La traite dos pelleteries
LES MISSIONNAIKES AI" lOl.M DE VLE RELIGIEUX. 341
gnoistre, crient que nous navons pas les mains nettes de ce trafic : Dieu les bénisse, et leur fasse reoognoistre la vérité (elle que je m"en vay la dire quand il sera à propos pour sa gloire; car il ne faut pas s'attendre de servir longtemps le Maistre que nous servons sans être calomnié ; ce sont ses livrées; il ne nous recognoistroit pas luy-mème, pour ainsi dire, si nous ne les portions.
« Voicy donc ce que j'en puis écrire avec la même sincérité dont je voudrais rendre un jour compte à Dieu de toutes mes actions.» — Le P. Le Jeune explique ensuite la différence qu'il y a entre l'usage des pelleteries au Canada, et la vente de ces pelleteries hors des limites de la Colonie. Les pelleteries, au vu et au su de Messieurs de la Compagnie de la Nouvelle-France, ont deux usages sur les terres du Canada, qui ne constituent aucunement le commerce proprement dit. On s'en sert comme de monnaie courante pour se procurer, à meilleur marché et plus commodément, les objets de première nécessité ; on s'en sert aussi temporairement comme de vêtements ou comme partie de vêtements ; mais dans l'un ni dans l'autre cas il n'est permis de faii'e sortir ces pelleteries ou de les vendre à des étrangers. Elles doivent toujours finalement revenir dans les mains de la Compagnie, qui a seule le droit d'en l'aire le commerce. « Et le bon esl, dit le P. Le Jeune, qu'après qu'on s'en est servi, ou comme monnaie ou comme vêtements, ces peaux de castor, de loutre, de renard, n'ont rien perdu de leur valeur, et qu'on trouve que c est de l'or et de Vargml tout fuit '. Voilà pourquoi Messieurs de la Compagnie permeltent raisonnablement cette pratique à un chacun... Moyennant qu'après tout, ces peaux reviennent dans leur magasin et ne passent la mer que sur leurs vaisseaux. » — Le bon missionnaire convient qu'ils ont jusqu'à présent suivi la pratique commune, puis il ajoute : « Si l'on juge sans passion qu'il y ait quelque espèce de trafic, ou même, si Votre Révérence,
1. Bien plus, les peaux de castor qui ont servi comme vêtements sont plus estimées cl se vendent plus clicr que les autres. {Lettre de la Mère Duplessis de Sainte-Hélène à madame Hccquet du ]' il lors, octobre 17."jl).
trouve plus à propos de retrancher tout cela, pour ne donner aucun ombrage, nous sommes tous prests de nous en déporter entièrement; je dis tous tant que nous sommes icy, et si j'ose espérer de la bonté de nostre Seigneur que ceux qui viendront après nous garderont la mesme loy. Quel aveuglement nous serait-ce de venir icy pour désobéir k nos Supérieurs ou pour scandaliser ceux à qui nous voudrions avoir immolé nos vies ! Que si au contraire on nous escrit que tout cela est selon Dieu, sans aucune apparence de trafic, bien que quelques médisants, dont il ne faut point se mettre en peine, en fomentent leur passion et le tournent en venin, nous ne laisserons pas de continuer, après avoir supplié ces mesmes esprits noirs et ombrageux de croire que s'il leur plaist de nous obliger à quitter celte pratique innocente; il faut qu'ils ouvrent leurs coffres pour nous secourir en ces païs éloignés, quand ils nous auront retranché par caprice une partie de ce qui nous y estoit nécessaire.
