‹ MistiChapitre 1 sur 7 · AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR

Les nouvelles que nous avons réunies sous le titre de '^MISTI" ont pu être lues dans divers quotidiens ou périodiques du vivant de leur auteur et à différentes époques de sa carrière, les unes signées de son nom, les autres de ses pseudonymes Maufrigneuse ou Guy de Valmont.

Elles ont paru en volume pour la première fois, dans la belle édition des Œuvres Complètes de Guy de Maupassant, que l'éditeur Louis Conard a publiée d'accord avec la librairie OUendorff et les héritiers Maupassant et avec le concours de l'Imprimerie Nationale.

Mais ces pages inédites avaient été réparties dans les divers volumes de cette édition à tirage limité. Nous avons donc pensé qu'il était inté-

ressant de les publier à notre tour et de compléter par un trentième volume notre édition illustrée des œuvres complètes du maître regretté î

Rien n'est indifférent de Maupassant ; nous sommes donc heureux de donner à ses fidèles lecteurs le moyen de le mieux connaître et c'est un sincère hommage que nous rendons ainsi à sa mémoire.

MISTl

Souvenirs d'un o-arcon.

J'avais alors pour maîtresse une drôle de petite femme. Elle était mariée, bien entendu, car j'ai une sainte horreur des filles. Quel plaisir peuton éprouver, en effet, à prendre une femme qui a ce double inconvénient de n'appartenir à personne et d'appartenir à tout le monde ? Et puis, vraiment, toute morale mise de côté, je ne comprends pas Tamour comme gagne-pain. Cela me dégoûte un peu. C'est une faiblesse, je le sais, et je l'avoue.

Ce qu'il y a surtout de charmant pour un garçon à avoir comme maîtresse une femme mariée, c'est qu'elle lui donne un intérieur, un intérieur doux, aimable, où tous vous soignent et vous gâtent, depuisle mari jusqu'aux domestiques. On trouve là tous les plaisirs réunis, l'amour, l'amitié, la paternité même, le lit et la table, ce qui

constitue enfin le bonheur de la vie, avec cet avantage incalculable de pouvoir changer de famille de temps en temps, de s'installer tour à tour dans tous les mondes, Tété, à la campagne, chez l'ouvrier qui vous loue une chambre dans sa maison, et Thiver chez le bourgeois, ou même dans la noblesse, si on a de l'ambition.

J'ai encore un faible, c'est d'aimer les maris de mes maîtresses. J'avoue même que certains époux communs ou grossiers me dégoûtent de leurs femmes, quelque charmantes qu'elles soient. Mais quand le mari a de l'esprit ou du charme, je deviens infailliblement amoureux fou. J'ai soin, si je romps avec la femme, de ne pas rompre avec Vépoux. Je me suis fait ainsi mes meilleurs amis ; et c'est de cette façon que j'ai constaté, maintes fois, Tincontestable supériorité du mâle sur la femelle, dans la race humaine . Celle-ci vous procure tous les embêtements possibles, vous fait des scènes, des reproches, etc. ; celui-là

qui aurait tout autant le droit de se plaindre, vous traite au contraire comme si vous étiez la providence de son foyer.

Donc, j'avais pour maîtresse une drôle de petite femme, une brunette, fantasque, capricieuse, dévote, superstitieuse, crédule comme un moine, mais charmante. Elle avait surtout une manière d'embrasser que je n'ai jamais trouvée chez une autre !... mais ce n'est pas le lieu... Et une peau si douce ! J'éprouvais un plaisir infini, rien qu'à lui tenir les mains... Et un œil... Son regard passait sur vous comme une caresse lente, savoureuse et sans fin. Souvent je posais ma tête sur ses genoux ; et nous demeurions immobiles, elle penchée vers moi avec ce petit sourire fin, énigmatique et si troublant qu'ont les femmes, moi les yeux levés vers elle, recevant ainsi qu'une ivresse versée en mon cœur, doucement et délicieusement, son regard clair et bleu, clair comme s'il eût été plein de pensées d'amour, bleu comme s'il eût été un ciel plein de délices.

Son mari, inspecteur d'un grand service public, s'absentait souvent, nous laissant libres de nos soirées. Tantôt je les passais chez elle, étendu sur le divan, le front sur une de sesjambes, tandis que sur l'autre dormait un énorme chat noir, nommé « Misti )>, qu'elle adorait. Nos doigts se rencontraient sur le dos nerveux de la bête, et se caressaient dans son poil de soie. Je sentais

contre ma joue le iianc chaud qui frémissait d'un éternel « ron-ron », et parfois une patte allongée posait sur ma bouche ou sur ma paupière cinq griffes ouvertes, dont les pointes me piquaient es yeux et qui se refermaient aussitôt.

