‹ Missions des Jésuites en Russie et dans l'Archipel GrecChapitre 30 sur 30 · A VALS, PRÈS LE PUY · texte numérisé non relu

A VALS, PRÈS LE PUY

Chio, le 14 janvier 1848.

Mon révérend Père,

Pax Christi.

Je vais enfin pouvoir vous accuser réception de vos lettres et de celles de vos charitables confrères.

A deux reprises je reçus l'année dernière de vos lettres, qui me communiquaient les nouvelles de votre Province, et de tout ce qui concerne la sainte Eglise. Je vous supplie de remercier tous les excellents confrères qui ont daigné vous prêter la main et me communiquer leurs lumières. J'étais tout enchanté de trouver des sentiments si relevés, si édifiants, dans des religieux encore si jeunes. En me réjouissant dans le Seigneur, je félicitais votre Province et toute la Compagnie de nourrir et former de telles espérances. Je vous offrais tous à Notre-Seigneur Jésus-Christ en lui disant : Ecce fratres rneos, mitteillos.

Quelle consolation pour moi, devenu inhabile à travailler au salut des âmes , de voir votre ardente jeunesse se jeter dans la carrière des apôtres , et remplir au centuple le déficit immense que j'ai malheureusement laissé. Ah ! puissé-je comme Moïse, en élevant plus encore mon cœur que mes mains vers le ciel, vous aider tous ! Croyez bien que chaque jour je prie spécialement le Seigneur pour vous. Ah ! que ne m'est-il permis, à présent que les forces me manquent pour travailler dans la vigne du Seigneur, de retourner en France, de me fixer parmi vous, de trouver en chacun de vous un bâton de vieillesse ! Qu'il me serait doux si possem fieri inter juvenes juvenis ! Croyez-moi , je ne serais pas, quoique vieillard , le

moins joyeux de votre collège. Le T. R. Père Général nous fait espérer qu'il enverra ici un jeune Père français; s'il en fait la demande, accordez-le de suite; en revanche., je me donnerai tout à vous. J'ai vécu au Caucase vingt ans parmi des esclaves, je connais le métier , je me ferai l'esclave de votre Province ; vous pourrez m'envoyer de maison en maison , en manière de curiosité , comme le perroquet du Vert- Ver t.

J'ai reçu l'histoire de la Compagnie de M. Crétineau, je vous supplie de remercier très-humblement le R. Père Recteur de sa charité. Le T. R. Père Général m'en avait envoyé un exemplaire, mais il s'est perdu en chemin comme aussi le livre sur l'Association que vous m'avez envoyé par une Sœur de la Charité qui venait au Levant, je n'ai vu ni la Sœur, ni le livre. Il en est résulté que je n'ai retenu votre exemplaire de Crétineau que deux mois : le zèle pour la gloire de Dieu m'a obligé de me l'arracher des mains pour faire participer à ma joie mes confrères de Tine et de Syra, mes amis de Naxie, Santorin, etc., car on est, dans ces pays, novice sur tous ces faits de l'histoire, et mes compagnons, venus de Pologne ou de Sicile, sont eux-mêmes bien peu au courant de notre histoire. Vous me saurez donc bon gré d'avoir étendu partout le fruit de votre aumône, et le R. Père Recteur doit se féliciter de sa générosité en appre-

nant qu'ail loin et au large elle porte imprimé et fait glorifier le nom de Jésus et de sa Société. Je m'engage à faire la même propagande avec les livres dont je vous envoie la liste. Vous aurez tous les droits, mon Révérend Père, et tous ceux qui liront ce* catalogue, de me traiter d'impertinent pour avoir osé vous distraire et vider vos bourses en mettant à contribution de commissions et de dépenses une maison dont l'unique richesse est la vertu et la science, l'unique affaire l'étude et la conversation avec Dieu. Cependant, vous êtes si bons, que votre indulgence ne dédaignera pas du moins d'entendre mes excuses.

Deux fois depuis l'an 1 822 jusqu'en 1 826, notre île a été pillée d'abord par des espèces de corsaires grecs, ensuite par les Turcs, qui, par droit de représailles et de guerre, ont tout pillé, brûlé, saccagé. Il n'est resté ici aucun livre ; j'ai eu bien de la peine d'y trouver un mauvais exemplaire de l'Ecriture sainte, un Concile de Trente, quelques morceaux de Concordance. Nous y manquons totalement du texte du Droit canon , des quatre livres des Décrétâtes , de toute Histoire ecclésiastique, etc.; je ne connais personne en France à qui confier mes commissions.

Je suis hors d'état de fournir à cette dépense, à moins de me condamner à de nouvelles privations impossibles après la maladie récente dont je vous

parlerai bientôt. Car, ayant acheté, pour trente francs, les ouvrages de Tirinus Tannée dernière , j'ai dû, usé comme je le suis, me priver d'une partie de ma nourriture pour acquitter cette dette. Autrefois, étant plus robuste , je pouvais me restreindre à l'absolu nécessaire, et c'est ainsi qu'à Mozdok, ayant à bâtir une église et n'ayant pas de fonds, je me suis engagé à vivre de privations jusqu'à ce qu'elle fût terminée ; la pénitence a duré cinq ans et la maison de Dieu fut construite. Mais revenons à vos questions sur moi.

Je n'ai habité le noviciat que quatre mois, c'est-àdire pendant que je faisais la grande retraite. De là, je fus pendant dix mois chargé d'un de nos pensionnats où j'étais seul avec mes élèves. Un an et deux mois après avoir reçu l'habit, je fus envoyé au Caucase où j'ai vécu au milieu des hôpitaux, et pendant six ans parmi les pestiférés ; nous étions deux, et l'un était toujours en course. Au bout de six mois, nous nous rencontrions pour quelques semaines , afin de soigner nos plaies, nous délivrer de la vermine, puis de nouveau nous nous enfoncions dans les déserts. Ma vie, pendant vingt ans, se passa avec les Calmouks , les Turcomans , les Nogaïs, les Tartares, Rabardiens, Ossétiens, Tchétchèens,,Lesgkis,avec les soldats russes et Russes dits de V ancienne foi , dont toute la religion consiste à fuir ceux qui prennent du

tabac, Russes devenus Juifs, Russes de divers sectes, etc. Menant alors une pareille vie, au bout du monde, je n'ai donc pu connaître l'histoire des nouvelles épreuves de la Compagnie. Durant ces vingt années j'avais moins besoin de livres que maintenant, car ici je dois toujours avoir les armes à la main pour défendre notre Compagnie : les Grecs ne cessent de réchauffer les anciennes calomnies contre nous et d'en inventer de nouvelles. Depuis quelque temps , on a réimprimé à Smyrne le Juif errant ; le pays fourmille de livres contre l'Eglise et contre nous, et il n'y paraît aucun bon livre.

Tollendos tolérât, tolerandos Grsecia tollit; Tollensque et tolerans intolerandafacit.

Cette année , à plusieurs reprises , les gazettes grecques ont annoncé que j'avais établi ici, depuis dix-sept ans (c'est-à-dire dix ans avant mon arrivée) , une secte jésuitique, et pourtant j'y suis tout seul.

Nos peuples eux-mêmes ont été indisposés contre les Jésuites. Il paraît que l'enfer, au moment de la suppression , avait eu soin de nous remplacer par ses suppôts dont tout le zèle consistait à introduire une doctrine et des usages contraires aux nôtres. Partout où nous arrivons, nous trouvons le peuple et le clergé prévenus contre nous ; chaque pas que nous faisons rencontre un obstacle, et le mal qu'on a

publié fait plus d'impression que le bien que nous faisons.

Si donc on considère que je suis seul ici pour représenter, défendre, justifier la Société, pourraiton me faire un crime de demander des livres, des armes à ceux dont je soutiens la lance ? Pourrais-je ne pas demander des armes aux enfants de la même mère, qui combattent sous le même étendard, et qui ont avec moi un intérêt commun au triomphe de la religion et de la vérité , aux enfants de la même mère, la Compagnie dont je soutiens la cause en défendant la Société qui les a engendrés et dont ils sont membres ?

En même temps, quelle consolation ne trouverait pas dans la lecture de ces ouvrages un pauvre missionnaire devenu invalide à soixante-seize ans ! Votre cœur osera-t-il condamner ma demande ? Au contraire , qui de vous n'aura pas compassion d'un pauvre vieux missionnaire qui représente ici toute votre Province. Seul contre tous, je m'écrie en gémissant : Quomodo cantabimus canticum in terra aliéna ? Quand je m'entends reprocher constamment : Pater tuus Amorrhœus, et mater tua Cethœa, ayez, ayez pitié de moi ; au moins pardonnez-moi mes importunités, car je suis votre frère , mais un frère exilé dans la patrie de ses ennemis.

Vous me demandez des mémoires, des traits d'his-

toire , des monuments ; mais comment les connaitrais-je, n'ayant point de livres ? — Chio est une île qui vit seule, n'a de commerce avec aucun de ses voisins. Le trajet d'ici à Syra est de onze heures, et cependant, le plus souvent, nos lettres ne sont remises à nos Pères qu'après trois ou quatre mois ; leurs lettres nous parviennent encore plus tard. On ne connaît ici que les oranges, les citrons, les olives, les amandes et rien de plus. Vous me direz : « Mais l'évêque chez qui vous êtes,ne peut-il pas vous aider ?» Cher confrère, l'évêque est plus pauvre que moi ; il reçoit en tout deux cents écus romains ; il a dû construire une église , acheter un palais , le tout à crédit en payant l'usure. Quand je lui demande comment il espère payer sa dette, il répond, à l'exemple de saint Laurent Justin iam dont il est parent : « Ce sera Notre-Seigneur, qui n'a pas hésité à se donner pour moi. » Tout ce qu'il a dans son palais appartient à son heau-frère ; il porte encore constamment la pelisse que portait feu M. son père , qui est mort l'an 1812. Il va en mission deux fois par mois; il porte avec lui sel, poivre, café, sucre, pain, viande, tout ; son seul domestique lui fait la cuisine, etc.. Il ne peut donc pas payer les livres que je demande. Envoyez livres et lettres par M. Badetti ; mais que vos enveloppes soient plus fortes que les dernières. Je vous fais cette observation,

parce que, votre papier étant transparent, on a vu par dehors le contenu de votre dernière ; tenté par la curiosité, on a ouvert et lu votre correspondance sans la recacheter, puis on la fit parvenir longtemps après, tout ouverte, à M. Badetti.

Je prends encore la liberté de vous proposer une œuvre qui coûterait un peu, mais pas tant que les livres ci-dessus indiqués : ce serait d'acheter à vil prix, chez les bouquinistes ou par rencontre heureuse, de bons livres déjà usés, dépareillés, mal reliés, mais utiles : cela servirait beaucoup. Notre île n'est pas fréquentée par les heureux du monde; ici se réfugient les malheureux, les malfaiteurs, les ivrognes, etc., parce que la justice n'exige ni caution, ni attestât. Il se passe peu de semaines que nous n'ayons de ces vagabonds débarqués, qui ont fait naufrage dans le monde, avec leur conscience, avec Dieu. Notre évêque les reçoit dans un petit hôpital et paie le noie du bâtiment sur lequel ils sont arrivés ; mais dès le second jour il leur parle de confession. Quand ils ont repris des forces, ils partent avec une petite aumône et habillés le moins mal possible ; mais sans secours de religion ils périront. Je me faisais donc remplacer auprès d'eux, en leur donnant quelques livres de piété; mais maintenant je n'en ai plus. Peu importerait même que ces livres fussent déchirés, qu'ils manquassent du commencement ou de quelques parties;

il suffit de quelques lambeaux s'ils parlent de Dieu. Ces vagabonds, quoique de toutes nations, parlent presque tous français.

Vous me demanderez : « Comment se fait-il qu'ils s'adressent ici plutôt qu'ailleurs ?« Ma réponse est que nulle part ces sortes de gens ne pénètrent si facilement. Cette circonstance me fournit l'occasion de vous parler de certains règlements très-sages qui s'observaient jadis, et que les Grecs devenus schismatiques ont fait servir à la dépravation. L'île de Chio commença à être bien connue au moment de la prise de Constantinople par les croisés. L'empereur Baudouin permit, tant aux Vénitiens qu'aux Génois et autres alliés, de conquérir les îles appartenant à l'Empire d'Orient. Les Vénitiens s'emparèrent des îles de l'Archipel, les Génois prirent Chio. La république, qui ne pouvait pas rembourser les frais de la guerre, céda le domaine de l'île à certaines familles génoises, à condition qu'elles en deviendraient les maîtres (le domaine honoraire restant toujours à la république) si à telle époque elles n'étaient point remboursées. L'époque échut : ne recevant point la somme, les familles gouvernèrent l'île, et en peu de temps, soit par accord, soit par donation, soit à titre d'achat, toute l'île passa àla famille Justiniani, dont notre évêque est le dernier rejeton. Cette famille religieuse n'eut rien de plus à cœur que d'y faire fleurir la

religion et l'Eglise latine. Tous les évèques au commencement étaient choisis parmi le clergé de Gênes. En outre ils se servirent de leur possession pour l'avantage de l'Eglise universelle. Il y avait ici un commissaire de la Terre Sainte, un couvent de Dominicains, une résidence de Franciscains, une résidence du Tiers-Ordre ou des Pénitents de Saint-François et même des Bénédictins, et, au temps de notre Général Aquaviva, trois Pères s'y établirent. La police était tout occupée de bonnes œuvres ; les hommes , les femmes ne pouvaient pas s'habiller à leur caprice, la couleur du drap était fixée, la police surveillait l'exécution de cette loi. Il y avait plusieurs bons hôpitaux, mais il y en avait un où l'on enfermait et instruisait les vagabonds, l'autre où l'on remplissait les mêmes devoirs envers les femmes de mauvaise vie. 11 y avait l'hôpital des lépreux, qui existe encore. La lèpre de Chio est toute différente de la lèpre des Hébreux et de celle des Arabes. Ici elle ne se contracte que par la naissance, et quelquefois elle ne se déclare que quand on vient à l'âge de puberté ; elle ne se guérit par aucun remède ; mais parfois une situation violente, une fièvre nerveuse, une joie convulsive, une épouvante, une frayeur subite, excessive, opèrent quelquefois une révolution qui chasse la lèpre. Il y a ici près de vingt lépreux, soit hommes, soit femmes ; ils habitent sur le pan d'une colline, à une demi-lieue

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de la ville. Ils ont maisons, jardins, église ; ils viennent mendier chaque samedi, mais ils ne peuvent entrer dans les habitations : on leur jette l'aumône par la fenêtre, dans la rue. Ils sont assez édifiants ; leur ton de voix, leurs gestes, leur manière de marcher, leur figure, tout inspire compassion. Il y a des femmes qui, sans être infectés, rejoignent leur mari à l'habitation des lépreux et ne s'en séparent jamais. On trouve dans cet hôpital des personnes qui ont été très à leur aise; il n'y a maintenant aucun catholique. On a soin de ne leur donner aucune viande, ni légumes salés ; ils s'occupent surtout à cueillir des fleurs dont la valeur les aide à vivre. La communauté des habitants de l'île supplée au défaut des aumônes, quoique les habitants aient cela de propre, que généralement ils sont plus charitables que tous les autres habitants des îles ; cependant l'état des pestiférés actuels n'approche en rien de la position édifiante où ils se trouvaient dans le temps où gouvernait la famille Justiniani.

Une action ou fondation de bienfaisance a rendu immortel, àChio, la charité, la religion, l'amour de la foi, le zèle pour la propager, que cette famille a toujours possédé en héritage. Elle avait une quantité de barques qui voguaient constamment d'ici à Malte, à Rhodes, à Venise, etc., pour donner avis aux puissances chrétiennes des projets et démarches des

Turcs. Les Justiniani avaient une quantité de petits vaisseaux qui parcouraient toutes les mers du Levant, côtoyaient tous les rivages , donnaient à chaque moment certains signes de salut , à la vue desquels les prisonniers chrétiens et autres malheureux reconnaissaient leurs libérateurs. Ils les recueillaient tous, et ici il y avait le plus beau, le plus ample hôpital où l'on recevait ces infortunés. Ils étaient traités et guéris par les soins des meilleurs médecins , habillés, nourris, instruits surtout dans la religion : tous, à la vue de cette charité, abandonnaient la secte qu'ils avaient professée ; les renégats abjuraient le mahométisme. Remis en santé et pourvus d'une somme suffisante , ils étaient renvoyés dans leur patrie , où enarrabant gloriam Dei.

Quand, l'année 1 565 , Soliman, profitant de l'insouciance des princes chrétiens qui négligèrent d'accorder les secours que les Justiniani sollicitaient par la voix du Souverain Pontife , s'empara de l'île trop faible pour résister seule aux forces ottomanes, Soliman, adouci par la recommandation de François Ier qui protégeait la famille Justiniani , accorda à cette famille l'usage de tous les privilèges dont elle avait joui , et la permission de gouverner l'île selon les lois établies par les Génois. Cette religieuse famille continua de gouverner l'île suivant les ois de l'Évangile jusqu'à l'an 1694, où les Véni-

tiens s'emparèrent de Chio qu'ils abandonnèrent au bout de neuf mois. Alors le Sultan , trompé par les artifices des Grecs, disgracia les Justiniani , mit un gouverneur qui ne devait agir que selon l'impulsion des Grecs , lesquels, pour gouverner l'île, établirent une municipalité composée de cinq membres, trois Grecs et deux Latins. Dès ce moment les Grecs nous ravirent soixante-deux églises ; nos prêtres furent obligés de célébrer dans les églises grecques depuis 1 694 jusqu'à 1 720 , où il fut permis aux Latins de rebâtir une cathédrale, la seule église que nous eûmes pendant longtemps.

Les Grecs, devenus maîtres, continuèrent à ouvrir leur île aux vagabonds de toute classe. Mais ils n'eurent plus soin de leur bonheur , comme pratiquaient les Justiniani. De là vient que tous, renégats , banqueroutiers , libertins , homicides , parricides , refluent ici. Il y a peu de mois, un Français conduisit ici sa femme pour avoir la facilité de l'assassiner. Notre évêque le sut, et, après bien des démarches, il est parvenu à faire emprisonner le mari, jusqu'à ce qu'il eût envoyé la malheureuse femme à Smyrne , chez ses parents. L'année passée, nous reçûmes M. Marciarelli, enrôlé dans la secte des carbonari ; il s'était, depuis bien des années , dérobé à la poursuite de la justice , avait abandonné à Rome femme et enfants , avait voyagé aux Indes-Orien-

taies et Occidentales , parcouru la Judée , établi au mont Liban un cabinet où Ton lisait toutes les gazettes. Mais ayant dénoncé les fils de M. l'amiral Bandiera , leur supplice le rendit odieux. Ce malheureux , âgé de trente-cinq ans , a reçu la plus brillante éducation , il est plein d'esprit et de connaissances. Voulant profiter de l'amnistie de Pie IX , il aborda ici , laissa son bagage dans la barque en gage du noie qu'il n'avait pu payer , se réfugia chez notre évêque , le seul personnage qui n'avait pas peur de lui; tous nos consuls refusèrent de le voir, de l'aider , le redoutant comme un traître. Seul Monseigneur l'accueillit et lui ouvrit sa bourse. Maintenant on nous assure qu'il est arrivé en Italie. Deux Juifs, l'un de Constantinople et l'autre des environs de Salonique , se sont depuis trois ans réfugiés ici : l'un a été baptisé et est demeuré fidèle; l'autre, après avoir été secouru longtemps, nous a trompés. Chez nous se réfugient des moines du mont Athos , des catholiques du mont Liban , beaucoup de pèlerins allant à Jérusalem ou en revenant. Nous avons nourri près de deux mois un officier espagnol, sa femme et sa sœur; un colonel de la même nation a été ici plus d'un an : tous pauvres , tous maltraités de la fortune, chevaliers d'aventures, plus disgraciés encore du côté de l'âme. Nous les instruisons , ils se confessent et commu-

nient ; mais que deviendront-ils éloignés de nous ? Du nombre de ces aventuriers , il en est un qui doit être connu de quelques-uns de nos Pères ; son nom de baptême est Alfred , sa mère est Irlandaise, son père est Français ; il a étudié à Saint- Acheul, ensuite à l'Ecole polytechnique. Devenu libertin, puis disgracié par son père , il se fit admettre comme membre d'une ambassade que le gouvernement envoyait au pacha d'Egypte ; il le joignit près de Missolonghi, dirigea les batteries et mit le pacha en possession de la forteresse. De là , il accompagna l'armée jusqu'à Chio , bombarda la ville , renversa tous les édifices et les changea en ce tas de décombres qu'on voit encore là : Ubi Chium fuit. La maison des Jésuites et même la cathédrale de Saint- Nicolas , patron du diocèse , devinrent des monceaux de pierre. Devenu cher au pacha , il le suivit en Egypte. Ce puissant protecteur, fatigué par les instances de l'Angleterre, l'envoya en Circassie pour former les Circassiens à l'art militaire , et leur enseigner à vaincre les armées formidables des Russes. Il leur fondit des canons , marcha à leur tête, battit les Russes. En reconnaissance de ses services , les princes circassiens lui accordèrent le privilège de se choisir, dans leur nation si renommée pour la beauté des femmes , trois créatures qu'il épousa de suite ; et pour n'être pas ingrat , il se fit mahométan. Jus-

que-là , la fortune avait accompagné ses pas et devancé ses espérances. Maintenant le Seigneur armabit ereaturam ad versus insensatum. Le ciel et la terre se conjurèrent contre lui ; trahi, dépouillé , méprisé , volé , persécuté , il n'eut d'autre ressource , n'espéra de salut que chez les Kurdes. Vraiment il en avait assez fait pour se joindre à cette populace plus que barbare. Mais Dieu voulait punir et dompter l'ingrat : partout sa vie est en danger parmi ces hommes de sang ; ce n'est point sans miracle qu'il échappe trois fois à une mort certaine et prochaine. Semblable à Gain , il fuit de région en région , de peuplade en peuplade, flagellé toujours parla droite de Dieu, vers lequel le sang de Jésus-Christ qu'il a foulé aux pieds crie vengeance. Enfin il traverse l'Anatolie et débarque à Chio tout déguenillé, dénué de tout , pressé par la faim , ne sachant à qui s'adresser, ni où cacher sa honte. Il s'arrête au milieu d'une peuplade occupée à voir danser une femme sur la corde : c'était le seul lieu , la seule compagnie où il avait moins à rougir. Sur ces entrefaites , voyant passer Mgr Justiniani qui, accompagné d'un élève , revenait de faire la mission , il demande : « Quel est ce prêtre? » La danseuse , du haut de la corde, lui répond : «C'est l'évêque latin; allez le trouver, il est très-charitable, il vous fera l'aumône. » Il ne lui en fallut pas davantage : il suit le prélat

missionnaire , il est accueilli , logé , etc. ; mais il faut qu'il se confesse. Malheureusement, j'étais alors dangereusement malade; cependant dans les intervalles de la fièvre, il m'aborde , me conte tout , et surtout il me disait : « O Père ! Dieu me persécute cruellement ; c'est assez , c'est trop. » — Il se confesse à Monseigneur, fait son abjuration au pied du lit du moribond Père Henry , va se reposer à mon école. Mais quoi! Cette école est dans la cour de la nouvelle cathédrale de Saint-Nicolas ! La vue de cette église est un coup de foudre pour lui. « Est-il donc possible que saint Nicolas me reçoive dans son église, moi renégat , qui ai bombardé son premier temple ? Que je sois nourri sur cette ville jadis si belle que j'ai convertie en ce tas de décombres sur lesquelles je marche ? Ah ! c'en est fait , je renonce aux armes , au monde , à la gloire , à la réputation : je vais m'ensevelir dans un monastère au mont Liban , pour satisfaire à la justice de Dieu ; et lui gagner, en prêchant la pénitence , quelques âmes en compensation de celles que je lui ai ravies. » Il dit et partit. Il paraît qu'il aura exécuté sa résolution ; et qu'il se sera enseveli dans un monastère , car aucun des voyageurs venus du Levant ne nous a parlé de lui.