« Voilà ce que j'avais à dire sur ce point, m'en remettant après tout à ce que l'obéissance en jugera ou que l'édincation y réglera, comme j'ay déjà protesté. Car, de vouloir répondre à ceux qui nous calomnient, comme si nous faisions sous-main quelque autre employ de ces peaux, et en euA oyons en France, ce serait se rendre ridicule. Il faut bien leur laisser quelque chose à dire, et s'ils trouvent des oreilles susceptibles à des niaiseries, je serois coupable de penser les trouver ouvertes à la vérité, Quoy donc ? des hommes qui ont quitté plus de biens au monde qu'ils n'en sauroient espérer dans les imaginations de ces calomniateurs , se seront tlnalement résolus de changer la France en Canada, pour y venir chercher deux ou trois peaux de castor et en trafiquer à l'insu de leurs supérieur'J ; c'esl-à-dirc aux dépens de leur conscience et de la fidélité qu'ils doivent à Celuy pour lequel imiter ils se sont réduits à ne pouvoir pas disposer librement d'une épingle?
Crédite posteri !
Au surplus, je scay mauvais gré à toute cette très-honorable Compagnie de la Nouvelle-France, si elle aperi^-oit
LES xMlSSlONNAIRES AU POINT UE VUE RELIGIEUX. 343
quelque chose de semblable en nous, et le dissimule ; quel fruict peut-elle espérer de nos travaux pour le ciel, si elle nous voit attachez à la terre par quelque sorte d'avarice ? Quelque autre avancera aussi pour nous que, si nous trempions dans ces infamies sans que ces Messieurs en eussent cognoissance, ils seroient bien peu vigilants en leurs affaires et au poinct principal de leur traicte. Mais j'abuse de mon loisir et de vostre patience d'estre si long sur ce qui ne méritait pas de réponse*. »
Cette réclamation si énergique et si concluante n'empêcha pas que, quelques années après, on en réveilla les mêmes accusations contre les missionnaires du Canada. Vers 1642 ou 1(U3, au moment ou Urbain YIII condamnait le jansénisme naissant dans V Augusfinus de l'évèque d'Ypres, il y eut, d'autre part, recrudescence de haines et d'attaques contre les enfants de saint Ignace. Louis XIII venait de mourir, les rênes de l'État se trouvaient entre les mains d'une femme, les ennemis des Jésuites en profitèrent. Ces religieux furent accablés sous le poids des factums de l'Univergité de Paris, chargés d'injures et d'outrages dans les rues et sur les places publiques; enfin on renouvela les vieilles imputations du négoce exercé par eux dans les Missions de la Nouvelle-France. Les missionnaires du Canada ne crurent pas devoir laisser déchirer leur réputation et compromettre ainsi le fruit de leurs travaux. Ils publièrent, à la fin de la relation de l'année 1643, une réclamation également ferme et modeste; et comme ils n'ignoraient pas d'où partait le coup, ils concluaient en faisant appel aux sentiments de foi et de zèle chrétien qu'ils supposaient dans leurs adversaires. « Si ceux , disent-ils, qui parlent des missionnaires avec liberté pour ne les connoistre pas, se trouvoient avec eux en ce nouveau monde, ils changeroient bien de langage, et se faisant compagnons de leurs souffrances et de leur zèle, ils se trouveroient unis et liés de mêmes affections, et ces chaînes pourroient estre éternelles, puisque le
1. Relation de ce qui s'est passé en la Nouvelle -France en l'année 1636, pp. 173 et suiv.
344 APPE.MilCE.
vrai amour et la vraie charité passent au delà îles temps » — Puis, afin qu'on n'eût point leur seul témoignage pour garantie de leur innocence, ils apportaient le témoignage non suspect des directeurs et associés de la Compagnie de la Nouvelle-France. C'est une déclaration par laquelle ces Messieurs qui, plus que personne, avaient intérêt à n'avoir point de concurrents dans leur commerce, attestent qu'il est faux que les Pères de la Compagnie de Jésus aient aucune part au commerce de pelleteries qui se fait dans le Canada. En foi de quoi leur déclaration a été signée desdits dii'ecteurs et associés, et scellée du sceau de ladite Compagnie, à Paris, 1" décembre 1683. (Suivent les signatures.)