Tantôt nous sortions pour faire ce qu'elle appelait nos escapades. Elles étaient bien innocentes d'ailleurs. Cela consistait à aller souper dans une auberge de banlieue, ou bien, après avoir dîné chez elle ou chez moi, à courir les cafés boro-nes comme des étudiants en goguette.

Nous entrions dans les cabottlots populaires et nous allions nous asseoir dans le fond du bouo-e enfumé, sur des chaises boiteuses, devant une vieille table de bois. Un nuage de fumée acre, où restait une odeur de poisson frit du dîner emplissait la salle ; des hommes en blouse gueulaient en buvant des petits verres ; et le garçon étonné posait devant nous deux cerises à l'eau-de-vie.

Elle, tremblante, apeurée et ravie, soulevait jusqu'au bout de son nez, qui la retenait en l'air, sa voilette noire pliée en deux ; et elle se mettait à boire avec la joie qu'on a en accomplis^^ant une adorable scélératesse. Chaque

cerise avalée lui don lait la sensation d'une faute commise, chaque gorgée du rude liquide descendait en elle comme une jouissance délicate et défendue.

Puis elle me disait à mi-voix : « Allons-nousen. » Et nous partions. Elle filait vivement, la tète basse, d'un pas menu, entre les buveurs qui la regardaient passer d'un air mécontent ; et quand nous nous retrouvions dans la rue, elle poussait un grand sou;jir comme si nous venions d'échapper à un terrible danger.

Quelquefois elle me demandait en frissonnant: « Si on m'injuriait dans ces endroits-là, qu'estce que tu ferais ? » Je répondais d'un ton crâne : u Mais je te défendrais, parbleu! » Et elle me serrait le bras avec bonheur, avec le désir con^ fus, peut-être, d'être injuriée et défendue, de voir des hommes se battre pour elle, même ces hommes-là, avec moi!

Un soir, comme nous étions attables dans un assommoir de Montmartre, nous vîmes entrer une vieille femme en guenilles, qui tenait à la main un jeu de cartes crasseux. Apercevant une dame, la vieille aussitôt s'approcha de nous en offrant de dire la bonne aventure à ma compagne. Emma, qui avait à l'âme toutes les croyances, frissonna de désir et d'inquiétude, et elle fit place près d'elle, à la commère.

L'autre, antique, ridée, avec des yeux cerclé.j

de chair vive et une ^ bouche vide, sans une dent, disposa sur la table ses cartons sales. Elle faisait des tas, les ramassait, étalait de nouveau les cartes en murmurant des mots qu'on ne distinguait point. Emma pâlie, écoutait, attendait, le souffle court, haletant d'ano-oisse et

de curiosité.

La sorcière se mit à parler.

Elle lui prédit des choses vagues : du bonheur et des enfants, un jeune homme blond, un voyage, de l'argent, un procès, un monsieur brun, le retour d'une personne, une réussite, une mort. L'annonce de cette mort frappa la jeune femme. La mort de qui? Quand? Comment?

La vieille répondait: « Quand à ça, les cartes ne sont pas assez fortes, il faudrait v'nir che^ moi d'main. J'vous dirais ça avec l'marc de café qui n'trompe jamais. »

Emma anxieuse se tourna vers moi : « Dis, tu veux que nous y allions demain. Oh! je t'en prie, dis oui. Sans ça, tu ne te figures pas comme je serais tourmentée. »

Je me mis à rire : « Nous irons si ça te plaît, ma chérie. » Et la vieille donna son adresse.

Elle habitait au sixième étage, dans une affreuse maison, derrière les Buttes-Chaumont. On s'y rendit le lendemain.

Sa chambre, un grenier avec deux chaises et un lit, était pleine de choses étranges, d'herbes pendues, par gerbes, à des clous, de bêtes séchées, de bocaux et de fioles contenant des liquides colorés diversement. Sur la table, un chat noir empaillé regardait avec ses yeux de verre. Il avait l'air du démon de ce logis sinistre.

