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piscence. Il fallait qu'un scandale aussi infâme donné par un prêtre français fût réparé par un séculier français, M. Gérardi; il est chargé, par un comité qui sacrifie de grandes sommes pour créer des colonies daiible Levant, d'v acclimater la civilisation, et au moyen de ces colons catholiques d'y propager la foi. Cet excellent homme est chargé de l'achat des terres pour y placer cinq à six colonies de bonnes familles catholiques qu'il fera venir de l'île de Malte. Déjà il a obtenu de notre R. P. Général qu'on lui donnât pour missionnaire le P. Jean Copola, Jésuite sicilien, qui fut pendant deux ans mon compagnon à Syra, et un Frère laïque, qui déjà sont arrivés à Syra. Sed quid hœc inter tantos ?
Un autre excellent catholique est M. le chevalier deCerinis, parent de feu M. le comte de Capo d'Istria, né Grec schismatique, jadis élève du collège polytechnique; il a été converti dans le Levant par Mgr de Forbin. Il a perdu son épouse qui était Russe schismatique, mais il eut le bonheur de la convertir avant sa mort. C'est un personnage plein de zèle et très-instruit. A son retour de Paris où il sollicite à présent le remboursement d'une somme considérable dont le gouvernement se reconnaît redevable à sa famille, il se propose, en repassant à Malte, d'y choisir des familles de bons catholiques et de les établir dans l'île d'Antiparos près de Naxie dont il a acheté la troisième partie.
Jadis la Morée faisait partie de l'évêché de Co rfou ; elle était confiée à l'évêque deXanthe. Depuis que le roi Othon vint en Grèce, le Saint-Siège a nommé Mgr Blancio évêqae de Syra, délégat apostolique de tous les pays de la Grèce où il n'y avait point d'évêque. Alors la régence , pendant la minorité du roi Othon, composa pour la Grèce un code de lois qui n'étaient rien moins que catholiques. Gomme j'enseignais alors au séminaire de Syra , Mgr le délégat apostolique mit en moi sa confiance ; et comme j'avais pendant la Révolution combattu neuf ans contre les lois anti-catholiques , il me fut facile de recommencer en Grèce, et, avec l'aide de Dieu , nous nous opposâmes tellement à toute nouveauté que l'Église catholique est parfaitement libre en Grèce et jouit de tous les droits et privilèges qu'elle possède à Rome même. Le roi étant arrivé à sa majorité, on voulut le faire rebaptiser, et l'obliger à professer la religion grecque. Alors sous le nom de Mgr le délégat, je composai une espèce de jugement dogmatique ; le roi le reçut , s'y soumit avec respect et aima mieux voir différer son couronnement que de trahir scandaleusement sa religion.
Je ne vous dirai point que le roi Othon soit un monarque grand politique ou grand guerrier ; mais je vous assure que c'est un roi vertueux, juste, modeste , religieux , et vraiment incapable de tran-
siger avec le vice, l'erreur ou l'injustice. De telles et si rares qualités ne peuvent manquer de le rendre trèsbon roi, et je ne sais s'il en existe un qui soit plus agréable au Seigneur et plus ami de la vertu. Il s'occupe journellement pendant douze heures aux affaires du gouvernement; souvent, quand la reine l'appelle pour diner, il la laisse manger seule s'il n'a pas terminé sa tache. Comme on craignait qu'un tel travail n'altérât sa santé, surtout s'il faisait maigre tout le carême , son médecin, fervent catholique, et son aumônier en écrivirent à Mgr le délégat qui renvoya l'affaire à Rome. Or Mgr le délégat, par ordre du Saint-Siège, dut lui-même accorder la dispense. Sa Majesté protesta toujours qu'elle ne voulait pas alléguer de nécessité, qu'il était fils obéissant. On dispensa à condition qu'il ne mangerait qu'un plat de viande , mais de viande ordinaire , en un mot un peu de bouilli et encore en petite quantité. Il accepta humblement ces conditions.
Dès son arrivée en Grèce, quand vint la semaine sainte (qui précède celle des Grecs), il fit arborer sur son palais le pavillon noir. Les ministres, croyant qu'il était mort quelqu'un de sa famille, se présentèrent pour lui faire les compliments de condoléance. « Non , dit-il , il n'est mort personne de ma famille, mais mon Rédempteur est mort, et j'en porte le deuil. » A Noël (qui n'arrive pour les Grecs
que le 6 janvier), il fit fermer tous les tribunaux , disant qu'il était catholique. Les Grecs de Syra avaient dépensé des sommes énormes pour préparer, à lui et à son cortège, un festin somptueux ; nous l'avertîmes que c'était le jour des cendres ; il répondit au magistrat qui venait l'inviter à ce dîner : « C'est jeune pour nous catholiques. » Et personne n'alla au festin. Quand il visite nos îles , il invite toujours les évêques et tout le clergé à sa table. Le clergé grec se présenta, espérant recevoir le même honneur ; le roi le reçut dans son antichambre et se hâta de le congédier. S'il entre dans les églises grecques, même entouré de tout le clergé et de la magistrature , il y entre la tête couverte , au lieu qu'il entre tête nue, avec la plus grande dévotion et recueillement, dans nos églises, et, si l'on tarde à l'y conduire , il dit lui-même : « Allons à la métropole. »
Voici une petite anecdote sur ce prince : lorsqu'il vint la première fois à Tine , il était au milieu du clergé , on le conduisait sous un dais à la cathédrale. Comme chacun criait : Vive le roi Othon ! notre Frère Winterhalder , Allemand de nation, cria la même chose en allemand. Le roi se retourne, l'aperçoit , le tire à côté de lui sous le baldaquin , et ils vont ainsi compère à compagnon jusqu'à l'église. Les Grecs frémissaient de rage. Au sortir de
l'église } le roi reprend notre Frère et avec lui marche sous le dais au milieu du cortège. On attendait le roi à un déjeuner préparé par la municipalité ; mais notre Frère , sans tant de cérémonie , dit au roi : Mais, sire, est-ce que vous ne nous ferez pas une visite? — Allons, répondit le roi, où est votre monastère ? — Le voici. (Le monastère était une maison toute pourrie et maintenant abandonnée.) Le frère lui montre le chemin. Le roi entre avec son Frère Maximilien. Notre frère, sansperdrecontenance, présente au roi et à son frère de la limonade ; ils la boivent. Le roi demande au Frère s'il désire retourner en Allemagne : « Très-volontiers, sire, si le roi votre père appelle les Jésuites en Bavière ; sinon, je n'y veux pas retourner. Mais, sire, on dit que les Grecs veulent chasser les Jésuites* de la Grèce. — Quoi donc ! reprit le roi , ne suis-je pas catholique ? Ne craignez rien. » Le Frère offrit une image au roi et une à son frère ; ils les acceptèrent. Enfin le Frère promit au roi de lui écrire. Il le fit et lui envoya en cadeau la vie de saint Joseph écrite par le P. Patrignani. Il faut remarquer que ce Frère avait une figure d'ange qui lui captivait tous les cœurs.
Lors de la dernière Révolution, les années passées, on obligea tous les fonctionnaires publics de faire le serment d'obéissance aux lois. Nos confrères de
Syra et quelques-uns de mes élèves s'aperçurent du piège. Mgr le délégat apostolique ne cessa de protester, et nos catholiques ne cessèrent de refuser le serment que lorsque le ministre leur permit d'v mettre par écrit la clause : « sauf les droits, les lois et les privilèges de l'Eglise catholique ». Voilà donc comme nous triomphons toujours et comme l'Église grecque est toujours vaincue. Toutefois, ces avantages, nous ne les devons pas à nous seuls, mais à ceux qui sont venus avant nous.
Nous lisons dans l'histoire du Concile de Trente publiée par le cardinal Pallavicini, que, du temps de Pie IV, les orateurs de la république de Venise représentèrent aux Pères du Concile , que tous les peuples de la Morée et des îles professaient les mêmes dogmes que l'Eglise romaine, étaient soumis au Souverain Pontife, en recevaient des évêques et tous les règlements ; qu'ils différaient seulement du coté du rite. Il est vrai que le Saint-Siège , voyant l'ignorance de leur clergé, subordonnait ordinairement l'évêque du rite grec à l'évêque du rite latin. Qui plus est, vers l'an 1 660, la Sacrée Congrégation décida que, comme la population grecque de Tine surpassait la population des Latins, ceux-ci devaient se conformer aux Grecs pour le calendrier; au lieu qu'à Malte, les Grecs, étant en plus petit nombre, devaient se conformer à notre calendrier. Alors, nos
Pères missionnaires donnaient les Exercices de saint Ignace , prêchaient , confessaient dans les églises grecques ; confessaient les évêques et les prêtres grecs. A Tine, le Père Albertis rassemblait chaque semaine les deux clergés dans la cathédrale, leur expliquait du matin au soir les cas de conscience , la manière de méditer et de donner les Exercices. Quatre de ces prêtres sont devenus très-habiles pour donner des missions. Aux conférences du P. Albertis, se réunissaient , chaque fois , au moins quatre-vingts prêtres, tant de l'un que de l'autre rite. Le malheur a voulu que tous les membres du clergé latin n'étaient pas prudents ; que les évêques de l'autre rite et les prêtres étant très- pauvres, les Latins abusaient parfois de la supériorité et de la confiance que leur accordait le Saint-Siège pour molester le clergé grec; les évêques latins faisaient en vérité trop de dépenses. On se fit des procès pour les limites des paroisses; l'union se refroidit. Vers l'an 171 5, un moine russe, très-intrigant , vint prêcher et entraîner tous les Grecs-unis dans le schisme. Il s'engendra parmi les deux églises une animosité, une haine implacable. A mon arrivée dans le Levant, en 1 830, je ne pus que condamner le mépris, l'éloignement injuste que notre clergé montrait contre les Grecs.
Entre-temps, nos Pères, qui avaient perdu, par la
faute des Latins, leurs missions dans la Morée, avaient celles de Tine, Naxie, Santorin, et, l'an 1754, celles
de Syra, de Constantinople, de Smyrne et de Chio. Dans la mission de Chio, tous les Nôtres étaient pour la plupart originaires de cette île. Là, ils avaient obtenu le privilège de choisir les jeunes gens qui avaient le plus de talents et de vertus ; ils étaient exempts de toutes les obligations envers la cathédrale, ne connaissaient que nos Pères. De cette école sont sortis quantité de sujets excellents qui devinrent évèques, supérieurs des ordres religieux, grands prédicateurs, grands pénitenciers à Lorette et à Rome ; ils ont traduit dans leur langue plusieurs ouvrages ascétiques. Au moment de la suppression, le P. Timoni, de Chio, était une des meilleures têtes de la Société, dont il fut Assistant. Il y avait alors, en Sicile, douze Jésuites originaires de Chio, les uns supérieurs de nos maisons de Païenne, les autres professeurs de théologie, de philosophie, etc.. supérieurs des missions, sans compter ceux qui cultivaient la vigne du Seigneur dans leur patrie.
La mission de Smyrne était occupée par nos Pères de France. Plusieurs de leurs fidèles ont souffert le martyre pour la foi. Ils eurent le malheur de voir périr leur église et la maison par un incendie. Il n'y a pas encore dix ans que, par les instances de M. Jean Daviers, célèbre missionnaire lazariste, notre mai-
son et notre église de Smyrne furent rétablies. Nos Pères de France avaient aussi la mission de Constantinople ; il parait qu'on y envoyait aussi des Pères originaires de Santorin. La mission de Constantinople a produit des fruits innombrables en tout genre. Le clergé grec était alors réduit au silence, intimidé par l'érudition de nos Pères, et rougissait à la vue de leur zèle apostolique. Ils ont fait une quantité de conversions parmi les Arméniens, Géorgiens, Russes, Syriens ; ils entraient dans les bagnes et les prisons. Constantinople était pour eux le sanctuaire des vraies vertus ; le nombre des catholiques n'était pas si nombreux qu'à présent, mais il n'en était pas un qui ne fût en spectacle devant Dieu, devant les anges et devant les hommes, au lieu qu'à présent on peut dire à Dieu avec le Prophète : Multiplicasti gentem, sed non lœtitiam.
Les missions de Santorin et de Naxie appartenaient à la France, celle de Tine appartenait d'abord à la province de Venise; enfin elle fut cédée à la province de Sicile. La mission de Santorin fournissait quelques Pères à celle de Constantinople , celle de Tine avait au moins sept Pères qu'elle envoyait à Mycona, Milo , Thermia, Athènes, Modon, Syra et dans tous les lieux où se trouvaient des catholiques.