« CoUationné à l'original par moy conseiller, secrétaire du Roy, maison et couronne de France. Jolly'. »
Cependant les passionnés détracteurs de ces hommes apostoliques ne se lassaient pas de les poiu'suivre de leurs calomnies. L'année oîi parurent les Frovinciales, en IC.'je, ils renouvelèrent l'imputation de commerce, et avec tant d'éclat que le bruit en vint jusqu'à Rome. Le P. Nickel, général des Jésuites, s'en émut; il écrivit à ce sujet au P. Cellot, pro^incial de la Compagnie en France, et ordonna qu'on fit de rigoureuses informations.
Enfin, au bout de quelques mois, le 16 octobre 1636, il mandait au même P. Cellot que le résultat de ces informations avait abouti à le convaincre que l'accusation intentée contre les missionnaires du Canada n'avait aucun fondement : « Inquisiii in mercaturam illam et inteni rem minime subsistere *. »
Cette sollicitude du Général et des autres supérieurs de la Compagnie à éloigner de son sein tout commerce, et même l'ombre de commerce, devrait suffire, ce semble, pour détruire des préventions aussi injustes qu'elles sont
1. Relation de ce qui s'est passé en la Nourelle-Fratice en 1642- 1643, pp. 308 et suivantes.
2. Archives du Gesii. à Rome. — Le même jour le P. Général écrivait au P. Lcjeunc, procureur des Missions du Canada à Paris : « Je vois avec grand plaisir que l'accusation de commerce contre nos Pères du Canada est fausse et sans fondement. »
ridicules. Qu'il nous soit permis de le dire en passant; il nous semble que, de tous les reproches qu'on a fïiits aux Jésuites, celui-ci est un de ceux qui peut le moins subsister devant les faits et devant un examen impartial et sérieux.
Lors de ra])olitioii de la Compagnie de Jésus, sous Clément XIV, on chercha avec soin, parmi toutes les accusations soulevées contre les enfants do saint Ignace, celles qui pourraient leur attirer un juste condamnation. Il ne fut pas question de négoce. La chose avait été tentée quelques années auparavant, sous Benoît XIV; elle avait complètement échoué, et l'accusateur des Jésuites, le P. Norbert, quoiqu'il fût appuyé de tout le crédit du cardinal Passionei, un des principaux ministres du pape, fut convaincu de fausseté et contraint de s'enfuir de Rome pour éviter le châtiment dû à ses impostures ^
Nous conclurons cette digression sur le commerce par les paroles si touchantes du P. le Jeune, pendant plusieurs années supérieur de cette Mission : « Si quelqu'un, dit-il, trouve ces narrés un peu longs, je le prie d'avoir égard que de gagner quelque pauvre Sauvage à Dieu et à l'Église, c'est tout notre trafic en ce nouveau monde, toute la manne que nous recueillons en ces déserts; que nous ne chassons qu'à cela dans ces grands bois, et que ne faisons autre pèche sur ces larges fleuves. » {Belafion de ce qui s'est passé en la Xuuvelle-France , en l'année 1035, p. 73.) — Voir dans l'ouvrage déjà cité du P. de Ravignan la note 2 de l'Appendice sur le prétendu commerce des Jésuites (pp. 219 et suiv.). La matière y est traitée à fond et victorieusement.
II. Les missionnaires de la Xowelle-France, considérés au point de vue politique, c'est-à-dire dans leurs rapports avec le gouvernement et l'administration du Canada.
A ce seul mot de politique, il nous semble voir ces vieux missionnaires, ces généreux apôtres des Sauvages, s'agiter
1, P. de Ravignan, de V Existeriez' et de l'Institut des Jésuites (7* édition, Paris, 1S5'J), note II de l'Appendice, pp. '.'.'M) et suiv.
dans la poussière du tombeau et réclamer contre une imputation si injurieuse à leur foi et à leur piété, et si opposée au but surnaturel de leurs travaux évangéliques.