Emma, défaillant d'émotion s'assit, et aussitôt : « Oh! chéri, regarde ce minet comme il ressemble à Misti. » Et elle expliqua à la vieille, qu'elle possédait un chat tout pareil, mais tout pareil 1

La sorcière répondit gravement : « Si vous aimez un homme, il ne faut pas le garder. »

Emma, frappée de peur, demanda : « Pourquoi ça? » La vieille s'assit près d'elle familièrement et lui prit la main : « C'est le malheur de ma vie, dit-elle. »

Mon amie voulut savoir. Elle se pressait contre la commère, la questionnait, la priait : une crédulité pareille les faisait sœurs par la pensée et par le cœur. La femme enfin se décida : « Ce chat-là, dit-elle, je l'ai aimé comme on aime un frère. J'étais jeune alors, et toute seule, couturière en chambre. Je n'avais que lui, 31outon.

C'est un locataire qui me l'avait donné. Il était intelligent comme un enfant, et doux avec ça, et il m'idolâtrait, ma chère dame, il m'idolâtrait plus qu'un fétiche. Toute la journée sur mes genoux à faire ron-ron, et toute la nuit sur mon oreiller ; je sentais son cœur battre, voyezvous.

« Or il arriva que je fis une connaissance, un brave garçon qui travaillait dans une maison de blanc. Ça dura bien trois mois sans que je lui aie rien accordé. Mais vous savez on faiblit, ça arrive à tout le monde ; et puis, je m'étais mise à l'aimer, moi. Il était si gentil, si gentil ; et si bon.

11 voulait que nous habitions ensemble tout à fait, par économie. Enfin, je lui permis de venir chez moi, un soir. Je n'étais pas décidée à la chose, oh! non, mais ça me faisait plaisir à l'idée que nous serions tous les deux une heure ensemble.

« Dans le commencement, il a été très convenable. Il me disait des douceurs qui me remuaient le cœur. Et puis, il m'a embrassé, madame, embrassé, comme on embrasse quand on aime. Moi, j'avais fermé les yeux, et je restais là saisie dans une crampe de bonheur. Mais, tout à coup, je sens qu'il fait un grand mouvement, et il pousse un cri, un cri que je n'oublierai jamais. J'ouvre les yeux et j'aperçois que Mouton lui avait sauté au visage et qu'il lui arrachait la peau à coups

de griffe, comme si c'eût été une chiffe de linge. Et le sang coulait, madame, une pluie.

« Moi je veux prendre le chat, mais il tenait bon, il déchirait toujours; et il me mordait, tant il avait perdu le sens. Enfin, je le tiens et je le jette par la fenêtre, qui était ouverte, vu que nous nous trouvions en été.

« Quand j'ai commencé à laver la fio-ure de mon pauvre ami, je m'aperçus qu'il avait les yeux crevés, les deux 3"eux !

« Il a fallu qu'il entre à l'hospice. Il est mort de peine au bout d'un an. Je voulais le garder chez moi et le nourrir, mais il n'a pas consenti. On eût dit qu'il m'haïssait depuis la chose.

(( Quant à Mouton, il s'était cassé les reins dans la tombée. Le concierge avait ramassé le corps. Moi je l'ai fait empailler, attendu que je me sentais tout de même de l'attachement pour lui. S'il avait fait ça, c'est qu'il m'aimait, pas vrai? »

La vieille se tut, et caressa de la main la bête inanimée dont la carcasse trembla sur un squelette de fil de fer.

Emma, le cœur serré, avait oublié la mort prédite. Ou, du mo?ns, elle n'en parla plus; et elle partit, ayant donné cinq francs.

Comme son mari revenait le lendemain, je fus quelques jours sans aller chez elle.

Quand j'y revins, je m'étonnai de ne plus apercevoir Misti. Je demandai où il était.

Elle rougit et répondit : « Je Tai donné. Je n'étais pas tranquille. » Je fus surpris. « Pas tranquille ? Pas tranquille ? A quel sujet ? »

Elle m'embrassa longuement, et tout bas « J'ai eu peur pour tes 3'eux, mon chéri. »

HUMBLE DRAME

HUMBLE DRAME

Les rencontres font le charme des voyages. Qui ne connaît cette Joie de retrouver soudain, à cinq cents lieues du pa3^s, un Parisien, un camarade de collège, un voisin de campagne ? Oui n'a passé la nuit, les yeux ouverts, dans la petite diligence drelindante des contrées où la vapeur est encore ignorée, à côté d'une jeune femme inconnue, entrevue seulement à la lueur de la lanterne alors qu'elle montait dans le coupé devant la porte d'une blanche maison de petite ville.