Par suite de la suppression, nos Pères de Constantinople et de Smvrne se retirèrent, vers l'an 1 780,
quand ils furent remplacés par les Lazaristes. A Naxie, resta le vénérable P. Lofler que MM. les Lazaristes retinrent honorablement parmi eux et à qui ils laissèrent, pour ainsi dire, tout le gouvernement de la mission ; ils retinrent aussi avec eux un de nos Frères pour la pharmacie. Un zélé Lazariste, homme apostolique, retint aussi dans notre maison de Santorin quelques-uns de nos Frères. Les Lazaristes se chargèrent des missions de Constantinople, de Smyrne, de Thessalonique, de Naxie et de Santorin qui avaient de riches propriétés , et ne voulurent point accepter celle de Chio, Tine et Syra qui n'avaient aucun fonds. Les Pères de ces trois dernières missions, pleins de l'esprit de notre Père saint Ignace, formèrent le projet, bien digne de lui, de ne pas se séparer. Que dis-je ? à l'exemple des apôtres, ils divisèrent entre eux le Levant. Ubi abundavit iniquitas, aticta est charitas illorum. Le P. Credo, Jésuite français, qui se trouvait alors à Chio, essaya de se multiplier lui-même en traduisant en grec vulgaire Vintroduction de la vie dévote de saint François de Sales, qu'il lit distribuer gratis à chaque famille des îles, de Contantinople et de Smyrne. Le P, Nicolas Castelli, originaire de Chio, le Bourdaloue du Levant, el célèbre dans la langue grecque , parcourait successivement Chio et Smyrne, éclairait, touchait, encourageait les catholiques, et forçait les Grecs au silence,
Le P. Delanda, de Santorin, plein d'une force divine^ elioisit Constantinople pour le théâtre de ses fatigues apostoliques. Vénéré par les Turcs^ craint des Grecs, recherché par tous les malheureux, possédant le grec, le turc, le géorgien, l'arménien, il devint l'âme de l'Église de Constantinople. Il avait la permission d'entrer dans tous les bagnes ; il était en faveur dans tous les tribunaux turcs. Il était partout, pouvait tout, opérait tout, était également connu en Russie, Arménie, Perse, Svrie, etc. . . A ceux-ci succéda le P. Lalomia, de Tine, prédicateur bien connu en Sicile, avant de venir en mission. Homme éloquent, profond théologien, zélé. Après avoir été successivement l'âme des évèques de Tine et de Syra, il parcourut Naxie, Santorin, Smyrne, Chio , Constantinople , donnant partout des retraites, opérant des conversions, faisant regretter les Jésuites. Jusqu'à ce jour les vieillards de Chio se rappellent encore son instruction sur l'occasion du péché. Le P. Roxhès fut chargé de la mission de Syra. Cette population provenait d'une bande de forçats, et voici comment : la peste avait emporté tous les habitants de Syra ; un bâtiment de guerre voulant y faire ses provisions, le commandant trouva que l'île était déserte, qu'il n'y restait que quarante femmes. Il fit sortir du bâtiment quarante galériens qui épousèrent ces femmes^ et leur génération fut une génération de forçats. Nos Pères, pendant l'espace
de vingt ans, n'étaient point encore venus à bout de les apprivoiser entièrement. Le P. Roxhès, pour y parvenir, sortit de la ville, et, à une liene de là, sur une hauteur on doivent passer tous ces laboureurs pour aller à leurs travaux, il se bâtit une belle maison. Quiconque passait on repassait près de sa retraite devait se confesser au Père qui ne retournait à la ville que pour y donner les Exercices de saint Ignace. A Tine était le P. Antoine Gagliardi que le Seigneur avait rempli de son esprit, à qui il avait communiqué la connaissance des cœurs, le don des larmes et le rare talent de donner les Exercices de notre Père saint Ignace. Après avoir passé plusieurs mois à donner des retraites, il consommait le reste de l'année à parcourir chaque village, à cultiver ce qu'il avait semé dans les Exercices. Homme vraiment mortifié et faisant la pénitence la plus austère et jamais interrompue, il portait avec lui un petit sac de vieux morceaux de pain, et entendait les confessions jusqu'à onze heures et demie; alors il tirait du sac quelques morceaux de pain, les donnait à quelques femmes pour les faire bouillir dans l'eau avec un peu de sel , sans autre assaisonnement, et, après avoir mangé cette soupe merveilleuse , il retournait au confessionnal ; et par son zèle, conservait tous les fidèles dans la grâce de Dieu. Le Seigneur lui manifestait le secret des cœurs. Si quelqu'un tombait dans quel-
que péché dont personne ne fût témoin, il ne vivait point en sûreté ; le même jour, ou tout au plus le lendemain, il voyait paraître devant lui le P. Gagliardi qui lui reprochait son péché et l'obligeait de se confesser à l'endroit même où il le rencontrait, il a même prédit à quelques-uns ce qui leur arriverait dans quelques années, et les événements ont été conformes à ses prédictions. Il avait le don des larmes; et lorsque, exténué sous le poids des années, il ne pouvait plus parler, les fidèles l'engageaient à se montrer dans l'église. A peine paraissait-il en présence du peuple , qu'il fondait en larmes , attendrissait, amollissait tous les cœurs et les excitait à une vraie componction.
Parmi les Pères de Tine était le P. Aghaczi, Supérieur de la mission, qu'on peut appeler le jurisconsulte du Levant; il finissait tous les différends, présidait à tous les contrats. Excellent directeur des consciences, il était le confesseur du clergé et d'une partie du peuple. Il y avait dans la résidence un corridor très-long et très-large ; là la foule se rassemblait; le Père au bout du corridor les excitait avec ferveur à la contrition; ensuite il les confessait successivement. Après avoir consommé dans cette vie active une partie de l'année , nos Pères se retiraient les uns après les autres pendant quarante jours sur une montagne, dans une grotte où ils vivaient entière-
ment séparés de tout commerce. C'est là qu'ils négociaient avec le Seigneur la conversion du Levant. Des prêtres de Santorin, de Naxie et de Tine avaient aussi leurs grottes sur la même montagne et faisaient cet exercice de pénitence et d'union avec le Seigneur, sous les yeux d'un Père qui les animait plus encore par ses austérités que par ses instructions. Il existe encore dans Tine un chanoine qui a fait ces exercices de quarante jours en la compagnie et sous la direction de l'un de ces vénérables Pères. Il y a trois ans que mourut à Tine le chanoine François Philipucci, disciple de nos anciens Pères. Comme après la suppression ils étaient dépouillés de tout, incapables de trouver à vivre, chaque village tâchait d'avoir l'un d'eux comme une précieuse relique. Le village de Cilia obtint le P. Gagliardi, et ce Père habita chez les parents du chanoine Don François. Cet heureux disciple du vénérable Père, devenu prêtre, administra toute sa vie son propre village. Attentif à suivre les traces du P. Gagliardi, il n'admettait personne chez soi et préparait lui-même sa nourriture ; riche d'un grand patrimoine, il s'empressa de tout distribuer en bonnes œuvres. Enfin s'étant couché un jour bien portant, il se leva vers le milieu de la nuit, lit appeler un prêtre, se confessa et demanda le saint viatique. Le prêtre, qui le voyait en pleine santé, s'y refusa. Enfin, vaincu par ses instances, il lui apporta
le Saint-Sacrement ; il demanda ensuite l'extrêmeonction : nouvelle résistance parce qu'il paraissait plein de santé; enfin le prêtre le contenta, et, immédiatement après avoir reçu la dernière onction, le fortuné disciple du P. Gagliardi rendit paisiblement son Ame au Seigneur. Je suis arrivé trop tard pour pouvoir connaître le P. Gagliardi ; mais depuis que j'ai entendu parler de lui, je me suis affectionné spécialement à sa mémoire. Puis-t-il m'ohtenir du Ciel une vie et une fin semblables à celles de mon ami Don François Philipucci !
Cette mission, ce zèle, cette vie angélique de nos missionnaires était trop agréable à notre Sauveur Jésus pour qu'il ne les marquât pas du sceau qui lui est propre et ne leur donnât pas un gage de sa prédilection, un signe qu'il les acceptait pour ses disciples chéris : je veux dire une participation à sa croix et à ses ignominies. Il semble que le Sauveur ait dit alors de nouveau aux ennemis de son nom et de ceux qui le portaient si dignement : Hœc est hora vestra pcteslas tenebrarum. L'enfer parut se déchaîner contre cette petite réunion, la seule qui restât des enfants de saint Ignace. Clergé, prélats, religieux, séculiers, tous conspirèrent contre eux; Rome même s'en mêla. On envoya de Rome à Tine des notaires apostoliques. Ces hommes doux, ces anges de paix se virent contraints, en témoignage de leur doctrine,
à être accusés, interrogés, puis déclarés innocents, puis accusés de nouveau et condamnés, enfin de nouveau absous. Tel fut le fruit d'une charité, d'un zèle qui avait si bien, après sa mort, fait revivre l'esprit de notre Société. Quelles pouvaient être les vues du Seigneur en laissant subsister ce petit noyau de l'ex- Société en Grèce tandis qu'il laissait disperser le corps entier? Il parait donc que la Providence, en réunissant ce petit nombre de missionnaires, tous hommes extraordinaires en talents, en vertus, voulait augmenter en eux, après la suppression, l'union indissoluble, le zèle apostolique, l'esprit de mortification, et couronner ces vertus merveilleuses par la participation de son calice d'amertume. Au reste, n'abandonnons point le fil que nous donne cette union des anciens Jésuites pour nous diriger. Ils étaient morts les uns après les autres dans l'exercice de leur saint ministère ; et même, chose rare pour des apôtres qui étaient constamment en course dans les iles ou en Turquie, ils revenaient mourir à Tine où ils avaient formé leur sainte alliance. Pour ne pas manquer l'occasion de rétablir la Société, ou d'y rentrer si elle se rétablissait ailleurs, ils avaient envové l'un d'eux en Italie, le Père Scordialo, originaire de Tine. Celui-ci, apprenant que la Société subsistait en Pologne^ s'y rendit; de là, il fut renvoyé en Italie pour les intérêts de la Compagnie. A peine les autres apprirent-ils que Pie VII
rétablissait la Compagnie en Russie, que le P. Desperanus, originaire de Chio, s'y rendit comme représentant des missions du Levant et passa à notre collège de Saint-Pétersbourg. Alors il n'existait plus de cette mission que le P. Joseph Mortellaro. Né en Sicile, d'une famille très-distinguée, il entra tout jeune dans la Société, et, après avoir terminé ses études, il fut envoyé à Tine. Une humilité la plus profonde, un tendre et filial attachement envers la sainte Vieme, une sainte haine de soi-même furent son partage ; mais ce qui paraissait dominer en lui était un attachement inviolable à notre Mère la Compagnie. Quelque difficile que fut l'action qu'on lui demandait en considération de la Société, il quittait, abandonnait, sacrifiait tout au seul son de cette douce parole : La Compagnie de Jésus. Il paraît que le Seigneur lui avait promis qu'il reverrait les Jésuites à Tine ; au moins assurait-il qu'il ne mourrait pas sans avoir vu les Jésuites à Tine. Courbé sous le poids des années, il donnait encore des retraites à Syra et à Tine. Il avait, avec ses épargnes, bâti une grande chapelle à sa bonne Mère la sainte Vierge, et chaque dimanche, chaque fête il y rassemblait les jeunes gens et les congréganistes pour chanter son office. Afin de pouvoir orner son église et sa chapelle, il épargnait toujours et se refusait le nécessaire. Il cuisait un morceau de lard, et le bouillon réchauffé chaque jour faisait toute sa
nourriture. Pendant la semaine il lavait lui-même son linge. Toutes ces épargnes lui étaient dictées par son amour pour la sainte Vierge. Cessant pour ainsi dire d'être homme puisqu'il ne pouvait se tenir debout, il était encore apôtre : il se traînait en rampant sur les routes les plus fréquentées, et, dans les endroits où elles sont plus étroites, il s'arrêtait, tendait les deux mains à droite et à gauche jusqu'aux murailles et ainsi arrêtait tous les passants. Quand il y en avait une quinzaine, il les prêchait, les exhortait à la pénitence, et dans un corps tellement courbé qu'il semblait rentrer en cette terre dont il était formé, il élevait les âmes vers le ciel. Enfin l'an 1 805, le Seigneur exauça les vœux de ce bon vieux Siméon : deux Jésuites de Russie, le P. Motte et le P. Venturi, lui furent envoyés. Consolé, après trentedeux années d'attente, de voir la Compagnie en possession de sa chère mission, le P. Joseph Mortellaro rendit en paix son âme au Seigneur. Mais la grâce de la conversion des Grecs exigeait encore des sacrifices douloureux ; et Dieu le fit voir après la mort du P. Mortellaro. Le P. Motte, persécuté à outrance, quitta la Compagnie, et mourut dans un hôpital. Le P. Venturi, digne enfant de saint Ignace, succéda au P. Mortellaro ; ce zélé missionnaire , dont le nom sera immortel à Syra, fut persécuté, accusé et condamné par l'évêque de Syra ; il mourut d'af-
diction; mais après sa mort il fut, par la sentence de la Sacrée Congrégation déclaré nouvel apôtre du Levant. Nonobstant tous ces efforts de l'enfer, Dieu voulait qu'il y eût des Jésuites à Tine : le P. Jean-Francois Franco, Sicilien, y fut envoyé par sa Province, vers l'an 1813. En peu de mois il apprit la langue, reçut le don gratis datum des retraites; à sa voix, toute la face du pays se renouvela, il n'y eut personne dans toute Tile qui ne fit une confession générale. Missionnaire infatigable, assis au confessionnal du matin au soir , il affermit, augmenta en peu de temps les bonnes résolutions et la conversion de ce peuple. Naxie, Syra, Santorin, Smyrne, Chio devinrent le théâtre où s'exerça son zèle, et où il rendit «loire à Dieu. Ignorant ce qui se passait dans le monde, et ne connaissant, n'estimant que le salut des âmes, il vole à Constantinople en 1820, précisément à l'époque la plus funeste pour les chrétiens, aux jours où les Turcs les massacraient indistinctement. Le P. Franco oublia les périls où il exposait sa vie pour ne s'occuper que du salut des âmes ; seul , tranquille au milieu des alarmes de la ville et de l'Empire entier , il annonça les vérités éternelles à tous les pécheurs. Pendant deux mois, le Seigneur opéra par son ministère des conversions prodigieuses. Retournant aux îles, chargé de bonnes œuvres, glorieux trophées qu'il avait remportés sur l'enfer , il tomba entre les
mains d'une escadre turque qui brûlait laville deChio. Le P. Franco voit tomber à côté de lui tous ses compagnons sous le cimeterre des Turcs altérés de sang. Alors le Pacha regarda le P. Franco, et comme si une voix du ciel l'eût menacé lui-même il s'écria : ce Laissez partir celui-ci. » Partout on vit le P. Franco, pendant dix-huit ans et plus, compter tous ses instants par de bonnes œuvres et parles conversions qu'il opéra. Mais il fallait aussi qu'il offrit un sacrifice de douleurs à notre Seigneur, en reconnaissance des dons qu'il lui avait accordés, et que Dieu, en lui imprimant le caractère de ses élus, montrât ainsi qu'il l'aimait et qu'il lui appartenait. De 1830 à 1837, la scène changea totalement à l'égard de cet infatigable ouvrier dans la vigne du Seigneur : on cessa de vouloir l'entendre; ses discours, ses exhortations, tout en lui vint à déplaire; il se vit un sujet de risée et de sarcasme : terrible angoisse pour une âme qui brûle plus que jamais du zèle du salut des âmes, et ne veut rien autre chose, ne désire plus rien au monde que de parler de Dieu, d'annoncer sa parole et d'envoyer des âmes au ciel. Quelle affliction de voir sourds à sa voix ceux-là mêmes qui naguère le révéraient comme un homme descendu du ciel ! Il partit donc du Levant qui lui doit la conservation de la foi, ne portant avec lui que la sainte croix et la ferme espérance d'être récompensé du Pasteur des pasteurs, juge invariable qui a écrit dans le ciel ses travaux et ses vœux.