A Dieu ne plaise que nous ne voulions aussi, avec certains hommes que la prévention aveugle, attribuer au zèle et aux travaux de ces pieux missionnaires aucune vue humaine, aucun dessein de politique mondaine ou purement naturelle. L'unique but des missionnaires, et qui ressort évidemment de tous leurs actes et de leur dévouement héroïque jusqu'au sacrifice de leur vie, ce but est entièrement spirituel et apostolique : la gloire de Dieu, le salut des âmes. On ne peut nier cependant que, pour atteindre ce but surnaturel, les missionnaires n'aient pu et n'aient du travailler, dans les bornes de leur ministère, au bien temporel et matériel de la Colonie. El de fait, tout le monde en convient, leur intervention ou leur influence ont contribué puissamment à la consenation de la domination française dans le Canada. Et dùt-on leiu- en faire un crime, ils se sont montrés en ce point vraiment français, et ils ont prouvé hautement, par leurs œuvres, qu'ils avaient à cœur les intérêts de la France et de ses colonies.
Les pièces officielles du dix-septième et du dix-huitième siècle en font foi, et pour n'apporter ici qu'un témoignage qui résume et renferme tous les autres, Louis XIV, envoyant au Canada M. de Frontenac avec le titre de gouverneur général, lui recommandait d'avoir beaucoup de considération pour les missionnaires Jésuites : « Ce sont eux, disait le roi, qui ont porté les lumières de la foi et de l'Évangile en la ISouvelle-France, et qui, ixir leur vertu et leur xnété, ont contribué à l'établissement et à l'augmentation de cette colonie^. »
Nous remarquons, dans la dépèche royale, que ce sont les moyens surnaturels, le zèle des missionnaires, leur vertu, leur piété, qui ont amené des l'ésultats si avantageux pour le bien temporel de la Colonie.
1. Mémoire du roi pour servir d'instructions données à M. de Frontenac , que Sa Majesté a nommé gouverneur du Canada (Dépêches concernant le Canada, année 1672; Ardtives de in Marine, à Paris.)
LES MÎSSIONNAmES AU POINT DE VUE POLITIQUE. 347
Un auteur moderne énumère et expose brièvement les principaux services que les Jésuites ont rendus au gouvernement du Canada.
« Les missionnaires, dit M. Morcau', ont été, depuis Champlain, les instruments les plus actifs et les plus utiles de la colonisation. Nous leur avons dû nos plus importantes découvertes, nos expéditions les plus heureuses, nos ti'aités de paix les plus avantageux. Souvent ils ont réussi, par l'ascendant qu'ils avaient pris sur les Sauvages, à détourner la guerre qui menaçait la Colonie ; et toujours ce sont eux qui nous ont concilié les amitiés les plus fidèles, les plus inaltérables dévouements des tribus indigènes. Le gouvernement canadien les employait dans toutes les circonstances difficiles : ici pour ménager l'alliance d'une nation indienne, là pour en maintenir une autre dans ime neutralité nécessaire; ailleurs, pour apaiser des querelles, terminer des différends ou pour assurer l'exécution d'un traité. Quand la paix se négociait avec les Sauvages, c'étaient les missionnaires qui portaient la parole au nom du gouverneur. Ainsi, dans la grande assemblée de 1701, à Québec, les Abénaquis furent harangués par le P. Bigot, les Hurons par le P. Garnier, les Iroquois par le P. Bruyas, les Outaouais et les Algonquins par le P. Angelran. Il y avait à cela deux raisons : la première, c'était que les missionnaires parlaient presque seuls toutes les langues indiennes; la seconde, qu'ils avaient, par leur caractère et par leurs services, la plus grande autorité parmi les tribus. Quand la paix était faite, on donnait aux indigènes, devenus nos alliés, un missionnaire : il n'y avait pas de garantie plus sûre et mieux acceptée des deux côtés ^ « A une époque où la guerre était allumée entre les Français et les Iroquois, le gouverneur général, M. de Dénonville, écrivait à M. de Seignelay, le 8 août l(i88 : « 11 n'y a que « bien qui ait pu garantir cette année le Canada. Je n'y ai « aucun mérite. M. de Callières vous dira mieux que je ne « puis vous l'écrire combien le P. de Lamberville a été né-
