l'avons dit, les nuits entières dans l'exercice du saint ministère ; le plus souvent il celé-
brait deux fois le saint sacrifice; et, tantôt dans une cachette, tantôt dans l'autre, il confessait de quinze à dix-huit heures par jour. Bien que très-robuste, il ne put tenir longtemps sans être vaincu par 4a fatigue et surtout par la privation de sommeil. Un jour, après avoir entendu les confessions pendant dix-sept heures sans relâche, il tomba comme mort, et durant quelque temps il ne put recouvrer sa vigueur accoutumée.
A peine rétabli, il apprend qu'un prêtre apostat et mortellement atteint ne veut entendre parler ni de rétractation, ni de confession ; il court à la maison du malade; mais celui-ci fait fermer toutes les portes, voulant, disait-il, mourir tranquille. L'abbé Henry, voyant toutes ses tentatives inutiles, avise une échelle, la plante contre la fenêtre du moribond, et montant rapidement , il lui crie : « Malheureux ! dans un moment tu vas paraître devant Dieu, et tu ne veux pas te réconcilier avec lui ! » Un tel exorde émut l'apostat ; et, passant de sa chaise improvisée auprès du malheureux prêtre, le prédicateur eut la consolation de le réconcilier avec Dieu.
Un évêque apostat, se trouvant un jour dans une grande réunion et reconnaissant l'abbé Henry, se mit à l'accabler de reproches, d'injures et de menaces; mais, peu après, le prenant à part, il lui remit une bourse bien garnie et, lui demandant de
prier pour lui, il ajouta : « Dites une messe pour moi, parce que les vôtres sont bonnes. »
Continuellement poursuivi par les gendarmes , il leur échappait, grâce à la variété de ses industries et de ses déguisements. Un jour, il allait être pris s'il ne se fut échappé par les toits. Une autre fois, s'étant réfugié dans une grange, les gendarmes l'y poursuivirent, enfonçant partout leurs épées dans la paille pour le découvrir. Mais ils n'en purent venir à bout. Quoique ces derniers eussent tous son signalement, et même son portrait, ils le rencontrèrent souvent sans le reconnaître. Pour les mieux tromper, il donna un jour le bras à une vieille femme, et une autre fois, les voyant venir à lui sur la grande route, il se mit à gambader comme un ivrogne et se laissa choir dans le fossé rempli d'eau qui bordait la route.
Mais il courut un plus grand danger d'être pris un jour qu'il voyageait en compagnie d'un bon prêtre, mais très-timide. Celui-ci, ayant aperçu deux gendarmes venant à travers champs à leur rencontre, se mit à trembler de tous ses membres et perdre contenance. L'abbé Henry, voyant qu'il perdait son temps à lui donner du cœur, prit son parti et, hâtant le pas, se jeta sur le cheval du premier gendarme, puis le saisissant par la bride, s'écria en regardant le gendarme : « Ah ! que voilà un cheval qui fera bien mon
affaire ! » Le bon gendarme, étourdi d'une telle audace et voulant échapper à ce terrible agresseur, donna un coup d'éperon et partit au grand galop, suivi de son camarade.
Après avoir couru mille dangers en Belgique et en Allemagne pendant les invasions françaises, l'abbé Henry se réfugia en Angleterre où les épreuves ne lui manquèrent pas durant trois années qu'il y passa et sur lesquelles nous n'avons point de détails , ses lettres ne remontant pas au delà de 1 804, époque de son arrivée en Russie.
Dès que Gilles Henry eut entendu la voix de Dieu qui l'appelait à le servir dans la Compagnie de Jésus, il n'hésita pas un moment à quitter l'Angleterre pour aller en Russie frapper à la porte du collège de Polocz, où il commença son noviciat, le 2 juin 1805, après avoir été reçu à Saint-Pétersbourg.
Il n'eut pas la consolation d'y voir le P. Gruber qui le jour même de son arrivée venait d'être conduit à sa dernière demeure au milieu des regrets universels. Peu d'hommes ont, en mourant, fait un tel vide dans la Compagnie, et le P. Henry comprit la perte qu'elle venait de faire dans la personne de son Vicaire général , en voyant les larmes et les regrets dont les Nôtres honorèrent sa mémoire.