Un autre voyageur, qui a habité chez nous plus d'un an, a rendu plus de gloire à Dieu : c'est M. le

chevalier de Gérinis. Né à Corfou, de parents grecs, sa mère appartenait à la famille d'Istria ; son père était d'une famille noble d'Allemagne, et employé dans la diplomatie russe. Le chevalier, jadis élève de l'Ecole polytechnique , entra dans les chancelleries russes, sous les auspices de M. le capitaine d'Istria. Revenu chez son père à Samos, il connut, à son passage, Mgr Forbin-Janson , qui le convertit à la religion catholique. Cachant toujours son abjuration, il voyagea en Egypte, en Perse, en Géorgie ; fit connaissance avec moi en traversant le Caucase pour se rendre à Saint-Pétersbourg. Revenu de là, pour aller en Géorgie, il lui arriva, en repassant à Mozdok, cheflieu de notre mission, une disgrâce, et par suite il aurait perdu sa réputation , son honneur , si je ne l'avais secouru. Après avoir servi dans l'état-major en Géorgie, il fut disgracié pour avoir entrepris la conversion de la jeune princesse Orbélianof qu'il devait épouser. En repassant à Moscou, il convertit un riche millionnaire qui le fit son héritier. Inscrit dans la garde de l'impératrice veuve, il épousa une demoiselle de l'Institut, russe de religion. La révolte contre l'empereur Nicolas ayant éclaté , un oncle maternel de M. de Cérinis y fut compromis. On visita les papiers de M- de Cérinis, on y trouva la correspondance du vieux millionnaire russe converti à Moscou ; ce vieillard fut étranglé , son trésor passa

au gouvernement, et M. de Cérinis fut exilé de la Russie. Venu en France, il fut député, par un comité, pour porter des secours aux Grecs alors révoltés; ces derniers, en récompense, le pillèrent. Dégoûté des affaires, il fit l'acquisition d'une partie de l'île d'Antiparos. Étant allé à Constantinople pour ses intérêts, il fut soupçonné d'être un espion de son cousin le capitaine d'Istria, puis arrêté, enchaîné, il fut confiné dans une forteresse au centre de la Turquie. Là, au moment où le cimeterre allait s'abattre sur sa tête parce qu'il refusait de se faire mahométan , parut tout à coup un inconnu qui arrêta le coup en disant : « Prenez garde : les puissances européennes en tireront vengeance», et il disparut. Cérinis prend la fuite, mais, ne pouvant escalader les murs, il se sent fortifié et enlevé par une main invisible. Après avoir erré pendant vingt jours, il arriva à Smyrne, où il trouva un vaisseau hollandais qui levait l'ancre ; il se hâta de s'enfuir à Syra, donna avis de son malheur et de sa délivrance à son épouse, laissée à Samos, laquelle par le même courrier recevait avis, de l'ambassadeur de Hollande à Constantinople, que l'arrêt de mort était porté contre son mari. Sur ces entrefaites, au printemps de l'année 1830, je passai à Corfou avec quatre Jésuites que je conduisais à Syra. Nous attendions le moment de partir sur un vaisseau du pays, lorsque nous vîmes arriver cinq messieurs,

qui entrèrent dans le vaisseau qui allait nous emmener. Le chef de cette compagnie dit au capitaine Ragusien :«Tu sais que ce vaisseau m'appartient : eh bien ! à présent, il appartient au P. Henry , qui a sauvé l'honneur de mon fils au Caucase ; garde-toi de revenir sans apporter une lettre par laquelle le Révérend Père atteste que tu lui as obéi. » Depuis lors je restai tant à Tine qu'à Syra, jusqu'en 1842, sans avoir des nouvelles de M. de Cérinis. Ce fut à l'occasion de ses rapports avec Samos que Monseigneur me montra une lettre, en me consultant sur la réponse qu'il devait faire. Cette lettre était de M. de Cérinis ; nous renouvelâmes connaissance; le sujet de ses angoisses était l'état de son épouse restée schismatique russe. Monseigneur ayant fait une mission à Samos, eut soin de laisser à Mme de Cérinis la prière de la Confraternité du Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs. Elle la lut, et, un an après, se trouvant indisposée, elle appela son mari, lui demanda la permission de se faire catholique, en disant qu'elle n'avait plus de repos dans sa religion, depuis qu'elle lisait cette oraison. Elle ignorait que son mari fût catholique, car jusqu'alors il s'était contenté de fuir les églises grecques et de se confesser en secret. Quelle fut la joie des deux époux lorsqu'ils se manifestèrent l'un à l'autre ! Mais le Seigneur voulait à lui cette âme, objet de sa miséricorde. Elle interdit

l'entrée de sa maison aux prêtres grecs ; seule avec son mari qui lui suggérait des actes de foi, d'espérance, de charité, de contrition, elle rendit bientôt l'àme entre les bras de son époux, lequel n'eut alors rien de plus pressé que de venir ici professer sa religion. Quatre mois après, il se rendit à Paris, pour réclamer le pavement d'un million environ, dont le gouvernement français se reconnaît redevable à sa famille. Bercé pendant un an par de vaines promesses, il vint retrouver près de nous son ancienne retraite. Il ne pouvait s'attendre à rencontrer ici une guerre plus acharnée que la précédente. Les Grecs qui l'avaient jusqu'alors flatté et lui avaient offert une épouse avec une dot de quarante mille piastres , dans l'intention de le ramener à leur schisme , le voyant ferme dans sa foi, tournèrent leurs caresses en rage, et ils l'accusèrent auprès de leur patriarche. Celui-ci (ex uno disce omnesj, suborna un individu qui se chargea de diffamer partout M. de Cérinis. En effet, après avoir rempli Constantinople de ses noires calomnies contre le chevalier, il vint à Chio, passa à Samos, à Syra, à Paros, à Antiparos, à Corfou, et alla jusqu'à Rome, jusqu'à la Propagande même dont M. de Cérinis avait la confiance ; et , à force d'alléguer des témoignages controuvés, il persuada partout que le chevalier s'était fait musulman, qu'il avait à la fois tant et tant de femmes, qu'il avait

suffoqué sa propre épouse. Il en débita tant et tant, avec des apparences de vraisemblance, qu'il n'y eut plus ici de maison où le chevalier pût entrer; chaque père de famille le dépeignait aux siens comme un monstre à éviter.

Averti de toute la trame, par un consul grec, M. de Cérinis attendit en paix quelques mois que la tempête s'apaisât, et se rendit à Constantiuople. Connu de Reschid-Pacha, il obtint l'emploi de chef du bureau des passeports; alors, la scène changea de face : ceux qui le méprisaient et le fuyaient commencèrent à l'estimer, et chaque étranger fut contraint de le rechercher. Il devint membre de la Conférence de Saint- Vincent-de-Paul et collaborateur de M. Eugène Bore. Puis de concert avec ce zélé jeune homme à qui il ne manque pour être appelé apôtre que d'être ecclésiastique, il rassemble des pauvres, des orphelins , des mendiants, pourvoit à leurs besoins, leur enseigne le catéchisme, etc. Tout enfant turc, grec, arménien, anglais, allemand, de quelque nation ou secte qu'il soit, devient l'objet de leur sollicitude, et trouve en eux plus que des pères. Comme membre de la Conférence,- M. de Cérinis recueille des aumônes et les distribue à propos ; comme chef du bureau des passeports , il gagne la confiance des vagabonds, leur donne une direction, empêche leur désespoir, leur procure des places, du

travail; gagne le droit d'avoir une surintendance sur leur conduite, fait partir ceux qu'il croit en péril d'apostasie ou de se perdre par les mauvaises compagnies. L'été passé, il nous adressa un officier polonais qui courait risque de devenir mahométan : c'est le quatrième Polonais qu'il nous envoie.

J'ai multiplié et représenté au long quelques-uns de ces détails, afin de vous faire comprendre combien il est important que nous ayons une provision de bons livres, images, croix, chapelets, scapulaires pour soutenir la dévotion, entretenir les fruits que le Seigneur a produits sur ces sortes de voyageurs à moitié perdus, pendant qu'ils sont dans nos mains , les soutenir plus tard et même pour porter la dévotion et l'instruction dans les contrées où nos vagabonds se rendent. Nous trouvons bien, ici même, du pain pour les nourrir, des habits pour les couvrir , des maisons pour les loger , quelque argent pour leur voyage ; mais les bons livres et autres objets de dévotion ne se trouvent pas ici. Quand j'étais au Caucase, comme il y avait vingt mille Polonais prisonniers de guerre, et que je ne les voyais que pour les confesser, qu'un ou deux jours, au moment de leur passage, le T. R. Père Général, résidant en Russie, me faisait parvenir à chaque poste une provision de livres de piété que le prisonnier voyageur lisait en chemin, et par là, il

conservait, augmentait les sentiments que je lui avais inspirés. Pour les images, qu'elles soient simples et de bas prix. Moi-même, avant d'arriver ici , j'ai imprimé sur toile plusieurs milliers de scapulaires. Je les imprimais, et Mgr Zaloni, maintenant évêque de Tine et alors simple chanoine, les cousait tous; et il mérita ainsi que la sainte Vierge lui rendît la santé qu'il avait absolument perdue.

Quant aux livres dont j'ai joint le catalogue, ils sont nécessaires tant pour la gloire de la religion et de notre Compagnie que pour ma propre occupation et sanctification. Quand je passai à Rome, le T. R. Père Général me demanda à quoi je m'occupais au Caucase. — Pendant les fièvres qui m'ont tant fait souffrir, je lisais, lui répondis-je, Virgile et Horace. — Mais on vous opposera cela dans votre canonisation, me ditil. — Ce n'est pas cela que je crains le plus, lui répondis-je. Hélas! je suis attaqué d'hypocondrie; je ne puis pas être longtemps seul. Dans mon extrême vieillesse, je me fatigue aisément si je m'applique des heures entières à des choses trop sérieuses; me trouvant seul, exilé, je me remets en lisant les combats, les victoires de nos confrères. Enfin, pour vous mettre à même d'apprécier la situation d'un pauvre missionnaire, lisez cette anecdote du Père Henry : Pendant la peste que nous eûmes six ans de suite, j'étais seul aumônier de ces infortunés, tant catho-

liques que Russes (de ces derniers, plus de huit cents sont morts catholiques) ; je devais visiter chaque jour environ douze cents soldats attaqués de la peste, sans compter les habitants. Je leur fournissais la nourriture et le vêtement pendant l'hiver, quand le froid était à vingt degrés Réaumur. Ce froid extérieur, combattant la chaleur intérieure, ces malheureux, devenant frénétiques, sortaient en foule de leurs cabanes , pour chercher des habitations sous terre en criant : Au combat, au combat ! et ils tombaient roides morts à mes pieds. De retour à la résidence, toutes ces idées terribles me revenaient dans le sommeil : je me levais tout fatigué, abîmé de rêves affreux. Qu'ai-je fait pour y obvier? Je faisais, avant de me coucher, une demi-heure de lecture dans Don Quichotte!... et, grâce à cette industrie, la nuit se passait plus tranquillement.

Je vous supplie, mon cher et révérend confrère, de faire agréer l'assurance de ma plus sincère et vraiment religieuse reconnaissance au Révérend Père Recteur Maisounabe pour le cadeau de l'histoire de notre Compagnie, mais surtout pour sa sollicitude à former, inspirer, animer et gouverner une maison qui est et sera vraiment une pépinière d'apôtres.

Qu'aurez-vous pensé de moi, mon cher Henri de Prunières et vos RR. collaborateurs, en voyant que je ne répondais pas à tant de lettres que vous avez

ea la charité de m'envoyer ? Hélas ! je vous remercie et vous bénis de ne m'avoir pas abandonné comme un ingrat. Cependant je ne cessais de penser à vous, de me reprocher mon silence, ou plutôt de m'en affliger, car le Seigneur, depuis les Pâques de l'année passée jusqu'en septembre de cette année, avait daigné me visiter, m'humilier, me rendre pour ainsi dire stupide, à charge à moi-même et aux autres , en permettant que je ne pusse dormir même un quart d'heure pendant la nuit, et ne me laissant reposer le jour que par quelques petits intervalles, d'un sommeil entrecoupé, troublé, qui ne faisait que me fatiguer davantage, de sorte qu'il y a plus de deux ans que je n'ai écrit, pas même à notre T. -R. P. Général, devoir que je remplissais plusieurs fois chaque année. Vous donc, et votre sainte maison, agréez mes premières lettres écrites depuis ma convalescence, ou, pour mieux dire, depuis vingt mois; mais souvenez-vous que ce sont les pensées infirmes d'un convalescent qui relève d'une longue maladie, ou, mieux, d'une sorte d'anéantissement.

Je partage bien sincèrement votre manière de penser sur l'incurie apportée à l'émancipation des esclaves. Avant que Napoléon ne portât la guerre en Russie, et ne donnât la liberté aux esclaves polonais, la mesure de grain coûtait en Pologne deux roubles ; l'année d'après , elle valait vingt roubles , parce que les esclaves , devenus libres , passèrent l'an-

née entière dans les cabarets et ne voulurent plus travailler. Le Général Del Pozzo acheta au Caucase une famille entière de Circassiens, leur fit apprendre les arts et métiers, entre autres celui d'orfèvre; il les gouverna pendant un an, puis les rendit libres. Au bout de six mois ils revinrent tous, pâles, déguenillés, et dirent au général : « Tant que nous dépendions de vous, nous avons travaillé pour vous obéir, et nous étions heureux ; devenus libres, nous sommes paresseux , nous manquons de pain ; nous voulons être de nouveau vos esclaves ». J'ai eu au Caucase

un esclave de P ; je le laissais travailler à son

profit, il a fini par vouloir nous empoisonner, mon supérieur et moi. Avant la liberté, il faut l'instruction et la formation .

Les misères dont parlent nos Pères de la Nouvelle-Orléans, savoir, que les élèves veulent étudier les seules matières regardant le commerce, et nullement le latin et les sciences , deviennent générales ; ce vertige règne partout. A Smyrne, Monseigneur avait bâti un beau collège qui appartient maintenant à la Propagande; les Messieurs de la congrégation du Saint-Cœur-de-Marie y étaient professeurs. Le collège passa ensuite dans les mains de Mgr Mussabini, archevêque de Smyrne, qui faisait enseigner par des professeurs gagés, venus de France ; à présent il est gouverné par les Lazaristes . On y enseigne l'anglais,

le français, le turc, le grec ; on est aussi censé y enseigner le latin. Depuis tant d'années il n'est sorti de là aucun élève qui fasse honneur à la religion, aux belles-lettres ou aux sciences ; tous en général sont devenus libertins, impies, scandaleux. Smyrne s'est rempli et regorge de livres français impies ; on a de la peine à y rencontrer un bon livre. Mgr l'Archevêque a dû publier une lettre pastorale imprimée en français, où il condamne, flétrit tous ces mauvais livres, et déplore la corruption de son troupeau, gangrené par les mauvais livres.

Messieurs les Lazaristes de Constantinople avaient construit deux collèges : l'un dans cette ville, l'autre à Bébek , est confié à quelques étrangers, avec réserve seulement de la direction pour le spirituel : c'est pourquoi un Lazariste y reste habituellement pour célébrer la sainte messe et administrer les sacrements. Ce que je peux vous attester, c'est que les enfants, en quittant leur famille, ont de la dévotion, de la modestie , de la révérence dans les églises ; fréquentent les sacrements et respectent les ecclésiastiques; mais au sortir du collège, ils méprisent toutes ces choses et les personnes eonsacrées à Dieu. Le mal vient donc en partie du défaut de vocation des professeurs, et en partie du châtiment de la justice Dieu sur le Levant.

Les mariages, à Smyrne, à Constantinople et dans

tout le Levant, sont des profanations. Les époux se sont usés à vingt ans clans le libertinage ; plus avancés en âge, ils épousent une jeune personne, après une confession dont la préparation et l'acte ne durent pas une demi-heure : aussi quelle grâce sacramentelle ont-ils reçue pour élever leurs enfants ! De là , vient cet autre mal. Partout on voit les chefs de famille se contenter, pour leurs enfants, d'une éducation superficielle, et nulle en réalité : ex omnibus par uni , ex Mo nihil. Le bon sens s'est retiré de l'Orient. Le siècle passé , Ghio a fourni au Levant et ailleurs plus de dix évêques , autant de supérieurs d'ordres ; des professeurs de philosophie et de théologie dans les ordres religieux , tous les pénitenciers de Lorette, de Rome et autres célèbres sanctuaires. Chio est le berceau d'Allatius , de Mamacchi, etc.. Au moment de la suppression de la Compagnie , il y avait en Sicile douze Jésuites originaires de Chio , tous supérieurs des principaux collèges ou des missions , professeurs de théologie ou de philosophie : à présent Chio ne renferme plus que des ignorants. Plus de sagesse, plus de discrétion, plus de prudence. Nous avons quatre élèves de la Propagande ; ils ont étudié de tout leur cœur , et sont restés au-dessous du médiocre. Cette çrande population catholique de Constantinople ne fournit aucun prêtre capable de donner un bon conseil à

l'archevêque ; ce prélat est condamné à accepter les prêtres qui sont les rebuts du clergé de Tine, Syra, Naxie et Santorin. Notre T. R. P. Général a reçu plus de trente novices du Levant, espérant qu'ils deviendraient les apôtres de leur patrie : il n'y en a que deux qui ont persévéré, l'un est élève de M. Davier , missionnaire , notre ami , et l'autre est un de mes élèves de Syra.

Un malaise universel s'est fait sentir non-seulement dans le peuple , mais aussi dans le bas et plus encore dans le haut clergé, tant séculier que régulier, au moment de la suppression de la Compagnie , et ce malaise fut beaucoup plus sensible dans les missions d'où se retirèrent les Jésuites. Bientôt la Propagande , alors ennemie de la Société, n'envoya ici pour évêques que des sujets anti- Jésuites : de là est venue la ruine de la discipline ecclésiastique , l'indifférence pour conserver la religion, et plus encore pour la propager dans l'île de Chio, le meilleur diocèse que nous ayons dans ces contrées. On ne cite aucun Grec, avant que je vinsse ici, qui se soit fait catholique depuis cinquante ans. Quand l'évêque grec mourait , le plus ancien prêtre du clergé cetholique allait par ordre de notre évêque assister aux funérailles de l'évêque hérétique. Tous nos prêtres en cortège , l'évêque à la tête , rendaient deux fois par an une visite solennelle à l'évêque grec,

et chacun baisait humblement la main an ministre de l'erreur. Je fus le premier à refuser un tel hommage , et mon exemple est généralement suivi à présent. Chaque prêtre disait sa messe dans sa salle à manger , et le plus souvent c'était une femme qui répondait et même servait à l'église, où chaque prêtre avait ses ornements et vases sacrés à lui, et sa famille en héritait. Nosseigneurs les évêques catholiques n'exigeaient plus ni la science, ni les vertus en ceux qu'ils ordonnaient ; il suffisait à tous de pouvoir lire , encore en avons-nous un qui n'en put venir à bout. Les évêques et autres élèves de la Propagande, au lieu de propager la religion, ne s'occupaient qu'à propager les plantations d'orangers et de citronniers. Faut-il s'étonner que les séculiers, témoins de cette ignorance et de ce scandale, n'inspirent à leurs enfants ni le goût du sacerdoce , ni l'estime de la vertu et des lettres ? faut-il s'étonner que la parole d'un prêtre n'aie plus d'autorité ? De cette esquisse de la chrétienté de Chio , qui est la meilleure, parce que l'évêque actuel réforme les abus, jugez des autres églises, ex iino disce omnes; jugez quelle persécution j'ai eu à souffrir depuis sept ans , pour m'opposer sans cesse à ces scandales tant des prêtres que du peuple , car , avant mon arrivée , l'évêque, saint prélat, mais trop timide, se contentait de gémir, sans oser U. 11

ouvrir la bouche. Cette dépravation de nos peuples, ce mépris des bonnes mœurs et des belles-lettres est une première punition des crimes du clergé : incipii judicium a domo Dei. Nous ne voulons pas dire , comme on le pourrait, que ces désordres du clergé sont le châtiment des péchés du peuple : dabo vobis sacerdotes hypocritas propter peccata populi. En ce temps les choses en sont venues à ce point que la vertu a pris le nom du vice, et la sagesse celui de folie ; le vice au contraire a pris le nom de vertu, et la folie celui de sagesse. De là il est arrivé que quelques riches de cette île n'ont pas eu honte de demander, trois fois depuis deux ans, le renvoi de leur saint évêque , pour le remplacer par un évèque politique. Quant à moi, ils demandent à l'évèque de me chasser, puis de publier que jetais venu "de France pour perdre la religion à Chio. Mais, hâtonsnous de le dire, la généralité des habitants et les honnêtes gens nous révèrent.

Le peuple, communément parlant, est dévot; il existe une grande charité entre nos fidèles, et ils font beaucoup d'aumônes. Quoiqu'ils soient tous adonnés au commerce, il n'y a pas de jalousie entre eux; ils sont unis, s'aident et se soutiennent mutuellement ; l'oisiveté est bannie, surtout parmi les femmes; elles gagnent leur vie à tricoter; elles savent se parer, mais sans luxe. Il y a une grande tempérance dans

le manger, sobriété extrême; excepté chez quelques cordonniers venus de l'étranger, on ne trouve point d'ivrognes parmi eux. Ils sont très-religieux, ils se condamnent à toutes les privations pour donner à l'Eglise. La cathédrale est riche en ornements, calices, tableaux, etc .; on n'y brûle que de la cire blanche et en grande quantité; le tout est procuré par la libéralité des fidèles. Chaque jour ils entendent la messe et font la visite au Saint-Sacrement le soir. Les dimanches et les fêtes ils entendent deux messes, assistent à la grand'messe, au sermon et aux vêpres. Nous avons ici la Confraternité du Saint-Cœur de Marie pour la conversiondes pécheurs, etquantité de neuvaines. Partout le rosaire se récite en famille, on observe les fêtes des apôtres et on jeune leurs vigiles sous peine d'être signalés publiquement. Les femmes et les filles ne peuvent porter de fleurs à l'église ni entrer sans être voilées ; elles sont séparées des hommes à différentes places selon leur âge; les hommes entrent du côté du sanctuaire et les femmes par une autre porte. Le mal est qu'on ne leur a pas expliqué le catéchisme ; on fait des sermons châtiés, mais le peuple n'y comprend rien et n'en profite point.

La danse est prohibée ; l'année passée, la mode de danser avait repris; je formai la resolution de donner pour pénitence à mes danseuses de boire le café sans sucre, et, par ce moyen, on n'a plus entendu parler

de danses pendant toute Tannée. Aux fêtes de Noël tout le monde se tient à l'église à eause des Quarante- Heurès. Les trois jours de carnaval, les religieuses Servantes de Marie instituées par l'évêque actuel pour avoir soin de l'église, et veiller à l'éducation des petites filles, sont continuellement en adoration devant le Saint-Sacrement. Les iidèles qui les imitent vont en fouleadorer Notre-Seigneur, et, durantces trois jours, ils ne connaissent que leurs chambres et l'église. Quoique la loi turque défende sévèrement d'avoir des cloches, de faire des processions, cependant on en a béni sept au moment de mon arrivée; j'ai même été le parrain de la plus grande : nous les sonnons sans aucune opposition et nous administrons aussi publiquement les sacrements. Le peuple se surpasse en générosité et en dévotion pour la Fête-Dieu : toutes les façades des maisons , tant catholiques que grecques, où passe la procession sont couverts de tentures^ toutes les rues sont tendues de tapis, etc.