Le départ du P. Jean Franco laissait un vide bien dangereux : nos habitants du Levant, entraînés par les passions, séduits par les erreurs, corrompus par les mauvais compagnons, auraient bientôt perdu la crainte du Seigneur, et fait naufrage dans la foi, si Dieu n'avait envoyé le P. Bonaventure Aloysio, que Dieu paraît avoir revêtu de la vertu d'en haut, pour porter, annoncer son nom aux catholiques et même à ceux qui sont hors de l'Eglise. Il n'y a pas longtemps que, donnant la retraite à Santorin, il comptait chaque jour, parmi son auditoire, soixante à soixante-dix grecs schismatiques venus des campagnes, qui assistaient toute la journée aux saints exercices, et à qui des catholiques à leur aise donnaient indistinctement la nourriture. Les Grecs disaient en «émissant : «Plaise au ciel que ce Père vienne prêcher dans nos villages ! »
Voilà deux ans, Mgr Justin iani passa à l'île de Samos pour administrer deux catholiques ; il obtint un quartier à part et une salle pour sa chapelle. Les Grecs les plus notables assistèrent par curiosité à sa messe. Notre Prélat fit un discours sur la vie que doit mener quiconque est baptisé. Tous ces messieurs, quoique schismatiques , tout extasiés s'écrièrent : Nunquam sic locutus est homo, voilà un discours bien autre que celui de nos évêques ! Vous voyez, mon Révérend Père, par combien de grâces, le Seigneur prépare ses voies. Il semble qu'il réserve ses faveurs
pour la Grèce, et que là il envoie par prédilection les hommes de sa droite, puissants en œuvres et en paroles. Il y envoya Mgr de Forbin-Janson, d'Avignon, qui, seul au milieu de la Babylone de Smyrne, éleva longtemps la voix pour Dieu et son Eglise. Là, il osa défier à chaque moment toutes les sectes, traita tous les points de controverse , réfuta toutes les erreurs, et rendit muets tous nos frères errants. Dieu naguère envoya à cette ville prostituée le vénérable, le savant, l'éloquent Mgr Bonami, plus vénérable par ses vertus, par la science des saints, que par la dignité épiscopale ; il attaqua, poursuivit, terrassa toutes les erreurs, et l'erreur devint muette en sa présence; et, afin qu'en partant il ne cessât point de faire entendre sa voix, il fit imprimer en langue grecque vulgaire un catéchisme très-détaillé , où il développe les vérités de la foi catholique, puis met en plein jour et manifeste la honteuse défection de l'Eglise grecque; enfin, pour régénérer la nation, il fonda le grand collège de la Propagande où MM. les Lazaristes instruisent maintenant l'élite de la jeunesse du Levant.
Mais un des dons les plus précieux que la divine Providence, toujours attentive au salut du Levant , fit à ces contrées jadis si agréables au Seigneur, mais devenues maintenant si ingrates et le repaire de tous les crimes, le nid de toutes les erreurs , par suite U. 6
de l'oubli total de son Créateur , fut M. Jean Daviers, Lazariste. Le Seigneur, qui dispose les hommes en vue des événements , avait donné à M. Daviers un cœur ample, souple, compatissant, qui embrasse tous les genres de bonnes œuvres, prend toutes les formes, est tout à tous, s'oubliant soi-même , et uniquement attentif à soulager , ressusciter, embellir, perfectionner les âmes. Envoyé dans le Levant tout jeune encore, sur la fin du siècle passé, et destiné à la mission de Smyrne, il en fit le théâtre des vertus apostoliques, et y parut sicut lilium inter spinas. A peine parut-il qu'il sut forcer le respect de toute la ville, et captiver l'affection de toutes les sectes et des pécheurs. Employé dans l'école des pauvres, il enseigna, avec les langues, la crainte du. Seigneur; il forma dans leur jeunesse Messeigneurs Mousabini , archevêque de Smyrne, Alberti, coadjuteur de Syra, Missire , naguère recteur de l'école grecque, appartenant à la Propagande de Rome, chéri et respecté de toutes les personnes en place, de tous les grands, révéré de nos amiraux et de leurs officiers qui se trouvaient au Levant, en correspondance avec les ministres en France ; il obtenait des protections, des faveurs pour l'Eglise du Levant en général, et pour chacun de ses membres en particulier, qu'il fût ecclésiastique ou séculier. Il appela à Smyrne Monseigneur de Forbin-Janson, d'Avignon, et tant
d'autres zélés prédicateurs qui ont annoncé la vraie religion à Smyrne. Sa maison servait d'hospice à tous les prélats, voyageurs et pèlerins qui passaient au Levant, et il ne manquait pas d'engager les prédicateurs passagers à faire entendre dans leur église leurs voix apostoliques. Quasi plus Jésuite que Lazariste, il était l'apologiste de nos missionnaires , il les appelait pour les retraites de Smyrne, engageait ses confrères à les inviter dans leurs missions respectives, les conjurant de n'épargner aucune dépense pour recevoir et traiter honorablement nos Pères pendant leurs missions. Se trouvant au milieu des discordes qui toujours avaient lieu entre le clergé vénitien et l'Évèque, également cher à tous les partis, il était un vrai juge de paix. 11 accompagnait les prêtres dans leurs visites , réconciliait les dissidents, donnant partout des retraites, des triduum, des mois de Marie ; ses pas étaient comptés par des bienfaits. Il avait toujours une provision de remèdes, mais surtout de livres de piété, des images, des médailles. Attentif à faire établir partout dans le Levant les Congrégations , les associations pieuses. Toujours communiquant aux évêques, au clergé la notice des conversions et autres bonnes œuvres qu'on lui annonçait de France. C'est à lui que les églises du Levant sont redevables des aumônes que leur envoie l'OEuvre de la Foi. C'est par ses soins que, dans cha-
cun de nos évêchés, il se fait tant de souscriptions, on recueille dans le Levant tant d'aumônes pour l'Œuvre de la Foi. Se trouvant à Paris, pendant la révolution de juillet, tandis que chacun ne songeait qu'à sauver sa vie, M. Daviers traduisait tranquillement en grec vulgaire la Journée du Chrétien, qu'il a fait imprimer à ses frais et distribuer gratis à tous les catholiques du Levant; et, afin de concourir aux bonnes œuvres de tous les missionnaires, il a composé un dictionnaire portatif français-grec vulgaire, qu'il distribue également gratis. Devenu sourd, il prêche, donne des retraites, entretient la correspondance avec tous les Prélats, les missionnaires et toutes les personnes en place, soit de France, soit du Levant, qui peuvent servir la religion. C'est à lui qu'on est redevable de l'établissement des Sœurs de Charité, des Frères de la Doctrine Chrétienne pour la mission du Levant. Il y avait naguère à Constantinople, pour supérieur des missions des Lazaristes, M. Brisset, homme vraiment puissant devant le Seigneur; il était, à la lettre, le pied des boiteux , l'œil des aveugles ; comme il possédait le turc , le grec , l'arménien, il dirigeait un grand nombre de fidèles, révéré des grands, petit avec les petits, tout à tous.