Le P. Gilles Henry avait à cette époque trente-trois ans, et, déjà préparé par tant d'années d'épreuves, il
eut bientôt acquis ce que le noviciat de la Compagnie pouvait ajouter à sa Formation. Aussi, peu de mois après son arrivée à Potocz, il fut chargé de diriger le pensionnat; puis,avant même de prononcer ses vœux, il dut partir pour la mission du Caucase où il resta jusqu'en 1827, époque de son expulsion de la Russie. A sa sortie du grand empire sehismatique il s'arrêta deux années près de Cracovie au collège de Tiniec d'où il fut appelé à Rome en 1829 par le R. P. Général qui l'avait choisi pour supérieur de nos missions dans l'Archipel grec, où il termina sa carrière en 1856, après cinquante années d'un admirable et
laborieux apostolat.
Les lettres que nous avons publiées sur la mission du Caucase et celles que nous donnons sur l'Archipel contiennent un grand nombre de faits qui pourraient entrer dans cette notice; mais ce serait une répétition d'autant plus inutile que nous ne pourrions les raconter avec l'entrain et la naïveté du vieux missionnaire. D'ailleurs ces faits sont encore trop présents à la mémoire de nos lecteurs, pour qu'il soit utile de les leur rappeler.
Le P. Gilles Henry s'est admirablement peint luimême, et sans y penser, dans cette correspondance dont les premières et les dernières pages sont écrites à cinquante années de distance. A l'âge de soixantedix-sept ans, le cœur du missionnaire s'exprime en-
eore avec la même vivacité de stvle, la même chaleur ; qu'à l'époque de ses premières armes ; sa main seule a subi les outrages du temps et sou écriture nous fait deviner le moment où les doigts du vénérable octogénaire vont laisser échapper la plume.
Mais si nous devons renoncer à recueillir dans la vaste correspondance du P. Henry les plus intéressantes particularités de sa vie, nous pouvons au moins réunir en quelques pages ce que les témoins oculaires et dignes de foi ont dit de lui ; toutefois, nous abrégerons leurs récits, afin de ne point dépasser les bornes d'une simple notice.
A son passage à Saint-Pétersbourg, le P. Gilles Henry, le futur apôtre des soldats répandus sur la ligne du Caucase, eut occasion de voir l'empereur Alexandre, qui lui témoigna beaucoup de bienveillance.
A peine arrivé à Mozdok, chef-lieu de la mission du Caucase, le P. Gilles Henrv se mit à l'étude des différentes langues en usage dans ces contrées, mais principalement de la langue arménienne, une des plus difficiles, mais aussi la plus utile de toutes. Ses progrès furent si rapides, que les habitants de Mozdock en furent émerveillés. Le R. Père Général, informé de ce progrès miraculeux, en manifestait sa joie , et, dans une lettre datée de Saint-Pétersbourg, le 1er septembre 1807, il disait à M. Peemans
de Louvain : « Le P. Gilles Henry remplit actuellement les fonctions du saint ministère en Asie... Depuis le peu de temps qu'il y est, il a déjà appris l'arménien et fait des instructions en cette langue, au grand étonnement et à la consolation des habitants de ce pays. Le bien qu'il y fait est très-grand. Comme je connais l'intérêt que vous prenez à lui, je crois vous faire plaisir de vous donner ces détails, et vous en pourrez faire part à ses connaissances, etc. . . »
Une chose plus surprenante qu'un tel progrès dans la connaissance des langues fut cette préservation miraculeuse qui retira tant de fois le P. Henry des portes de la mort. Pendant ses vingt années de séjour auprès des montagnes du Caucase^ presque toujours malade et sans cesse exposé au péril de contracter la peste et d'autres maladies contagieuses, il ne cessa jamais d'administrer les malades et les moribonds, comme nous le voyons dans ses lettres et par une note de son supérieur adressée au R. P. Général en 1814 : nous la copions. « Le P. Henry est continuellement malade, et c'est par un prodige continuel que Dieu lui conserve la vie. Un autre fait non moins merveilleux, c'est que la mortalité, qui est très-grande à Mozdok, semble être suspendue lorsque le Père ne peut secourir les malades, puis elle recommence lorsqu'il reprend ses fonctions. » Nous avons vu comment le Père gagna la confiance
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des troupes et de leurs chefs ; les schismatiques euxmêmes voulaient mourir entre ses bras. Que de fois, visitant les hôpitaux, les pauvres soldats russes lui disaient les larmes aux yeux : « Ah ! Père, je veux votre Dieu ! Je veux* mourir avec votre Dieu ! »
L'hospitalité que le P. Henry donnait de si bon cœur aux voyageurs de toute religion laissait à ces hommes égarés le plus doux souvenir, et plusieurs l'ont exprimé dans leurs écrits. Un Anglais protestant lui laissa, comme souvenir de son passage, un excellent cheval qui servit beaucoup aux missionnaires. Un autre Anglais déposa sur sa table, à l'instant où il lui disait adieu, une fort belle boîte. Dans le moment, le Père fit peu d'attention à cet objet de luxe ; mais l'ayant ouverte après le départ de l'étranger, il la trouva remplie de pièces d'or, ce dont il remercia Dieu en admirant la générosité et la délicatesse du donateur qui n'avait pas osé, crainte d'un refus, lut offrir ce petit trésor.