Après la catastrophe qui ruina la cathédrale et quelques églises que nous avions, notre évêque en a rebâti une nouvelle, magnifique, et a repris aux Grecs une église rurale. Nous avons en outre trois autres petites églises ou chapelles dans des endroits où nos catholiques ont des campagnes. Les Pères Capucins ont ici une résidence, avec un beau jardin d'orangers et d'amandiers ; l'évêque vient d'acheter

une maison qui servira désormais de palais épiscopal. A une lieue d'ici, sur une belle colline, est une maison appartenant à la Compagnie ; elle a trois chambres et une chapelle. L'église dans le même endroit possède un jardin d'orangers et deux maisons : c'est là que nous demeurons depuis le mois de juillet jusqu'en novembre. Les deux maisons sont presque contiguès , l'évèque en habite une, et moi, pour avoir plus de solitude, j'habite l'autre avec un clerc, à qui je donne des leçons de logique, et deux enfants, auxquels j'enseigne les éléments de la grammaire latine.

Il y a ici, même pour les rapports civils, une entière séparation entre les deux sexes : un homme marié ne parle pas avec la femme d'un autre, et les jeunes gens ne peuvent s'entretenir avec les jeunes filles. Si quelqu'un célèbre ses épousailles, il ne peut visiter sa future que tout au plus une fois par semaine, et encore en présence des parents et pour quelques moments seulement ; en cas de contraven- , tion, la future épouse et sa mère sont, sans miséricorde, soumises aux peines ecclésiastiques. Il n'y a jamais de festins, ni de dîners ; chacun doit toujours manger chez soi. Ce n'est qu'au commencement de ce siècle que s'introduisit un grand relâchement et par suite de grands scandales ; la raison en est que, depuis la suppression de la Société, il ne s'est plus trouvé

parmi nos catholiques des gens capables de devenu membres du Conseil municipal, qui doit être composé de trois Grecs et de deux catholiques. Ceux-ci, ne pouvant donc plus contre-balançer la puissance des grecs, et ces schismatiques excités et soudoyés par leurs concitoyens , riches marchands , mais athées, habitant l'Europe, surtout l'Allemagne et les Échelles du Levant, firent venir à Chio, à grands frais , des professeurs allemands athées, et fondèrent un grand gymnase où l'on enseignait toutes les sciences, celle du salut exceptée. C'en fut assez, car les Levantins ne sont que trop précoces pour le vice, et les Grecs, à la malice européenne, ajoutent toujours par surcroît la scélératesse, l'impiété : aussi tous les crimes inondèrent l'île. Les fidèles s'en ressentirent d'autant plus que les Grecs ne gardèrent aucun dehors : tout fut permis, et l'on devint honteux d'être honnête. Le ciel, pour arrêter ce déluge de corruption, prit la défense de l'innocence. D'abord, les Grecs révoltés en Morée, sous prétexte de conquérir Chio, l'attaquèrent non avec une armée, mais avec des corsaires, des faux monnayeurs, des banqueroutiers, . des scélérats de toute espèce ; ils pillèrent le pays, en firent un théâtre de prostitution, de violence, de rapine et d'incendies. L'an 1 826, les Turcs irrités mirent tout à feu et à sang ; l'évêque grec , complice des impies, et témoin muet de la corruption de son

peaple^ fut mis toul nu, traîné sur la place et pendu par la main du bourreau ; il en fut ainsi de tout son clergé et de tous les Grecs notables, au nombre de soixante-dix à quatre-vingts. La population se montait alors à cent cinquante mille habitants ; une partie fut massacrée, l'autre s'enfuit; il ne resta ici que quelques mille habitants. Toutes les églises grecques, qui montaient à plusieures centaines, furent incendiées ; plus d'un millier de prêtres furent massacrés, une partie de ces malheureux habitants fut vendue comme esclaves. Le Seigneur eut égard à la pureté de notre foi : nos notables furent arrêtés et ensuite relâchés ; nos prêtres purent s'enfuir , peu de nos catholiques furent faits esclaves , un prêtre et un clerc seulement furent massacrés, mais tous perdirent leurs richesses, leurs possessions et leurs maisous ; il ne resta ici que quelques familles qui n'avaient pu s'enfuir et qui se réfugièrent aux consulats autrichien et anglais. Tous les consuls français , anglais, hollandais, prussiens, danois, grecs, russes, sardes et napolitains sont de nos catholiques. Huit mois après la dernière catastrophe, l'évêque actuel, alors prêtre seulement et curé de la cathédrale, rentra dans Tile; mais il n'a pu jusqu'à présent y rappeler que les familles qui n'ont pu se fixer à l'étranger. Nos catholiques n'augmentent peu à peu que depuis dix-neuf ans, et ne dépassent point cinq cents per-

sonnes. Les autres catholiques se sont fixés dans les Echelles du Levant, et sont parvenus à ouvrir des maisons de commerce dans les villes de Gênes, Livourne. Marseille, Londres, Constantinople, Odessa, Trébizonde, Beyrouth, Alep, Damas, le Caire, etc.

Le Sciote catholique est né pour le commerce, infatigable, économe, attentif à tout ; ignorant pour tout le reste, il est unique pour le négoce ; sa fidélité, sa franchise lui gagnent partout la confiance ; s'il s'établit quelque part, il fait tant et réussit si bien qu'il fait échouer les négociants anglais eux-mêmes. Plusieurs sont partis d'ici tout nus, et en peu de temps ils sont devenus millionnaires. Le malheur est qu'autant ils sont clairvoyants pour leur commerce, autant ils sont obtus [jour les intérêts de leur âme. Riches, ils veulent singer les richards de l'Europe , imiter leurs divertissements : emportés par un tempéramment plus vicieux, ils surpassent leurs prototypes, et ne gardent plus de bornes. Quelques-uns sont venus se fixer ici, ils ont voulu introduire à Chio les mœurs libres et licencieuses des grandes villes, des ports de mer de l'étranger; mais l'évêque et le P. Henry leur ont montré et leur montrent encore les dents : inde irœ. Nous en avons une douzaine qui ne veulent pas assister aux offices solennels tant que le Saint-Siège ne leur enverra point un évêque politique, et que ce vieux radoteur, le P. Henry, ne

sera exilé de l'île. Le clergé, voilà six ans, avait à plusieurs reprises ouvert cette voie ; la moitié des prêtres écrivit à Rome contre l'évêque et contre moi. Ces prêtres ont réfléchi et reconnu leur faute, et de fait,mes ennemis les plus acharnés sont maintenant mes pénitents et mes partisans. Celui des notables qui faisait le plus d'instance pour qu'on exilât le radoteur P. Henry ne veut pas que sa femme se confesse à d'autres qu'à lui. Tous ces ennemis me font extérieurement bon accueil, et par là je suis honoré extérieurement par les prétendus illuminés : c'est donc le diable qui tient la bougie, comme disait à un jacobin, l'abbé Maurv. Quand on se souvient qu'on appartient à la Société de Jésus : quipositus est in signum cui eontradieetur, il semble qu'on ne peut que tressaillir de joie de se trouver dans l'occasion de remplir l'étendue, l'exigence de sa vocation, de se trouver avec son chef, de lui ressembler, de combattre avec lui, pour lui etconme lui. S'il est une vraie joie dans le monde, ce doit être, ce me semble, celle d'aimer ses ennemis, de prier pour eux. Sans considérer la cause de ces persécutions, quelle consolation pour moi, pauvre invalide, incapable de travailler désormais , de pouvoir opposer une digue à un torrent qui abolirait les lois pour l'établissement et la sanction desquelles notre Sauveur a consacré tous les instants de sa vie divine et les tourments de sa mort!

Qu'il me soit du moins donné de faire conserver ici le dépôt sacré de la discipline sainte que nous avons trouvé en vigueur ! Au reste, surtout cela, je vous le dirai, Monseigneur et moi nous ne nous trouvons pas a notre aise, quand il se passe quelques jours sans qu'il nous arrive de nouvelles contradictions; il semble alors qu'il nous manque quelque chose : aussi se succèdent-elles si quotidiennement., qu'il semble que nous ne sommes nés que pour supporter ces croix, et cela devient comme naturel. Et nous disons même en toute vérité le : Superabundo gaudio in omni tribulatione nostra. Je suis seul ici et le premier Jésuite qui pénètre de nouveau en Turquie; fasse le ciel que je sois pour vous un de ces précurseurs : Qui euntes flebant, mittentes semina sua , et que vous,mes chers confrères, vous soyez les heureux moissonneurs : Xcnicntes cum exultatione. Alors souvenez-vous que j'ai arrosé cette moisson de mes larmes, et que je désire, par tant de soupirs, d'attirer sur cette terre les bénédictions du ciel. Entre-temps, priez pour ceux qui nous persécutent, contristent le Saint-Esprit, entravent l'œuvre de Dieu; priez pour Chio , cette ile qui a donné à la Société tant de membres qui ont fait sa gloire ; à l'Église tant d'apôtres et de saints docteurs. Laissons les croix qu'on rencontre ici et dont je vous parlerai de nouveau, en vous racontant les événements de l'année passée.

Passons aux autres églises, et commençons par Constantinople, la capitale de l'empire ottoman.

Constantinople, du temps où les Turcs s'en emparèrent, comptait peu de chrétiens, mais c'étaient autant de martyrs, au moins dans la disposition du cœur. Les premiers qui versèrent leur sang pour la foi furent dix-huit à dix-neuf jeunes gentilshommes des familles Justiniani, possesseurs de Chio, que le Sultan avait amenés à Constantinople pour en faire des espèces de pages, lesquels, tous, à l'exception du plus jeune, qui cependant peu après abjura lemahométisme, furent mis à mort, pour n'avoir pas voulu renoncer à la foi. On ne peut retenir ses larmes quand on lit que les princesses, leurs dignes mères, s'habillaient en servantes pour pouvoir pénétrer dans les prisons et dnas les bagnes ; et que ces mères élevées par la foi au-dessus de la nature, exhortaient leurs enfants à faire chaque jour leur apprentissage du martyre, en considérant Notre-Seigneur Jésus-Christ mort pour eux sur la croix. Les annales ecclésiastiques citent aussi le triomphe du bienheureux André de Chio, martyrisé à Constantinople, en 1505. Lors du sac de l'île, les Turcs traînèrent l'évèque dans la cathédrale, renversèrent les saintes hosties, menaçant de mort le saint prélat s'il ne les foulait pas aux pieds ; l'évèque répondit : « Tuez-moi, mais ne me faites pas outrager mon Sauveur. » Le ciel vengea son

ministre : le vaisseau qui emportait à Constantinople les vases sacrés et toutes les richesses de la cathédrale fit naufrage sur la plage même de Chio, et plus tard on retrouva dans les sables du rivage l'ostensoir de l'église et d'autres objets sacrés.

Nos Pères missionnaires du Levant ont souvent trouvé la mort à coté du prisonnier ou du pestiféré qu'ils administraient; mais leur sang était la semence de nouveaux martyrs, et faisait germer les saints. Il n'est point de sexe, de conditions, d'âge qui n'ait donné des témoins à Jésus-Christ. JNos annales citent le courage héroïque, le triomphe de tant de pauvres domestiques, servantes originaires de Tine, de Svra, etc., servant à Smyrne, à Constantinople, mortes pour la foi. Au moment de notre suppression, on vit rester à Constantinople le P. Delenda, originaire de Santorin, et possédant toutes les langues orientales. Vénérable aux yeux des Grecs et des Turcs euxmêmes, père des pauvres, accueillant tous les voyageurs ; plus puissant sur le cœur des chrétiens par sa charité et sa tendre éloquence, que le Sultan à la tète de ses janissaires, il ne se donnait aucun repos, il était partout où il y avait des malades, des affligés, des indigents ; ses palais les plus chers étaient les bagnes; ses amis, ses enfants étaient les malheureux, les délaissés. Il n'est aucun habitant, Géorgien, Arménien, Persan, enfin Oriental quelconque, qui ne

se rappelle le P. Delenda , et n'en bénisse la mémoire.

Nos annales nous inviteront toujours à nous rappeler avec gratitude M. de Saint-Priest, ce diplo- .mate qui rendit un hommage si honorable pour nous au gouvernement français, taudis que celuici déclarait notre Institut impie. Il protégea les fidèles, les consola, les instruisit, les soutint dans les pratiques religieuses enseignées par les Jésuites dont on les séparait , tandis que son épouse faisait imprimer à ses frais Y Introduction à la vie dévote de saint François de Sales, traduite en grec vulgaire par le feu P. Crédon, jésuite français, décédé ici à la fin du siècle passé, et dont la mémoire est aussi toujours vivante. L'empereur d'Autriche avait la religieuse attention de n'envoyer pour ambassadeur à Constantinople que des personnes d'une vertu à toute épreuve, et qui secondaient puissamment le zèle de nos Pères.

Rien de plus exemplaire que l'ambassadeur M. le baron de Pinker , homme vraiment digne d'avoir un fils héritier de son zèle pour la foi et de son amitié pour notre Compagnie. La baronne son épouse avait un zèle que rien n'arrêtait : apercevant chez l'ambassadeur de Hollande un excellent tableau de la sainte Vierge, là peu honoré, le détacha, puis, sans demander la permission et sans autre compli-

ment, dit à l'ambassadeur : « Excellence, ce tableau n'est pas à sa place cbez vous »; là-dessus elle l'emporta à son palais. J'ai vu moi-même ce tableau bien conservé, lors de mon passage à Vienne en 1829, cbez feu le baron, fils de l'ambassadeur. Cette protection de l'Autriche fut paralysée quand Napoléon la revendiqua. Il faut encore citer avec admiration et reconnaissance M. le marquis de Rivière, personnage foncièrement , hautement chrétien et religieux : il ne souffrait dans sa suite et dans son palais que des personnes qui, du moins à l'intérieur, se montraient bons catholiques et en remplissaient les devoirs : on se rappelle qu'invité à un repas d'ambassadeur un jour de jeûne où tout était servi en gras, il se leva en disant qu'il était catholique et mangeait maigre : aussitôt les mets furent enlevés, et le dîner fut servi , pour tous, en maigre.

Mais cet excellent homme n'était plus de son temps, il paraissait sicut lilium interspinas; on avait rompu les digues qui arrêtaient le torrent, il fut témoin de tous les débordements ; mais si les larmes qu'il versa furent stériles pour en empêcher le progrès , elles furent écrites dans le ciel.

Le zèle pour l'intégrité de la foi, la sévérité de la discipline et la pureté des mœurs, se soutinrent encore à Gonstantinople jusqu'au commencement de ce siècle et tant qu'on n'envoya en mission dans le Levant

que des religieux clignes de leur vocation et non atteints du relâchement que la révolution introduisit en Italie. Il existait d'ailleurs maintes familles vraiment chrétiennes, pour ne pas dire saintes, distinguées par leur autorité et leurs richesses, qui produisaient une salutaire influence dans le maintien des bonnes mœurs; citons la famille de Mgr de Fronton, dont la mère est morte en odeur de sainteté. La sévérité inexorable des Turcs qui, de temps à autre, massacraient les chrétiens , obligeaient les fidèles à se tenir constamment disposés à paraître au jugement de Dieu. Mgr Fronton, alors vicaire apostolique, élevé dans une famille de saints, ne laissait pas se relâcher le nerf de la discipline dans le clergé tant régulier que séculier , discipline qui dominait l'esprit des Mahométans, des Grecs et autres ennemis de la foi. Mais ce digne prélat sentait ses forces diminuer sous le poids de la vieillesse ; il sollicita l'aide d'un coadjuteur : on lui en donna un; mais l'attente du vieux prélat fut trompée ; ce coadjuteur ne servit qu'à déprimer et paralyser le zèle de son évêque : tel fut l'origine du relâchement. Ce coadjuteur, Mgr Correzi, était un bon prêtre, très-doux, assez instruit, se pliant facilement à tout, mais ayant un défaut capital dans un prêtre appelé à la dignité de successeur des apôtres: il était timide et, dit-on, politique. Il se fit un nom et fut recommandé au Saint-Siège, tant

qu'il resta dans le rang de simple prêtre ; mais une fois élu archevêque de Naxie, il vérifia bientôt le proverbe : tel brille au second rang qui s'éclipse au premier. Il manquait de cette poitrine sacerdotale que le Saint-Siège demande. Il eût fallu pour métropolitain des Cvclades la fermeté d'un Ambroise, et l'on mit sur le siège un de ces hommes que le vulgaire appelle une poule mouillée. Ceux qui recherchent et même ceux qui acceptent la charge d'évêque, surtout parmi les hérétiques, et principalement parmi les Grecs, auraient bien besoin qu'un ange leur dît souvent ces paroles de l'Ecriture. Noli quœrere fieri judex, nisivaleas virtuto irrumpere iniquitates.

Aussi la politique du nouvel archevêque échoua bientôt à Naxie , qui renferme la plus ancienne noblesse des Cvclades , et entre autres la famille de Lastich, descendant d'un commandeur de Rhodes, famille vraiment chrétienne. Bientôt la division, les dissensions bannirent toute paix de Naxie ; les évêques suff'ragants de Tine, Santorin , Syra, subirent la contagion , et ce ne furent que plaintes , procès d'évèque contre évèque, de pasteurs contre pasteurs. Le Saint-Siège dut avoir continuellement en voyage des prélats visitant les Cyclades , lesquels écrivirent beaucoup de rapports , laissant après eux plus de troubles qu'ils n'en trouvèrent. Cependant Mgr Correzi, qui avait le talent d'écrire, fit tellement à Rome

l'éloge de sa propre administration , que le Saint- Siège, acquiesçant aux instances de Mgr Fronton , crut exercer un acte de justice en nommant Mgr Correzi coadjuteur de Mgr Fronton. Ce vénérable vieillard, qui connaissait le prix et la responsabilité de la charge des âmes , se hâta , trompé par la grande réputation de son coadjuteur, de lui remettre son diocèse et de se retirer dans sa famille, pour se préparer dans la retraite au passage de l'éternité. Mais il n'y avait pas huit jours que le vénérable prélat s'était retiré qu'il apprit dans sa solitude combien il était trompé : le coadjuteur avait déjà montré son savoir-faire et sa malheureuse politique. Le zèle ranima les forces du bon pasteur : il vole, reprend les rênes de son diocèse ; mais le chagrin de voir son troupeau mal conduit lui avait causé une révolution mortelle et altéré son sang. Et, peu de jours après, la mort vint priver la capitale de l'Orient de son excellent pasteur. 11 est à croire que le Seigneur se hâta de le reprendre afin de lui épargner la vue des misères d'une Église qui lui avait coûté tant de fatigues, de larmes et de prières. Monseigneur était Français d'origine : il fut d'abord évêque de Syra, il essuya les larmes du vénérable Père Lalomia , Jésuite, dont le nom est si populaire au Levant , et dont l'érudition fermait la bouche à tous nos ennemis. Monseigneur le fit venir de Tine U. 42

où le Père était, depuis bien des années, la victime de la cabale de quelques mauvais prêtres ; il l'honora , l'employa, de sorte que le P. Lalomia redevint l'oracle du Levant ; il donna des retraites à Syra, à Naxie, à Santorin, à Smyrne et à Constantinople. On sait que depuis plusieurs siècles Constantinople était (pardonnez-moi le mot dont je vais me servir) un véritable égout où allaient se décharger la plupart des immondices qui souillaient les églises d'Europe. D'ailleurs , ce siècle de révolution avait fait rejaillir ces scandales jusque dans les monastères ; les parents avaient été des vipères engendrant des vipères, et les monastères s'étaient remplis, surchargés de cette progéniture. Des moines, ennuyés de la discipline régulière, si légère qu'elle fut, avaient demandé et obtenu les missions du Levant , assez riches alors pour flatter leurs passions : les uns étaient ignorants, et, par suite, ils enseignaient une morale telle quelle, mais non celle de l'Evangile. Ceux qui avaient de l'esprit étaient mondains , et divertissaient la bonne société. Beaucoup avaient une teinture de médecine, et alors ils étaient exemptés de chanter les louanges de Dieu , sous prétexte de visiter les malades. Bientôt ces moines se désroûtèrent d'être et même de paraître religieux : la plupart demandèrent et obtinrent la sécularisation. Il n'v a pas sept ans que même le Préfet des Pères Gapu-

cins scandalisa toute la mission et notre pauvre Église d'Orient par sa sécularisation.

La même année, l'un de ces Pères du couvent de Lomône battit tellement son Supérieur, qu'il l'aurait achevé si on ne l'avait arraché de ses mains sacrilèges. Quelques années auparavant, il y avait, pour occuper seul la mission de Naxie, un ancien soldat de Napoléon qui avait, en Italie, sous le froc de Capucin, conservé ses habitudes de soldat. A Naxie , il vivait habillé à la grecque, ne paraissant Capucin qu'à l'autel. On ne voyait dans sa maison aucun crucifix, aucune image; en revanche, chaque chambre avait pour ornement quantité de fusils, pistolets, sabres, épées, poignards. Il s'établit aubergiste, pour traiter, en payant, les étrangers voyageurs et surtout les militaires. À Salon ique, un certain Falguier, jadis trèsvertueux et très-instruit, après avoir scandalisé la catholicité en mettant en question si la très-sainte Mère de Dieu a été vierge, se maria publiquement avec une veuve. Dieu, par cette apostasie, punit ce misérable de son tutiorisme; il avait eu dans ses beaux jours une telle sévérité, qu'il ne donnait pour ainsi dire l'absolution à personne ; il jouissait pourtant d'une telle réputation de zélé et saint missionnaire, qu'au moment même où il consommait son apostasie , par ce mariage sacrilège, il reçut les bulles par lesquelles le Saint-Siège lui conférait

l'évêché de Babylone. On est cependant parvenu à lui arracher les bulles avant qu'il ne fût consacré évêque. L'an 1830, lors de notre arrivée au Levant, était à Naxie, sous le nom et l'habit de Lazariste, M. Chavrot, autre soldat de Napoléon, qui, les premiers jours de notre arrivée, fit inscrire sur la gazette de Smyrne un appel aux puissances contre nous et tous les Jésuites, demandant qu'on nous expulsât comme des hommes dangereux. Il plaida contre Mgr Vegetti, archevêque de Naxie ; afficha sur les portes de la cathédrale, chaque dimanche, des placards diffamatoires contre ce prélat. De combien d'autres scènes scandaleuses n'a pas eu à rougir notre sainte religion dans ces contrées où elle demandait à tant de titres les vertus héroïques des apôtres, des saints Benoît, François, Dominique, etc.! Aucun de ces scandales ne vint souiller l'Église du Levant, tant qu'elle fut gouvernée par Mgr Fronton. Il y avait bien des laïques libertins, des représentants des puissances sans religion, des religieux qui n'avaient de leur état que l'habit; mais le prélat mettait un frein à la licence, et savait, si je puis ainsi parler, museler le monstre. La religion se pratiquait, du moins extérieurement, partout, parce que ses ministres s'efforçaient d'être de dignes dispensateurs des mystères du Seigneur; que les saints Offices se célébraient avec dévotion , qu'il existait une

belle subordination entre le chef et les subalternes, une belle union dans les monastères ; parce que le clergé était excité à une sainte émulation de science et de vertu par l'ancien clergé, composé des derniers élèves des Jésuites et successeurs de leur zèle. Alors les différentes nations chrétiennes de l'Asie, les Arméniens venus de la Géorgie, de la Perse, de la Chaldée, ceux d'Alep, tous attirés par la pompe de nos temples, l'onction des saints mystères, affluaient dans nos églises, écoutaient les instructions , fréquentaient les sacrements. Tant d'hommes de Tine, de Syra, etc., tant de femmes devenues domestiques, servantes chez les grands , les édifiaient et ranimaient leur ferveur ; hommes et femmes , jeunes et vieux , servaient de domestiques et en même temps de missionnaires chez leurs maîtres selon la chair; et souvent on vit de ces serviteurs fidèles, qui lavèrent dans leur sang le témoignage qu'ils rendaient à Jésus-Christ. On voyait se renouveler à Constantinople , sur le siège des impurs successeurs de Mahomet , des miracles de vertu. On me dira qu'il y avait aussi de l'hypocrisie ? Sans doute ; mais Phvpocrisie ne s'affuble du manteau de la vertu que là où la vertu est en général pratiquée et honorée ; comme on ne frappe la fausse monnaie que dans les lieux où la bonne a sa valeur et son cours. S'il y avait alors quelque hypocrisie dans

l'Église de Constantinople, il en résulte que la solide vertu et piété y étaient alors dominantes. Attendez quelques années que le vice ait rompu le frein qui le réprime, et alors il n'y aura plus d'hypocrisie.