1. Moreau, article sur l'Histoire du Canada de M. Garneau, inséré dans le Corresiioudout, t. XXXIII, pp 343-354.
2, Ihid., p. 3.=5r
« cessaire, avec quelle habileté il a détourné l'orage qui « nous menaçait, de quelle manière il gouverne l'esprit de « ces Sauvages, qui sont plus clairvoyants qu'on ne peut « s'imaginer. Si vous ne trouvez moyen de faire retourner « ces Pères dans leur ancienne Mission, vous devez attendre « beaucoup de malheurs pour cette Colonie ; car je dois vous » dire que jusqu'ici c'est leur habileté qui a soutenu les af- « faires du pays, par le nombre d'amis qu'ils se sont acquis « chez tous les Sauvages, et par leur savoir-faire à gouverner a l'esprit de ces barbares, qui ne sont sauvages que de nom. »
« L'année précédente, deux missionnaires, le P. Angelran et le P. Garnier, avaient rallié à la grande expédition du marquis de Dénonville les deux chefs des Hurons et des Outaouais. Par là ils avaient, pour répéter les propres expressions de la lettre à M. de Seignelay, détourné le j'dus grand malheur qui put arriver à la colonie. Ce furent, dans l'Acadie, les deux PP. Bigot qui conservèrent à la France l'alliance des Abénaquis.
« Ce respect des Sauvages pour les ministres de l'Évangile, cette confiance, cette soumission, pourrions-nous dire, constituaient une des principales forces du gouvernement de la Nouvelle-France. Par quel zèle, par quel dévouement, par quels travaux, par quels sacrifices ils avaient été acquis ! La vie du missionnaire était une vie vraiment «apostolique. Il n'y avait pas, dans les tribus, un seul prêtre qui n'eût pu se rendre à lui-même le témoignage que le grand Apôtre s'est rendu dans la seconde épître aux Corinthiens : « J'ai fait un * grand nombre de voyages et j'ai couru divers périls : pé- « rils sur les rivières, périls de la part des païens, périls dans « les déserts, périls sur la mer, périls parmi les faux frères. « J'ai souffert toutes sortes de peines et de fatigues, les « veilles fréquentes, la faim, la soif, le froid, la nudité '. »
Malgré ce dévouement désintéressé et héroïque, les missionnaires du Canada ont cependant été accusés de s'être mêlés de politique, et d'avoir voulu entrer trop avant dans les alfaires de gouvernement ou de l'administration civile.
1. Moreau , article sur l'Histoire du Canada de M. Garneau, inséi-é dans le Corrcsimiidnnt, t. XXXIIF, p. 3.j6.
Cette imputation, on la lit en plus d'un endroit; mais la preuve, nulle part. 11 est vrai que dans les premiers jours de la Colonie, où l'on était souvent à la veille de péi'ir de faim ou d'être égorgés par les Sauvages, tous les Français qui se trouvaient en Canada ne composaient, pour ainsi dire, qu'une seule famille, famille chrétienne, unie par les liens d'une même foi et d'une véritable charité; et qu'ainsi chaque particulier tâchait, en ce qui dépendait de lui, de contribuer au bien public. Or, dans cette position critique, les missionnaires qui par l'ascendant qu'ils avaient pris sur les tribus indigènes étaient pour l'ordinaire les intermédiaires entre ces peuples et les Français, jouissaient par là même d'une certaine autorité dans la Colonie qu'ils avaient plus d'une fois arrachée à une ruine imminente. Ont-ils jamais abusé de cette autorité, qui, du reste, n'était qu'une autorité morale? Je ne sache pas; je n'en ai trouvé aucun exemple. Quand, plus tard, le gouvernement du Canada reçut une forme plus régulière, que les différents pouvoirs furent constitués chacun avec ses attributions spéciales, les Jésuites furent les premiers et les plus fidèles à obéir.