S'il se montrait partout l'ami et le père des soldats, il les traitait sévèrement quand ils venaient à s'oublier. Pendant qu'il construisait son église, il entendit un soir un assez grand bruit ; il descendit et trouva au beau milieu de la nef une grande table chargée de vivres et tout autour un bon nombre de soldats avant à leur côté des convives d'un autre état. A cette vue, le Père, ne consultant que son indignation, saisit
une chaise; ce que voyant les convives, ils se hâtèrent de se cacher sous les tables. Mais le Père armé de sa chaise comme d'une massue se met à frapper de toutes ses forces à droite et à gauche; les tables se renversent, les lumières s'éteignent, et les malheureux assommés ne cessent de crier miséricorde, mais inutilement tant que la chaise ne fut entièrement brisée et réduite en morceaux.
Rentré chez lui, le Père se mit à réfléchir sur cet emportement de zèle et les suites graves qu'il pourrait avoir. Le lendemain, il en était encore comme étourdi lorsqu'il voit venir à lui une députation de ces soldats si vertement malmenés , mais qui, au lieu de se plaindre, venaient humblement lui demander pardon et lui promettre de se corriger. Dès lors, il n'est pas de marques de respect qu'ils ne lui aient données en toute occasion.
Il corrigea moins durement une Arménienne appelée Maria et qui avait le talent de fabriquer une sorte de fard merveilleux qu'elle vendait aux élégantes du pays. Le Père la rencontrant un jour lui dit : « Maria, vous voyez que mon visage n'a rien d'agréable, et je voudrais bien que vous me donniez quelque composition propre à me rendre un peu moins laid. » La pauvre Maria comprit si bien la leçon que ses joues n'eurent pas besoin de fard pour devenir pourpres; elle poussa quelques exclamations et prit la fuite ; mais
le reproche du P. Henry porta ses fruits et Maria jeta toutes ses compositions , au grand chagrin des visages passés de mode.
Le P. Henry, après avoir évangélisé Mozdok et toutes ces populations flottantes ou errantes dont il parle dans ses lettres , aurait voulu pénétrer dans les montagnes du Caucase; mais la politique des Russes ne le lui permit pas, et, durant vingt ans, il regarda sans cesse ces sauvages montagnes , comme Xavier contemplait les cotes de la Chine sans pouvoir y aborder. Après avoir vainement essayé de pénétrer dans l'intérieur du Caucase, il en fut éloigné pour toujours , et chassé par les Russes en 1827, à cause de son constant et énergique refus de renoncer à la Compagnie. Il fut toutefois le dernier Jésuite à quitter la Russie, et après deux années employées à professer la théologie à nos scolastiques de Tiniec, près de Cracovie, il' partit pour Vienne et Rome, d'où il fut envoyé à ces missions de l'Archipel grec où il consuma les vingtsept dernières années de sa vie. Ses lettres nous diront une partie de ce qu'il y fit durant ces rudes années d'apostolat. Mais comme elles ne pouvaient nous donner l'appréciation de ses œuvres et moins encore nous dire les sentiments qu'il excitait, L'affection qu'on lui portait, nous écouterons les témoins de sa sainte vie, ?À nous leur laisserons la
parole après avoir rappelé que les notes où nous puisons viennent de témoins oculaires. Un de ces témoins, l'abbé Jean Caro, ancien élève du P. Gilles Henry, et plus tard membre de la Compagnie, a bien voulu recueillir ces notes, celles de ses amis, et nous les communiquer.