En effet, à peine parut à Constantinople Mgr Correzi, que, quelques grands qui avaient affecté la piété, parce que, disaient -ils, c'était la mode , tous ces mécontents du régime passé, de toutes les classes, grands et petits , séculiers et réguliers, ne tardèrent pas à espérer qu'ils allaient pouvoir se dédommager de la contrainte passée. On commença par blâmer le passé, flatter le nouveau prélat, demander des dispenses, solliciter la tolérance, prier de fermer les yeux. Un abîme en attira un autre, on promit, on menaça, et par degré, on renversa les murs de la discipline, enfin on amena et consacra les profanations, le vice perdit son dehors hideux , il fut appelé vertu. Les serviteurs de Dieu durent rougir de se déclarer tels. L'esprit du Seigneur, partout contristé, ne trouva plus de séjour où se reposer et prodiguer ses dons et produire des fruits. Les méchants et tous ces religieux ennemis de la régularité, avortons que la révolution avait conçus et lancés dans les cloîtres, étaient la plupart gens à double face, qui jetèrent le froc aux orties, extorquèrent du Saint-Siège leur sécularisation , sans se douter que l'Eglise dat dispensa-

tionern et non securitatem. Bientôt on commanda à Mgr Correzi; les inférieurs religieux commandèrent à leurs supérieurs; les laïques aux prêtres; facta est abomina tic desolationis slans intemplo.Ki Mgr Correzi, ni Rome n'eurent plus rien à dire. La cour des ambassadeurs devint le tribunal suprême d'où sortaient les décrets et les grâces. Alors tous les religieux mécontents se firent séculariser ; d'autres poussèrent les scandales à un tel point, que la puissance séculière, quoique complice, dut les saisir à main armée et les renvoyer enchaînés en Italie. Alors le vice, triomphant à Constantinople , reflua sur Smyrne et dans les Cyclades : tous les états, les sexes, les âges furent infectés; les excellents évêques des Cyclades retirèrent de Constantinople leurs prêtres et missionnaires vertueux, de peur qu'ils ne se corrompissent, et n'y laissèrent passer que quelques membres dissolus et scandaleux de leur clergé, persuadés qu'ils n'y pourraient devenir plus vicieux : alors, qui l'aurait cru ? on vit tant de femmes, de jeunes filles servantes, naguère exerçant l'office d'apôtres dans les palais des grands, devenir un scandale pour ceux qu'elles avaient édifiés; de missionnaires de Jésus-Christ, elles se firent auxiliaires du démon. Tout fut pollué, ce ne fut plus que prostitutions, adultères. Les Turcs rougirent des chrétiens, les chrétiens vomirent des blasphèmes contre le culte du vrai Dieu, et, à force de se

vautrer dans ies excès les plus sales, les plus odieux, en vinrent à surpasser les musulmans et firent oublier les abominations qu'on reprochait jadis aux disciples de Mahomet.

Les églises ne furent pas épargnées et ne tardèrent pas à devenir désertes. Les catholiques orientaux, ne trouvant plus dans les temples des Latins la dévotion, l'esprit religieux qui présidaient à nos cérémonies et pénétraient les assistants, commencèrent à ne plus les fréquenter; ils appelèrent du mont Liban des religieux, d'humbles solitaires, qui, chargés de célébrer les saints mystères dans les maisons des riches marchands arméniens, perdirent bientôt l'esprit d'humilité, d'éloignement du monde, et à force de converser familièrement avec les grands , ils ne leur offrirent bientôt plus le modèle du vrai chrétien, mais celui de la mondanité et de la dissipation. Enfin, le froc ne couvrit plus que le simulacre du religieux. Aussi verrons-nous dans peu d'années le fils de Manouk Ayha, ce catholique si puissant à Constantinople pour soutenir les catholiques contre les violences des Turcs, si miséricordieux pour nourrir et vêtir les pauvres, si zélé pour la liberté des catholiques d'Erzerum, nous verrons, dis-je, son fils, qui, pour avoir trop conversé avec les moines, aumôniers, ou chapelains de sa maison, nous le verrons, au moment de la tentation qui eut lieu lors de la révolution des

Grecs, rougir scandaleusement de sa foi, et la trahir. Nous verrons le fils du religieux et généreux père des pauvres, Diesu Corghlou, tourner, à la même époque, le dos à la vraie foi.

Mais qui ne déplorerait avec des larmes de sang la séduction , les violences dont on se servit pour corrompre et lancer dans le libertinage le plus effronté tant de jeunes filles , tant de femmes de Tine , que la pauvreté oblige de servir à Constantinople, à Smyrne, etc.? Autrefois, ces pauvres filles servaient dix ans , vingt ans , économisant leurs gages, et revenaient dans leurs pays, avec une aisance dont elles usaient religieusement. Mais , à présent , elles quittent ces villes corrompues et reviennent dans leurs pays natal avec des bâtards , de malheureux enfants qu'elles ont souvent tenté de suffoquer ; enfin, épuisées par des maladies honteuses , elles sont ineptes au travail, et des pierres de scandale pour leurs compatriotes. Qui connaît Tine , qui connaît Syra ? avec quelle sollicitude , piété, innocence, édification , les jeunes filles, dès leurs plus tendres années , y sont élevées , gardées dans toutes les vertus par les religieuses Ursulines (si ces religieuses y consentaient , on verrait toutes les jeunes personnes qui sortent de leurs mains s'unir à elles, en faisant leurs vœux de religion) qui connaît Tine, dis-je, ne peut s'empêcher de déplorer la perte de telles âmes.

Cessez, mes chers confrères, de déplorer le libertinage de vos grandes villes et l'éloignement total des sacrements parmi vos peuples, jadis chrétiens. Les vôtres sont les enfants des maîtres d'athéisme, ils sont la génération née dans un temps de perversité ; tandis que nos catholiques de Constantinople sont originaires de Chio, Tine, Syra, etc., où, avant de s'expatrier, ils se confessaient et communiaient au moins tous les quinze jours. Désormais, si après une demeure de dix, vingt, trente, quarante ans à Constantinople, à Smyrne, en Egypte, etc., ils sont restés tout ce temps sans approcher des sacrements, ils reviennent ici abrutis, et n'étant plus en quelque sorte en état de pécher.

Mais, me dira-t-on, depuis le commencement de ce siècle, toutes les feuilles publiques, toutes les relations des voyageurs, toutes les lettres des missionnaires annoncent que le Turc favorise la religion catholique , qu'il se fait une multitude de conversions, que quantité d'Arméniens ont abjuré le schisme, que partout on établit des écoles, que toute la nouvelle génération étudie et parle le français, qu'il s'est ouvert une grande porte à l'Évangile. Je suis bien loin de vouloir contester ces faits de tolérance, chez les Turcs du Levant. Mais il me semble que le Turc persécutait autrefois les chrétiens , surtout parce qu'il voyait dans la pureté de leurs

mœurs la condamnation et le reproche vivant de ses sales voluptés : ne pourrait-on pas soupçonner qu'aujourd'hui il sympathise avec nous , parce que dans notre conduite il voit la condamnation de la vie de nos ancêtres, et la tolérancedes chrétiens pour les ignominies que déifie l'alcoran ? Il est vrai qu'il y a beaucoup d'écoles où l'on étudie, où l'on parle le français. Mais pénétrez dans les bibliothèques, dans l'intérieur des familles, visitez les libraires: trouverez vous un livre qui parle de Dieu, qui commande de résister aux passions, qui développe, fait aimer les mvstères de la religion? Partout on verra Voltaire, Rousseau, Raynal ; partout des romans immondes comme le Juif-Errant; en tous lieux, il y a des livres licencieux. Mêlez-vous à la convesation de ceux qui parlent français : tout le discours roulera sur les comédies, les romans, les livres scandaleux, etc..

La porte du Levant est ouverte aux missionnaires; mais lisez leurs relations, et vous verrez que, à l'exception du mont Liban , où la fausse philosophie et l'indiflérentisme n'ont encore pu pénétrer , ces relations des missionnaires ne contiennent rien de semblable à ce qui nous édifie dans les lettres de Chine dont vous m'envovez des extraits. Où sont les fruits de cette tolérance dont nous jouissons? Tant de nouveaux convertis en sont ils devenus meilleurs ? Tous ceux qui parlent français tiennent-

ils le langage du ciel , ou celui du démon? Les missionnaires remercient-ils le Seigneur des âmes qu'il leur accorde? Au contraire vous les entendez se plaindre sur la perte de tant de fidèles. On se trompe beaucoup si on prétend convertir les Orientaux en leur apprenant l'industrie, toutes les finesses de la politique et du commerce, tous les agréments de la société. Si les missionnaires du Levant se contentent d'une vie de mortification tout intérieure , et de vivre en gardant l'habit et les usages de France , ils feront peu de fruits parmi ces populations où , plus que partout , il faut se faire tout à tous. Oui, il faut offrir aux Levantins une autre spectacle , une sévère mortification, des jeunes , des austérités , des dehors de la pauvreté ; il faut se faire mendiant pour nourrir le pauvre , ne voir son peuple qu'à l'église ou quand il est malade ; il faut de la simplicité dans les vêtements , point de luxe dans les habitations , rien de recherché ni de superflu dans la table. En un mot , Dieu n'a pas encore accordé aux Orientaux cet esprit qui fait adorer Dieu plus en vérité et en esprit que par les choses visibles. Jusqu'à présent leur esprit est aussi obtus que celui des mahométans , ils n'ont que les sens extérieurs ; il faut les frapper , leur parler , alors ils commencent à révérer le missionnaire , à adorer le Dieu qu'il prêche ,

et à embrasser la foi de l'Église qui l'a engendré. Il serait donc à souhaiter qu'an lieu d'augmenter le nombre des prétendus catholiques , on eût conservé , perfectionné la vertu; mais hélas! nous avons perdu les vrais serviteurs de Dieu. Au lieu d'enfants nous lui donnons des avortons. L'Eglise de nos ancêtres subsiste encore ; mais où sont leurs vertus ? Les églises ne sont-elles pas aujourd'hui profanées par les irrévérences , les scandaleuses immodesties des contemporains ? Au temps de leurs pères, les églises étaient continuellement remplies de fidèles adorateurs; de nos jours, elles sont désertes, ou, si on les fréquente , on les convertit pire qu'en place publique. Autrefois ils communiaient chaque semaine , et leurs neveux maintenant passent des trente et quarante années sans approcher de la sainte table ; et même un grand nombre de catholiques meurent à Constantinople sans avoir reçu les derniers sacrements. Un an après la suppression de notre Compagnie, un catholique de Dinan , petite ville de Belgique, demanda à celui qui vendait les hosties aux églises , combien de petites hosties il avait vendu l'année précédente, et combien l'année courante; il répondit : « L'année passée j'en ai vendu cinquante mille, et cette année seulement quinze mille. » Qu'on demande à celui qui vend les hosties à Constantinople , combien il en débitait , voilà trente ans, et

combien à présent , il devra répondre qu'alors il en vendait pins de cent mille, et à présent à peine dix mille.

En l'année 1795, un gazetier de Liège, où je me trouvais alors , vilipenda le Conseil des Anciens et celui des Cinq-Cents en insérant dans sa gazette appelé le Troubadour l'article suivant : « Lettre du diable à Son Excellence M. le général SouwarofF. »

C'était un général en chef , Russe , qui battait les Français.) « Excellence , je vous défends de tuer désormais aucun Français, parce qu'il n'y a plus de place en enfer (pie pour les membres du Conseil des Anciens et de celui des Cinq-Cents. De Votre Excellence le très-humble serviteur... le diable. » — Il aurait bien plus de droit , le prince des ténèbres , d'écrire qu'il n'y a plus de place en enfer que pour beaucoup de nos Levantins catholiques. Un seul sacrilège des catholiques est plus abominable aux yeux de Dieu que les mille profanations des mahométans. Les cheveux se dressent quand on lit qu'après une communion sacrilège, un jeune homme se sentit déchirer l'estomac, et ne fut soulagé qu'après avoir vomi dans un lieu immonde la sainte hostie. On a de la peine à comprendre comment l'Agneau sans tache préfère demeurer dans des ordures dont la langue rougit de prononcer le nom , que dans le cœur d'un

sacrilège ! *Il semble que Jésus-Christ maudit tant d'églises où son sang est profané par les catholiques ; et les abandonne aux musulmans. Nos catholiques de Chio peuvent compter soixante-deux de nos églises entre les mains des hérétiques ; la première cathédrale latine, l'église de Saint-Pierre, est devenue la mosquée des Turcs ; ce châtiment est à notre vue , devant nous ; nous ne pouvons point ne le pas voir.

11 y a un siècle et demi qu'on comptait à Chio quatre-vingt mille catholiques ; nos Pères y étaient au nombre de douze ; leur coliége avait cinq cents élèves étudiant les belles-lettres. La plupart des familles possédaient des maisons de campagne, ou de beaux jardins d'orangers, de citronniers, qui suffisaient en partie à l'entretien convenable de la famille. Quelques membres allaient faire le commerce à Constantinople ; ils étaient laborieux, justes et modestes ; ils gagnaient la confiance des Turcs et réussissaient dans leurs entreprises. Loin de porter dommage à leur salut, ils contribuaient à la conversion et perfection des âmes, par leurs aumônes, leurs conseils et bons exemples ; ne revenaient jamais sans avoir fait à Constantinople quelques fondations pour les missions, les monastères, les églises et les pauvres. A la vue de ces bonnes œuvres, Dieu accomplissait la promesse de

bénir ceux qui le servent en vérité. .Cette sainte correspondance entre les Levantins catholiques et le ciel se soutint assez bien jusqu'au commencement de ce siècle ; mais alors, et bien rapidement, ils se sont énervés et sont tombés dans le relâchement. Plus précoces, plus fougueux pour le mal que les Européens, ils ont comme d'un seul bond franchi toutes les bornes, perdu toute retenue; ils ont surpassé nos Français dans le libertinage. Je connais un docteur , homme très-instruit , parlant et écrivant bien dix langues , excellent médecin. Sa mère, que j'ai connue également, n'avait que onze ans quand elle lui donna le jour. Quant au moral, ils connaissent souvent plus de malice à l'âge de sept ans, que nous à l'âge de vingt-cinq. Us ont donc de suite, dans la carrière du vice, laissé de beaucoup en arrière les Européens. Un siècle avait été nécessaire pour démoraliser les masses en Europe; quelques années ont suffi au Levant pour opérer cette dépravation. Les Turcs sont devenus moins farouches, leurs femmes moins invisibles ; les maris ont appris de nous l'ivrognerie, et les femmes la coquetterie , le libertinage : quel spectacle horrible aux yeux du Seigneur ! Aussi a-t-il maudit la terre que nous habitions. Les péchés passaient la mesure , le châtiment arriva. Nous étions quatre-vingt mille catholiques, et nous

sommes réduits à quatre cents qui, grâces à Dieu, étant pauvres, le servent généralement avec fidélité. Le malheur est que, comme ils appartiennent à une nation qui ne vit que du commerce, leurs enfants, pour être employés au négoce, devront être envoyés à Constantinople ou à Smyrne , et là ils se perdront. Nous sommes donc réduits à n'être plus que quatre cents catholiques, à n'avoir qu'une église avec quelques chapelles, nous qui en avions soixante-deux.

C'est ainsi que dans le siècle dernier, mais surtout au commencement de celui-ci, la colère du Seigneur se fit sentir. Nos chrétiens dispersés et les autres catholiques s'étant multipliés à Constantinople, lesschismatiques les voyant abandonner la sainteté de leurs ancêtres , altérer la sévérité de l'Évangile, trouvèrent que notre religion était plus commode que la leur, et s'unirent en grand nombre à l'Eglise catholique. Les nouveaux convertis étaient des Arméniens , peuple qui en tout cherche premièrement ses intérêts. Ces conversions furent sur le point de ruiner totalement l'Église de Constantinople.

Les prétendus nouveaux convertis étaient entrés sans répugnance et sans gêne dans la voie large où marchaient les catholiques qu'ils avaient trouvés à Constantinople; mais nos dogmes contraires à leur crovance leur déplaisaient. Voyant que Mgr Correzi U. 43

dispensait, tolérait, changeait à son gré, ils ne trouvèrent plus en lui le ministre d'un Dieu immuable dans sa parole comme dans son essence; ils suppor sèrent qu'il pouvait retrancher en la foi, comme il avait retranché en matière de discipline. Le clergé latin aurait pu combattre l'erreur; mais sous Mgr Correzi il était devenu assoupi, et tellement ignorant, que dans les conférences ils n'étaient pas de force à répondre aux Arméniens. Le corps des catholiques arméniens, dont les prêtres désiraient réunir leurs parents restés schismatiques à l'Eglise romaine , voulut réconcilier avec les latins la nation tout entière. Il se fit à ce sujet une assemblée où présidait Mgr Correzi; on proposa des points à modifier dans notre religion ; le prélat , son clergé et le clergé arménien y consentirent. Parmi les laïques de l'assemblée se trouvait le zélé et vénérable vieillard OnamoukAgha. Entendant qu'on voulait retrancher quelques points de nos dogmes , comme un autre Phinées il s'écria : « Notre religion n'admet point de circoncision. » Ces paroles furent un trait de lumière qui dissipa le prestige et fit rompre cette assemblée pestilentielle. Les vrais catholiques anathématisèrent quelques prêtres arméniens inventeurs, fabricateurs du piège où fut pris Mgr Correzi, qui s'en alla cacher sa honte ; mais il ne put échapper aux reproches sévères du Saint-Siège, ni empêcher que l'histoire

n'inscrivît son nom sur la liste des prélats qui ont failli à leur mandat. Les séducteurs feignirent alors de se retirer ; mais ils n'ont pas cessé de chercher une occasion qui leur permît de mieux dresser leurs batteries. Leur malice cessa d'opérer ouvertement; mais les fidèles de Constantinople, subissant l'action d'un clergé ignorant , sentirent leur foi vaciller et manquèrent à l'obéissance due à l'Eglise. On commença à penser que tout était arbitraire, qu'un évêque pouvait tout en matière de dogme, comme en matière de discipline. Il était réservé à Dieu lui-même, auteur et consommateur de notre foi, de venger sa parole et l'Eglise son épouse.

C'est alors qu'arriva la révolution de la Grèce, suivie du massacre de cette nation à Constantinople et dans tout l'empire ottoman. Les catholiques, quoique toujours ennemis des Grecs et étrangers à leurs complots, furent néanmoins, par un juste jugement de Dieu, enveloppés dans leur disgrâce. Ils furent aussi massacrés, ou réduits à errer de plage en plage. Les prêtres de la nation arménienne qui avaient osé porter leur main sacrilège sur l'arche de la nouvelle alliance et la foi sainte qu'elle renferme, furent vexés , persécutés dans leurs biens , leur famille, leur patrie, ainsi que tous les catholiques, et spécialement le clergé. Les coupables périrent pour la plupart ; les simples fidèles perdirent leur fortune

et leur patrie, ils ne purent se sauver la vie que par la fuite, et en marchant sur les cadavres des Grecs qui jonchaient les rues de Constantinople et des autres villes. La mort semblait épargner ceux qui professaient encore la vraie foi.

Les catholiques arméniens revinrent à Constantinople ; ils obtinrent la permission de bâtir une église, et le Saint-Siège leur accorda un primat de leur nation et de leur rit. Mais la vengeance divine éclata dans toute sa rigueur contre les grands , nos frères d'Europe , qui étaient venus en Orient corrompre, par leurs exemples, leurs conseils et leurs mauvais livres, ces chrétiens si heureux, si attachés à la religion tant qu'ils n'écoutèrent que la voix de leurs missionnaires, et devenus si abominables aux yeux de Dieu quand ils se laissèrent séduire çt égarer par la philosophie révolutionnaire.

Bientôt un incendie-, en un seul jour , balaya toutes les immondices de Constantinople et du quartier des Européens. Le feu consuma la cathédrale dédiée à la sainte Trinité, le palais de Mgr Correzi, la chancellerie où étaient déposés les papiers, les obligations, les archives , toutes les pièces qui servaient à constater l'état des biens ou revenus des églises, et la fortune des particuliers. L'église Saint- Antoine où se commettaient tantd'impuretés sacrilèges; l'église Saint- Louis, chapelle des représentants de la France; tous

les palais des ambassadeurs furent la proiedes flammes. Dieu lui-même semble promener l'incendie sur les temples où il est outragé. L'église de Saint-Antoine a été brûlée, on en a bâti une nouvelle; là, les fêtes et les dimanches, il v a une messe à onze heures. De jeunes libertins, des dames et des demoiselles y affluent; on ne connaît que cette messe et cette église que la dépravation transforme en lieu de perdition. Anges saints, couvrez-vous la face de vos ailes! On y entre sous une longue voûte trèsétroite, dont les deux cotés sont bordés de deux haies déjeunes libertins les plus dévergondés; là ces dames et demoiselles, si elles méritent encore ce nom, doivent passer entre cette double haie, y être pressées, foulées, par des mains impures. M. Hillereau a défendu ces désordres sous peine d'excommunication: on s'est moqué de sa défense. Il ne s'est pas trouvé un mari, un père, une mèrequi ait osé élever la voix pour défendre l'innocence et l'honneur de son épouse, de sa fille outragées. Ce seul fait, entre mille, vous donnera la mesure du débordement, de la dégradation des parents et des enfants des deux sexes parmi les catholiques de notre capitale. Dites donc à vos amis ce qu'écrivait saint François Xavier au sujet de ceux qui voulaient s'embarquer pour les Indes orientales : dites-leur que, s'ils veulent venir au Levant et y rester fidèles à Dieu, il faut qu'ils soient

bien affermis dans la grâce de leur vocation, comme les apôtres le furent par la descente et la plénitude du Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte.

Dans ce désastre infligé par la justice divine, échappa le palais de l'ambassadeur d'Autriche. L'ange exterminateur qui passa sans toucher aux maisons des Hébreux, dont les portes étaient marquées du sang de l'agneau, eut ordre du Seigneur, qui honore toujours et protège ceux qui le glorifient, de ne pas pénétrer dans le quartier où siégeait ce religieux déplomate qui s'était fait une gloire d'interposer constamment l'autorité de l'empereur qu'il représente, pour faire respecter nos temples, nos mystères, les ministres et les adorateurs du vrai Dieu. Mais si la maison d'Autriche, en récompense de sa vénération pour la sainte Eucharistie, a reçu constamment la protection de Dieu, les autres ministres, victimes et provocateurs de l'incendie qui dévora le théâtre de leurs scandales, devraient considérer que le même Dieu, dans sa justice, menace de punir les prévaricateurs, quels qu'ils soient, et particulièrement les grands. Mais, hélas ! on a trop craint de leur dire la vérité : voilà pourquoi ils n'ont pas honte de donner à leurs vices les qualifications réservées à la probité, à la vertu.

Mais en voilà beaucoup trop sur les désordres de Gonstantinople. Il y a quatre ans, Mgr Justiniani,

notre digne évêque, rencontra, étant à Smvrne, notre ambassadeur qui partait pour la France. L'ambassadeur remit à Monseigneur un ordre par lequel il enjoignait à M. deB..., sou chargé d'affaire^ d'obtenir pour notre évêque un firman de la Porte en laveur de l'immunité des biens de l'Église qui était attaquée par la municipalité grecque. Ce chargé d'affaires n'eut pas honte de recevoir d'une manière insolente notre digne prélat, et même de lui ordonner de partir de Constantinople sous deux jours. Le digne successeur des apôtres, sans même recevoir la visite de ses ouailles, qui sont en grand nombre à Constanti nople, obéit à cet ordre insolent et partit. Les gazettes allemandes, françaises et grecques blâmèrent hautement le ministre, et cependant son gouvernement ne tarda pas à le décorer de la croix de la Légion d'honneur. Notre ambassadeur respecte le clergé ; mais, soit faiblesse, mais soit politique ou soit qu'il manque d'instructions de sa cour, i! n'a donné jusqu'à ce jour que des paroles. Au contraire, son interprète, M. Cor, frère d'un des Nôtres, est un zélé catholique, toujours prêt à nous obliger.