Et, le matin venu, quand on a l'esprit et les oreilles tout engourdis du continu tintement des grelots et du fracas éclatant des vitres, quelle charmante sensation de voir la jolie voisine ébouriffée ouvrir les yeux, regarder autour d'elle, faire, du bout de ses doigts fins, la toilette de ses cheveux rebelles, rajuster sa coiffure, tâter d'une main sûre si son corset n'a point tourné, si sa

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taille est droite et la jupe pas trop écrasée !

Elle vous regarde aussi d'un seul coup d'œil froid et curieux. Puis elle se carre dans un coin et ne semble plus occupée que du pays.

Malgré soi on la guette sans cesse, malgré soi on pense à elle toujours. Qui est-elle ? D'où vient-elle ? Où va-t-elle ? Malgré soi on ébauche en pensée un petit roman. Elle est jolie ; elle semble charmante ! Heureux celui... La vie serait peut-être exquise à côté d'elle? Qui sait? C'est peut-être la femme qu'il fallait à notre cœur, à notre rêve, à notre humeur.

Et comme il'est délicieux aussi le dépit qu'on a de la voir descendre devant la barrière d'une maison de campagne. Un homme est là, qui l'attend avec deux enfants et deux bonnes. Il la reçoit dans ses bras, l'embrasse en la déposant à terre. Elle se penche, prend les petits qui lui tendent les mains; les caresse avec tendresse; et tous s'éloignent dans une allée pendant que les bonnes reçoivent les paquets jetés de l'impériale par le conducteur.

Adieu î c'est fini. On ne la verra plus, plus jamais. Adieu la jeune femme qui a passé la nuit à votre côté. On ne la connaît plus, on ne lui a point parlé ; on est tout de même un peu triste de son départ. Adieu !

J'en ai de ces souvenirs de voyage, des gais des sombres, j'en ai beaucoup.

HU^rBLE DRA:^rE

J'étais en Auvergne, errant à pied dans ces charmantes montagnes françaises, pas trop hautes, pas trop dures, intimes, familières. J'avais grimpé sur le Sanc}^ et j'entrais dans une petite auberge, auprès d'une chapelle à pèlerinage qu'on nomme Notre-Dame de Vassivière, quand j'aperçus, déjeunant seule à la table du fond, une vieille femme, étrange et ridicule.

Elle était âgée de 70 ans au moins, grande, sèche, anguleuse, avec des cheveux blancs en boudins sur les tempes, suivant la mode ancienne. Vêtue comme une Anglaise vagabonde d'une façon maladroite et drôle, • en personne à qui

toute toilette est indifférente, elle mangeait une omelette et buvait de l'eau.

Elle avait un aspect singulier, des yeux inquiets, une physionomie d'être que l'existence a maltraité. Je la regardais malgré moi, me daman-

liant : « Qui est-ce ? Quelle est la vie de cette femme ? Pourquoi erre-t-elle seule dans ces montagnes ? ))

Elle pa3^a, puis se lev^a pour partir, en rajustant sur ses épaules un étonnant petit châle dont les deux bouts pendaient sur ses bras. Elle prit dans un coin un long- bâton de voyage couvert de noms imprimés au fer rouge, puis elle sortit, droite, roide, d'un grand pas de facteur qui se met en course.

Un guide l'attendait devant la porte. Ils s'éloignèrent. Je les regardais descendre le vallon, le long du chemin qu'indique une ligne de hautes croix de bois. Elle était plus grande que son compagnon et semblait aller plus vite que lui.

Deux heures plus tard je gravissais les bords de l'entonnoir profond qui contient, dans un merveilleux et énorme trou de verdure, plein d'arbres, de broussailles, de rocs et de fleurs, le lac Pavin, si rond qu'il semble fait au compas, si clair et si bleu qu'on dirait un flot d'azur coulé du ciel, si charmant qu'on voudrait vivre dans une hutte, sur le versant du bois qui domine ce cratère où dort l'eau tranquille et froide.

Elle était là debout, immobile, contemplant la nappe transparente au fond du volcan mort. Elle regardait comme pour voir dessous, dans la profondeur inconnue, peuplée, dit-on, de truites grosses comme des monstres et qui ont dévoré

HUiSIBLE DRAME

tous les autres poissons. Comme je passais près d'elle, il me sembla que deux larmes roulaient dans ses yeux. Mais elle partit à grandes enjam-

bées pour rejoindre son guide, demeuré dans un cabaret au pied -de la montée qui mène au lac.

Je ne la revis point ce jour-là.