Quand le P. Henry vint en Grèce, ce fut à Tine qu'il se fixa d'abord ; et dans les deux années qu'il y passa, il sut gagner l'affection de l'évêque et de tout son clergé par son zèle plein de prudence et de charité ; il y fut en grande estime pour ses talents, et le peuple qu'il instruisit admirablement le regarda toujours comme un saint.
A la date du 28 juin 1831, Mgr Gabinelli, évèque de Tine, adressait au P. Henry l'expression la plus touchante de ses regrets et de l'alïèction de son troupeau pour le vénérable missionnaire. Nous transcririons volontiers ce témoignage de reconnaissance, si la brièveté nécessaire de cette notice ne nous en demandait pas le sacrifice.
De Tine, le P. Henry passa dans l'île de Syra où l'évêque lui confia la direction de son Séminaire qu'il mit sur un excellent pied et d'où sortirent des prêtres zélés et parfaitement formés. Monseigneur mettait souvent à profit ses conseils, soit pour l'administration de son diocèse, soit comme délégué du Saint-Siège en Grèce. Aussi, quand le R. P. Général, vers la fin de
1 840, donna ordre au P. Henry de se rendre à Chio, Mgr de Syra fut très-affligé de cet ordre et ne se résigna que sur la promesse de son retour après une année d'absence, comme l'avaient décidé ses supérieurs ; mais Mgr Justiniani, évèque de Chio, ne consentit jamais à le laisser partir et le garda près de lui durant dix-sept années, c'est-à-dire jusqu'à sa mort. Devenu le théologien de Monseigneur qui avait pour lui autant d'affection que d'estime, il s'occupa spécialement du clergé qu'il confessait et instruisait. Bien qu'il sut le grec, il éprouvait de la difficulté à parler cette langue apprise dans sa vieillesse : aussi s'occupait-il plus volontiers de ceux qui entendaient le latin , le français ou l'italien. Il aimait beaucoup l'étude dont il tirait un grand parti pour la défense de la religion et celle de la Compagnie. Cet amour de l'étude lui fit recueillir un grand nombre de bons ouvrages qu'il se réjouissait de laisser à ceux des Nôtres qui viendraient lui succéder à Chio. Il étudiait avec tant de soin, et se mémoire était si heureuse, que souvent, à ceux qui le consultaient, il citait les auteurs non-seulement quant au sens, mais dans leurs propres termes, et, sans les ouvrir, il indiquait la page du volume. Il répétait souvent : Non ab indigestis, sed a digestis fit nutritio.
Déjà octogénaire , il étudiait encore le turc et l'arabe, et, dans sa dernière maladie, comme il lisait
la bible en langue turque et que ses mains pouvaient à peine soutenir le livre , son élève Don Caro voulant le lui ôter pour l'empêcher de se fatiguer, il lui répondit : « Un Jésuite doit mourir les armes à la main ». Une année avant sa mort, sachant qu'on voulait fonder un Séminaire pour tout le Levant, il lui dit : « Ah ! que je serais content d'y enseigner l'Écriture sainte ! » Mais , comme son élève lui lit remarquer qu'il avait quatre-vingt-trois ans passés, il se fâcha presque en lui répétant avec vivacité ces mêmes paroles : « Un Jésuite doit mourir les armes à la main ». Comme il ne dormait presque plus, il passait une grande partie de la nuit en prière , et chaque soir il baisait très-dévotement beaucoup de reliques qu'il portait sur lui. Souvent il contemplait avec bonheur un grand nombre d'images de saints fixées aux murs de sa chambre.
Le vénérable Père avait un don particulier pour consoler les affligés et les scrupuleux. Grand ennemi de la tristesse, il était lui-même un modèle de douce joie, et sa conversation était des plus agréables ; elle instruisait et délassait. Sa gaîté manifestait la beauté, la tranquillité de son âme ; et, lorsqu'il était seul, sa sainte joie se manifestait par ses chants : il louait Dieu in hymnis et eanticis.