Je n'ose entreprendre de vous parler de la catholicité de Smyrne. Les riches négociants anglais ont tout corrompu ; ils ont épousé les filles des atholiques qui sont devenues pires que leurs maris. Les missionnaireseux-mêmes, devenus tropriches, avaient

abandonné l'esprit de pénitence; ils commencèrent par faire gras en carême, et finirent, par leur exemple, à abolir entièrement le jeûne. Parmi tous les catholiques de Smyrne le relâchement se propagea ; un grand nombre de religieux se firent séculariser et revinrent en habit d'abbé étaler leurs scandales au milieu de ce peuple qui avait tant besoin de voir des apôtres. Quelques-uns d'entre eux se portèrent à de tels excès qu'on fut forcé de les arrêter et de les conduire ignominieusement à Rome. Enfin Léon XII érigea ce siège en archevêché. Le prmier titulaire, Mgr Kardeli, avant voulu sévir contre le relâchement des réguliers, fut obligé en \ 830 de s'enfuir pour ne plus revenir. Il alla à Rome et assura que quelques religieux avaient mis du poison dans le vin qu'il devait consacrer. Le Seigneur cependant n'abandonna pas cette malheureuse ville. Mgr de Forbin-Janson y prêcha la controverse, força les Grecs et les protestants à rougir de leurs blasphèmes contre nous. Mgr Bonami, devenu archevêque, les provoqua de nouveau à la dispute, les convinquit d'erreur et leur ferma la bouche; M. Daviers, de son coté, forma d'excellents et zélés disciples. Après avoir achevé leurs études à la Propagande , Messieurs Missire , Vitale, Alberti et le Père Castelli, dominicain, tous zélés, tous érudits, voulurent opposer une digue au torrent des désordres ; mais ces hommes excellents

ne purent travailler longtemps. Mgr Missire fut rappelé à Rome où il resta au collège grec catholique, avec le titre d'archevêque ; la mort emporta le cligne et savant M. Vitale. Le pieux etiloquent Alherti fut nommé coadjuteur de Syra, et le très-excellent Père Castelli fut consacré archevêque de Naxie. Quinze ans auparavant, Smyrne et Constantin ople avaient perdu l'ami dévoué des pauvres , l'homme fécond en bonnes œuvres, le fondateur d'hôpitaux dans ces deux villes, le consolateur des pestiférés, leur ange de paix à leurs derniers moments, le Père Aloysio-Maria Blancio, franciscain, qui fut élu évèque de Syra, et qui aujourd'hui est légat apostolique de la Grèce occidentale. Il ne reste plus maintenant à Smyrne que le zélé Mgr Mussabini ; mais il est seul et ne peut que gémir à la vue des désordres de son peuple.

Que vous dire de l'Egypte ? Là, celui qui a le plus de négresses pour satisfaire ses passions est le plus glorieux. Ceux qui ne peuvent s'en procurer ne reculent pas devant le comble de l'infamie pour assouvir leur brutalité. Je sais de bonne source qu'une dame française, d'ailleurs très- vertueuse, était restée seize ans sans se confesser, parce que, disait elle au confesseur étranger auquel enfin elle avait pu se confier : « Je n'ai jamais pu me résoudre à me confesser aux missionnaires du Caire ou d'Alexandrie. » Cette année, un jeune homme entendit un religieux

qui prêchait à Alexandrie reprocher à son auditoire que le confessionnal était rempli de toiles d'araignées; le jeune homme eut la curiosité, après le sermon, de visiter le confessionnal, et il m'assura que la plainte du prédicateur était très-fondée. Quelques-uns de nos catholiques vont négocier en Egypte ; pour la plupart ils s'éloignent d'ici en grâce avec Dieu ; mais après un séjour de dix ou vingt ans, ils reviennent entièrement souillés, et sans s'être jamais confessés. Que peuvent donc faire nos missionnaires, témoins de ces abominations? Tant que la Compagnie exista, le nombre des fidèles était à la vérité peu considérable, mais leurs vertus fixaient les regards de Dieu qui s'abaissaient avec complaisance sur ce petit troupeau. Quand les Jésuites furent sécularisés, le Père Delenda resta à Constantinople; le Seigneur lui avait accordé le don des langues, la grâce de se renoncer entièrement et de se faire tout à tous : par ce moyen, il mérita d'attirer les grâces d'en haut sur tous les âges et sur toutes les conditions. Avec lui restèrent à Constantinople plusieurs prêtres catholiques de Tine, de Naxie, de Syra et de Santorin, entre autres l'éloquent et zélé Pseutachi, prêtre de Syra, Marinelli, Salava, tous trois élèves des Jésuites. Le P. Credon, Jésuite français, demeurait à Chio, où il traduisait en grec vulgaire 1' 'Introduction à la Vie dévote, opposant ainsi aux fausses joies du siècle qui conduisent à la mort

la douce et rafraîchissante joyeiiseté de saint François de Sales qui ne cesse d'apaiser le cœur jusqu'à ce qu'il le fasse entrer pleinement dans la joie du Seigneur. D'autres Pères s'étaient fixés à Tine. Le P. Gagliardi y traduisait également en grec vulgaire Y Enfer ouvert aux chrétiens, etLa vraie Sagesse, par le P. Pinamonti. Pendant qu'il joignait à ce travail le Guide des pécheurs, le premier donnait aux fidèles YAscensio mentis ad Deum, de Bellarmin. Mgr Maruxe, mort dernièrement évèque et primat des Arméniens catholiques de Constantinople , traduisait aussi en langue turque V Imitation de Jésus-Christ et faisait imprimer en grec La dévotion aux âmes du Purgatoire. Le PèreVelasti, Jésuite de Chio, faisait, de son coté, passer en grec le beau Traité de la conformité à la volonté de Dieu, de Rodriguez. Je viens d'obtenir qu'on fasse une nouvelle édition de ces ouvrages. Les PP. Credon, Santi,Vernaro, Castelli, Jésuites, étaient demeurés à la garde du troupeau de Chio. Le dernier savait la langue et les belles lettres en perfection; les Grecs eux-mêmes s'exclamaient d'admiration en entendant ses panégyriques; Vernaro les attirait à la suite de Jésus-Christ par ses homélies. Santi, le vénérable, absorbé en Dieu, forçait l'âme à rentrer en elle-même par les exercices, la soulevant au-dessus des bornes du temps, il la plaçait entre deux éternités, et ne l'abandonnait point qu'il ne

l'eût purifiée et complètement réformée. Le Père Roxhès s'était chargé de quatre à cinq mille catholiques, tous laboureurs, habitant File de Syra. Pour se rapprocher d'eux, il s'était exilé de la ville, fabriqué une maison et planté un jardin à l'entrée d'une espèce de défilé qui aboutissait aux campagnes que cultivaient ces catholiques. C'est de là que le bon Père, oubliant la physique et les mathématiques, ses études chéries , envovait des vœux ardents vers le ciel et présentait au bon pasteur les âmes simples qui lui était confiées. Le samedi, dès la pointe du jour, on les voyait par troupe prendre le chemin du défilé et venir se jeter aux genoux de leur Père. Il avait aussi la coutume, tant à Syra qu'à Tine, de les assembler par groupe de trente environ, pour leur expliquer avec componction les points de l'examen, les motifs et les actes de contrition, et, par ce moyen, il les voyait tous arriver à ses pieds avec des cœurs contrits, et disposés à recevoir une absolution, dont les fruits persévéraient. Une fois tous les ans , à la prièrej de l'évèque, il s'arrachait à sa chère solitude, et descendait à la ville pour huit ou quinze jours , afin de donner au peuple les exercices de notre Père saint Ignace. Il paraissait alors un autre Jean-Baptiste venu du désert, et prêchant comme lui la pénitence qu'il avait pratiquée lui-même pendant toute l'année. Et comme toutes ses paroles et ses actions étaient animées

de l'esprit de Dieu, il renouvelait dans cette chrétienté les prodiges que la prédication des apôtres opérait autrefois parmi les premiers chrétiens. Aussi, ses vertus ont laissé une telle impression dans l'île, que depuis quatre-vingts ans que le Seigneur l'a appelé à lui , la mémoire s'en est perpétuée de père en fils jusqu'à nos jours, et l'on cite ses paroles et différents traits de sa vie avec le respect qui s'attache aux actions des saints.

Ces vénérables Pères, quoique dispersés, n'en continuaient pas moins à ne former qu'un seul corps, à n'avoir qu'un même esprit ; à garder cette subordination, cette conformité de pensées, d'opinions et d'opérations qui en sont l'effet, comme elles sont le don le plus précieux de l'Esprit-Saint, celui par lequel, surtout, le monde connaît que nous appartenons à la Compagnie. Quoique leur vie fût tout unie à Dieu et qu'ils n'agissent que par lui , cependant, comme certains d'entre eux s'adonnaient davantage à la vie active, il était naturel qu'avec égal désir ceux-là fussent plus amplement doués des dons du Saint-Esprit qui perfectionne l'entendement. Dans la petite communauté de Chio, l'âme du conseil était le vénérable P. Santi, retiré au village deCampos; la famille de Tine, plus nombreuse, avait choisi le Père Roxhès ; elle se composait de sept membres dont le but n'était point de se concentrer dans l'île, comme ceux de Chio,

mais bien de parcourir les environs et de rechercher les brebis perdues de la maison d'Israël ; ils avaient besoin pour cela de plus de lumière, d'une direction plus spéciale, d'une impulsion plus efficace et plus constante; il fallait prévoir tous les cas, toutes les difficultés, et personne ne fut jugé plus apte à cet effet que le Père Roxhès. Il fit construire dans sa solitude une résidence très-ample, capable de loger les sept Pères, chacun ayant sa chambre. Elles étaient distribuées deux par deux, séparées par une grande allée en forme de croix; ils avaient une chapelle dédiée à saint Jean Népomucène. Là donc , après avoir consulté le Saint-Esprit, on proposait la question, et tout s'exécutait selon les régies de élections que nous présente le livre des Exercices, et dont nous avons la pratique dans l'Institut.

Ces débris de la Compagnie se conduisant en tout selon l'esprit et les instructions de notre glorieux Père saint Ignace, ils ne se contentaient pas d'une correspondance ordinaire aux grâces, ils s'armaient encore de l'humilité et de la mortification, et, par une retraite plus étroite et une conversation plus intime avec Dieu, ils se purifiaient, se reposaient des fatigues et se refondaient tout entiers dans la fournaise des épreuves. Successivement ils se retiraient un à un à Syra, où, seuls avecDieu seul, ils passaient quarante jours entiers dans toutes les pratiques et les règles des

saints exercices. Il m'est tombé entre les mains quelques feuilles contenant leurs saintes résolutions. L'un d'eux, ayant médité que la sainte Vierge était allée en Egypte montée sur un âne, prit la résolution de ne plus se servir de mulet : monture cependant la plus usitée et souvent des plus nécessaires à Tine à cause des montagnes , de la distance des lieux et de la pesanteur des fardeaux .

Un grand obstacle entravait le fruit de leurs travaux : ils étaient peu nombreux et avaient un peuple nombreux à éclairer, ils avaient à craindre qu'à peine le bon grain semé, l'ennemi vînt y semer l'ivraie. Le Seigneur leur inspira la pensée de former des disciples qui, animés du même esprit, embrasé du même zèle, combattant avec les mêmes armes, pussent, pendant leur absence, veiller à la garde du troupeau, le diriger, et même le faire avancer dans la voie de la perfection. A cet effet, ils choisirent dans chaque ile les prêtres séculiers les plus vertueux , les plus éclairés, les plus humbles, en un mot, ceux qui leur parurent mieux disposés à recevoir les lumières du Saint-Esprit et à devenir les instruments de sa miséricorde envers les fidèles. On les faisait venir l'un après l'autre à Tine, où un Père était uniquement destiné à cet emploi et leur consacrait tout son temps. Ils se retiraient sur une montagne qui domine un village appelé Carderi, où l'on montre encore la cha-

pelle et les deux petites chaumières qu'habitaient le Père et le prêtre dans cette retraite absolue. Là le prêtre v faisait les quatre semaines des Exercices de saint Ignace, selon son esprit, et y recevait les dons célestes qui y sont attachés et les grâces nécessaires pour garder le petit troupeau en l'absence du Père. Il existe encore à Tine un vieux chanoine qui a fait de la sorte les Exercices spirituels et qui en a conservé pour la Compagnie un attachement inaltérable.

Remarquez en outre, pour preuve de la protection paternelle de la Providence sur ce petit noyau de Jésuites, c'est qu'en chaque endroit il se trouvait des sujets proportionnés à ses besoins et à ses devoirs. Naxie avait le P. Lœfleret ce fut à son occasion qu'il s'éleva unedifïérence d'opinion, mais de pende durée, entre les Pères de Tine et le Père Roxhès ; en voici l'occasion. MM. les Lazaristes, par vénération pour nos Pères, et aussi parce qu'ils ne se trouvaient pas en mesure de fournir la même carrière que les nôtres, les sollicitèrent de se réunir à eux. La proposition ne déplut pas aux Pères de Tine; mais le Père Roxhès, qui voyait plus loin et, à ce qu'on croit, avait reçu des lumières du ciel sur le rétablissement futur de la Compagnie, fut d'avis que nos Pères, unis entre eux, ne prissent aucun engagement avec les Lazaristes; mais que, par amour de la paix, et pour concourir à la plus grande gloire de Dieu, quelques-uns des nôtres

resteraient avec eux comme aides, et non à titre de confrères. Le Père Delenda se fixa donc près de MM. les Lazaristes de Santorin, et le P. Lœfler avec ceux de Naxie. Il sut si bien gagner leur confiance, et représenter en même temps la Compagnie auprès des fidèles, que les Lazaristes lui abandonnèrent le gouvernement de cette mission; tout se faisait sous sa direction. Non-seulement pendant sa vie, mais encore après sa mort, la mission et ses dépendances portèrent le nom du Père Lœfler ; maintenant encore sa mémoire est en bénédiction à Naxie.

Il n'en fut pas de même de l'incomparable Père Delenda; on eût dit que le Seigneur ne lui avait prolongé la vie et conservé toute la force de sa grande Ame que pour les seuls chrétiens de Gonstantinople : car, à peine avait-il touché le sol de Santorin , sa patrie, qu'il tomba en enfance dans le lieu qui l'avait vu naître. Heureusement il rencontra une grande âme dans le Supérieur des Lazaristes, appelé, si je ne me trompe, M. Corsi. Ce digne Supérieur était un présent que Dieu, dans sa Providence, faisait à Santorin et au Père Delenda pour supporter avec une douceur inaltérable toutes les faiblesses du grand missionnaire qui avait été jadis l'apôtre du Levant; M. Corsi fut pour Santorin, par son zèle apostolique, par son cœur et sa manière d'agir, un véritable continuateur des œuvres de la Compagnie. Il était d'une U. 14

éloquence qui lui gagnait tous les cœurs et le rendait vraiment orateur; il fut, en un mot,, digne des regrets si bien mérités de cette île, et de la reconnaissance de toute notre Compagnie.

Le Seigneur nous avait aussi donné pour successeur à Constantinople un homme de Dieu, éminent en vertu et en génie : le Supérieur des Lazaristes était tel qu'il le fallait pour continuer à cultiver dignement la vigne que nos Pères avaient défrichée et fertilisée. Les grands serviteurs de Dieu n'étaient pas rares alors, et le Seigneur avait sous la main quantité de belles âmes, dont les vertus avaient préparé les voies à cette grâce qui rend l'homme apostolique, digne instrument des miséricordes divines envers les nations qu'il veut bénir.

J'ignore qui nous a remplacé à Smyrne ; mais il paraît que nous ne tardâmes pas à y avoir pour successeurs MM. Daviers et Trévaux, tous deux dignes missionnaires, embrasés du zèle du salut des âmes; tous deux avaient connu et apprécié notre Société, dont ils rendaient partout bon témoignage. Ils moururent en appelant de leurs vœux et de leurs prières le retour des Jésuites à Smyrne, disant qu'ils y seraient l'appelés. Toutes les fois que nos Pères ont pu faire des excursions à Naxie, à Santorin, à Constantinople, etc., ils ont trouvé les cœurs disposés à les accueillir avec joie, préparés qu'ils étaient par les recommanda-

tions de M. Daviers, dont les lettres devançaient leur arrivée; et par tout le bien qu'il disait des missionnaires, il préparait le succès de la mission. Je ne sais précisément à quelle époque ces deux hommes apostoliques arrivèrent à Smyrne ; mais ce temps ne peut remonter au delà de l'année 1 792 ou 1 793. Revenons à nos plus anciens missionnaires.

Le premier Jésuite qui prêcha à Chio fut le Père Cartagnola, originaire de l'île même. Après avoir inspiré à ses compatriotes un grand désir d'avoir nos Pères, il revint à Rome en 1 592, et, sur l'exposé qu'il fit , Clément VIII assigna pour cette mission quatre cents écus d'or chaque année, et le Père Aquaviva y envova deux Pères et un Frère en 1 594. En 1615, le Pape Paul V assigna cent écus pour deux missionnaires de la résidence de Chio , qui devaient aussi parcourir les îles de l'archipel. Peu de temps après, Févêque de Tine étant venu par ordre du Saint- Siège visiter cette église, et ayant reconnu parmi les nôtres le vénérable Père Albertis, originaire de Tine même, il l'emmena avec lui dans son île. De retour dans sa patrie , le Père Albertis ne se rendit point dans sa famille qui était une des plus distinguées de Tine ; mais, pour annoncer plus efficacement un Dieu qui avait voulu naître, vivre et mourir pauvre, afin de consacrer et d'honorer la pauvreté, le Père, qui devait être l'apôtre des pauvres de Tine, se ren-

ferma dans une pauvre baraque; vêtu comme un pauvre et vivant de même, il ouvrit sa mission en se mêlant avec les pauvres. Alors, comme aujourd'hui, le nombre des Grecs surpassait à Tine celui des Latins; ils reconnaissaient le Pape, mais ils détestaient les Latins. Sauvages dans leurs mœurs, ignorants fanatiques, ils fuyaient nos évêques, les prêtres et les fidèles. Le Père Albertis les apprivoisa en gagnant d'abord leurs enfants, ayant pour cet effet les poches toujours pleines de petits présents au goût de l'enfance. Munis de cet appât, il les interrogeait, les instruisait, et, à force de patience, il leur inculquait quelques vérités fondamentales. Quand le petit bonhomme répétait bien sa leçon, il lui remettait son petit présent et le renvoyait chez lui; ces enfants devenaient souvent pour leurs parents des vrais missionnaires, des anges de paix et de réconciliation avec l'Eglise. Après avoir ainsi gagné les enfants et les parents, il s'attacha à gagner les pasteurs; il parvint à en réunir plus de quatre-vingts, deux fois la semaine, dans la cathédrale ; il leur répétait, leur expliquait article par article nos saints mystères. Ainsi en fit-il d'abord des chrétiens croyants, puis des prêtres instruits de leurs devoirs , et enfin des saints. C'est ainsi que les fondements de la mission de Tine furent établis sur la pauvreté de notre Sauveur ; et, au moment de sa canonisation , saint Ignace put montrer, avec félici-

talion, à ses compagnons dans la gloire, cinq missionnaires donnant en même temps dans cinq églises différentes les saints exercices à vingt mille insulaires, onze mille Grecs et neuf mille Latins; les cinq missionnaires étaient Albertis et quatre prêtres du rit grec. Cette mission subsista jusqu'au moment de la disparition de la Compagnie.

Peu d'années après, fut établie la mission deNaxie; on ofïrit à nos Pères les revenus et l'église d'une Congrégation qui y existait déjà. Cette île est riche, et le terrain y est fertile; les habitants sont pour la plupart de noble extraction. Naxie était regardée comme la reine des Cyclades. Il fut décidé que cette mission serait confiée aux Jésuites français , aussi bien que celles de Santorin, de Smyrne et de Constantinople. La mission de Tine dépendit d'abord de la Province de Venise ; puis , quand les Turcs se furent emparés de la Morée, elle passa à la Province de Sicile.

La mission de Syra ne devint stable que vers la moitié du siècle passé. L'origine de la population actuelle, si l'on en croit les relations orales dont j'ai parlé dans une autre lettre, offre quelque chose de singulier. D'après ce récit, une peste horrible, étant venue fondre sur Syra, en avait emporté tous les habitants à l'exception de quarante femmes, qui échappèrent au fléau et furent mariées à autant de forçats

jetés sur le rivage cle l'île* Au reste, cette tradition prend quelque vraisemblance quand on recherche et qu'on ne peut trouver l'origine distincte d'un vœu que toute la ville catholique de Syra observe constamment et religieusement : vœu que ni Mgr l'évêque ni le Pape n'ont jamais voulu abroger , et qui consiste à s'abstenir de viande du 1er au 15 du mois d'août, pour remercier la sainte Vierge d'avoir mis un terme à la peste qui désolait Syra. Cette origine peu glorieuse dont les habitants rougissent un peu, mais qu'ils n'osent cependant nier et contester, se peut aussi prouver par la vie que menaent les habitants jusqu'à la moitié du siècle passé. On ne voyait chez eux aucune vertu de nation civilisée. Les Sv-

riotes et les Albanais étaient la terreur, le fléau et les dévastateurs de l'Archipel et de la Morée. Ils ont eu des évèques au moins depuis le xve siècle ; mais aucun, excepté celui qui fut martyrisé par les Turcs, n'est mort à Svra. Le clergé lui-même était si barbare, que nos Pères n'y pouvaient rester chaque année que quelques semaines pour donner les Exercices de saint Ignace.

Une année, l'un de nos Pères fut assez heureux pour sauver la vie de l'évêque que son clergé voulait massacrer. Il lit une telle diligence pour se rendre auprès de l'évêque que celui-ci put se retirer en lieu sûr avant l'arrivée des conjurés.

On ne serait pas surpris de la férocité d'un tel clergé si l'on savait aussi quelle est son ignorance crasse : cette ignorance est le nid où vient éclore le fanatisme et tous ses excès. Pour vous donner une idée de cette incroyable ignorance, voici une anecdotequi m'a été racontée en 1830, en présence d'un prêtre et de quelques élèves de Syra qui en rougirent, mais n'en contestèrent pas la vérité. Un ecclésiastique français, débarquant à Syra et voulant visiter l'évèque, s'adressa au premier prêtre qu'il rencontra et lui dit : Ubi est palatium Episcopi ? Le prêtre, qui chaque jour lisait vêpres sans y rien comprendre, ne voulant point passer pour ne pas savoir le latin , répondit franchement : Dixit Dominas Domino meo, etc. Notre abbé lit instance en disant : lloyo, die milii ubi habitat Episcopus? Le Syriote reprend : Borne ponam inimieos tuos, etc., et ainsi de suite jusqu'à ce que notre abbé, voyant qu'il avait affaire à un âne, s'y prit d'une autre manière. Mais notre prêtre syriote crut avoir vaincu le Français, le mettant hors d'étatde continuer la conversation latine et dit au premier confrère syriote qu'il trouva : « Le prêtre français est resté court, et moi j'étais capable de le mener jusqu'à Magnificat, sans manquer une parole ». Voilà un échantillon propre à vous donner une idée de l'état des belles-lettres à Syra avant que les Jésuites n'y ouvrissent leurs écoles. Quand vous serez envoyé

à de telles nations, rappelez-vous le mot de notre Père saint Ignace : Operarius non ad anrum tractandum, sed ad lutum venisse cogitet. Syra avait accueilli nos Pères. Le vénérable Père Roxhès avait amolli leur nature et cependant : Chassez le naturel... Vous savez le reste. Un vieillard que j'ai assisté à la mort me racontait, étant encore en santé, qu'il avait dû s'expatrier pour avoir tué un homme à l'occasion d'un mariage. Alors, vers l'an 1760, on ne demandait pas aux parents leur fille en mariage. Quand il y avait plusieurs aspirants à la même main, chacun rassemblait ses amis et, précisément la nuit, on se battait à coups de fusils. Le futur époux de la bande qui avait vaincu l'autre obtenait la main de la demoiselle. La même nuit, on entrait par force chez ses parents, on emportait la demoiselle moitié nue et on allait dans l'église lui donner la main encore fumante de sang et célébrer ainsi un sacrement qui confère la grâce de s'aimer jusqu'à la mort. Ce désordre est à peine extirpé de nos jours. Mais que Ton donne à cette nature féroce un bon objet : alors l'Evangile opère avec toute son efficacité.