Il a eu pour successeur M. Leleu , jadis élève de Saint-Acheul , personnage tel qu'il faut à Constantinople , doux , prudent, discret, souple, insi-
n liant , chéri de ses inférieurs , jouissant de la confiance de tous les ordres et de toutes les classes. M. Dremerg , Lazariste, est missionnaire à Santorin ; jeune encore , mais possédant la gravité, la sagesse et les vertus religieuses, il est révéré et fait beaucoup de bien dans la mission. Enfin le P. François, Récollet, âgé de soixante-quatorze années, en a passé une grande partie au Levant : il a été deux fois Préfet des missions; il a refusé successivement les évêchés de Chio et de Santorin; il a une prédilection pour l'île deTine où les mœurs sont plus simples; il y passait sa vie à parcourir les villages , arrivant dans chaque endroit à la pointe du jour et confessant jusqu'au soir. Le lendemain il confessait dans un autre village, les parcourait tous, et puis recommençait sa tournée, se nourrissant de pain d'orge; il est homme vraiment pénitent, humble et paisible. Tels sont, mon R.Père, les apôtres, les sauveurs que le Seigneur nous a donnés, les exemples qu'il nous a proposés, les médiateurs qu'il a choisis, sanctifiés et placés entre lui et la Grèce. Qui pourrait croire que leurs fatigues , leurs pénitences, leurs bonnes œuvres, leurs vœux ardents, leurs sacrifices ne sont pas montés au ciel en odeur de suavité pour désarmer la colère du Seigneur ? Est-il croyable que le Seigneur aurait envoyé et fait briller en Grèce tant de faisceaux de lumières, s'il avait décrété qu'elle
continuât à rester aveugle; et tant d'àmes que ces missionnaires, ministres de la parole de Dieu et dispensateurs de ses grâces, ont fait couronner dans le séjour de la gloire , pourraient-elles ne pas intercéder et fléchir le Seigneur? Ces missionnaires qui se sont usés au salut des Grecs, parvenus à la couronne de gloire, auront sans doute demandé au Seigneur qui les couronnait de rendre leur triomphe complet en convertissant les pays qui furent le théâtre de leurs combats. Serait-il possible que tant de moyens de salut que le Seigneur des miséricordes a tant prodigués pour la conversion de la Grèce ne produisissent jamais les fruits que Dieu en attendait ? Quand arrivera le moment où les successeurs, les frères de nos pères , venientes venient cum exultatione, ils trouveront encore en Grèce d'énormes et d'innombrables forfaits ; mais chaque prêtre zélé ne travaillera-t-il pas à la réconcilier avec Dieu ? mais, en célébrant la sainte messe dans la Grèce même et ailleurs, n'entendra-t-il pas la voix de son cœur qui, à la présence de la victime d'un prix et d'une clémence infinie, lui fait dire au Seigneur : Mitigasti omnëm iram tuant , avertisti captivitatem Jacob, operuisli omnia peccata eorum? Le Seigneur avant d'envover son Fils sur la terre a attendu qu'elle fût plus coupable que jamais, afin de lui prouver que sa miséricorde surpasse sa justice ,
que sa bonté est plus grande que la malice de ses ennemis. Jusqu'à quand donc le sang de Jésus-Christ, immolé , versé sur nos autels , aura-t-il demandé , crié miséricorde envers les Grecs sans être exaucé par son Père, qui cependant a mis en lui toutes ses complaisances ? Jusqu'à quand tant de saints missionnaires, morts dans la paix du Seigneur en Grèce, testimonio fidei probati, et non accipientes repromissionem , ne verront pas arriver au Ciel et déposer à leurs pieds les couronnes de ces Grecs pour le salut desquels ils ont abandonné leur patrie et le monde ; pour lesquels ils ont fait tant de vœux, de pénitences, essuyé tant de fatigues, de persécutions, offert tant de sacrifices, etc. ? La France elle-même n'a-t-elle pas été réconciliée avec le Seigneur après tant d'excès et de crimes ? Que dirai-je de l'Amérique? Nos Pères avant la suppression n'v trouvaient que des persécutions , des tourments , la mort et pas même de tombeau; mais à présent venientes cum eooultatione portantes manipulos suos. Il en sera de même de la Grèce arrosée du sang et des larmes de ses apôtres. Que les scélératesses des Grecs ne vous épouvantent donc pas , ne nous rebutent pas; que ce soit, au contraire, un plus puissant motif d'espérer : vérité que connaissait très-bien le roi Prophète lorsqu'il disait avec assurance au Seigneur : Domine, propitiaberis peccato meo, multum est enim.
Les événements augmentent nos espérances : en efïèt la direction des affaires est maintenant entre les mains de M. Coletti ; et ce ministre, jadis si dangereux , est devenu si favorable aux nôtres que les méchants l'accusent d'être catholique. Dirait -on que c'est pour punir la Grèce et non pas plutôt pour verser sur elle toutes ses miséricordes que le Ciel a donné pour roi à la Grèce le religieux , le vertueux Othon ? Pourquoi le Seigneur avait-il ménagé les événements pour que la Grèce eût dans un temps pour représentant de la France M. deLagrenée, jadis élève de Saint- Acheul et personnage exemplaire ; pour représentant de l'Autriche et l'érudit, le religieux , le zélé baron Prokest ; le ministre du Danemark qui se ferait brûler vif pour la défense de la vraie religion? Pourquoi tant de traits éclatants de lumière si ce n'est pour faire connaître aux Grecs où est la vérité ?
Athènes est le cloaque de tous les vices. Là tous les conspirateurs de l'Europe , tous les exilés, tous les désœuvrés , tous les adultères , tous les plus infâmes débauchés, tous les illuminés, tous les écrivailleurs impies sont venus se réfugier. Et cependant on compte à Athènes plus de trois mille catholiques , et même le Préfet des missions m'assurait que pas un de ces catholiques n'y est mort sans sacrements. L'impiété et la corruption refluent sur
le peuple. Le Seigneur a remédié à ce scandale en montrant à Athènes et à toute la Grèce, premièrement un type d'incrédulité et de dissolution , et le même homme devenu chrétien repentant, confessant la vraie foi, détestant, abjurant ses erreurs, ses écarts , ses scandales en présence de son corps d'officiers , et mourant en pleurant ses péchés. Telle fut la foi du général Pisani , commandant en chef toutes les troupes de la Morée. Un missionnaire, étant venu le supplier d'accorder la grâce à un soldat coupable , trouva Son Excellence au lit et indisposée ; avant obtenu la grâce, il hasarda, en le remerciant, de lui faire observer que la miséricorde offerte et accordée par un Dieu d'une majesté infinie à tous les pécheurs pénitents , mérite de plus grandes actions de grâce que celles que vient de recevoir Son Excellence au nom du soldat coupable. Ayant dit ces mots, il prit congé du malade. Huit jours après, il est appelé par le général qui en le voyant lui dit : « Je désire me confesser. — Quand vous le voudrez, répond le prêtre. — A présent , reprit le général ; vos réflexions sur la miséricorde du Seigneur m'ont pénétré ; je n'ai plus eu de repos depuis huit jours, je ne fais que me rappeler , détester et pleurer mes péchés. » Il se confesse et demande le saint Viatique; mais quelle fut la surprise du missionnaire, en entrant avec le Saint-Sacrement, de trouver le général mo-
ribond , pénitent , prosterné , et autour de lui tout son état-major. Alors, en présence de tous, il rétracte, déteste , abhorre toutes ses erreurs contre la religion , tous ses scandales , fait une claire et distincte profession de notre sainte religion , demande pardon de ses scandales, donne des ordres, prend des dispositions pour réparer le mal qu'il a fait et meurt dans la paix du Seigneur à qui il avait si longtemps et avec tant d'ingratitude fait la guerre. Ce prodige des miséricordes du Seigneur fut raconté dans les feuilles publiques d'Athènes. Oh ! combien d'impies se convertiraienl de la même manière s'ils connaissaient l'immensité de la miséricorde du Seigneur ! Le désespoir ne doit être le fait que des damnés et des démons. J'ai connu un énergumène qui fut surle-champ délivré de la possession du démon sans le moindre exorcisme, mais à la seule peinture qui lui fut faite de la miséricorde de Dieu. Disons-leur donc avec saint François Xavier : 0 fratres met , o socii met , meliorem Dcum habemus quam putamus !
Il est inutile de s'informer ici du clergé schismatiques ; on aurait honte de passer pour le connaître. 11 serait inutile de tenter une controverse avec lui; le désir de commander les aveugles les étourdit. Comme César aimait mieux être le premier dans un village que le second à Rome, de même ces schismatiques aiment mieux être membres du synode, passer
pour chefs de l'Eglise, quoique esclaves du roi et du gouvernement, que devenir subordonnés au Pape. Vous les convaincrez donc, mais vous ne les amènerez pas à se rendre, parce que, conséquemment , ils devraient avouer qu'ils ont trompé le peuple, et de ce fait deviendraient de simples zéros.
Oui, nous voyons avec joie s'élever sur la Grèce des signes de la miséricorde de Dieu. Et de fait, au moment où l'Europe avait à son choix tant de princes, tant de familles distinguées mais infectées d'hérésie, à mettre sur le trône de Grèce , elle choisit de préférence ponr roi de la Grèce le prince qui est le plus attaché à la foi et à la pratique des devoirs qu'elle impose. Comment s'est-il fait qu'après que toutes les puissances de l'Europe ont été pour ainsi dire aux petits soins pour accorder aux Grecs tout ce qu'ils demandaient, ils aient, nonobstant leurs résistances réitérées et menaçantes pour que le successeur du roi se fît grec de religion ; ces puissances, dis-je, désunies sur les points de religion et d'intérêt politique, s'accordent constamment, unanimement à rejeter les instances des Grecs, et à assurer au roi et à ses successeurs la liberté de conscience ? Comment se faitil que la Grèce ne cesse d'aimer son roi qui professe une religion opposée à la sienne , qui humilie ses pontifes et ses ministres et accueille avec respect ceux de l'Eglise catholique.
Vous trouverez étrange, mon Révérend Père, que j'ose avancer qu'il faut ensevelir l'Église grecque. J'ai pour cette ancienne et célèbre Église toute la vénération qu'elle mérite. La question serait de savoir si Dieu, après avoir été tant offensé par elle, consent à la rétablir. Consultez sur ce point les révélations de sainte Brigitte. (Lib. 7, Revel. c. 19.J
Deux choses y sont prédites : 1 ° que leur empire et royaume ne seront jamais rétablis, s'ils ne se soumettent à l'Église romaine; 2° s'ils ne se conforment en tout à ses constitutions et rites : ce serait de fait leur Église ensevelie. Voici un fait à noter : le cardinal Mai, étant secrétaire de la Propagande, fit faire un choix des jeunes gens du Levant et établit une école indépendante de la Propagande, puis consacrer pour évêque du rite grec Mgr Missire. Les jeunes gens étaient instruits dans toutes les cérémonies du rite grec, ordonnés de la même manière. Le Seigneur ne sembla pas agréer cette nouvelle œuvre; deux élèves sont morts, les autres sont restés infirmes pour toute leur vie et ont repris le rite latin ; le collège s'est dissous et il est abandonné. Toutes ces églises des rites particuliers sont, surtout à présent, la honte de l'Église. Quoi de plus odieux que l'apostasie récente de plus de quarante mille catholiques Ruthènes, arrivée voilà quelques années en Pologne ! Ils avaient pour moteurs de la défection leurs évêques et
leurs métropolitains ! Quand nous étions en Pologne, il nous était plus difficile d'absoudre les prêtres unis que leurs peuples. Les prêtres, à raison de leurs superstitions, de leurs scandales domestiques, de la mauvaise éducation et conduite de leurs enfants, écartaient plus les Russes de notre religion qne nos instructions ne pouvaient les y attirer. Les fidèles qui leur étaient soumis restèrent, par une providence paternelle et spéciale vraiment miraculeuse, bons, il est vrai, mais extrêmement ignorants en fait de religion, si on excepte ceux qui appartenaient aux terres de la Compagnie, lesquels étaient instruits par nos Pères, se confessaient à nous et communiaient de la main de leur prêtres unis. Vous médirez : Mais comment les induire à changer de rite? Je réponds : Cela est difficile, mais si le Seigneur le veut, non crit impossibile apad Deum omne verbum. La crainte de voir la Compagnie amener les Russes à ce retour vers Rome fut une des causes de notre expulsion .
En 1820 nos PP. de Pologne ayant demandé à la cour de Saint-Pétersbourg la permission d'envoyer à Rome quelques Pères pour l'élection du Général de la Compagnie , cette cour , dont la politique consiste à avoir sous la main les chefs de toutes les Églises pour mieux en contenir les mem-' bres, craignant que si notre Général était à Rome elle ne vînt à perdre son autorité sur nous , porta
le décret impérial de notre totale expulsion de la Russie. La difficulté de trouver des missionnaires qui parlassent les langues du Caucase , et plus encore des prêtres qui voulussent venir exposer leur vie dans une mission où les habitants infidèles croient gagner le Ciel en faisant captifs ou massacrant les chrétiens; enfin parce que le général en chef et toutes les autorités civiles et militaires demandèrent à Sa Majesté de nous laisser au Caucase , nous y restâmes donc ; mais tous nos autres Pères furent expulsés en 1820. Notre résidence ordinaire était Mozdock, centre de nos missions depuis 1807. Nous représentions seuls notre Compagnie chassée de toute la Russie et partout calomniée à l'instigation du ministre Galitzin. Sans se lasser, le gouvernement nous faisait les offres les plus avantageuses et les plus honorables pour nous engager à abandonner l'Institut. Mais notre réponse donnée de vive voix et par écrit était chaque fois : « Nous voulons, avec la grâce de Dieu, vivre et mourir dans la Compagnie de Jésus. »
Entre-temps le Seigneur nous envoyait de grandes consolations } nous ménageait de puissantes protections pour nous soutenir contre les persécutions que quelques-uns nous suscitaient afin de plaire au ministre dont le neveu s'était fait catholique. Ce fut au temps de cette persécution que nous eûmes la
consolation de terminer, par le moyen des aumônes abondantes que, chaque trimestre, nous envoyaient les officiers de l'armée de Géorgie , une superbe église en l'honneur de l'Assomption ; nous nous hâtâmes de la bénir le jour de la fête.