Il est ici, toutefois, deux points à éclaircir : 1" la part d'autorité que le premier évêque de Québec s'attribua dans l'administration de la colonie; 2° le débit des boissons enivrantes par rapport aux Sauvages. L'autorité de l'évèque était gi'ande ; il est vrai, à un nom distingué, celui de Montmorency-Laval, il joignait une haute vertu et de rares qualités; il n'est pas étonnant qu'on lui ait accordé une part assez large dans l'administration d'une colonie naissante et qui s'appuyait tout particulièrement sur la religion. M. de Laval a-t-il cherché à étendre son autorité au delà des bornes, a-t-il été trop arrêté à ses idées, comme on le lui a reproché? Ce n'est pas à nous d'en juger; quoiqu'à vrai dire il nous semble que la présomption soit en faveur du vénérable prélat. Du reste, il était seul responsable de ses actes; bien qu'il fût l'ami des Jésuites, il est incontestable que ces religieux n'exerçaient sur lui aucune influence, et qu'au contraire ils lui devaient et lui rendaient obéissance en ce qui regardait le gouvernement ecclésiastique.
3oO APPENDICE.
Ceci nous mène au second point que nous avons indiqué, le débit des boissons enivrantes. Cette triste affaire a longtemps occupé et partagé la colonie. Les uns, les hommes religieux, condamnaient cette vente de boissons faites aux Sauvages par les Français ; elle était, à leurs yeux, une violation de la loi évangélique , et même de la loi naturelle. D'autres, c'étaient les politiques, tâchaient de la justifier sous le prétexte d'utilité et de nécessité ; ils pensaient qu'on pouvait la tolérer et en empêcher les plus graves inconvénients. L'expérience est venue confirmer le jugement des premiers. Écoutons ce qu'en écrivait, en 1690, un homme d'une probité à toute épreuve et d'une piété sincère, l'ami de Montlausier, le marquis de Dénonville, qui avait été gouverneur du Canada. Dans un mémoire adressé à M. de Seignelay, il trace le tableau suivant des ravages qu'avaient causé en ce pays les boissons enivrantes :
« Il y a bien longtemps que l'on se plaint avec raison des maux que l'eau-de-vie fait, et des empêchements qu'elle porte au progrès de la religion. L'avarice seule a fait dire le contraire à ceux qui croyoient s'enrichir par ce malheureux trafic, qui, assurément, est la perte non-seulement des Sauvages, mais des Français et de tout le commerce. La preuve est dans l'expérience que, depuis plusieurs années, l'on n'a vu personne s'enrichir dans ce négoce et que l'on a vu périr tout ce grand nombre de Sauvages, nos amis, que nous avions autour de la colonie ; et dans le peu de vieillards que l'on voit parmi les Français, qui sont vieux et usés à l'âge de quarante ans. La débauche d'eau-de-vie est fréquente en ce pays-là comme celle du vin en Allemagne ; les femmes même en boivent.
« J'ai l'expérience des maux que cette boisson cause parmi les Sauvages, c'est Ihorreur des horreurs; il n'y a crime et infamie qui ne se commettent entre eux dans leurs excès. Une mère jette son enfant dans le feu ; ils se mangent le nez, c'est ce qui se voit communément. Limage de l'enfer est chez eux dans ces débauches. Il faut avoir vu ce qui en est pour le croire tel. Très-souvent ils s'enivrent exprès pour avoir le droit d'exercer leurs vieilles rancunes; les
LES MISSIONNAIRES AU TOlM DE VUE TOLITIOUE. 331
châtiments ne se peuvent pas faire comme on le fci'oit par rapport aux Français qui tomljeroient en faute. Les remèdes sont impossibles tant qu'il sera permis à tout le monde de vendre et trafiquer de l'eau-de-vie, quelque peu que chacun à la fois en puisse donner, les Sauvages s'enivreront toujours; il n'y a artifice dont ils ne servent pour en avoir et pour s'enivrer, outre que chaque maison est un cabaret. Ceux qui disent que si on ne donne de l'eau-de-vie à ces Sauvages, ils iront aux Anglais en cherchei', ne disent pas vrai, car il est certain qu'ils ne se soucient pas déboire tant qu'ils ne votent point l'eau-de-vie, et que les plus raisonnables voudroient qu'il n'y en eut jamais eu, car ils se ruinent en donnant leurs pelleteries et leurs hardes pour boire, et se brûlent les entrailles '. »