Telle était l'Eglise de Syra lorsqu'elle donna aux Pères un établissement stable, je veux dire une vieille masure exposée et ouverte à tous les outrages du temps. Ces Pères durent jouer d'industrie pour inspirer la crainte de l'enfer et de Dieu à des gens qui

se jouaient avec la mort , mettaient leur vertu à marcher sur des cadavres et se baigner dans le sang humain qu'ils versaient. Les Pères descendirent de leur maison à l'église pour y donner les exercices par un escalier rapide, traînant des pieds et des mains des chaînes de fer, voulant, par des bruits affreux et ce spectacle, donner à ces natures sauvages une idée des peines qui attendaient les victimes de l'enfer; le discours était conforme à l'exorde ; la terreur allait toujours croissant et produisait un effet qui dépassa le but. Nos meurtriers furent si épouvantés d'une telle peinture de l'enfer, ou plutôt de l'enfer, dont ils n'avaient cependant qu'une légère peinture, que pour faire pénitence ilsj tirèrent tous de renoncer au monde ; aucun mari, au sortir de l'église, ne voulait retourner chez soi, maisaller s'ensevelir dans le désert, résolu de faire un divorce éclatant avec le péché et par conséquent avec le monde entier. Il en coûta aux Pères pour leur faire comprendre que ce Dieu si sévère pour punir l'endurcissement est un père plein de miséricorde pour pardonner au repentir et même embrasser tendrement le pénitent. Il fallut suer beaucoup pour arracher ces âmes des griffés du démon qui voulait inspirera ces hommes portés aux extrêmes, son propre désespoir. Mais enfin Dieu parla aux cœurs de ses enfants, et quelles tendres larmes alors ils versèrent pour avoir outragé avec tant d'outrance et d'achar-

nement un père si miséricordieux ! Telle fut l'aurore de la lumière qui éclaire maintenant Syra.

Le Père Roxhès, que Dieu avait appelé et préparé pour porter sur ses épaules ces ouailles encore faibles, avait pour elles des entrailles de père. Aux continuelles attaques du démon , il opposait le continuel retour sur eux-mêmes , l'examen des vices dominants; aux rechutes fréquentes il opposait la fréquente confession et communion. Le Père Roxhès, ayant cessé de vivre pour aller recevoir le prix de ses travaux, n'oublia pas assurément ses enfants de Syra. Ali ! sans doute il a prié pour eux et béni l'éternelle miséricorde qu'il voyait disposée à maintenir le bien qu'il avait fait à Syra en lui donnant des héritiers de son zèle. Ah! quelle dut être alors le bonheur, la joie dont fut inondée l'àme du premier apôtre de Syra qui avait aplani tant de chemins raboteux , nivelé tant de collines, abaissé tant de montagnes, apprivoisé tant de lions qu'il convertit en agneaux ; quel torrent de joie divine abreuva cette àme si grande qui, toujours, avait porté son cœur vers Dieu et Dieu dans son cœur, qui avait tant aimé, honoré le nom de Jésus, l'avait porté si noblement exprimé en sa personne et dans ses actes !

Le Père Roxhès allait revivre dans ses élèves les Ksentaczi, les Salaka, lesMarinelli, les Nicolas, lesTorindezi, tous prêtres instruits, vertueux et zélés, qui,

après la mort de leur professeur, ont l'ait revivre et conservé les sentiments qu'il leur avait inspirés, l'ait germer et produire la semence qu'il avait jetée à Syra et même à Constantinople.

A Tine, le Père Aghaczi et le Père Lalomia ont formé à la vertu, préparé au sacerdoce et au ministère évangélique les Perpignani , les deux François, les Philappiceri, les De Curto, les Pagani. Celui-ci était Grec converti parle Père Aghaczi; il devint prêtre, chanoine, chapelain de la ville capitale Saint-Nicolas : il avait le don de gagner les âmes par sa conversation. Il fut établi que pour vivre il mangerait successivement chez Messieurs les Consuls français, anglais, allemand, hollandais, russe et prussien. Ce fut un trait de la Providence pour toute l'île. A table, il parlait si bien de Dieu, qu'il sanctifia les Consuls et, par eux, cette île où quasi tous les habitants dépendent d'eux. Reconnaissant envers Dieu , Don Pagani a voulu procurer à un autre la grâce qu'il avait reçue de Dieu par l'entremise du Père Aghaczi. Le jeune Zaloni, allant à Constantinople pour entrer dans une boutique de tailleur, demanda, en passant à Saint- Nicolas, l'aumône au chanoine Pagani : il la lui donna meilleure qu'il ne la demandait. Il l'instruit : Zaloni devint prêtre et chapelain ; il convertit au moins une vingtaine d'hérétiques dans chacun des vingt-cinq villages qui composent la catholicité de Tine , sanc-

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tifia toute la population, soutint et honora le nom de saint Aloysio ; établit les conférences hebdomadaires dans lesquelles, chaque vendredi, les prêtres se rassemblaient chez lui, et du matin au soir proposaient et résolvaient des cas de conscience. Devenu lui-même chanoine, il y a huit ans , il tomba malade. Alors j'imprimais sur toile des scapulaires ; je pris la liberté de lui dire : Oubliez que vous êtes chanoine, redevenez tailleur , cousez mes scapulaires , et la sainte Vierge vous guérira. Il le fit pendant deux mois, et la sainte Vierge rendit la santé à l'humble chanoine redevenu tailleur pour coudre les habits de Marie. C'est lui qui est maintenant le très-révérend Mgr François Zaloni , évêque actuel, et depuis cinq ans, de Tine. Monseigneur est, par caractère, doux comme un agneau ; mais il a la force d'un lion pour soutenir sa foi. Quand on demanda le serment de fidélité à la constitution grecque, à nos magistrats civils, Zaloni sachant qu'elle contenait des lois contraires à la religion, répondit à son peuple : Non licet. Le gouvernement se fâche, outré de se voir paralysé par un pauvre évêque. A son tour, M. Piscatori, ambassadeur de France, se présente et menace au nom de la France qui laissera chasser les catholiques ; Zaloni, répond : Aon licet ; on s'emporte, on tonne, et toujours le Non licet est la seule arme, la seule réponse. Enfin , ce Aon licet a une force miraculeuse dans la

bouche de Zaloni. Son Excellence Piscatori ne se reconnaît plus; il était lion, il devint agneau ; il était ennemi, il devient ami; il persécutait, il devint protecteur de l'évêque. Le serment se fait avec cette clause expresse et admise par le gouvernement grec : « Sauf les dogmes et les lois de V Eglise catholique » . Don Pagani avait donné un évêque à Tine , il donna aussi une mère spirituelle aux jeunes filles en convertissant une parente née scliismatique comme lui. Cette femme forte eut de son mariage une fille qu'elle consacra à Dieu dans l'ordre des Ursulines; elle est, demeurant vierge, devenue mère en Jésus- Christ des petites filles à qui elle enseigne la crainte et la loi du Seigneur, les dispose par son exemple et ses leçons à devenir épouses de Jésus-Christ comme leur maîtresse, ou mères chrétiennes qui donneront des enfants au Seigneur. Elle eut deux frères, dont l'aîné, nommé Constantin, ayant étudié par les soins et aux frais de Pagani, fut envoyé à la Propagande. Revenu à Tine, il enseigna la philosophie, la théologie et fut chapelain de la cathédrale; mais, ayant voulu ramener un parent qui malversait, il en fut si rudement frappé qu'il en contracta une infirmité qui le mit au tombeau. Don Pagani, parent et nourricier d'un prêtre martyr, était l'âme de l'évêque. Dieu lui avait donné une grande prudence : tant que Mgr Gabinelli, trop timide et irrésolu pour agir par lui-même, suivit les

avis de Pagani, il forma un excellent clergé, vit fleurir la religion et la paix parmi son peuple. Pagani, plein de jours et de bonnes œuvres, passait à meilleure vie , laissant au peuple de Tine ces excellents consuls à qui chaque semaine il enseignait et inspirait l'art d'avertir, corriger, maintenir dans la crainte de Dieu les paysans qui affluaient chez eux pour leurs affaires. Pagani laissait aux jeunes filles, dans la personne de sa parente, une mère en Jésus-Christ ; au peuple, un apôtre dans Zaloni. Don Pagani était au ciel, mais le diocèse sentait et pleurait son absence, parce que le bras de Mgr Gabinelli était trop faible pour manier le gouvernail. Mais, peut-être, par l'intercession bienheureuse de Pagani, le Saint-Esprit parla au cœur de Mgr Gabinelli. Il reconnut son incapacité, déposa entre les mains du Saint-Siège un fardeau trop pesant pour ses épaules tremblantes. Mais où Rome trouvera-t-elle un pasteur tel qu'il le fallait à Tine, un pontife qui aimât à être pauvre, à devenir pauvre, pour et avec le pauvre, à souffrir la faim, le froid, la nudité et toutes les misères? Il fallait un pontife qui se fît tout à tous, et surtout qui sût supporter les infirmités de ses enfants, y compatir. Il fallait un pontife ferme, zélé, pour s'opposer comme un mur, pour défendre, conserver le dépôt sacré de la foi et de la discipline ecclésiastique. L'homme qu'il fallait à ce troupeau se trouva parmi les trois candidats

présentés au Saint-Siège : Zaloni , sans être connu , fut préféré : le ciel applaudit ; et l'Eglise de Tine ne put s'empêcher de reconnaître dans ce choix un gage précieux de la prédilection et de la Providence admirable de Dieu.

Tous les anciens Jésuites de Tine avaient successivement quitté la terre; mais, si avant de mourir, le P. Aghaczi n'avait opéré d'autres bonnes œuvres que la conversion de Don Pagani, il eût fait beaucoup. C'est ce dernier qui, en arrêtant , instruisant le tailleur Zaloni en fit un saint qui devait être un jour l'évêque et l'apôtre de Tine. Le P. Aghaczi avait deviné dans le jeune Pagani, alors domestique de nos Pères, des qualités du cœur qui le lui fit préférer à tant d'autres jeunes gens de meilleure condition. Il le forma et le polit comme on fait pour une pierre précieuse, découverte par un habile chercheur sous son enveloppe commune.

Une vaste carrière s'ouvrait alors au zèle du P. Aghaczi. Le peuple de Tine, simple, ingénu, sans prévoyance, sans ressources, sans connaissances économiques, incapable de mettre de l'ordre dans ses affaires, de faire valoir ses droits, de conserver et garantir ses biens, était un peuple enfant, qui avait besoin de tuteur. Le Père était actif, ennemi du repos, fécond en ressources, infatigable dans les entreprises, intrépide dans les dangers ; il était habile

jurisconsulte : il se fit donc procureur, avocat, juge, tuteur, nourricier de tout le peuple. Toutes les ressources étaient dans ses mains, tous les instruments des droits, les contrats, les legs lui furent confiés ; il dirigea, répartit les travaux, employa chacun selon ses forces, ses bons soins; régla tout, pourvut à tout, paya les dettes, accommoda les procès, finit les différends, leva tous les doutes. Que d 'importun ités n'eut-il pas à subir ! Combien de fois ne fut-il pas trompé ! Que de mécomptes, d'ingratitudes, de fraudes, d'inconstances ne rencontra-t-il pas! Il surmonta tout généreusement. Et quand des revers vinrent tromper ses prévisions et ses espérances, il pria ses anciens confrères de se dépouiller de toutes leurs maisons pour les vendre et venir au secours des malheureux. Pour lui et ses confrères dispersés dans les villages, ils vécurent du pain de la charité des pauvres cultivateurs. Pour augmenter le mérite de ses plus dévoués serviteurs, Notre-Seigneur permit que la calomnie les éprouvât dans les derniers temps de leur vie. Et, comme le P. Aghaczi, le P. Roxhès fut maltraité, outragé par ses enfants; mais dès que la tombe eut recouvert les ossements de l'apôtre de Tine, les habitants vinrent prier sur cette tombe et demander à Dieu de leur pardonner l'ingratitude dont ils avaient payé tant de travaux, de sacrifices et d'amour. L'éloge du P. Roxhès se trouvait alors dans la bouche de ses ennemis, devenus ses panégyristes.

Tandis que le Père Aghaczi , du haut du ciel témoin de nos combats, nous encourage et prie pour nous ses successeurs et continuateurs, revenons à ses compagnons d'armes et disons un mot de leurs travaux. Celui qui se présente le premier et qui fut un de nos modèles est le Révérend Père Lalomia.

Né en Sicile, il entra dans la Compagnie, après avoir surpassé par ses talents et ses vertus tous ses compagnons d'étude, de philosophie et de théologie. Sa voix éloquente retentit dans les premières chaires de Palerme, et bientôt il donna ce Mois de Marie si souvent réimprimé et traduit. Cet homme, qui rappelait par sa science nos meilleurs théologiens, fut envoyé à Tine où il fut le septième de ces Jésuites qui devaient, là, rendre témoignage à Notre-Seigneur et à la Compagnie en ces temps d'orages. La pauvreté, les fatigues de la mission les contraignaient tous dès leur arrivée à vivre de privations, de misères ; à supporter la faim, la soif, le chaud, le froid, la nudité : en un mot, à retracer dans leurs personnes la vie que menaient les premiers compagnons de saint Ignace. Ils ne se doutaient guère, les pauvres Pères de Tine, lorsque, vêtus de gros draps de paysan, mangeant du pain d'orge, se nourrissant de chicorée et d'escargots, qui sont les mets délicats de l'île pendant une partie de l'année, ils ne se doutaient point qu'ils étaient les instruments que Dieu avait choisis pour entretenir le U. 15

feu sacré qui devait conserver la vigueur , et plus tard ranimer cette Compagnie qui allait s'éteindre sous le soufïle violent de toutes les passions déchaînées par l'enfer. Il semble que Notre-Seigneur ait dit à ces sept Jésuites de Tine : Eritis mihi testes. L'humilité fut la seule force de ces sept ouvriers qui , devenus simples prêtres après la suppression , se remirent entre les mains de l'évêque de Tine. J'ai retrouvé la copie delà supplique adressée par le Père Mortellaro à Monseigneur, pour solliciter la permission de rester dans son diocèse. S'il eût été un prêtre indigne et scandaleux, il n'eût pas écrit avec plus d'humilité pour demander la grâce d'être supporté dans quelque coin du diocèse comme un sujet à charge et par pure charité. Monseigneur répondit de la façon la plus affectueuse au Père Mortellaro en lui continuant tous les pouvoirs qu'il avait avant la suppression.

Les Pères avaient plus de neuf mille âmes à cultiver à Tine ; quatre mille à Syra , un grand nombre à Naxie, Santorin, Chio, Smyrne, Constantinople et dans plusieurs îles. Mais la position de nos sept ouvriers était critique, et les anciens ennemis de la Compagnie ne leur épargnèrent pas les tracasseries et la persécution qui, Dieu merci, ne refroidit pas leur zèle.

Le premier à se mettre à l'œuvre fut le Père Lalo-

mia. Par ses avis, l'évêque refusa d'employer dans les capellanies certains prêtres dont la conduite n'était rien moins qu'édifiante : ces hommes indignes du sanctuaire, loin de se rendre, par une vraie conversion, capables de gouverner lésâmes, vouèrent au P. Lalomia une haine acharnée, au point de le poursuivre à main armée pour le maltraiter. Bientôt il se vit accusé, même par des religieux qui le dénoncèrent à Rome. De là, furent envoyés des juges ennemis par principes, corrompus par intérêt. Le P. Lalomia fut condamné, censuré, comme promoteur du probabilismc. Dans le même temps, le Père Mortellaro, expliquant la théologie morale d'Antoine à Syra, disait à ses élèves : « Antoine » (il ne savait pas le français) Antoine, si Itanium stringis animas, non poterunt amplius respirare. Sur cela on le traitait d'ignorant. Un docteur de la Sapienee, parlait à Rome comme le P. Mortellaro , et vingt ans avant la révolution, il écrivait à la Sorbonne, ennemie du probabilisme : « Messieurs, vous désespérez les âmes par votre doctrine sévère; dans vingt ans, personne ne se confessera plus en France » . La Sorbonne fit la sourde oreille ; mais ces rigides docteurs, les vingt ans écoulés, ontpu voir dans les églises de Paris, comment les âmes y respiraient au milieu des profanations.

On condamnait le P. Lalomia comme accordant trop à la grâce et à la liberté de l'homme, et bientôt

ses censeurs verront leur inflexible Dieu ce commandant V impossible », exilé de ses temples comme ces rigides docteurs l'ont banni des cœurs désespérés.

La tempête ne déconcerta pas le P. Lalomia ; il tint tête à l'orage en s'appuyant sur la plus solide théologie. Bientôt quantité de missionnaires, sujets d'un ordre anli-probabi liste, après avoir scandalisé l'Orient par leur relâchement;, plus que probable et trop certain, se virent, par suite de leurs dérèglements, renfermés dans les prisons de l'Ordre. Combien n'avonsnous pas vu de ces anti-probabilistes qui, après avoir persécuté nos Pères dans le Levant, sont devenus d'une morale si relâchée que pour satisfaire leur passion ils se sont fait séculariser. D'autres, ne voulant pas se soumettre aux réformes si justenent réclamées par Mgr Cardelli, ont tenté de l'empoisonner et sout parvenus à lui faire déserter son siège et terminer ses jours à Rome.

Le Bienheureux Josaphat, évêque du rite grec , martyrisé par les Russes, avait maudit les persécuteurs des Jésuites et ses malédictions se sont toujours vérifiées. En mourant, il prédit que nul delà famille de ses meurtriers ne serait bon prêtre ; cette famille se convertit, elle fut l'exemple du pays ; un de ses fils se fit Jésuite : je l'ai connu, il excellait en vertus et en talents ; il fut promu au diaconat, et, devant être ordonné prêtre, il rappela à nos Supérieurs la pré-

diction du bienheureux. On crut qu'elle ne regardait plus une époque si éloignée : il fut ordonné prêtre ; mais la prédiction se vérifia. Le nouveau prêtre devint fou, sortit de la Compagnie, et se fit moine schismatique russe.

Partout nous avons retrouvé les traces du P. Lalomia qui a passé en faisant le bien. Plusieurs de ceux qu'il a ramenés à Dieu ou formés vivaient encore, et parleur position, leur influence, leurs bons exemples ont fait notre consolation. Je pourrais citer bien des noms et bien des bonnes œuvres, comme celle d'un consul de Syra, qui pendant qu'un des Nôtres donnait les exercices, nourrissait à sa table plus de soixante grecs schismatiques qui grâce à ce moyen pouvaient suivre exactement la retraite. Pour ne plus citer qu'un fait vérifié par moi, je vous dirai que le P. Lalomia étant à Chio et s'entretenant avec l'oncle de M. G...., alors enfant, et qui devint plus tard consul d'Angleterre, de Danemark, etc., il lui dit : « Cet enfant sera malheureux jusqu'à l'âge de vingt ans, et alors il prospérera toujours. » La chose se vérifia. Depuis l'âge de vingt ans il a toujours prospéré ; marié très-heureusement, il est devenu le médecin des pauvres , toujours bien vu du clergé et chéri du peuple, honoré des Grecs, des Turcs et des Juifs. Partout il a passé en faisant du bien à tous ; âgé maintenant de quatre-vingt-quatre ans, il fait encore luimême les hosties pour toutes les églises, dont il est

syndic. Notre P. saint Ignace, retourné dans sa patrie et faisande catéchisme, fit des prédictions favorables sur certains enfants dont l'extérieur n'annonçait rien d'extraordinaire. Ce don fut accordé au P. Lalomia. Don Jean Le Curto, maintenant vénérable vieillard, chanoine de Tine, qui fut toujours un excellent ministre de la parole de Dieu, et avait surtout le don d'exciter son auditoire à des larmes d'une vraie componction, me racontait que lors de sa plus tendre enfance, le P. Lalomia dit à son père, pauvre laboureur, qui voulait faire de son fils un laboureur : « Non, non, cet enfant sera un excellent prêtre. » Le Père avait parlé, le laboureur accepta l'oracle, et son fils, au lieu de chasser les bœufs, a envoyé une quantité d'àmes en paradis. Maintenant, quoique bien vieux, il travaille encore à la vigne du Seigneur. Plusieurs autres sont morts et pour lesquels le P. Lalomia avait obtenu du ciel le don de gouverner les paroisses, d'aider les évêques de leurs conseils , d'animer le clergé à la régularité et d'entretenir cet esprit de conciliation qui établit et conserve la paix, l'union dans les villages et les familles.

Un dernier trait sur le Père Lalomia. Le sultan avait envoyé à Ghio un agha avec ordre d'enlever tous les jeunes garçons qu'il pourrait et de les amener à Constantinople pour en faire des Turcs. Le Père Lalomia, voyant l'agha enlever un enfant catholique

et le lier sur son cheval , est saisi de compassion : tout à coup il se sent rajeunir, retrouve ses forces, et s'élance sur le cheval, terrasse l'agba, lui arrache l'enfant ; on veut le lui reprendre ; mais le Père, fortifié d'en haut, s'échappe de leurs mains, puis vole à Constantinople, obtient le rappel, puis le châtiment du ravisseur et revient triomphant à Chio.

Ce fut alors qu'il fit devant le peuple assemblé cette célèbre méditation dont tous les vieillards ont gardé le souvenir et dont l'impression n'a pu s'effacer. Tous me disaient : « II nous semble encore le voir et l'entendre. » Ce n'est pas seulement à Chio que le P. Lalomia ranima les catholiques par sa puissante parole ; toutes les églises du Levant ont entendu cette voix retentissante qui remuait et touchait tous les cœurs.

Au moment de terminer sa carrière , le Père Lalomia, prévoyant sans doute que Syra deviendrait un jour un séminaire pour cette île et celle de Naxie, Tine et Santorin, y laissa les excellents ouvrages de Suarez, Péteau, Bellarmin, etc., et toute sa bibliothèque.

Cela fait, et sentant la vie lui échapper, il revint , comme ses anciens compagnons d'armes, rendre son âme auprès de leur sépulture en cette île de Tine, où tous avaient, au moment de la suppression, résolu de continuer l'apostolat de la Compagnie. Pas un d'eux

ne manqua à ce rendez -vous delà mort; et cette pensée de venir reposer à côté les uns des autres, en attendant la bienheureuse résurrection, leur faisait chanter YEcce quam. . .jucundûmhabitare fratres in unum pour parvenir un jour à jouir de leur compagnie, nous qui sommes maintenant les compagnons qu'ils ont engendrés, disons et exécutons constamment : Vivat anima mea vita justorum,et moriatur anima mea morte jnstorum... pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus.

Un de nos Pères de Tine, qui est le plus cher à mon souvenir, c'est le Père Antoine Gagliardi. Il serait bien difficile de trouver un missionnaire qui puisse dire avec plus de vérité devant Dieu et devant les hommes d'avoir imité, retracé et exprimé dans toutes ses actions le portrait d'un homme apostolique tel que saint Paul le* décrit en ces mots : Vos a prima die qua ingressus sum in Asiam, etc. . . Il n'est aucune de ces paroles qui ne convienne au P. Gagliardi.

Tine est une île pour ainsi dire stérile : partout ce ne sont que des montagnes et des rochers ; il n'y a qu'une très-mince couche de terreà la superficie; elle ne produit que des épines. Le sol est ingrat, et ce n'est qu'à force de coups de pioche et de soins qu'il lui laisse produire un peu d'orge.