Si, par vivacité, il lui échappait quelque parole un peu plus vive, il se hâtait d'aller faire sa paix et, par
son humilité, gagnait le cœur de son adversaire; il n'hésitait pas à se jeter à ses pieds lors même qu'il n'avait aucun tort à se reprocher. Un grand personnage s'étant permis devant lui de mal parler de son évèque , le Père Henry le reprit avec un peu d'émotion; mais, revenant chez lui et réfléchissant à ce qu'il avait dit , il retourne immédiatement chez celui qu'il croit avoir blessé, se jette à ses genoux et le toucha tellement par cet acte d'humilité, qu'il devint non-seulement l'ami du Père, mais celui de l'évêque; et il en donna une preuve dans le legs qu'il fit à Monseigneur pour les œuvres de son diocèse. Nous pourrions citer beaucoup d'autres faits de ce genre; comme aussi ses actes de patience à souffrir les insultes : il les supportait avec la plus grande sérénité , il avait coutume de dire « qu'il faut gagner le cœur de son ennemi par l'humilité » .
Dans les derniers temps de sa vie , Monseigneur, qui l'avait autorisé, à cause de ses infirmités, à dire la sainte Messe dans une chambre , lui retira bientôt cette permission, dans la crainte que, par suite du tremblement de ses mains, il n'arrivât quelque accident. Cette privation affligea sensiblement notre malade, et ce sacrifice de sa volonté remplaça celui qu'on ne lui permettait plus d'offrir.
Comme je l'assistais le jour de son bienheureux passage à l'éternité, nous dit le P. Caro, je lui réci-
tai les prières des agonisants; le saint vieillard répondait avec le plus grand calme, et comme les sanglots me coupaient la parole ou étouffaient ma voix, il me disait : « Continuez », et chaque fois que je m'arrêtais, il ajoutait : « Prenez courage, DonCaro. » A la fin , la voix venant à lui manquer, il inclinait la tête comme pour répondre : Amen. Enfin sa belle âme s'envola si tranquillement, que moi, qui priais à côté de lui, je ne pus saisir le moment précis où il passa de ce monde. Mais son visage, qui n'avait rien de remarquable , devint subitement si beau que le grand nombre de ceux qui le visitèrent, après sa mort, en furent dans l'étonnement.
La mort du P. Gilles Henrv arriva le 26 décembre \ 856. Né le 1 4 avril 1 772, à Opont près de Paliseul, province de Luxembourg, il était âgé de quatrevingt-quatre ans et non de quatre-vingt-cinq comme le dit l'acte officiel que nous donnons en note (1).
(1) Consulat de Belgique à Chio. — Aujourd'hui, 27 décembre 4856 , jour de samedi, à dix heures A. M. à Chio.
Nous, Marc N. Vucino, consul de Grèce à Chio, gérant provisoirement le consulat de Belgique en cette même île, ayant été prévenu par Mgr Ignace Justiniani, évêque catholique de cette île, que le révérend P. Gilles Henry, missionnaire de la Compagnie de Jésus, sujet de S. M. le roi de Belgique, âgé de quatre-vingt-cinq ans, et habitant depuis seize ans cette même île de Chio, vient de décéder hier, 26 du courant, à onze heures du soir, après une maladie de quinze jours, à l'hôtel épiscopal, nous nous sommes rendu
Après un apostolat d'un demi-siècle, le vieux missionnaire avait fait la mort d'un prédestiné; et son élève, devenu plus tard son biographe, nous dit que, s'il a pris la résolution de le nommer chaque jour au Mémento des morts , malgré l'intime persuasion où il est que son cher maître n'a plus besoin de ses prières, c'est moins une prière qu'un témoignage de sa reconnaissance et en même temps une sorte d'action de grâces pour les grandes choses qu'il plut à Notre-Seigneur d'opérer par son serviteur.
Nous voudrions transcrire ici tous les faits édifiants que nous trouvons dans les notes de Don Jean Caro, dans celle de Don Ignace Yitali, prêtre de Tine , et dans une attestation de Don Maria Foscolo, chapelain de Comi, portant la date du 7 juin 1868 ; mais, comme nous l'avons dit, la brièveté de cette notice nous permet à peine de citer quelques faits.
Le P. Gilles Henry portait l'amour de la pauvreté jusque dans les moindres choses : ainsi par exemple
au susdit hôtel accompagné de MM. Philippe Rossetti, médecin, et de Jean Caro, prêtre, témoins; et avons constaté que le susdit Père Gilles Henry a passé à l'autre vie.
En foi de quoi nous avons dressé le présent acte de décès et avons signé avec témoins requis, l'an et jour ci-dessus. — Le consul de Grèce gérant le consulat de Belgique,