‹ Missions des Jésuites en Russie et dans l'Archipel GrecChapitre 7 sur 30 · A AMSTERDAM · texte numérisé non relu

A AMSTERDAM

Dunabourg, le Ie* août 1805.

Très-Révérend Père en J.-C.

J'espère que sous peu le P. Jean Henry arrivera en bonne santé à Amsterdam et qu'il vous trouvera également, ainsi que le P. Groenen et le P. Verbeck, en bonne santé à la plus grande gloire de Dieu. Je désire qu'il soit bientôt en état de vous aider à porter la charge d'âmes , et que, communiquant aux

autres les trésors abondants qu'il a amassés , il porte des fruits de salut et corresponde parfaitement au but de la Société. Je m'attends à ce que la bonté divine , pour propager sa gloire , lui donne la grâce de faire de rapides progrès dans l'étude de la langue hollandaise. Être missionnaire de la Société, et surtout l'être à Amsterdam, c'est l'équivalent d'une certitude qu'il possédera bientôt cette langue. Il est manifeste que Dieu donne des grâces spéciales aux missionnaires de la Compagnie pour l'acquisition des langues. Nous en avons un exemple tout récent dans le P. Malevé, qui, arrivé à Astrakhan au mois de février de l'année courante, y a prêché en arménien , à la fête de saint Louis de Gonzague, et entendu les confessions en allemand.

Pour un seul qui nous quitte , comme Votre Révérence ne l'ignore pas, nous en avons reçu plusieurs ; entre autres deux, auprès desquels ma langue maternelle, que je n'avais plus parlé depuis mon départ, m'est venue indispensablement à point. Cependant nous nourrissons l'espoir qu'ils sauront bientôt l'allemand comme il faut. C'est à cette heure l'un des principaux objets de leurs études. Ils nous ont mis réellement dans l'embarras , et nous y sommes encore parce que nous n'avons en langue néerlandaise ni Rodriguez, ni Vies des Saints, ni livres de méditations, ni autres œuvres analogues,

ce qui est cependant de première nécessité ; ils entendent les lectures de Rodriguez et des Vies des Saints avec leurs confrères, en allemand; mais, comme on le conçoit sans peine, ils en perdent beaucoup.

Après la semaine de Pâques, Notre R. P. Recteur m'a envoyé, avec trois autres de nos frères, en pèlerinage à Dagdae , qui est à quinze ou seize lieues d'ici; trois de nos Pères y sont en mission. Ce que nous y avons vu nous a fait une vive impression; le zèle de nos Pères, la piété de ces âmes simples valent bien la peine que je vous en fasse part, à la plus grande gloire de Dieu.

Les populations que cette mission embrasse sont des gens pauvres, de la campagne, bien différents des habitants de la campagne en Hollande et ailleurs ; elles sont dans une espèce d'esclavage, elles appartiennent, avec toute la famille, à des seigneurs qui leur imposent de lourds travaux et les traitent souvent bien durement. Elles passent pour être la principale propriété de ces seigneurs et peuvent même être vendues, non-seulement par individus, mais par familles, par villages; ce sont des gens très-stupides, sans culture, dont la plupart depuis leur première enfance ont plus de commerce avec les pourceaux, les brebis, les vaches et autres bestiaux qu'avec les hommes.

A peine leur raison est-elle susceptible d'autres

développements : ce qui paraît évident, lorsqu'on considère sous le rapport de la religion ceux qui n'ont point reçu d'instruction. C'est ce qui doit être bien remarqué préalablement, parce qu'il est manifeste par là que ce ne sont point les discours énergiques et convaincants des prêtres , mais l'action de la grâce de l'Esprit-Saint qui produit de pareils fruits dans les cœurs de ces fidèles. Or ce sont ces âmes innocentes qui par leur zèle ardent offrent l'image des premiers chrétiens , et Dieu semble les avoir choisis pour réparer les outrages que lui font par toute la terre, dans ces temps corrompus, les prétendus sages, les philosophes et les illuminés. Ils ont tant d'amour pour la religion que les dimanches et les fêtes où ils ne sont point astreints aux travaux, ils fixent pour ainsi dire leur séjour dans l'église. De quatre à cinq lieues, les foules pieuses y affluent pour assister au très-saint Sacrifice de la messe ; et il n'est pas rare qu'ils doivent péniblement attendre qu'elle commence pendant deux à trois heures et au delà. Le profond respect avec lequel ils y assistent m'a fait souvent rougir en moi-même des catholiques de la Hollande. Ensuite ils entendent le sermon debout, dans un profond silence et avec la plus grande attention, ayant tous les regards fixés sur le prédicateur. L'église est ouverte

toute la journée, non-seulement les dimanches, mais aussi toute la semaine pour l'administration des sacrements et pour faire la visite au Saint- Sacrement de l'autel. Rien n'est plus touchant que le vif désir que ces âmes témoignent pour la fréquentation des sacrements. Tous les dimanches il y en a deux cents , plus ou moins, qui vont à la sainte Tahle. Dès quatre heures du matin ils affluent, et cela ne discontinue pas jusque bien avant dans l'après-midi. Nous avons vu donner la sainte Communion à bien des personnes à quatre heures du soir. Néanmoins il y en a communément qui se voient obligés de s'en retourner à leurs foyers sans avoir accompli leurs saints désirs, car les trois Pères de cette Mission ne suffisent pas pour entendre les confessions de tous ceux qui se présentent , puisque les supérieurs sont obligés de donner des limites à lenr zèle, de leur fixer le temps qu'ils peuvent rester au confessionnal.