Dans l'origine, les gouverneurs avaient interdit la vente do ces boissons ; plus tard même, quand l'administration de la province eut été établie sur des bases plus régulières, le Conseil Supérieur de Québec portait en lfi63, 1664, 1667, des arrêts pour défendre de vendre, traiter ou donner aux Sauvages aucune boisson enivrante. Mais les plus hautes autorités du pays, le gouverneur et l'intendant s'élant prononcés en faveur des boissons, le même Conseil Souverain rendait, en 1868, un arrêt aussi contradictoire dans les termes qu'il devint funeste dans ses effets ; il permettait à toute personne de vendre des boissons aux Sauvages, et défendait à ceux-ci de s'enivrer sous les peines portées dans ledit arrêt du 10 novembre 1668. Déjà, dès l'année 1661, l'évêque de Petrée " avait défendu absolument la vente de l'eau-de-vie, et avait porté .contre les infracteurs les censures de l'église. Le clergé du Canada et les Jésuites, autant par soumission à leur évêque , que par conviction et pour obéir à leur conscience, avaient secondé de tout leur pouvoir le zèle du pieux prélat.
Cet acte de vigueur, si nécessaire dans l'intérêt spirituel
1. Mémoire du marquis de Dénonville pour M. de Seiynelaij {Archives des Colonies, année ICOO).
2. M. de Laval n'était encore que vicaire a|)ostolii}nc sous le titre d'évêque de Pétrée; il ne fut évêque en titre de Québec qu'en
352 APPEiSDICE.
et temporel de la Colonie, avait soulevé bien d'injustes réclamations contre M. de Laval et ses fidèles coopérateurs. Sous M. de Courcelles, administrateur habile, mais peu prévenu en faveur du clergé, les accusations redoublèrent et devinrent plus menaçantes. On taxa les ecclésiastiques d'ambition, on leur reprocha d'envahir l'autorité civile et administrative. La Y. Mère Marie de l'Incarnation semble faire allusion à ces menées sourdes et à ces persécutions ouvertes dans une lettre qu'elle adresse à Dom Martin son fils, en 1665 :
« On ne sauroit croire, dit-elle, combien il s'est trouvé de calomniateurs contre Mgr notre prélat, contre les RR. Pères... L'on a écrit des lettres diffamatoires qui sont allées jusqu'au Roy, qui a découvert les fourberies des calomniateurs et l'innocence des serviteurs de Dieu. M. de Tracy, qui porte le nom de Vice-Roy de l'Amérique, étant arrivé, a vu si clair dans ces affaires, qu'il en a donné un second avis au Roy, ensuite de quoy ceux qu'on avoit voulu abaisser par pure envie, sont estimés plus que jamais, et leurs ennemis humiliés par la privation de leurs charges • »
En etTet, l'évèque et les Jésuites avaient été déférés au tril)unal du Roi comme des hommes ambitieux qui prétendaient étendre leur domination jusque sur le pouvoir temporel. 11 parait que M. de Tracy, envoyé dans l'Amérique du jNord en qualité de vice-roi, et M. Talon, nommé intendant du Canada, furent chargés par la Cour de prendre des informations à ce sujet, et que leur réponse fut la pleine justification de M. de Laval et des Jésuites. On le voit par une lettre que Colbert écrivait à Talon, en date du 5 avril 1666 : « Sa Majesté, y est-il dit, est fort contente d'apprendre, et par M. de Tracy et par vous, que l'évèque de Petrée et les Jésuites n'ont pour but de leur dessein que l'avancement du Christianisme dans le pa>s,de maintenir les habitants dans la pureté de la foi et des mœurs, et de bien élever les enfants dans la crainte de Dieu en leur inspirant de travailler et de fuir l'oisiveté -. »