Vers la mi-septembre , je commençai mes Exercices annuels de saint Ignace. Le Révérend Père Supérieur s'était chargé de recevoir et d'entretenir divers étrangers, Polonais, Suisses, Italiens, qui habitaient dans le grand hospice que nous avions bâti pour les voyageurs ; et moi j'étais séparé des autres. Un soir vers les dix heures on réveilla nos hôtes et notre R. P. Supérieur ; on me laissa dormir pour ne pas me distraire de mes Exercices. Tous les habitants de la ville , qui renferme huit à neuf milie âmes, virent clairement et distinctement dans l'air pendant un assez long laps de temps deux grands vaisseaux ; sur chacun était assis un Pontife tenant en main deux clefs ; un de ces vaisseaux était plus grand que l'autre, et son Pontife plus vénérable et majestueux. Enfin le petit vaisseau s'approcha peu à peu du grand jusqu'à ce qu'il vînt se confondre avec lui , et alors il ne parut plus que le grand vaisseau et son vénérable Pontife. On me raconta cette apparition quand je finis mes Exercices ; tous attestaient l'apparition. La population superstitieuse était tout alarmée, conjecturant que bientôt il arriverait
un déluge. Il me parut plus naturel de déclarer que ces deux vaisseaux désignaient les Eglises Grecque et Latine ; que la Grecque viendrait enfin tellement s'unir à la Latine que le nom et le fait de l'Église Grecque ne subsisteraient plus.
Je ne puis vous donner jusqu'à présent aucun renseignement sur les moines du mont Athos. Si M. Eugène Bore me transmet quelque notice , je me ferai un devoir de vous la communiquer. Il y a plus de dix ans que je concourus à envoyer à Rome deux jeunes religieux de ces monastères. Ils n'avaient d'autre science que celle de leur langue. Ils ont fait leur abjuration à Rome ; mais, quoiqu'ils persistent ', ils ne font rien pour le service de Dieu. On me dit que ces moines font métier de séduire les peuples en opérant continuellement de faux miracles. Ils ont été démasqués voilà cinq à six ans par un des leurs , jeune homme qui lui aussi n'avait d'autre science que celle de la langue grecque. Ils l'ont persécuté en Turquie , en Grèce ; partout, ils ont eu recours à la magie pour le faire périr , et ils sont du moins parvenus à lui causer un grand dommage dans les facultés de l'âme. Pour leur échapper , il se fit d'abord Turc ; enfin il se mit sous la protection d'un prêtre gazetier en Morée. En dernier lieu , voilà deux ans, il est venu se réfugier à Chio chez Mgr Justiniani chez qui je vis. Après deux
mois d'épreuves il a fait sa double abjuration ; i! est souple y docile , vit retiré , mais il a été impossible de le dégourdir ; il restait pensif , la tète baissée , sans se remuer de toute la journée , jamais il ne travaillait , ni ne parlait. Il est resté cinq mois chez nous ; nous apprenons qu'il est à présent dans le> environs de Smyrne et qu'il persévère dans la religion catholique.
Dans le courant du xive siècle, si fécond en faux spirituels , l' hérésie des Palamites alla se nicher et subsiste encore dans des monastères du mont Athos , dont les moines professent une nouvelle espèce de quiétisme. Us prétendent être parvenus à la perfection de l'oraison et de voir avec les yeuv du corps une espèce de lumière qui est Dieu lui-même. Pour arriver à cette vision ils se courbent ou penchent la tète sur l'estomac, retiennent leur haleine, observent le mouvement de leur barbe, et croient parvenir ainsi, peu a peu, à force de contention, à l'état sublime du pur quiétisme ou repos. L'abbé Barlaam, autre fanatique du même siècle , les attaqua. On les appelle Palamites, parce qu'ils suivent la doctrine de Grégoire Palamas , archevêque de Thessalonique qui, de son temps, ennemi acharné des Latins, enseignait que la lumière que les Apôtres virent sur le mont Thabor était Dieu lui-même. On appelle Omphalopsyci ceux qui supposent l'âme U. 7
dans le nombril, à cause de la position dans laquelle ils se mettent quand ils prient, croyant voir dans le nombril la lumière qui est Dieu même. On les appelle aussi Esicasti. Une secte encore plus absurde, mais récente , existe encore au mont Athos. Un célèbre docteur appelé Nicodème a enseigné que nous ne pouvons faire rien de plus agréable à Dieu qu'en communiant chaque jour sans faire attention à nos péchés et à notre indignité. Ces sectaires s'appellent Kalivadhès, nom qu'on leur donne, parce qu'ils ne bénissent pas le dimanche les kalivats (espèce de grains bouillis, mêlés avec du sucre, des dragées, d'autres douceurs que les Grecs font bénir en mémoire des trépassés) : ils en donnent pour raison que le dimanche est le jour de la résurrection, jour auquel il ne convient pas de faire la mémoire des morts. S'il se trouve avec eux qui leur sont opposés, ils dissimulent en faisant comme eux. S'ils parviennent à corrompre quelques prêtres, ils se font remettre une grande quantité de saintes hosties et se communient eux-mêmes de leurs propres mains , chaque jour et partout où ils se trouvent. Ils ne croient pas que Notre-Seigneur Jésus-Christ soit tout entier dans chaque petite partie de l'hostie. C'est pourquoi ils divisent chaque hostie en plusieurs parties, et celui qui n'a reçu qu'une partie de l'hostie pense n'avoir reçu qu'un seul membre de notre San-
veur. Après la communion , ils s'entre-demandent quel membre ils ont reçu : l'un prétend avoir reçu la tète, celui-ci la bouche, celui-là les mains et l'autre les pieds. Avant 1821, ils ont été persécutés par les autres moines qui en ont étouffé ou massacré un grand nombre, et la persécution contre ces malheureux fous dure encore.
La langue grecque littéraire ou le grec ancien s'enseigne dans les universités, les gymnases, etc.; mais personne ne l'écrit, et il en est peu qui l'apprennent en perfection quoiqu'on s'en occupe tant d'années, parce qu'on surcharge la jeunesse de tant de diverses études qu'elle ne peut qu'effleurer chaque branche de connaissances. Tous les élèves sortent sachant quelques définitions et rien de plus : ex omnibus parum, ex Mo ni h il. Dans les ouvrages imprimés, les lois, les catéchismes, les feuilles publiques, les sermons , surtout des prêtres grecs , on emploie la langue des lettrés qui a des règles lixes et des expressions moins triviales que la langue vulgaire. Cette dernière langue est pour ainsi dire la même pour tous les Grecs; ils se comprennent partout où ils sont; il y a parfois un peu de différence dans la prononciation, dans les termes. Partant nos catholiques n'ont pas une prononciation si délicate, des termes si choisis que les Grecs schismatiques , différence qui naît de ce que les catholiques appren-
lient pour la plupart à lire de nos missionnaires qui jamais ne parlent très-bien, ou ne prononcent pas correctement. Le grec des lettrés se parle en perfection par tous les habitants. Un gros village de Chio, à cinq lieues de notre ville, appelé Wolisso, patrie du grand Bélisaire , a de riches et fertiles campagnes que tous les propriétaires louent aux habitants des villages voisins; pour eux, ils dédaignent le travail, regardant comme une honte pour une personne qui parle bien le grec de s'occuper du travail des mains. Tous les habitants se répandent dans les grandes villes de Smyrne, de Constantinople, etc., où, avec des formes nobles et distinguées , ils demandent l'aumône en termes choisis. Grâce à cette industrie, ils ramassent d'assez grandes sommes qu'ils vont ensuite dépenser en paix dans leurs villages. Le trésor étant épuisé, ils font de nouveau leur ronde.
Vous avez bien raison, mon R. Père, de m'écrire que beaucoup de Grecs sont seulement hérétiques matériels; ceux des campagnes croient qu'il n'y a entre nous d'autre diilérence que celle du rite. Ils nous saluent respectueusement et nous prient de les bénir. Leurs prêtres leur ordonnent de nous fuir; mais le peuple n'en tient compte. Ils ont même du respect pour nos images. Un syndic , un peu plus illuminé, ordonna de porter hors de leur église un tableau de Notre-Dame du Rosaire ; il tomba mort
sur-le-champ. Le tableau est resté clans l'église, et est vénéré par les peuples. De même que les Grecs de la Morée , ceux de Smyrne, de Constantinople et des grandes villes prétendent tout savoir , et ne connaissent pas Dieu, et ne cherchent pas à le connaître. Le Seigneur avait, dans sa miséricorde, accordé pour archevêque, à Smyrne, Mgr Russabini, prélat également doué de la science des saints, de la vertu des pontifes et que le Saint-Siège a employé avec succès dans des négociations importantes et délicates. Il avait choisi pour vicaire patriarcal Mgr Hillereau qui en France avait exercé son zèle à donner des retraites au clergé. Mais hélas ! de ces deux vénérables prélats il faut dire qu'ils étaient nés pour des temps meilleurs.
Messieurs les Lazaristes de Constantinople avaient ouvert deux collèges : l'un à la ville , l'autre à la campagne ; ils ont dû céder l'un à des maîtres séculiers , et celui de la ville aux Frères de la Doctrine Chrétienne. Dans le collège dit de la Propagande, à Smyrne , on enseigne l'anglais, le français , le turc, le grec, la tenue des livres; on y forme des marchands , mais pas des élèves pour le sanctuaire. Il y a trente-neuf ans qu'avant connu le génie des Levantins , j'ai demandé au Seigneur de nous ouvrir un collège à Constantinople. Quelle émulation , quels progrès , quel développement de l'esprit n'existe-
rait-il pas dans une classe composée de Turcs, Grecs, Russes , Arméniens , Géorgiens , Persans , Syriens , Egyptiens; mais tant que notre Société n'aura pas un état reconnu et la protection de la France , Smyrne et Constantinople nous seront fermés. Messieurs les archevêques eux-mêmes , tout dévoués qu'ils nous sont, n'osent prononcer même notre nom. Ces villes sont le repaire des faux sages que décrit l'Apôtre saint Paul : Evanuerunt in cogitationibus suis, etc.. montes infidelium ut non fulgeat Mis illuminalio Evangelii gloriœ Christi. Nous n'aurions besoin que d'un seul mot du gouvernement français : car son ambassadeur et ses interprètes sont d'excellents catholiques. Il serait bien facile de convertir les Ralmouks , les Tartares : ces peuples simples, laborieux, saisissent de suite les dogmes de la foi , et dès qu'ils sont baptisés , ils honorent par leurs mœurs notre sainte religion. Il n'en est pas ainsi des Arméniens de Constantinople : beaucoup se sont convertis plus par désir de manger du poisson en carême que par amour de leur salut. Je ne saurais décider lequel est le plus coupable, ou du juif qui a nié la divinité de Jésus-Christ qu'il ne voyait pas, ou de l'Arménien qui a nié et nie encore l'humanité du même Sauveur qui fut si visible. Et de fait, vous voyez jusqu'à ce jour ces malheureux Arméniens, à l'exemple des juifs , éparpillés, vaga-
bonds dans tout l'univers , sans roi , sans patrie ? sans repos, sans privilège, etc. Chose surprenante ! l'Arménien connaît toute les langues ; on en trouve qui en parlent ou en écrivent dix et plus. Cependant il est inouï que quelque Arménien ait composé un ouvrage utile à la religion, à l'humanité ; ils ne font que des traductions.