Comme dans les beaux et fertiles pays du midi et de l'orient, où la nature est libérale, le peuple est

paresseux; en revanche, à Tine, où la nature est avare, le peuple est extrêmement laborieux, industrieux , patient et si fidèle qu'à Constantinople le capitaine d'un vaisseau, arrivé au port, confie son bâtiment, pour le décharger sans crainte, aux Tiniotes, et pas à d'autres. A Tine , chaque fidèle a entendu la messe avant le lever du soleil; de là il part pour les travaux dans les montagnes. Revenus trempés de sueur et dévorés par la faim, ils ne retournent pas à la maison, mais vont se réunir à l'église, déposent toutes les pioches à la porte, puis récitent le Rosaire en commun avec le chapelain ; cela fait, ils vont souper et se reposer. Vers les trois heures de l'après-midi , au son de la cloche, les femmes se rendent à l'église , où les attend la religieuse Ursuline avec ses petites filles de l'école : la religieuse annonce chaque mystère , le peuple le récite alternativement en l'honneur de l'agonie de notre Sauveur. Le P. Antoine Gagliardi fut surtout le missionnaire des laboureurs, des vignerons, de ceux qui taillent le marbre. Il parcourait d'abord les villages, portait sur ses épaules un petit sac rempli de morceaux de pain sec, le déposait à la porte de l'église, célébrait la messe de bon matin, entendait les confessions, faisait des instructions. Vers les onze heures un quart , il appelait hors de l'église quelque femme, lui donnait une ou deux poignées de croûte, la

priant de les faire bouillir clans de l'eau avec un peu de sel. A midi juste, il se rendait dans la maison où se faisait sa cuisine , y mangeait , savourait cette soupe si maigre et si claire. Après midi y il allait dans la campagne, à la chasse et à la recherche des pécheurs , suivant leurs traces comme un chasseur cherche et suit un lièvre à la piste.

Aucun pécheur, quelque profond que fût le secret dont il enveloppât son péché, quelque retiré et caché que fût le lieu où il oflènsât le Seigneur, ne pouvait se promettre de ne pas recevoir bientôt la visite du P. Gagliardi. Au moment où il s'y attendait le moins, au milieu des broussailles, des ronces, sur la cime des rochers escarpés, le Père lui tombait sur le corps à l'improviste : sans autre cérémonie, sans tourner à l'entour, le Père lui racontait l'heure, la manière, l'objet, le nombre, l'intention, toutes les circonstances de son péché, le faisait mettre à genoux immédiatement et sur la place même, ne le quittait point sans l'avoir remis dans la grâce de Dieu, et fait prendre la résolution et les moyens de ne plus retomber dans le péché. Actuellement il y a encore à Tine des hommes et des femmes qui ne cessent de raconter, pour la gloire de Dieu, que le P. Gagliardi est venu à l'improviste les trouver en tel endroit au milieu de leurs travaux, les a retirés du péché immédiatement après qu'ils l'avaient commis dans un tel

secret, qu'eux seuls, Dieu et leurs bons anges en pouvaient avoir connaissance : connaissance que Dieu semblait communiquer immédiatement au Père Gagliardi pour le salut des pécheurs.

Le P. Gagliardi était de la même famille que le célèbre P. Achille Gagliardi qui avait si bien saisi l'esprit de notre P. saint Ignace et nous l'a si heureusement retracé et distinctement expliqué dans son ouvrage resté manuscrit, mais que notre R. P. Général, ces années passées, a livré à l'impression. Héritier de son nom et de son sang, il hérita de sa prédilection pour la Compagnie, son Institut et son esprit qu'il trouva dans une lecture et méditation continuelle du livre des Exercices de notre P. saint Ignace. Là il cherchait la règle de ses exercices, de ses dévotions : c'est de là qu'il retirait toutes ses pensées, c'était la règle, la mesure de ses paroles et actions, sa manière de diriger les âmes, ses conversations, instructions, sermons, tout était l'expression du livre des Exercices. Il en cherchait partout le vrai sens ; il mettait tout en œuvre pour saisir parfaitement l'esprit divin de ce livre si petit dans son volume, si grand dans sa doctrine, dans les conséquences et dans les effets merveilleux qu'elle produit quand elle est dûment méditée. A cette fin, il s'était procuré tous les auteurs ascétiques qui ont commenté les exercices du saint Père : non-seulement ceux

de sa nation, mais Espagnols, Français, Belges, Latins, etc. Notre bibliothèque de la résidence de Tine est peut-être une des plus riches en commentaires sur les Exercices de notre saint Père, et tous ces commentaires portent le nom du P. Gagliardi; il en avait fait sa lecture, sa nourriture, sa passion, sa vie et la vie de ceux qu'il dirigeait. En mourant, il les laissa à la résidence de Tine, afin que ceux qui lui survivraient apprissent par ce livre à vivre comme il avait vécu et à mourir comme il est mort.

J'ai assisté à la mort de plusieurs personnes formées par le P. Gagliardi, et j'ai pu constater à quel point il avait imprimé dans ces saintes âmes, qui étaient l'édification de Tine, cette lumière pratique du livre des Exercices.

Il me reste à vous citer une prédiction du P. Gagliardi, son accomplissement, la vie sainte et la mort précieuse de la personne qu'elle avait pour objet»

La catholicité de Tine occupe les terrains les moins stériles de l'île. Les Grecs pour la plupart habitent les montagnes, les terrains absolument incultes. Les villages catholiques sont placés dans deux sites tout opposés : les uns plus élevés; les autres plus bas jusqu'au rivage de la mer. Les premiers s'appellent Apanomeri ; les derniers sont occupés par la plus nombreuse et la meilleure partie de nos catholiques et sans mélange de Grecs, ils s'appellent Katomeri, Ils

étaient comme la portion, l'héritage du P. Gagliardi. La charité cependant qui force le missionnaire à dire : Omnibus debitor sum, l'attirait souvent à Apanomeri. Il cultivait surtout plusieurs familles au gros village de Lampi , l'objet de sa sollicitude, parce qu'étant partagé par moitié entre familles grecques et familles catholiques, il fallait empêcher les loups de dévorer les brebis. Parmi les familles, le Père adopta spécialement celle de Philippuci; il en prit un soin particulier, il distingua surtout une petite fille nommée Anne, dans laquelle l'esprit de Dieu lui fit comme apercevoir certains dons qui présageaient sa destinée. Les parents n'eurent pas les mêmes pressentiments, entraînés par le torrent de la coutume qui portait les parents , pour alléger le poids de leurs charges, d'envoyer les enfants servir à Constantinople. Ne pouvant rien sur les parents, le Père, parlant à la jeune fille, lui prédit distinctement tout ce qui allait lui arriver. Elle ne sentit point l'importance de ces avis; la coutume et l'autorité des parents l'emportèrent. A peine fut-elle à Constantinople que les prédictions du Père commencèrent à se vérifier successivement. Réveillée comme d'un sommeil léthargique , elle se reproche sa résistance, revient à Tine et se remet entre les mains du P. Gagliardi avec promesse de suivre en tout sa direction, et, pour mettre son salut en sûreté, entra chez les Ursulines. Elle

n'y était pas depuis longtemps que la Supérieure vint à mourir. La jeune Anne, d'un commun accord élue en sa place, devint Supérieure des Ursulines de Tine et de Syra. Alors cette congrégation était devenue comme un squelette, il y avait division, insubordination, irrégularité. Anne mit la main à l'œuvre, réforma les vieilles religieuses, reçut des novices, admit des Aides et bientôt compta vingt professes. Chaque village eut au moins une Ursuline pour faire l'école des jeunes -fil les et au moins deux Aides pour l'assister. Les Ursulines se chargèrent du soin des églises et de leur mobilier. Elles purent entretenir la paix dans les familles, et surveiller toutes les jeunes filles. Chaque mois la Mère Anne parcourt les villa-* ges, visite les écoles et ses sœurs, puis elle fait part à l'évêÊpie de ses actes, reçoit ses ordres et les exécute.

Il manquait un établissement nécessaire tant à l'ensemble de la congrégation, qu'au bien privé des particuliers ; il était convenable que tant de saintes filles dispersées dans le monde eussent un endroit de réunion où elles pussent, toutes ensemble, venir se retremper dans une maison toute sainte et toute religieuse. Anne, la supérieure, y pourvut sagement, et sa réputation de sainte Mère d'un Ordre qui fournissait de si bonnes religieuses lui ouvrit le cœur de certaines âmes charitables qui lui vinrent en aide. Elle engagea sa dot qui était assez considérable : avec cela

et les aumônes, elle bâtit, elle seule, pauvre fille, un ample monastère avec quantité de chambres. Là , chaque mois, la veille du dimanche où nous réunissons la congrégation de la Bonne-Mort, vingt-cinq ou trente religieuses professes, trente Aides se rassemblent, passent la nuit du dimanche, s'approchent des sacrements, assistent aux instructions, etc. Le lundi, la supérieure leur fait des conférences, donne des instructions , les unit toutes ensemble et n'en fait qu'un seul cœur dévoué à la même œuvre. Qui voit la supérieure Anne voit toutes ses inférieures, et qui connaît une Ursuline de Tine les a toutes vues et les connaît tontes.

Pendant plus d'un an que j'ai habité Tine, comme supérieur de la mission, je voyais arriver des bandes de trois ou quatre paysannes grossières , stupides, gauches , ne sachant que traire les vaches et nettoyer les écuries. Au bout de trois mois, je les voyais sortir Ursulines, modestes, propres à tout, intelligentes, actives, édifiantes ; le lendemain, je les trouvais au milieu d'un troupeau de jeunes vierges qu'elles formaient dans la crainte du Seigneur. C'est un miracle continuel et que chacun n'a cessé de voir et d'admirer. Qui se serait douté que l'île de Tine, si stérile, si impraticable à cause des montagnes et des rochers, si désolée par ses vents impétueux qui emportent tout, brûlent et dessèchent tout ; si éprou-

vée par des brouillards épais qui , succédant au vent du nord, corrompent tout, paralysent le corps et assoupissent l'âme ; si funeste à cause des tempêtes qui rendent ses plages si redoutables aux marins, et son nom lamentable par la multitude de tant de naufrages sur ses côtes ? Qui aurait cru que le Seigneur viendrait dans cette île habiter avec tant de complaisance , et bénirait si largement les travaux des Pères Aghaczi , Morteliaro, Lalomia, Gagliardi, etc. ? La supérieure Anne était la providence de tout le diocèse et de chaque famille. Elle était l'ange de la paix, l'ange du bon conseil, la consolation des affligés, la mère des pauvres, la garde des malades ; elle assistait les agonisants, présidait aux assemblées religieuses dans l'église, était le bras droit de l'évêque, sa ressource dans les combats, sa consolation dans les afflictions. Le prêtre la consultait, l'employait pour l'extirpation des scandales qui bravaient son zèle. Le malheureux trouvait chez elle des secours contre l'infortune, l'homme tenté lui demandait du courage. Sa maison était le refuge où l'évêque envoyait les scandaleuses, les mal mariées, pour les réconcilier avec Dieu, les rendre à la société des fidèles et à leur famille. Toujours égale, toujours prudente, toujours prête à obliger, Anne paraissait d'ailleurs une simple femme, se faisant toute à tous. Constamment fatiguée de suppliques, environnée de

personnes importunes, Lancée, mêlée clans les embarras , les affaires les plus scabreuses , elle était toujours sereine , charitable, douce ; elle pacifiait tout, réussissait en tout. Je l'ai vue, examinée pendant un an entier, et toujours j'ai cru que l'esprit de Dieu, pour le bien de cette Église, se plaisait à être l'âme qui dirigeait cette mère de tant de religieuses. Je me trouve heureux de lui payer le tribut de ma reconnaissance. Arrivé au Levant à la tête de quatre Jésuites dont aucun ne connaissait la langue ni les usages de la nation, nous eussions commis bien des maladresses, et pour moi j'aurais eu bien de la peine à rétablir la mission que je trouvai en si triste état, si je n'avais pas été dirigé par les conseils de cette digne supérieure, si elle ne s'était pas employée à nous rendre favorables certains esprits qui nous étaient hostiles. Elle me disait souvent que les prédictions du P. Gagliardi lui étaient toujours présentes et lui servaient d'aiguillon pour être de jour en jour plus ardente dans le service de Dieu. Tine la pleure et la regrette depuis deux ans. Puisse-t-elle accepter ce peu de fleurs, gage de ma reconnaissance, que je jette sur son tombeau, et intercéder pour moi dans le eiel avec le P. Gagliardi. Pendant seize ans nous avons été, quoique séparés, toujours unis pour le succès de nos œuvres; elle m'aidait de ses prières et de ses avis. Je prenais soin de sa congrégation. Rome U. 16

lui avait ordonné de ne pins recevoir de novices ; mais, avant de quitter l'île, je lui fis obtenir la faculté d'en recevoir autant qu'elle souhaiterait.

Après vous avoir parlé de la bonne supérieure des Ursulines, je vous dirai encore un mot d'un autre élève du P. Gagliardi.

NosPères, ayant dû renoncer atout ce qu'ils possédaient, se dispersèrent, comme je l'ai dit, dans les différentes parties de l'île.

Le P. Gagliardi se retira à Lilia et reçut l'hospitalité chez les Philipucci, où il passa plusieurs années. Georges était alors enfant. Dans ses loisirs, le Père cultiva cette jeune plante qui, par ses soins, ses instructions, sa vie sainte et ses prières, devint avec la grâce de Dieu un ange de piété et bientôt un saint prêtre. Nommé chapelain de sa propre et importante paroisse, il gouverna ce troupeau si considérable et dirigea les six prêtres, ses coadjuteurs, avec tant de charité, de sagesse et de zèle , que nonobstant les ordres de la Propagande, qui ordonne de changer tous les deux ans chaque chapelain de village, les évêques de Tine, pour ne pas détruire le bien que Dieu opérait dans Lilia par les mains de Georges Philipucci, l'y laissèrent chapelain pendant plus de quarante ans. Donc Georges, successeur du P. Gagliardi et son fidèle disciple , ne connaissait que l'église et sa cellule ; là seul, n'admettant ni dômes-

tique ni servante, seul gouvernant la maison, seul préparant les repas, il passait clans la compagnie des anges les jours et une partie de la nuit à négocier avec le ciel son salut et celui de son troupeau. Il versait dans le sein des pauvres le fruit de ses revenus, et, connu pour être le père des pauvres, il recevait constamment de grandes aumônes de Constantinople, de Smyrne et d'ailleurs. Il les employait à faire étudier des pauvres jeunes gens, à bâtir des églises, à fonder des écoles d'Ursulines, à subvenir à l'indigence de nos Pères et des Pères Franciscains, à concourir aux bonnes œuvres de sa parente Anne, la supérieure des Ursulines. En 1830, à mon arrivée à Tine, il voulut abandonner sa paroisse pour venir habiter et mourir auprès de moi; ma destination pour Svra rompit ce projet qui m'eût été bien avantageux pour mon salut et ma perfection ; nous restâmes donc seulement unis de cœur, et autant que possible de bonnes œuvres. Je lui donnai le conseil de distribuer ses biens avant de mourir; il obéit surle-champ, et ne se conserva que le strict nécessaire pendant les neuf ans qu'il vécut encore. Je passais chaque année quelque temps à Tine, nous ne manquions pas de nous voir et de raffermir les liens que la grâce avait formés. Enfin toujours seul dans sa solitude, mais toujours et partout dans la compagnie de Dieu et de ses anges, il parvint à la dernière

vieillesse, accablé, courbé sous le poids des années, et obtint un successeur. Il n'avait jamais cessé d'aller célébrer la sainte messe à la grande et belle église qu'il avait fait bâtir, lorsqu'un jour ayant récité son bréviaire, préparé seul son dîner, son souper, mangé à son ordinaire, il se coucha bien portant ; mais dans la nuit il appela le chapelain, se confessa tout habillé, et, à genoux, demanda le saint viatique. Le chapelain, comme je l'ai dit ailleurs, refusa d'abord, puis enfin vaincu par les instances de Don Filipucci il lui administra le saint viatique et l'extrême-onction. A peine achevait-il la dernière que le saint vieillard passant à meilleure vie allait rejoindre son cher maître le P. Gagliardi. Il y a quatre ans que l'église de Fine perdit son saint chanoine, la Compagnie son protecteur, et le P. Henry son ami.

Ces détails, mon cher Père, sont l'effusion de mon cœur dans le sein d'un frère, au souvenir des vertus, des exemples dont j'ai été le témoin. Ah ! combien je m'estimerais heureux si je pouvais les retracer en moi, au lieu de me borner à une simple admiration et si imparfaite relation ! Priez Dieu que je puisse devenir l'imitateur de ceux dont je vous ai retracé si imparfaitement les vertus. Je vous remercie de m'avoir forcé par vos instances à me transporter en esprit parmi vous et à vous parler cœur à cœur par cette lettre,. Vous y trouverez mes défauts. Nestor

avait celui de la vieillesse, il parlait sans fin, il ennuyait peu parce qu'il disait des choses qui méritaient l'attention, au lieu que moi, avec le défaut des vieillards, j'ai aussi celui qui leur est plus commun, celui de radoteur, qu'on leur pardonne volontiers, étant moins le défaut de l'homme que la défaillance de la nature. J'ose donc à ce titre réclamer votre indulgence pour un pauvre vieux de soixante-dix-sept ans. Vous me direz : « Mais vous avez été si long en nous parlant de votre chanoine de Tine et de la supérieure des Lrsulines, sa parente ! » Je réponds : Il m'a fallu une journée entière pour vous écrire ces détails, il ne vous coûtera qu'un quart d'heure pour en faire la lecture. Pourquoi être avare d'un quart d'heure envers celui qui pour vous est libéral d'une journée? Badinage à part, voici ce que vous dit mon cœur : Si j'avais eu à décrire des événements curieux, des monuments de pierre et de marbre, j'aurais été court; mais je vous ai parlé longuement des amis de Dieu pour m'en faire des protecteurs qui m'aident à parcourir le peu de chemin qui me sépare de l'éternité. Serais-je coupable de trop de longueur si , voulant me me'ttre en relation avec le pays que je dois bientôt habiter, m'y faire des amis qui m'y préparent une bonne réception et m'obtiennent les grâces pour la mériter, je m'étends au long sur le mérite de deux personnages qui sont parvenus à l'heureux terme

après s'être construit une demeure dont la hauteur, la largeur , la longueur et la profondeur , n'ont d'autre étendue, mesure et terme que l'infini; se sont amassé des richesses que jamais aucun mathématicien ne pourra supputer, aucun physicien peser, aucun naturaliste définir, aucun chimiste décomposer ; s'ils n'ont point le compas, [a balance, l'alambic, le microscope et les yeux de celui qui a créé tout cela?

Je pourrais encore vous parler longuement du P. Gagliardi et de ses œuvres; mais je finirais par dépasser la mesure ; disons un mot du P. Desperanus, émule de ses modèles, préludant à la carrière importante où le ciel va le faire entrer. Génie vaste, actif, universel, ardent, et cependant grave, recueilli, il embrassait le monde entier , connaissait, adoptait tous les caractères, se faisait tout à tous. H lit dans le cœur du P. Mortellaro, cette vénérable relique de l'ancienne Compagnie, qu'il cherche un fidèle dépositaire qui veuille porter son cœur, ses désirs et ses vœux au H. P. Général Griïber, résidant à Saint- Pétersbourg. Desperanus l'a deviné et lui dit : Ecce ('(jo, mitte me. Alors le P. Mortellaro, lui ayant confié le plus ardent désir de son cœur, recommanda son messager aux saints anges. Desperanus part, il traverse les mers ; il entre en Russie ; il en ignore la langue; mais Celui qui connaît le cœur de Mortel-

larp et l'ardeur de son messager lui donne l'intelligence et le courage nécessaire.

Aussi ce messager, qui ne connaissait que le délicieux climat de Chio, bravant toutes les fatigues, les neiges, les glaces de la Russie, arrive enfin chez le R. P. Grùber qui lui tend les hras et lui ouvre son cœur si plein de charité.

Le P. Desperanus eut bientôt conquis la coniiance du P. Grùber dont il devint Assistant: charge qu'il remplit encore sous le généralat du P. Brzozowski ; mais, fixé en Russie, il n'oublie pas un instant l'Archipel j et bientôt ces îles vont recevoir deux Jésuites, les Pères Venturi et Motte, qui viennent fermer les veux du P. Mortellaro.

Le vénérable vieillard n'avait cessé, depuis le départ du P. Desperanus, d'attendre ceux que sa foi lui faisait espérer et de prier saint Ignace de hâter l'arrivée des Jésuites de Russie pour chanter enfin son ce Psunc dimittis ».

Quelques lettres avaient annoncé l'arrivée des deux missionnaires en Grèce et promis leur départ prochain pour Tine. J^e P. Mortellaro s'épanchait en désirs, en soupirs, mais toujours plein d'espérance responsum acceperat non visuriim se mortem nisipriùs videret, etc. Enfin il put embrasser ses frères, et sans perdre temps il demande au P. Venturi de faire ses vœux de profès ; chaque instant lui parait une année,

tant il a hâte d'être inscrit de nouveau au nombre des membres de la Compagnie. Il avait raison : Dieu aussi se hâta, en le prenant à lui, de l'inscrire au nombre de ses prédestinés. En mourant, il prononça avec la plus douce allégresse le Consummatum est !

Quand nous vîmes partir de Polocz les Pères Motte et Venturi pour la mission de Grèce, nous n'étions pas sans inquiétude. Outre la longueur et la difficulté du voyage , ils devaient s'arrêter à Odessa où plusieurs des Nôtres avaient succombé à peine arrivés là. Et ce ne fut que après leurs passage qu'on découvrit le foyer d'infection qui avait causé la mort des Nôtres. Le P. Wan Montfort, Jésuite belge, qui avait été autrefois employé dans les pharmacies, fut envoyé pour examiner la cause de cette mortalité. Bientôt il découvrit un foyer d'infection sous le plancher qui recouvrait le sol,et dans ce sol, tout rempli de détritus, était une fourmilière de couleuvres. Bientôt ce foyer d'infection disparut et la mortalité cessa.

Revenons auxdeux missionnaires, les PP. Venturi et Motte. Ce dernier, né en Belgique et doué d'un grand talent naturel, le cultiva par une étude que rien n'interrompit. Arrivé en Russie en 1804, déjà prêtre et théologien profond, il fut envoyé à Tine, où il apprit le grec littéraire avec une telle perfection qu'il faisait l'admiration des Grecs et que plusieurs jeunes gens distingués suivirent son enseignement. — Le

Père fit une étude approfondie du droit canon, devint l'oracle des légistes du Levant; chaque évêque le consultait et nul n'appelait de ses décisions. Il eut agi sagement s'il eûtétudié la langue qui parle au cœur, communique à l'esprit la connaissance des vérités, et au cœur les sentiments. Il se voyait admirer du peuple qui se faisait gloire d'entendre un langage qu'il ne comprenait pas ; il battait l'air, frappait les oreilles ; il fut beaucoup admiré, vanté, recherché; mais il ne trouva pas grâce devant le Seigneur , parce qu'il n'envoyait aucune Ame en Paradis , n'étant point de génère eorum per qaos sains facta est in Israël ; il demanda et bientôt obtint de sortir de la Compagnie et finit par aller mourir à l'hôpital de Smyrne , abandonné de tout le monde.

