A Métabetchouan
nir à Québec , où il n'avait point été depuis un an. Il n'eut que le temps d'y faire les exercices spirituels, après lesquels il s'embarqua pour retourner à Tadoussac. Il trouvait presque partout sur le chemin, ou à fructifier ou à souffrir, surtout en montant à Chécoutimi et à Saint-Jean, car ces voyages, qui se font en canot et sur l'arrière-saisou , sont très-rudes. Il faut être exposé aux pluies, aux neiges , aux gelées, coucher sur le sable ou sur les rochers, trembler de froid toute la nuit, sans pouvoir s'échauff'er, endurer la faim, passer par mille dangers au milieu des bouillons et des rapides.
Après avoir essuyé bien des fois toutes ces incommodités, allant et venant de Tadoussac au lac Saint- Jean, enfin, il s'y arrêta au commencement de l'hiver dernier, pour le passer à recevoir les Sauvages , qui y viennent de quinze à vingt lieues de tous côtés, se confesser et se faire instruire; ou pour faire des excursions aux environs , où il est appelé pour assister les malades.
Voici comme il décrit une de ces courses , qu'il fit dans le mois de novembre : « On me vint quérir, dit-il, pour assister à la mort un fameux jongleur qui, depuis quelque temps, avait renoncé à ses superstitions. Je me mis en chemin pour cela le 24 de novembre. Il faUut marcher toute la journée, ayant la neige jusqu'aux genoux, gravir des montagnes très-difficiles , passer des lacs , sans craindre
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la froideur des eaux dans lesquelles nous marchions, traverser des bois épais qui nous déchiraient le "visage et les habits, sauter d'arbre en arbre pour se tirer de certains endroits oi.] le vent les a culbutés les uns sur les autres. Cependant, les forces me manquant sur le soir, il nous fallut jeter des branches de sapin sur la neige pour nous y coucher et passer la nuit , sans abri et sans écorces pour nous couvrir, contre la neige qui nous mouillait et nous gelait en même temps.
« Toute la nuit se passa à prendre patience du mieux que nous pûmes; au point du jour, je partis à jeun, croyant avoir assez de forces pour gagner la cabane du malade et y dire la messe. Mais la longueur et la difficulté du chemin , dont les arbres embarrassaient le passage, me causèrent plusieurs blessures aux jambes, et m'ayant entièrement épuisé, je fus obligé de prendre un peu de thériaque , qui me donna assez de vigueur pour arriver à la cabane sur les deux heures après-midi.
« Je ne saurais expliquer avec quelle joie ces bonnes gens me reçurent. Je rendis au malade tous les services spirituels et corporels que je pus. Puis, l'ayant laissé bien consolé, je m'en retournai en mon poste du lac Saint-Jean, où j'eus la consolation de jouir des doux entretiens d'un vieillard Sauvage qui est aveugle. Il me confond par la ferveur de ses prières, de ses soupirs et des cantiques spirituels
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auxquels il emploie presque tout le jour et une bonne partie de la nuit. Tout âgé qu'il est, il veut garder, comme nous, le jeûne du carême et tous les autres que prescrit l'Eglise. Il veut toujours parler ou entendre parler de nos mystères. Sa vertu a particulièrement éclaté en sa dernière maladie et en sa mort, qui fut telle, que j'estimerais que IS'otre-Seigneur me ferait une grande faveur de m'en donner une semblable , avec une innocence et une sainteté de vie égales à celles que j'ai remarquées en ce pieux néophyte. »
A ce récit, j'ajoute celui que le même Père nous a l'ail d'une maladie très-grave, dont il a pensé mourir. Cette maladie avait été occasionnée par les travaux et les fatigues extrêmes qu'il est obligé d'endurer pour le salut de tous ces peuples errants.
« Le 23 décembre, dit le Père, vers le milieu de la nuit, il plut à sa divine bonté de m'honorer de sa sainte visite par une violente maladie, que je crus devoir être la dernière de ma vie, comme elle est la première. Dieu me donna assez de forces pour pouvoir célébrer, les trois premiers jours. Le quatrième, le mal me pressa si vivement , que je croyais devoir être bientôt emporté dans ma fosse, que j'avais faite à huit ou dix pas de moi. J'eus encore la consolation de confesser un Sauvage, venu de vingt-cinq lieues de loin pour se purifier dans les sacrements de l'Eglise. Le cinquième jour, après avoir imploré l'as-
sistance de mon grand Saint-François-Xavier et du saint Père François Régis , à qui j'avais commencé une neuvaine, et qui nous a fait paraître, depuis un an , plusieurs fois les effets miraculeux du crédit qu'il a auprès de Dieu, je reçus par leur intercession assez de force pour dire la messe , et me munir du saint Viatique.
« Le sixième jour, le bruit de ma mort prochaine s' étant répandue aux environs , un pauvre Sauvage de la nation des Esquimaux , vint de dix lieues pour me saigner. Il n'était pas très-habile chirurgien ; je crus néanmoins que j'étais obligé de m'abandonner à lui. Il ne m'épargna pas ci me fît une ouverture de la veine si large et si profonde , qu'elle fut plusieurs jours sans se pouvoir refermer. Avant que de me mettre entre ses mains et comme à sa discrétion, je remerciai mon Dieu de toutes ses bontés , et de la grâce qu'il me faisait de mourir en cet abandon, parmi les emplois de ces apostoliques Missions. Je fus un peu soulagé de la saignée, et par l'inlercession de mon bon Père Régis, Dieu me rendit les forces, à la fin de la neuvaine, pour pouvoir dire la sainte messe, et pour assister spirituellement les Sauvages qui venaient de tous côtés, pour être instruits et pour recevoir les sacrements. Il arriva, en un seul jour, jusqu'à 30 canots. Ce qui me comblait de joie et me rendait visiblemenf les forces, de manière à pouvoir faire tous les jours deux fois le catéchisme aux plus
jeunes, et aux plus âgés une exhortation sur le soir, outre les autres exercices de dévotion qui se faisaient à l'ordinaire. »
Voilà comme le Père de Crépieul a passé son hiver. Dès le printemps suivant, il fut contraint de quitter le lac Saint-Jean pour se rendre à Chécoutimi, 011 il était attendu par un grand nombre de Sauvages, Mistassins, Etchcmins, Abénaquis, Papinachois, Outabitibecs, Algonquins, Montagnais, qui lui donnèrent bien de l'occupation pendant le temps qu'il fut avec eux , et qu'il ne quitta que pour aller rendre à d'autres les mêmes assistances.