Après vous avoir donné un coup d'œil sur ce qu'on peut faire en Turquie , ce serait le lieu d'exciter votre compassion pour les fidèles qui y font leur demeure. Mon R. Père, il n'y a pas encore un siècle que Dieu était très-honoré , glorifié à Constantinople et à Smyrne. Tant que le Turc nous faisait la guerre , tous les chrétiens, préparés chaque jour à la mort , vivaient en paix avec leur conscience , en paix avec Dieu; chaque chrétien était le bon grain. A peine le Turc a-t-il accordé aux chrétiens une certaine paix , les chrétiens ont commencé à faire la guerre au Seigneur : ils se sont multipliés ; mais, ne nous y trompons pas , ce n'est plus qu'un amas de paille! ! ! Si, comme moi, vous étiez près de ces deux Babylones , Smyrne et Constantinople , votre amour pour Dieu vous forcerait à vous écrier comme saint François Xavier : « Il serait moins dur de mourir que de vivre au milieu de tant d'ennemis de Dieu , dont je ne puis me dérober la vue et dont je ne puis empêcher les crimes. »
Et vous direz cependant au maître de la moisson : Ecce ego mitto me. Il est vrai , mon R. Père, il est temps que nous commencions à mettre un pied en Turquie. En attendant que le Seigneur nous fasse mvrir les portes de Constantinople , qui vous empêche de venir vous aguerrir dans l'île de Chio qui nous attend à bras ouverts? Notre R. Père Alovsio, supérieur de la résidence de Syra (que le Seigneur dans ces circonstances nous a accordé comme le virum secundum cor suum ) , étant revenu , pendant l'Avent, donner la retraite aux catholiques de Chio, a, d'un commun accord avec nous, écrit à notre T. R. P. Général que la Turquie n'était pas éloignée des Cyclades ; qu'en attendant que le Seigneur daigne dissiper les préjugés et lever les obstacles qui nous écartent de Constantinople et de Smyrne , Mgr Justiniani , évêque de Chio , foulant aux pieds tous les préjugés, nous demandait, avec instance, de commencer à nous établir dans son île et d'y bâtir d'abord un petit pensionnat , certain qu'une grande partie des bons négociants de Constantinople , Smyrne, Odessa, Trébizonde, Alep, Beyrouth , Alexandrie , le Caire, etc. , ne manquerait pas d'envoyer leurs enfants à Chio si nos Pères voulaient s'y établir. Chio est de tout le Levant l'endroit le plus salubre , le plus tranquille; les mœurs v sont plus pures que partout ailleurs ;
les vivres y sont à bon marché. Mgr Justiniani est prêt à nous accorder toutes les facultés pour entreprendre à Chio toutes les œuvres possibles , et désire même ardemment se joindre aux missionnaires , parcourir en personne avec eux les villages et les montagnes. C'est un des plus saints prélats qui honorent maintenant notre Eglise et un des derniers rejetons de la célèbre et religieuse famille Justiniani qui depuis la fin du quatorzième siècle possède l'île de Chio et qui compte dix-neuf de ses membres lesquels, très-jeunes encore, furent martyrisés pour la foi. Monseigneur est parent de saint Laurent Justiniani; il nourrit et habille tous les pauvres, et pourtant lui-même est aussi pauvre qu'eux. Tandis que cette année il m'a fait faire des habits neufs, lui-même porte encore la pelisse que portait feu Monsieur son père, mort en 1812. Que vous diraije de lui , mon R. Père? Privé depuis cinq ans de la compagnie de nos Pères et de nos Frères , me trouvant ici seul Jésuite, je suis dédommagé de mes privations par la religieuse société de ce digne prélat qui s'appelle Ignace et parait vraiment n'avoir pas péché dans Adam. Nous demandons à notre T. R> P. Général de nous envoyer au moins deux Pères et un Frère Français pour commencer; mais voici l'embarras : Mgr Justiniani, qui ne reçoit au plus que deux cents thalers, ne peut nous donner aucun
fonds pour notre pensionnat, et notre T. R. P. Général ne peut pas non plus nous aider. Ne pourrait-on pas amasser des fonds suffisants ou par des souscriptions, ou bien en engageant M. le président de l'OEuvre de la Propagation de la Foi à nous aider pour cette bonne œuvre ? Faites donc quelques efforts ; hâtez-vous , mes R. Pères , de venir vous associer à la consolation dont je jouis à Ghio. Je vous attends, et si une fois je vous vois arriver et vous fixer ici, je n'aurai plus rien à désirer. Venez ! le P. Henry ne peut déjà plus gravir les montagnes, venez l'aider et lui fermer les veux.
Après vous avoir entretenu de bien tristes réflexions sur la Grèce, et en même temps par de solides espérances fondées sur la miséricorde du Seigneur et sur notre correspondance aux dons qu'il prodigue aux enfants de saint Ignace, je vais avec tonte l'allégresse possible vous entretenir de la Russie dont la conversion vous donne comme à moi de si saintes espérances.
En 1804, je suis allé avec une quinzaine de compagnons d'Angleterre en Russie , où nous avait précédés et préparé les voies le P. Rozaven, jadis notre supérieur à Londres. De Saint-Pétersbourg je passai dans la Russie Blanche , et après quelques mois de noviciat, je fus envoyé à Witebsk, chef-lieu du gouvernement , pour y rétablir le pensionnat.
Sept mois après, on me rappela à Polocz où je fus de nouveau employé dans le pensionnat et dans les écoles publiques. Au bout d'un an et demi, encore novice, je partis pour la mission du Caucase où je suis resté jusqu'en 1 827 à Mozdok, ancienne capitale de la Circassie, et par où doit passer quiconque va de Russie en Géorgie, en Asie, ou revient de l'Asie en Europe. Le Seigneur m'a ménagé l'occasion de jouir de la bienveillance de tous les chefs, soit militaires, soit civils et de tous les officiers. Notre mission s'étendait de la mer Caspienne à la mer Noire, de la Circassie à la Géorgie; nous fumes à même de connaître le caractère et les mœurs des différents peuples , tant Russes que conquis, de tous les peuples nomades, de toutes les armées et des militaires qui les composent. Vous avez donc raison de vous adresser à moi pour avoir des informations sur la Russie et sur ses dispositions religieuses. Je vous avoue franchement que je suis très -affection né à cette nation , et que, sorti de Russie depuis dix-huit ans, je ne me trouve pas si joyeux dans le Seigneur que je l'étais alors. Si donc, dans le jugement que je vais porter de cet empire hospitalier et digne d'un meilleur sort, il vous semble que que je lui suis trop favorable, excusez-moi, mon Révérend Père, je l'aime sincèrement, et vous direz : Ecce quomodo amabat!
Tandis que, chassées par la révolution française,
toutes les personnes attachées à la religion, à leurs princes , se voyaient persécutées , dépouillées , et erraient de royaumes en royaumes, toujours harcelées et molestées; aujourd'hui accueillies, demain obligées de se retirer; la Russie seule les a constamment accueillies , consolées, nourries, employées, honorées. Elle s'appauvrissait^ contractait des dettes pour nous donner un asile; elle oubliait ses propres sujets et faisait avancer les émigrés. Elle laissait son clergé dans la misère et pensionnait le clergé catholique.'Les églises russes étaient sans pasteurs, les peuples étaient sans églises , et la Russie envoyait à ses frais des missionnaires catholiques aux colonies et et nous bâtissait des églises. Dans le temps de la peste on ne laissait pas sortir les prêtres russes de la ville ; nous, nous pouvions chaque jour, sans être assujettis aux quarantaines, visiter deux fois les pestiférés. Il me semble que tant de bonnes œuvres si constantes, se produisant au milieu de tant d'obstacles si propres à les entraver , devaient avoir un principe plus qu'humain, et méritaient une récompense supérieure à l'agrandissement de leur empire : je veux dire la conversion d'un peuple qui a si bien honoré le Seigneur dans ses membres persécutés.
La Russie avait bien mérité d'exercer cette grande charité envers les défenseurs de la foi et tant d'émigrés, par le zèle qu'elle déploie pour conserver la
Compagnie persécutée par toutes les puissances de l'Europe catholique. Lorsque Clément XIV ordonna la suppression des Jésuites dans les pays où son Bref serait promulgué, la Russie refusa de le publier, et, sourde aux instances de ses propres tribunaux et à celles des puissances étrangères, elle honorait nos Pères, leur confiait l'instruction de ses peuples, l'éducation de sa jeunesse, enfin jusqu'à l'église des catholiques et le collège de sa capitale. Que de bonnes œuvres ont été la conséquence de cette protection accordée à la Compagnie !
Quand la Russie nous confia les collèges de la Pologne devenue russe et le pensionnat de Saint-Pétersbourg, n'a-t-elie pas déposé dans nos mains ses espérances, les futurs ofïiciers et chefs de ses armées, ceux qui devaient un jour gouverner ses provinces, les magistrats, les juges de son peuple, les appuis de son trône? La force morale de la Russie actuelle, sa noblesse jadis témoin de toutes nos œuvres, pourrait-elle oublier des maîtres qui lui ont prodigué leurs soins et enseigné la vérité ? Des milliers de Français, tous confesseurs de la foi, évêques, prêtres, religieux, nobles réfugiés en Russie, ont été partout chargés de l'éducation de la première noblesse. Sous des maîtres si savants, si zélés pour la foi, les jeunes Russes ne se seront-ils pas sentis attirés vers cette foi catholique qui produit tant de vertus ? La portion
la plus noble, la plus chrétienne, la plus éclairée de la noblesse française se consacrait aussi à l'éducation de la jeunesse russe ; amis de la croix et la portant avec courage, ils ont moins inspiré à leurs élèves la science du monde que celle des amis de Dieu. Nous avons vu beaucoup de personnes, de Russes surtout, delà liante noblesse, lisant journellement Bourdaloue, Massillon, Bossuet, La Rue, Cheminais, etc., et nos bons auteurs ascétiques. La religion catholique est la religion des savants; mais nulle part vous ne trouverez la noblesse et même la classe supérieure des marchands si foncièrement instruite qu'en Russie. Je ne vous dirai pas que S. Exc.M.YermololF, jadis ambassadeur en Perse et général en chef de la Géorgie, et quasi la seconde personne de la Russie, possède en perfection la langue latine; que même étant campé en
face de l'ennemi, il lisait le P. Mafïèi Dr rébus indicis ; qu'il faisait ses délices deRuinart : Acta Sanctorum ; qu'étant à Paris avec le corps de l'armée, il s'échappait de F état-major de l'empereur pour converser avec les savants. Enfin il y a beaucoup de dames en Russie qui ont appris le latin pour pouvoir lire les livres de l'antiquité dans la langue originale.
Le Russe est de tous les peuples celui qui apprécie, estime et récompense le plus les savants, met plus d'intérêt à son éducation et fait à ce sujet de plus grands sacrifices. Quand nos Pères furent expul-
ses de la Russie, un général, ensuite un vice-gouverneur, m'offraient près de huit cents thalers par an, la table et le vêtement pour m'engager à me charger de l'éducation de leurs enfants. Le contraste de notre conduite avec celle des prêtres russes a éclairé tellement cette nation qu'elle s'aperçoit facilement que la religion où la vertu est le plus cultivée est la vraie, et que celle où fourmillent les péchés dans ses ministres est fausse. Il y avait à Saint-Péterbourg un grand nombre de catholiques russes comme aussi en divers endroits de la Russie. L'empereur nous avait confié les missions de presque toutes les colonies qu'elle renferme : le Caucase, le Volga, Astrakhan, Odessa, la Sibérie, étaient administrés par nous, et dans la plupart des ports nous avions des résidences. A Moscou même, il y avait deux églises catholiques, l'une allemande et l'autre française. Le séjour des troupes russes en France leur a dessillé les yeux et dissipé les idées fausses. Tous les Russes se moquent à présent de leurs anciens préjugés. Ils tournent en ridicule leurs miracles supposés, n'ont plus de foi à leurs fausses reliques. Dans leur séminaire, on étudie à fond le grec et le latin; leurs séminaristes lisent avec plaisir nos bons théologiens. Leurs évêques, quand l'occasion s'offrait, ne manquaient pas de me présenter leur clergé et leurs séminaristes. Au moment où l'on venait d'exiler tous nos Pères, le métro-
politain envoyé en Géorgie, une des premières têtes de leur clergé, me dit en présence de notre commandant y du corps des officiers, de ses prêtres et séminaristes : « Prenez courage, mon Père ; le crime, le seul crime de votre Ordre est sa supériorité en talents et vertus. Si vous aviez été moins savants, moins vertueux, les méchants ri auraient jamais conspiré contre vous » . Et l'empereur Alexandre lui-même, quelques jours après l'exil de la Compagnie, parut triste devant le prince Galitzin, le général A. . . et le métropolitain Siestrzencewiez, les trois qui lui avaient extorqué le décret qui nous proscrivait. Interrogé sur la cause de sa tristesse, il répondit : Je suis triste parce que, pour complaire à trois aveugles, f ai pi ivé mon Empire de trois cents savants.
Les fils mêmes des popes, qui , par ordre et aux frais de l'empereur, étudient la médecine, savent et parlent très-bien la langue latine ; partout ils se montraient nos amis et me racontaient, non sans horreur, les scandales de leurs propres pères, me rendaient tous les services et guérissaient gratis tous nos catholiques. Le peuple se convertissait facilement dans les hôpitaux. Quand je finissais de confesser un soldat polonais, ses voisins, soldats russes, me disaient les larmes aux veux :« Mon Père, me laisserez -vous mourir sans m'accorder le même bonheur que vous venez de procurer à mon camarade polonais ? » Et à
nez de procurer à mon camarade polonais ? Et à l'instant le médecin, quoique russe lui-même, substituait à l'écriteau qui pendait au-dessus du malade un nouvel écriteau où était écrit : Polonais; et sans éprouver ni sans contradiction, ni recherche, je réconciliais avec l'Eglise et avec Dieu nombre de malades qui, la orâce reçue, mouraient bientôt. J'en ai enterré avec tous les honneurs militaires plus de trois cents. Le Seigneur lui-même, par des signes à la portée de ce simple peuple, leur faisait connaître que notre religion était la seule vraie. Les Circassiens qui habitaient les plaines aux pieds des montagnes faisaient chaque jour des excursions , tuaient, enlevaient hommes, femmes, jeunes et vieux, prêtres et séculiers, et selon qu'ils étaient plus forts ou plus infirmes, les échangeaient dans les montagnes pour des chevaux, bœufs, vaches, et les vieillards pour des moutons. Chaque jour ils faisaient des ravages; jamais ils n'ont enlevé un catholique pendant vingt ans. Arrêté une fois, ils me donnèrent la liberté, dès que je me déclarai prêtre français.