J'étais destiné à remplacer vingt-cinq ans plus tard ce déserteur delà Compagnie. Belge, je venais remplacer un Belge. J'arrivai à Saint-Pétersbourg le lendemain du jour où la Compagnie venait d'enterrer son plus grand trésor en Russie, notre incomparable P. Griïber. Je fus examiné là, par les PP. Brzozowski, Desperanus et Pichler, neveu de notre célèbre canoniste. Je partis immédiatement après pour Polocz où je commençai mon noviciat sous le P. Ricca. Je dois remercier Notre-Sei«neur d'avoir rencontré un tel homme, et je lui dois ce témoignage de reconnaissance que, en peu de mois, il m'instruisit plus dans la

voie de Dieu que je n'avais pu en découvrir dans les trente-trois premières années de ma vie. Là aussi j'ai eu la consolation de vivre avec tant de religieux formés par ce Père Ricca qui en fit des apôtres et des martyrs. Combien de ces derniers périrent victimes de leur charité en soignant tant de milliers de malheureux soldats, victimes de la folle expédition des Français à Moscou ! Un des rares échappés de ces hôpitaux pestilentiels fut le P. Venturi, compagnon du P. Motte dans le rétablissement des missions du Levant. Il fut chargé par le P. Général et comme supérieur de la mission de recevoir la Profession du P. Mortellaro. A peine cet acte fut-il accompli, que le P. Venturi, selon Tordre du P. Général, abdiqua et remit au nouveau profès le titre de supérieur qu'il conserva peu de jours, caria mort du vénérable patriarche suivit de bien près sa profession, et le P. Venturi redevint supérieur. Bientôt les deux îles de Tine et Syra furent témoins de son zèle et de son active charité. J'ai pu voir par ses écrits l'immense travail qu'il accomplit en peu d'années. Pas de confesseur qui ne reconnaisse au saint tribunal lésâmes formées par leP. Venturi, et cela plus de quinze ans après sa mort. Pas un catholique de Syra qui parle de lui sans ajouter ces paroles : Y âme bénie du P. Venturi. Oui, c'était une âme bénie: aussi la persécution ne lui manqua pas et même de la part de son évèque qui, après l'avoir chéri comme un

ami intime, le poursuivit comme un ennemi détesté. Les excès de Pévêque allèrent si loin que la population de Syra, les évèques de Naxie , Sàntorin, Tine et Constantinople, élevèrent la voix en faveur du Père Venturi. Ce dernier était surtout affligé de ce que Pévêque l'avait signalé publiquement comme n'étant pas Jésuite et avait même ajouté que la Compagnie n'était pas rétablie.

A la suite de mille excès, l'évèque fut appelé à Rome où il fut jugé, et mourut extra curiam Romanam. Mgr Kardelli, organe du Saint-Siège, vint à Syra et donna au P. Venturi le titre d'apôtre du Levant ; mais la mort avait alors terminé son exil, et la terre recouvrait déjà ce martyr incognitus qui passa au

repos éternel en 1822.

Maintenant j'aurais cent pages à vous écrire sur les

travaux et les succès du P. Jean Franco, Sicilien. Peu d'hommes apostoliques ont eu comme lui le don d'émouvoir les populations et de les entraîner au service de Dieu. Ses œuvres tiennent du prodige, et sa vie pourrait être proposée pour modèle, si son admirable esprit n'avait chancelé au moment des épreuves , et si l'imagination, mauvaise conseillère, ne l'avait éloigné du théâtre de ses exploits et de ses succès. Dieu permit que ce sel vint à s'affadir afin de donner à tous un terrible, mais salutaire exemple, de ce que peut, je ne dis pas le refus d'obéir, mais l'aiîàiblissement de l'esprit d'obéissance.

Le P. Jean Franco, entré prêtre dans la Compagnie , débuta , novice encore , par les prisons où il passait les journées entières et faisait merveille. Bientôt associé à l'un de nos anciens Pères, il fit le tour de la Sicile, donnant les Exercices et renouvelant partout l'esprit de foi et la pratique des vertus chrétiennes.

Les qualités et les succès du P. Franco déterminèrent le P. Provincial à le destiner aux missions de l'Archipel. Il partit sans retard et parvint à Syra en 1813 , deux ans avant que la tribulation ne vînt fermer la bouche du P. Venturi.

Le P. Franco, très-dévot à saint François Régis, se voyant comme lui destiné aux pauvres gens des montagnes, voulut ajouter à son nom de Jean celui de François en l'honneur de l'apôtre du Velay, qui sembla le prendre sous sa protection, Envoyé à Tine par le P. Venturi pour y apprendre le grec , il alla se prosterner sur le tombeau commun de nos anciens apôtres du Levant et parut enflamme de leur esprit. En six mois il se rendit maître de la langue grecque et se mit à parcourir les vingt-cinq villages catholiques de l'île. Pour laisser aux paysans les heures du travail, il donnait ses premières instructions avant le jour et les continuait le soir à la fin des travaux. Les fruits étaient surprenants. Les prêtres eux-mêmes fondaient en larmes et tous criaient miséricorde. Les confessions étaient si nombreuses que l'évèque entre-

tenait six prêtres dans chaque églises durant les Exercices ; mais nul confesseur n'était recherché comme le P. Franco. Pendant l'intervalle des méditations, il entendait de jour les confessions des femmes ; pendant la nuit il se consacrait à la réconciliation des hommes. Jamais il n'était fatigué, jamais il ne rebutait personne. Le Seigneur lui conféra ce don particulier, qu'il conserve encore : c'est que pour le rendre joveux , serein , bien portant , on n'a qu'à lui amener des pécheurs; plus ils sont grands , plus il devient doux, affable, satisfait. Ses fatigues apostoliques opèrent bientôt tous les effets merveilleux qu'opérèrent celles de saint François Réeis. C'était un miracle universel, continuel, durable. Je vous cite les paroles qu'avant mon départ pour Chio , me dit lui-même Mgr Zaloni,l'évèque actuel de Tine, et qui, au temps des premières missions du P. Franco comme simple prêtre, était témoin et admirateur des merveilles que le ciel opérait par le ministre qu'il avait envoyé à Tine. Ennemi du repos , toujours en activité , semblable au feu, symbole de la charité , tout le temps qu'il a été auLevant on ne trouvait le Père à sa chambre que depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin. A minuit , il récitait son office, prenait un court repos , se levait et n'était plus à soi ; à peine prenait-il quelques moments pour son repas. Il était si célèbre, ses succès si universels, sa mission de la part de Dieu

si évidente , que le fameux K. . ., célèbre écrivain grec et plus célèbre athée , se plaignant des Jésuites , écrivait qu'il n'y en a qu'un seul en Grèce , et qu'il y lait seul plus de mal qu'une multitude d'autres. Un ouvrier si béni du Seigneur ne devait pas concentrer son zèle dans l'ile de Tine.

Le temps est arrivé où , in omnem terrain , il est seul apôtre ; seul il remue Naxie ; Santorin , Syra , Smyrne ; partout on se rendait à Dieu.

Smyrne, Smyrne elle-même, cloaque de tous les vices, cet infâme laboratoire de toutes les erreurs , non poterit résister e spiritui qui loquébatur. C'est là que le Seigneur le revêtit davantage de la vertu d'en haut. Il passa en 1819 à Chio, où durant plusieurs mois , jour et nuit, il y entendit des confessions générales. Le luxe, les mondanités étaient le vice commun. Tout cela disparut.

Il restait au Père une vigne bien difficile à cultiver ! Contantinople, ville ingrate au Seigneur, ayant comblé la mesure ; les fléaux avaient succédé aux fléaux .

Constantinople montrait alors à l'homme apostolique le spectacle redoutable et désespérant qu'offrait, selon saint Léon, la ville de Rome à saint Pierre arrivant à ses portes pour y planter la croix de Jésus-Christ sur les ruines des idoles et des voluptés. A la voix du Père Franco, Mgr Correzi , réveillé comme d'une longue

léthargie, reconnaît et pleure sa faute. Transgresseur pour avoir enhardi les passions en transigeant avec elles, et ne pouvant plus gouverner un navire dont il s'est laissé arracher le gouvernail des mains , aux grands maux il oppose le grand remède : il appelle le P. Franco qui arrive juste le jour où les Turcs massacraient les Grecs.

Seul en ce jour de deuil, il put impunément fouler aux pieds les rues de Constantinople et arriver sain et sauf au palais de Mgr Correzi. Le Père ranime le courage du prélat, et partant au milieu de la tempête qui gronde encore, il semble protéger les catholiques en même temps qu'il les ramène à Dieu. Il déposa dans l'àme de ses auditeurs les fruits les plus solides et les plus durables. Je n'en citerai qu'un seul : la mère de notre sous-diacre, Don Caro, ne cessa jusqu'à sa mort , arrivée l'année dernière, de gouverner sa famille suivant la direction donnée trentecinq ans auparavant par le zélé missionnaire.

Revenant de Constantinople à Chio au moment où l'île est assiégée par les Turcs qui la bombardaient pour se venger de la révolte des Grecs , le Père est pris et conduit au Pacha qui faisait alors décapiter les prisonniers ; mais quand arrive le tour du Père, le Pacha crie à l'exécuteur : «Laisse partir cet homme-là ! »

Échappé au danger, il se remet à évangéliser les

îles et à sa voix on semble oublier les revers : les populations se mettent à relever les églises détruites, à en construire de nouvelles. ASvra, les femmes et les enfants aident les ouvriers, et bientôt une église en l'honneur de Marie s'élève, au milieu de cette fourmilière de travailleurs, comme par enchantement, et dans ce Syra dont je vous ai dit les tristes origines. Partout même succès : succès sans doute sollicité par les PP. Roxhès, Lalomia, Mortel la m, Gagliardi,etc, par le martyr inconnu, le P. Yenturi, et ce succès dura jusque vers 1829.

A cette époque, le P. Franco, dégoûté de se trouver seul et croyant pouvoir mieux servir Dieu parmi ses confrères, voulut s'éloigner , ignorant que les dons de Dieu étaient attachés à son séjour à Tine. Il obtint, sous prétexte de se mieux sanctifier, de revenir à Rome.

Je fus alors, à la tète de quatre autres Jésuites, chargé d'aller remplacer le P. Franco. J'avais pris la précaution d'obtenir du R. P. Général la permission de le retenir à Tine tant qu'il y consentirait. Il le voulut bien d'abord et se fit tout à tous , mais refusa toujours de prêcher. Il avait désiré vivre avec des Frères ; nous étions cinq, tous prêts à lui complaire et prendre ses avis pour marcher dans la voie si admirablement ouverte par lui, et nous livrer à l'étude du grec sous sa direction. Il refusa tout et voulut

partir : j'avais ordre de le laisser libre. Il fixa le jour de son départ. L'heure sonne ; il entre dans l'église avec moi et beaucoup de prêtres, ses disciples, pour réciter l'itinéraire. Mais tout à coup , encore agenouillé sur le tombeau ou reposent nos anciens Pères, il s'écrie d'une voix effrayante et lamentable : « Ah! malheureux que je suis, comment puis-je partir d'ici ! Je vois les Pères qui me reprochent de les abandonner! » Nous crûmes devoir attribuer cette exclamation à son imagination , et nous le reconduisîmes dans sa chambre, tout hors de lui-même. Je l'engageai, pour plus grande sûreté, à renoncer à son départ, au moins à le différer jusqu'à ce que Dieu daignât éclaircir ce présage. Revenu à lui, il entre de nouveau dans l'église, et à la même place la scène recommence; il y revient la troisième fois, et la troisième fois les morts protestent contre son départ ; je priai, suppliai, conjurai le bon Père de ne pas résister, de ne pas tenter le bon Dieu, il voulut partir. Descendu à la ville, il se trouva mal, se mit au lit. Je revins à la charge et voulus le ramener à la mission, il partit. Alors je lui dis : « Mon Père, à Syra, vous serez chez nous; si le Seigneur vous en donne la volonté, revenez à nous; mais si vous partez de Syra, vous devez continuer votre route. Il promit, se troubla et chancela. Enfin le malheur voyagea avec lui, le suivit, l'accompagna jusqu'à Rome. Là il

trouva tout conjuré contre lui. Il y fit les exercices d'un mois ; puis, dégoûté de Rome, de ses édifices, églises, sanctuaires, monuments, à charge à tous et mécontent de tous, il repassa en Sicile, croyant y retrouver la douce paix dont il y avait joui avant de partir pour les missions, et qu'il n'avait pas trouvée à Rome. Il y rencontra le trouble, l'affliction, la désolation. Enfin, prenant la voie de Malte, il arriva de nouveau à Tine; mais Tine ne le reconnaît plus, et le P. Franco ne se reconnaît plus lui-même. Il fuit ses amis, et ses amis l'évitent ; partout en agitation, et partout appelant un repos qui le fuit. Nous cherchions la cause du mal; je l'attribuais à la mélancolie, son humeur dominante; mais la mélancolie avait son origine dans une cause ; la difficulté était de découvrir cette cause, d'observer et d'entraver son influence ; ce que nous observâmes, c'est que le Seigneur la déroba à nos recherches curieuses. Il était réservé au temps de me découvrir l'origine du mal, dans une cause surhumaine. Le mal venait de ce qu'il s'était privé des grâces qu'on appelle : Gratis datœ. Grâces qui cessèrent dès que le Père s'éloigna de l'endroit précis d'où elles provenaient, de ce tombeau des Pères morts dans ÏOsculo pacis. Dieu le voulait près de ce tombeau où reposaient ses fidèles serviteurs. Après avoir méconnu cette voix de nos anciens missionnaires, le P. Franco, ce miracle des ouvriers

évangéliques, devint un homme au-dessous du médiocre, et ceux qui l'avaient tant admiré le méprisèrent ; il devint inutile. Quoique bon prêtre , il resta frappe de stérilité ; ici, comme après son retour en Sicile. Pour expliquer ce châtiment , il faudrait moins entrer dans le détail minutieux des faits, que dans une longue dissertation sur le discernement des esprits et les paroles de notre bienheureux Père saint Ignace. Mais je vous ai déjà bien longuement entretenu du P. Franco, et je ne l'aurais point fait, si ses succès et ses revers n'étaient une puissante leçon pour nous et une vive exhortation à la fidélité, aux inspirations de la grâce et à la simplicité de l'obéissance.

J'ajouterai seulement ce fait aux précédents. Notre maison, où se trouve le tombeau de nos anciens, est située près du sommet d'une très-haute montagne d'où l'on découvre toutes les îles et une partie de la Morée; sur cette montagne était une forteresse imprenable occupée par les Vénitiens qui, de là, avec leurs canons, repoussaient les vaisseaux turcs qui s'approchaient des cotes pour débarquer des soldats, emmener les Tiniotes captifs et en faire des renégats. Ces Vénitiens furent d'abord des troupes bien religieuses, le Seigneur par des prodiges secondait leurs efforts. Une nuée de Turcs s'était en secret répandue dans l'île ; des milliers de chrétiens allaient être leur

proie : Dieu pour les sauver fit sur-le-champ sortir de terre tout autour de ses fidèles, travaillant à la campagne, des forets de roseaux qui les dérobèrent à la vue et à la recherche des musulmans. On a construit dans cet endroit, en action de grâces du miracle, une chapelle en l'honneur de la sainte Vierge, que j'ai vue, et qui s'appelle Notre-Dame des Roseaux. Une autre chapelle s'appelle Notre-Dame des Ténèbres, bâtie en mémoire des ténèbres miraculeuses que Dieu envoya soudain pour dérober les fidèles à la vue des Turcs qui les venaient saisir. Dieu aussi, plus d'une fois, rendit totalement aveugles des lâches chrétiens , au moment même où, là, ils se faisaient rebaptiser.

Le Seigneur avait accordé au lieu de notre habitation et à la citadelle deux autres privilèges merveilleux , pour lesquels il montre encore que ce lieu est sous sa protection, qu'il en condamne et punit les profanations. La peste, très-fréquente à Tine, ne peut pénétrer, ne pénétra jamais au lieu où est située notre résidence, appelée Rso-Borgho. Les sauterelles , qui fréquemment ravagent toute l'ile, ne peuvent s'approcher de Rso-Borgo. Les Vénitiens furent victorieux , conservèrent leurs grands domaines, tant que la pudeur, la piété, le zèle de la religion régnèrent parmi les officiers et les troupes qui commandaient à Rso-Borgho, chef-lieu et rempart des Cyclades. Sur le commencement du siècle passé,

ils se livrèrent à un libertinage impudent , prostituèrent femmes et filles de Kso-Borgho , et deux villages à Pentour. Le ciel les avertit qu'il allait se venger et prédit , par la bouche d'un de nos Pères , que le temps viendrait où Kso-Borgho ne serait plus qu'un monceau de pierres. En 1 71 5, la citadelle, qui tenait encore et que les Turcs ne pouvaient prendre par force, leur fut livrée par la trahison des commandants, déjà rebelles au Seigneur par leurs impuretés et rebelles à la République par leur félonie. À l'époque dont je vais parler, le Père Franco, attaqué de rhumatisme , faisait , depuis son retour d'Italie, murer les portes et les fenêtres, pour se préserver du vent du nord. Il fut facile au démon (qui voulait nous séparer de la compagnie des anciens Pères, en nous éloignant de leurs tombeaux ) d'insinuer et persuader au P. Franco, sous prétexte d'exercer notre ministère sur une plus grande population, de nous éloigner de cet ancien séjour, et d'aller nous bâtir une autre résidence. Alors , je n'étais plus à Tine , mais à Syra, quand nos Pères se mirent à l'œuvre. Le mauvais esprit qui avait soufflé cette translation au P. Franco, comme chose excellente , la montra à tous, et la représenta comme criminelle, sacrilège, injuste, injurieuse à Dieu, à l'évèque, au clergé et au peuple ; c'est sous cet aspect que le séducteur la fait voir à l'évèque, aux prêtres, au peuple. C'en

est fait^ tout s'arme contre le P. Franco. Monseigneur le menace de censure, le peuple le maudit, le clergé l'accuse. L'évêque écrit que le P. Franco est un Attila, un Catilina, etc. . ; on l'attaque, on l'accuse, on le condamne devant les tribunaux du lieu et ceux du district d'Athènes. Le gouvernement grec nous défend de transporter la résidence. Le P. Franco doit s'exiler chez nous, à Syra, avec un Frère et un compagnon; il s'obstine dans son projet; le compagnon retourne à Tine , passe dans un village voisin, et habite une pauvre chaumière, jette les fondements d'une nouvelle résidence ; mais le gouvernement l'arrêta. Puisse le Seigneur accepter et se contenter de la pauvreté à laquelle il nous a réduits par suite de ces misères, en expiation de la faute dont je me suis rendu coupable , en consentant à ce que nos Pères allassent habiter loin du tombeau de nos anciens Pères. Le Père Franco, maudit à Tine après en avoir été le sauveur, reçut ordre du P. Général de n'y plus rentrer.

Tout ce que je vous ai écrit des merveilles que le Seigneur opéra par le P. Franco dans les jours qu'il se servit de lui , je le tiens de la bouche des évèques, des prêtres, des consuls, des hommes marquants, graves, craignant Dieu, et les plus éclairés du Levant, comme aussi de tout le peuple; ce que je vous rapporte de ses courses à Constantinople, je le tiens de

lui-même. Il était simple, ingénu, assez modeste, retenu en parlant de lui-même. Je ne l'ai connu et fréquenté que depuis qu'il avait cessé d'être un grand homme. Je le compatissais intérieurement. J'aurais désiré qu'il eût moins vécu, et emporté toute sa gloire dans le tombeau. Si la foi éclaire encore le Levant, s'il v a encore des mœurs , nous lui en sommes redevables. Pour le distraire donc, lorsqu'il s'affligeait d'être devenu un arbre stérile, je lui faisais raconter le passé : tout dans ses récits était ingénu , simple , sans fard , sans déguisements, sans exagération ; on eût dit que le Saint-Esprit , craignant qu'on ne défiguràt ses œuvres , rentrait dans celui qui était jadis son temple et son organe , et mettait en mouvement , pour informer le P. Henry, qui ne croyait guère devoir un jour vous faire ces récits, mettait, dis-je, en mouvement cette langue qui avait porté la lumière dans les esprits de tant d'ignorants, la componction dans tant de cœurs endurcis , la consolation et la sérénité dans tant de cœurs contristés.

Il va apparence que le Père ne recevra plus les dons qu'il a perdus; mais cependant il ne paraît pas y avoir de motifs de craindre pour lui. Il est dupe de la ruse, mais il ne sera jamais complice volontaire de la méchanceté du démon. Il est bon religieux , zélé observateur des règles , et même scrupuleux. Il n'aura pas de place à coté des anciens Pères, comme mission-

naire du Levant; mais il sera, je l'espère, appelé au milieu d'eux comme membre de la Compagnie.

Je vous l'ai dit, tous nos grands ouvriers du Levant depuis la suppression jusqu'à la mort du dernier, le P. Mortellaro (arrivée, suivant la plus grande probabilité, en 1806), tous, toujours errants au milieu des îles et du continent, tous sont venus comme conduits par la main de Dieu rendre le dernier soupir près du sépulcre commun, à Tine.

Pour moi, qui vous donne ces quelques détails, je les tiens de tous : évêques, prêtres, peuples ; tous, en me montrant les sentiers qu'ils ont parcourus, les pierres qu'ils ont touchées, les églises où leur voix retentissait, chacun me redit, les larmes aux yeux, le bien que ces hommes de Dieu ont fait à leurs semblables. Ah ! que ne puis-je mériter, sinon de telles louanges, au moins de tels regrets, en mourant comme ces vaillants soldats de notre Compagnie !

Hélas! faut-il que je me dérobe à un si beau spectacle, pour le tourner vers mon chétif individu? Car, enfin, il faut finir et vous dire quelque chose de moi. Certainement je ne vous ai pas réservé le meilleure pour la fin. Je n'ai plus à vous présenter d'images riantes. Il fallait que je fusse contraint par vos instances , stimulé par l'approche de ma mort : Ego enim jam delibor, et tempus resoluttonis meœ in-

stat, pour vous découvrir mon inutilité. Depuis vingtsept ans , je vis toujours avec mon saint évèque ; il me précède dans la voie ; il est haï des hérétiques : trop peu courtisan pour plaire au monde , il a réformé et réforme chaque jour son diocèse ; il est le premier ici qui ait commencé à convertir les Grecs hérétiques qui passaient tranquillement pour bons chrétiens, sans qu'aucun catholique soit prêtre, soit laïque, soit évêque, soit visiteur apostolique, eût osé leur donner un démenti. L'archevêque grec venant à mourir , un des premiers dignitaires du clergé latin allait, de la part de l'évêque, assister aux funérailles du prélat schismatique. Dans les visites, nos prêtres lui baisaient les mains : j'ai fait cesser ces scandales. Nos enfants allaient aux écoles tenues par des prêtres grecs : j'ai combattu ce fait déplorable. J'ai encore mon épée tirée contre les Grecs, et eux tiennent la leur suspendue sur ma tête. Trois ou quatre conversions, et surtout celle d'un personnage marquant , ont armé contre nous patriarches, despotes, tribunaux, et enfin toute l'île. Maint scandale, que nous avons fait cesser, nous a valu la persécution ; vous en raconter les détails serait à ne jamais finir cette interminable lettre. Je vous dirai seulement qu'on ne cesse de réclamer ici un évêque plus traitable que Mgr Justin iani. On demande, on veut un évêque politique. On impor-

tune Rome ; mais Rome connaît Monseigneur et résiste fermement. Le riche négociant qui s'était chargé de porter la supplique à Rome est mort subitement. Plusieurs persécuteurs ont été visiblement punis, et plusieurs calamités publiques ont fait voir la main de Dieu. Enfin , pendant l'été dernier, notre évêque convoqua ses adversaires, leur donna lecture des lettres du Saint-Siège qui renfermaient l'apologie de sa conduite, et finit par leur déclarer qu'il leur pardonnait à tous sans exception. Depuis ce moment, quelques-uns reviennent peu à peu ; mais l'orage gronde toujours sur ma tête. On veut au moins que l'évêque me chasse, et en même temps mes ennemis me prodiguent extérieurement toutes les marques de respect et de vénération.

Grâce à Dieu, je suis toujours vivant : Et ecce vivimus. Si enfin on me chasse d'ici, qu'on m'assigne votre maison pour le lieu de mon exil, afin que je puisse mourir parmi vous. Adieu, mon cher Père de Prunières. Priez pour votre bien vieux et trèshumble serviteur en J.-C.

Gilles Henry.

Chio, 44 janvier 1848.

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