Ils approchent de la sainte Table, si profondément émus de l'amour que Jésus nous témoigne au Saint-Sacrement, qu'on les voit répandre au pied de l'autel des larmes abondantes, indice de leur vive foi à cet adorable mvstère. Ces âmes ne fontelles pas rougir les catholiques de la Hollande, et ne se lèveront-elles pas au jour du Jugement pour être témoins contre ces quarante mille soi-disants catho-

liques d'Amsterdam , dont je dois douter s'il y en a bien deux cents par dimanche qui approchent des saints sacrements ? Là cependant il y a tant de prêtres, les églises sont si faciles et si peu éloignées ! J'avoue sincèrement que bien souvent cette pensée m'est venue à l'esprit. La dévotion à la sainte Vierge y est très-répandue; il s'en faut de beaucoup que le peu de chapelets qu'on nous avait donnés fussent suffisants pour contenter tous ceux qui viennent en demander. Presque tous ceux qui en ont reçus nous promettaient, pour preuve de leur reconnaissance, de dire pour nous dix chapelets et davantage. C'est surtout parmi les femmes que règne la piété : c'est pourquoi elles méritent le souvenir spécial que renferme la prière à la sainte Vierge : Intercède pro devoto fœmineo sexu. Admirable est le zèle des Pères de cette Mission. Ils ne sont que trois, et suffiraient à peine s'ils étaient cinq. La commune est de six à sept mille communiants, dont plusieurs sont à six lieues distants de l'église. Pendant que nous v étions, il ne s'est passé aucun jour que nos Pères ne fussent appelés auprès des malades souvent deux à trois fois par jour et à une distance de plusieurs lieues. Un matin vers dix heures, un de nos Pères fut appelé près d'un malade qui demeurait à cinq lieues de là. Il n'avait pas encore dit la messe; il partit donc à jeun et ne revint qu'à sept

heures du soir, n'ayant pris pour tout rafraîchissement qu'un peu de lait en route. Le dimanche, ils vont de bon matin à l'église, se rendent au confessionnal, qu'ils ne quittent que pour aller dire la sainte Messe , prêcher et donner la sainte communion , jusqu'à deux et trois heures de l'aprèsmidi. La grand'messe se célèbre à onze heures ;

suivent deux sermons, l'un en lotavien, idiome

très-singulier, et l'autre en polonais. Ces deux sermons se font simultanément.

Les Polonais, qui sont en petit nombre, s'assemblent dans une chapelle ou appartement séparé. Les supérieurs, de crainte que les Pères, par excès du zèle, ne se rendent malades (ce qui effectivement a eu lieu, puisqu'il y a un des Pères qui naguère a succombé sous le poids du travail), ont été obligés de limiter le temps qu'ils peuvent donner aux confessions le dimanche; mais ils demandent pour l'ordinaire une heure de plus que le temps fixé, voyant qu'il est impossible de secourir tout le monde. Le temps pascal commence là, le premier dimanche de Carême, et continue plusieurs semaines après Pâques. Pendant le Carême, les Pères dînent parfois à cinq heures du soir, sans avoir préalablement déjeuné. Là j'ai appris d'une manière convaincante qu'un missionnaire doit être absolument mort au monde. Le R. P. Supérieur de cette mission s'y dévoue déjà

dix-huit ans de cette façon. Durant notre séjour, nous v donnions le catéchisme aux Polonais, et le P. Supérieur aux enfants Lotaviens (?). Parfois, nous l'avons vu s'employer à ce ministère dès les trois heures du matin, et le continuer jusqu'à onze heures ou jusqu'à midi. Ensuite il se rendait au confessionnal jusqu'à deux heures et au delà. Après le dîner, il fallait de nouveau se mettre au confessionnal, jusque bien avant dans la soirée. Nous soupâmes parfois à neuf heures, parfois à dix heures. Alors ce bon Père se rendait vers onze heures dans sa chambre, où il avait naturellement encore à dire son Bréviaire, faire sa méditation , son examen, etc., et j'ai de bons motifs pour croire qu'il n'omit aucun de ces pieux exercices. Mais vient finalement la question de savoir où ce bon Père trouvait alors du temps pour son sommeil? Nous n'avons jamais pu le déchiffrer, et notre opinion est qu'il a passé bien des nuits sans aller au lit. Cependant, autant ce Père est sévère pour lui-même, autant il est indulgent et plein de sollicitude pour les autres ; et, à ce qu'il paraît , c'est bien là l'esprit de la Compagnie, puisque nous en avons sous les yeux tant d'exemples, entre autres notre R. P. Recteur. Le papier m'avertit de terminer la lettre ; pourtant je dois ajouter ce seul mot. Le 28 juillet j'ai eu le bonheur de recevoir les Ordres mineurs, du

T.-R. Mgr Jean Benislawski que le P. Jean Henri ne manquera pas de vous faire mieux connaître. Je salue cordialement les PP. Groenen et Verbeck et toutes mes connaissances; je me recommande à leur pieux souvenir ainsi qu'à celui de Votre Révérence, et je suis avec tout respect, T.-R. Père en J . -C . , de Votre Révérence

Le fils reconnaissant, Jean Roothaan, Novice.

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