Comme là toutes les maisons sont en bois, chaque semaine il arrive quelque incendie ; ce malheur n'arriva jamais à nos catholiques. Nous avons eu la peste six ans ; l'infection faisait des ravages tout autour de notre quartier , aucun des nôtres n'a été infecté. Ces traits de providence eurent lieu de 1807 jus- U. 8
qu'en 1827., année de notre départ : Signa autem infidelibus.
Ce fut surtout après le départ de la Compagnie que le Seigneur, qui avait toujours fait prospérer la Russie, étendit sa main sur elle. 1° L'empereur Alexandre, prévoyant une révolte , abandonna la capitale, vint en Crimée, et, tourmenté, affligé, hors de lui-même, mourut à Taganrog, Dieu sait comment ! 2° Quelques jours après, suivit la mort de l'impératrice Elisabeth. 3° On fit publier que Constantin était empereur. 4° Huit jours après, l'on publia Nicolas. 5° Survint la révolte, et après avoir exilé les Jésuites innocents, il fallut exiler la noblesse: un jeune gentilhomme déclara qu'il n'aurait jamais tramé contre l'empereur, s'il n'avait pas lu la bible ; l'empereur lui-même était président de la Société biblique de Russie. 6° Il survint une inondation si terrible que l'eau de la Neva montait à Pétersbourg jusqu'au premier étage; il y eut une quantité de marchandises corrompues. 7° Succéda une stérilité et une famine si grande, que nombre de propriétaires, ne pouvant nourrir leurs esclaves, durent leur donner la liberté. 8° Pendant sept ans continuels, le midi de la Russie fut dévasté par une si grande quantité de sauterelles , qu'à midi on ne voyait pas le soleil ; elles ravagèrent les campagnes, vignes, arbres fruitiers. 9° Les membres de la Société biblique, Ecossais, pour procurer la chasteté à leurs
adeptes, leur enseignèrent la manière de se faire eunuques ; quantité de soldats se mutilèrent. L'empereur dut renvoyer avec ignominie tous ces missionnaires, jadis si chers, et faire disparaître toutes leurs bibles. 10° Quand nous étions au Caucase, avec dix mille hommes, l'on tenait les Circassiens en respect; toujours les Russes étaient vainqueurs; à présent ils se laissent vaincre avec une armée de cent mille hommes. 1 1° Quand nous étions au Caucase, ou y envoya douze mille Polonais prisonniers; nous leur inspirâmes tellement l'obligation d'être fidèles à la Russie, qu'il y eut tout au plus vingt soldats qui passèrent du côté de l'ennemi. A présent le corps de l'armée polonaise du Caucase et celle de la Géorgie sont passés chez les ennemis et leur ont appris à vaincre les Russes. 12° Nous évitions de déclamer contre le schisme russe ; mais le prince Galitzin, ministre des cultes, ayant publié que les Jésuites condamnaient l'Église russe, quantité de nobles et autres qui croyaient jusqu'alors que les deux Eglises différaient seulement par la liturgie, ont dit : « Donc notre Église est condamnable, parce que les Jésuites sont trop sages pour se tromper, et trop vertueux pour nous tromper. » Conséquemment un grand nombre embrassa notre religion. L'empereur voulut sévir, et le mal augmenta, de sorte qu'il fut obligé de suspendre la peine d'exil en faveur de ceux qui déjà
avaient embrassé la foi catholique. Alors un plus grand nombre de grands vendaient secrètement leur domaine, prenaient des passe-ports pour voyager à l'étranger, se faisaient catholiques et ne revenaient plus en Russie. Toute la famille si nombreuse du prince Galitzin s'est faite catholique. Enfin, survint la révolte de la Pologne, où plus de cent mille Russes périrent. Tous ces fléaux arrivèrent après que les catholiques et les Jésuites ont subi la vengeance du prince Galitzin dont le neveu s'était fait catholique. Enfin, pour qu'il ne manquât rien au tableau, il était prédit que le métropolitain catholique, Siestrzencewicz , ennemi acharné des Jésuites, mourrait au moment où le dernier Jésuite aurait ordre de sortir de la Russie. Ce fut le 1er décembre 1826 que je reçus ordre du commandant de remettre notre église et notre mission au prêtre notre successeur, et cette même année et ce même jour le métropolitain mourut. Toutes ces injustices, toutes ces fautes ont été l'occasion de multiplier la Compagnie en Europe ; mais aussi tous ces fléaux: ont fait ouvrir les yeux, et les Russes ont regretté les services de la Compagnie. Vous m'objecterez peut-être la tyrannie exercée dernièrement par la Russie pour entraîner dans l'apostasie plus de quarante mille Ruthènes de la Pologne : je réponds que ce fut un crime; mais qu'il fut difficile de résister au fanatisme du corps de la
nation qui venait de perdre cent mille de ses meilleurs soldats par l'ingratitude des Polonais. L'empereur Nicolas doit tolérer beaucoup de choses et même commander beaucoup de choses que son cœur désapprouve. Je suis loin d'excuser les crimes et les fautes ; je me borne à les expliquer.
Il y a en Russie, dans ce vaste empire où l'on admet toutes les sectes, des partis de scélérats puissants ; au premier sujet de colère, on les a vus empoisonner, étrangler, étouffer, massacrer leurs souverains. Il est inouï que jusqu'à présent un empereur de Russie soit mort autrement que par violence. D'ailleurs la plupart des persécutions qui ont eu lieu en Russie proviennent des subordonnés et non de l'empereur. Toute la famille impériale fut toujours bonne, humaine, charitable, respectueuse envers notre religion. La grand'mère de l'empereur Nicolas, l'impératrice Catherine, a sauvé la Société de l'extinction totale fulminée par Clément XIV. La conduite de cette impératrice fut attaquée par le Sénat qui lui objectait la loi de Pierre le Grand contre les Jésuites. «Pierre le Grand, comme empereur, réponditelle, a fait cette loi, et moi, comme impératrice, je l'abolis.» Le père de Nicolas, l'empereur Paul, était très-afïèctionné au P. Grûber notre Général, qui avait ses entrées libres au palais à toute heure, même la nuit ; il y célébrait même quelquefois la messe en
présence de l'empereur seul. On croit que ce dernier est morl catholique. Toute la famille royale, Alexandre, Constantin, Nicolas, Michel, les grandes-duchesses, venaient fréquemment chez le Père Grùber et avaient pour lui la plus grande vénération. J'ai certaines assurances que l'empereur Alexandre est mort catholique. Je crois la même chose de l'impératrice Elisabeth. L'empereur Nicolas, signant un décret pour notre départ, en réponse à la supplique que nous lui avions adressée par ordre du Très-Révérend Père Fortis, notre Général, commanda de nous fournir les sommes nécessaires pour faire honorablement notre route, « afin , ajouta-t-il , qu'ils aillent rejoindre leurs confrères et avec eux prier le Seigneur pour moi et pour mon empire » . A peine eûmes-nous passé la frontière de l'empire, qu'on publia par toute la Russie nos noms comme proscrits, et cependant, un an après, l'empereur Nicolas laissait regretter en sa présence le* renvoi des Jésuites du Caucase.
Un grand obstacle à la conversion des Russes provient de la loi qui, sous peine d'exil en Sibérie, con fiscation des biens, etc., défend à tous les Russes de changer de religion et ordonne aux autres sectes de se faire de la religion russe, s'ils veulent abandonner la leur. Mais cette loi était bien plus sévère pour toute la famille royale : aucun de ses membres ne pouvait changer de religion, et tout prince qui vou-
lait s'allier avee la famille impériale devait se faire Russe, de sorte que la famille impériale ne pouvait contracter aucune alliance avec celles d'Autriche, de France, d'Espagne, de Portugal, du Piémont, de Naples, etc. . . Elle devait en quelque sorte se dégrader, car , il lui fallait borner ses alliances aux petits princes protestants d'Allemagne, ou tout au plus à la Prusse. Comme maintenant l'empereur Nicolas vient de permettre à la grande-duchesse Olgha, sa fille, de se faire catholique pour épouser un archiduc d'Autriche, c'est un pas de bon augure pour le retour des Russes à l'unité.
Maintenant un mot sur une secte qui existe en Russie, celle des Staroveres (ancienne foi) , dont la religion consiste à abhorrer ceux qui prennent du tabac à fumer ou en poudre. Ces sectaires ne vous laissent pas entrer dans leurs maisons , ni boire , ni manger dans leurs vases, etc.. Ils sont adonnés à toutes les superstitions ; ils ont recours au démon pour obtenir que leurs femmes ne puissent malverser en leur absence , pour que personne ne puisse les tuer à la guerre , etc.. La même superstition a lieu chez toutes les tribus des Cosaques. Toutes les colonies russes établies dans les endroits anciennement occupés par les Tartares , les Calmouks et autres idolâtres , ont parmi eux beaucoup de possédés du démon ou de gens souffrant de maléfi-
ces , tellement qu'à là présence de quelque bon catholique ces malheureux , sans même qu'on leur ait adressé la parole , se déchirent , hurlent et fuient avec horreur. J'en ai vu qui étaient si forts que dix hommes pouvaient à peine les tenir. Je faisais communier un de nos enfants catholiques , et alors cet enfant tenait seul en respect le malheureux énergumène , comme s'il eût tenu un agneau. Une sorcière s'était échappée des mains d'une multitude de soldats polonais. Mon Supérieur en fit communier douze des plus fervents, et leur ordonna d'aller la prendre chez elle. A leur approche elle s'écria : « Voici douze rois, il faut que je me rende»; elle les suivit à l'oratoire, et fut délivrée au premier exorcisme. La maison d'un colonel était infestée : le diable v apparaissait chaque nuit. J'y allai passer la nuit , et il n'osa paraître. J'engageai le colonel à inviter le clergé russe à y passer la nuit suivante. Ils y vinrent en grand cortège , avec la croix, l'eau bénite et tous leurs ornements d'église. Le diable les maltraita tellement qu'ils se sauvèrent pêle-mêle, et abandonnèrent croix, eau bénite, images, évangiles, etc.. La troisième nuit un bon catholique, qui avait communié le matin , y passa la nuit , et le démon n'osa paraître. Enfin une jeune fille catholique l'ayant aperçu la quatrième nuit , elle fit le signe de la croix ; le démon disparut et la maison fut délivrée.
Un mari tenait avec violence les bras de sa femme. Je lui dis : « Ne lui faites pas violence. » — « Mais, « mon Père, elle veut vous frapper. » — « Laissez-la faire. » — Elle allongea le bras pour me frapper avec violence ; mais , arrivé à deux doigts de ma ligure , le démon s'écria : « Je suis bien fort, mais tu es bien plus fort que moi. » Les démons vantent leur force , leur grand nombre , devant l'exorciste qui est seul. On leur dit : « Etes- vous plus forts que votre Créateur ? — Oui , oui. — On leur présente de l'eau pure , ils la boivent. » On leur dit : « Eh bien ! je vais ajouter à cette eau le nom de Dieu votre Créateur , et nous verrons si vous la boirez. » — On la bénit, on la leur présente, ils se mettent à hurler, etc.. « Voyez , reprend-on , quelle est votre faiblesse, el combien grande est la force du Créateur. Rien de plus faible que l'eau; mais si nous la bénissons, vous êtes vaincus. » Alors ils se taisent. — Comme dans ces derniers temps on a fait peu de cas de l'eau bénite , de l'invocation des Saints, etc., Dieu, qui veut renouveler la dévotion envers ces objets , fait que souvent un peu d'eau bénite a plus de force contre le démon que tous les exorcismes. Il arrive que le démon s'écrie : « Quand tous les Jésuites me commanderaient , je ne partirai pas. » Alors la délivrance est assurée ; envoyez notre dernier Frère lai, et il chassera cet
ennemi de la Compagnie. Il m'est arrivé, avant que j'entrasse dans une maison, que le mauvais esprit, qui la veille ne craignait pas tous les Jésuites ensemble, s'écriait: « Ah! voilà qu'il vient, allons-nousen », et partait avant mon arrivée. J'exorcisais une fille dans la maison d'un prêtre russe ; elle se mit soudain à raconter toutes les polissonneries de cet ecclésiastique : « Je t'ordonne de te taire , lui disje ; mais tu peux publier mes péchés , si Dieu te le permet. )> Elle répondit en gémissant : « Bog ne velit , Dieu ne le permet pas. » Cependant le démon déclare aussi quelquefois les péchés de l'exorciste , mais d'une manière que l'exorciste seul comprend ce qu'il dit. Il paraît qu'il fait cette manifestation par ordre de Dieu même qui veut purifier son propre ministre , l'exciter à une plus grande contrition , à s'amender de quelque défaut , à se tenir plus humble , et par là à le rendre plus fort pour chasser le démon. Généralement parlant , tant que l'exorciste a une foi vive, le démon ne peut lui nuire. — Une énergumène n'avait fait que cracher sur ma figure, et mon surplis était couvert et tout noir de crachats. Les exorcismes étant finis, il ne restait rien, ni sur ma figure, ni sur mon surplis/ — Un prêtre russe m'engagea à exorciser une énergumène dans sa propre maison : j'exigeai que tout le clergé de la paroisse fût présent; alors je comman daiau démon,
par tous les mystères de notre rédemption, de manifester dans laquelle des deux Églises il pouvait être chassé ; alors cette femme s'échappe de mes mains, court embrasser les prêtres, les diacres, etc., en s'écriant : « Ceux-ci sont mes amis; mais, pour ce prêtre français, je ne puis le souffrir » . Je dis à ce clergé : «Eh ! Messieurs, il paraît que vous avez de bons amis en enfer. » Le prêtre alors me dit : « Jusqu'à présent je vous méprisais; mais aujourd'hui j'avoue que ce n'est pas sans raison qu'on vous appelle Révérend. » Un jour de dimanche, au moment où le prêtre consacrait, un des assistants se déclara énergumène, et le démon commença à se moquer des prêtres russes en criant à haute voix dans l'église : « Maintenant je ne vous crains plus, vous, prêtres russes : le Père français est parti, pohularii, pohularii, je me divertirai à mon aise » .
Comme notre supérieur méditait continuellement la sainte Écriture, il avait plus de puissance contre les mauvais esprits. Un jour, pendant qu'il disait la messe, un des chefs de la bande infernale commença à haute voix à se plaindre : « Quel malheur pour nous que ce Polonais soit venu ici ! Depuis tant de siècles je gouvernais , commandais ici ; tout le monde m'obéissait ; maintenant ce Polonais me chasse, et il faut que j'obéisse. » Observez qu'ils ne font ces confessions que quand Dieu, pour sa gloire,
les v contraint. Il v a parmi eux une hiérarchie : quand vous attaquez un inférieur, les supérieurs viennent à son secours; si vous chassez un supérieur, tous ses subalternes se mettent à crier. Le jour de saint Jean-Baptiste, l'un d'eux, en partant, me disait : « Ce n'est pas toi, c'est le vieillard Jean-Baptiste qui m'a chassé » . Et le même jour, par tout le village, chaque démon criait : « Notre maître a été chassé, il faut nous en aller ». Ils sont quelquefois forcés d'avouer leur faiblesse. Nous faisions des exorcismes le mardi gras, au moment où devait se célébrer la clôture des Quarante- Heures. Alors quatre à cinq démons supérieurs, étant venus au secours du démon exorcisé, mais repoussés, ce semble, par notre Sauveur Jésus-Christ exposé, et la ferveur du peuple rassemblé, disent au démon exorcisé : « C'en est fait, nous ne pouvons plus vous secourir, nous partons ; faites, vous seul, ce que vous pouvez ». Et alors ils s'enfuirent, faisant un tapage horrible sur le grenier de la maison . . .
Mais laissez-moi vous rapporter un fait singulier arrivé à deux Français, tous deux de Marseille : l'un s'appelle Pascal, et l'autre Ladi. Le premier, ancien soldat de Bonaparte, ne croyait pas aux démons, ni M. Ladi non plus, lui qui depuis tant d'années ne s'était pas confessé. Je faisais les exorcismes dans la maison de M. Pascal, au Caucase. Le démon était
trop faible : une magicienne en envoya une quantité d'autres à son secours. Au moment où je récitais le psaume Eœurgat De-us, tout à coup une multitude de voix se font entendre. Par la bouche delà patiente , ils me défiaient en disant : « Tu es seul, et nous sommes en si grand nombre ! nous te vaincrons » . Pascal, qui auparavant n'avait entendu qu'une voix, commença à croire ; et, se rappelant sa bravoure, se lève furieux, et, prenant la sainte croix, l'applique au col de la patiente en disant : « Coquins, fripons que vous êtes, comment avez-vous osé entrer dans le corps d'une chrétienne? Vite, vite, sortez (F ici, coquins, sans quoi!... Alors le bon Pascal a cru de tout son cœur qu'il v a des diables , et Ladi se convertit tellement, que de retour à Odessa, où il est architecte, il fait l'office de missionnaire , engage un chacun à se confesser, en racontant publiquement ce qu'il a vu au Caucase.
On s'attendrirait pour ainsi dire sur le sort de ces malheureux esprits. Quand à la messe on lit le Kyrie eleison, la Consécration et surtout à la communion du saint sang : Calicem salutaris accipiam, laudans invocabo Dominum, et ab inimicis meis salvus ero, alors ils pleurent comme des enfants qu'on fouette, et crient : « Que deviendrai- je? ou ni envoies-tu ? » Tous ces prodiges s'opèrent facilement en Russie où il s'agit de prouver la vérité de la religion. Mais nous avons fait inutilement les exorcismes dans la Galicie
autrichienne où tous sont catholiques, où il n'est pas nécessaire de prouver la vérité de la religion : alors, malgré tous les efforts, on ne réussit pas : signa autem infidelibus, prophetiœ fidelibus. Voici un cas où nous n'avons pas pu délivrer un patient, dans la Galicie autrichienne. Mais le Seigneur força le démon à manifester quelques vérités qui vous regardent, puisque chez vous (à Vais) on enseigne la théologie. Nous avons été occupés pendant trois ou quatre mois, au . même exorcisme, tous nos professeurs de théologie, d'Ecriture sainte, d'histoire ecclésiastique, de droit canon, de philosophie. Le patient était un ancien professeur d'Écriture sainle, possédant bien le grec et l'hébreu : corruptio optimi pessima. Il paraissait un saint Père en expliquant l'Ecriture sainte; mais cette science lui était venue, comme aux anabaptistes, par le démon. Après les premiers exorcismes, il devint ignorant. Il s'était déchaîné contre saint Thomas d'Aquin, avait écrit contre saint Joseph, contre l'autorité de la sainte Vierge, contre l'éternité des peines. Dieu l'obligea de rétracter tous ces points. Un jour, à voie plaintive, il se mit à crier : « Saint Joseph, ne me frappez plus, je ne le ferai plus. Dieu le Père, commandez à saint Joseph de ne plus me flageller. » Nous ne voyions personne ; mais le patient avait les yeux fixés comme s'il avait saint Joseph devant lui, et voulait le repousser avec ses mains. Tout à coup
son corps parut couvert de longs poils comme les cheveux d'une femme ; ensuite il fut transformé en manière de singe. Enfin il s'écria : « Audiat eœorcista, audiat eœorcista : sanctus Josephus fuit certissi-
mus sponsus Beatœ MariœVirginis. — Audiat eœorcista, audiat : Beata Virgo, percommunicationem, gaudet omni potentia divina. — Audiat eœorcista, audiat, audiat : Nos fuimus felicissimi , beati, fortunati cum Deo Pâtre; oh ! quam bonus Deus! quam bonus Pater pro nobis, et nos ingrati, ingratissimi rebelles illi fuimus, ingrati, ingrati nos ; et nos punit in œternum, ah ! œternum, in œternum ! Audiat eœorcista, audiat, audiat : Et iste sophista Parisiensis, iste Thomas Aquinas, ah! quam parvum ingenium habuitsi comparetur meo ingénia, et tamen, ah! Deus cogit me fateri, ille, ille, ille sophista semper me vicit. » Enfin quand nous le tourmentions, il s'écriait :« Quare me torquetis, quare igitur noluit Deus uthaberem unionemhijpostaticam? »
Observez que nous ne lui demandions pas ces choses; Dieu le forçait à les avouer, parce que nous étions tous professeurs, et que ces aveux pouvaient nous être utiles.
J'oubliais de vous dire combien il est consolant d'observer quelle conversion totale opère le saint nom de Jésus dans un énergumène qui est délivré. On trouve des femmes qui premièrement étaient abominablement impudiques , blasphématrices, ivrognes ,
etc., devenir à l'instant un parfait modèle de chasteté, de sobriété, de vénération pour le saint nom de Dieu et de Jésus. Au moment où elles sont délivrées, elles tombent comme mortes, on leur jette de l'eau bénite: alors elles reviennent à elles, prononcent le nom de Jésus, restent quelque temps en silence, tiennent les bras en croix; enfin elles remercient l'exorciste, demandent pardon à leurs parents, vont trouver leurs prêtres russes, leur reprochent leur impuissance, vont chaque jour s'informer si leur bienfaiteur l'exorciste reviendra bientôt. Elles deviennent comme missionnaires^ vont trouver les autres possédés, les préparent, nous les amènent, les assistent pendant les exorcisnîes. Une année, huit de ces femmes délivrées vinrent pieds nus, traversant un désert de 24 lieues, pour assister à la fête de l'Assomption dans notre église. Observez que quand on prononce mal le nom de baptême, il n'opère rien sur l'exorcisé ; il faut prononcer le nom comme il est écrit dans la langue, et non pas autrement. Observez encore que l'exorciste, immédiatement après la messe, et les jours qu'il s'est confessé , a plus de facilité pour chasser le démon, qui alors peut plus difficilement s'emparer de son imagination. Une petite vanité pleinement volontaire peut être cause que le Seigneur retire sa grâce, gratis data, et que l'exorciste éprouve bien des contradictions et des confusions. Un jour que
trop présomptueux et me fiant à moi-même, j'exorcisais au nom de saint Thomas d'Aquin, le démon répondit : Thomam noseo, te non novi. Quand le démon crie : Je ne sortirai jamais , qu'il crache au visage de l'exorciste, la délivrance est prochaine. Il ne peut souffrir le nom de Marie. Va-t-en, me disait-il , tu n'es bon que pour être le théologien de Marie. » Quand on dit : « Et lacté modico pas tus est, etc. » , il s'écrie avec horreur : « Quelle honte pour le Fils de Dieu ! »
Je m'arrête, mes Révérends Pères, et vous prie de ne pas donner de publicité, au moins en mon nom, ace que je vous confie. A mon âge, on peut faillir, faute de mémoire, à la parfaite exactitude ; je fais avec vous ce que fait un invalide : ne pouvant plus combattre, il parle volontiers de ses anciennes campagnes, mais sans ordre. Pardonnez à mon âge; faites comme dit Virgile : retirez l'or ex stercore Ennii; censurez, condamnez, je vous permets tout. Me trouvant seul , il m'a été doux de pouvoir épancher mon cœur dans le vôtre ; mais je ne prétends rien de plus. Daignez me répondre et me faire les questions que vous jugerez à propos. Je salue dans le Seigneur tous nos Révérends Pères. Je désirerais que votre R. Père Recteur daignât m'inscrire dans le catalogue des pauvres à qui il fait l'aumône, et me procurât Y Histoire des martyrs du Japon par le
P. Grasset, Y Histoire de la Compagnie de Jésus par Grétineau- Joly, et une nouvelle théologie bien complète qui vient d'être composée et imprimée en France. En voyez -moi aussi les catalogues des deux Provinces, afin que je vous connaisse tous. Envoyezmoi aussi de petites images. Si la détresse de la maison ne permet pas de me faire cette aumône, achetezles toujours, envoyez-les-moi, et marquez-en le prix. 4dressez votre envoi à M. Michel Badetti, à Marseille, pour lequel vous trouverez une lettre ci- incluse. Il me fera parvenir à Chio tout ce que vous lui adresserez pour moi.
Adieu, mes Révérends Pères. Je me recommande à vos saints Sacrifices et prières , et je suis bien en N.-S. votre très-humble serviteur,
Gilles Henry.
Chio, le 8 février 4 846.