Le lendemain, à la nuit tombante, j'arrivai au château de Murol. La vieille forteresse, tour géante debout sur son pic au milieu d'une large vallée, au croisement de trois vallons, se dresse

sur le ciel, brune, crevassée, bosselée, mais ronde, depuis son large pied circulaire jusqu'aux tourelles croulantes de son faîte.

Elle surprend plus qu'aucune autre ruine par son énormité simple, sa majesté, son air antique puissant et grave. Elle est là, seule, haute comme une montagne, reine morte, mais toujours la reine des vallées couchées sous elle. On y monte par une pente plantée de sapins, on y pénètre par une porte étroite, on s'arrête au pied des murs, dans la première enceinte, au-dessus du pays entier.

Là dedans, des salles tombées, des escaliers égrenés, des trous inconnus, des souterrains, des oubliettes, des murs coupés au milieu, des voûtes tenant on ne sait comment, un dédale de pierres, de crevasses où pousse l'herbe, où glissent des bêtes.

J'étais seul, rôdant par cette ruine.

Soudain, derrière un pan de muraille, j'aperçus un être, une sorte de fantôme, comme l'esprit de cette demeure antique et détruite.

J'eus un sursaut de surprise, presque de peur. Puis je reconnus la vieille femme rencontrée deux fois déjà.

Elle pleurait. Elle pleurait de grosses larmes, et tenait à la main son mouchoir.

Je me retournais pour m'en aller. Elle me parla, honteuse d'avoir été surprise.

HUMBLE DRAME 23

— Oui, monsieur, je pleure... Cela ne m'arrive pas souvent.

Je balbutiai, confus, ne sachant que répondre : « Pardon, madame, de vous avoir troublée. Vous av^ez sans doute été frappée par quelque malheur. »

Elle murmura :

— Oui. — Non. Je suis comme un chien perdu.

Et posant son mouchoir sur ses yeux, elle sancrlota.

Je lui pris les mains tâchant de l'apaiser, ému par ces larmes contagieuses. Et brusquement elle me conta son histoire comme pour n'être plus seule à porter son chagrin.

— Oh !... Oh î... monsieur... Si vous saviez,..dans quelle détresse je vis... dans quelle détresse...

J'étais heureuse,.. J'ai une maison là-bas... chez moi. Je n'y peux plus retourner, je n'y retournerai plus, c'est trop dur.

J'ai un fils... C'est lui ! c'est lui ! Les enfants ne savent pas... On a si peu de temps à vivre î Si je le voyais maintenant, je ne le reconnaîtrais peut-être plus ! Comme je l'aimais ! Même avant qu'il fut né, quand je le sentais remuer dans mon corps. Et puis après. Comme je l'ai embrassé, caressé, chéri I Si vous saviez combien j'ai passé de nuits à le regarder dormir, et de nuits à pen-

ser à lui. J'en étais folle. 11 avait huit ans quand son père le mit en pension. C'était fini. Il ne fut plus à moi. Oh ! mon Dieu ! Il venait tous les dimanches, voilà tout.

Puis il alla au collège, à Paris. Il ne venait plus que quatre fois l'an ; et chaque fois je m'étonnais des changements de sa personne, de le retrouver plus grand sans l'avoir vu grandir. On m'a volé son enfance, sa confiance, sa tendresse qui ne se serait plus détachée de moi, toute ma joie de le sentir croître, devenir un petit homme.

Je le voyais quatre fois l'an ! Songez ! A chacune de ses visites, son corps, son regard, ses mouvements, sa voix, son rire, n'étaient plus les mêmes, n'étaient plus les miens. Ça change si vite un enfant ; et, quand on est pas là pour le voir changer c'est si triste ; on ne le retrouve plus !

Une année il arriva avec du duvet sur les joues ! Lui ! mon fils ! Je fus stupéfaite... et triste, le croiriez-vous ? J'osais à peine l'embrasser. Etait-ce lui ? mon petit, tout petit blondin frisé d'autrefois, mon cher, cher enfant que j'avais tenu, dans ses langes, sur mes genoux, qui avait bu mon lait de ses petites lèvres goulues, ce grand garçon brun qui ne savait plus me caresser, qui semblait m'aimer surtout par devoir, qui m'appelait u ma mère » par convenance et qui m'embrassait sur le front alors que j'aurais voulu l'écraser dans mes bras ?

HUMBLE DRAME l']

Mon mari mourut. Puis ce fut le tour de mes parents, puis je perdis mes deux sœurs. Quand la mort entre dans une maison, on dirait qu'elle se dépèche de faire le plus de besogne possible pour n'avoir pas à y revenir de longtemps. Elle ne laisse vivantes qu'une ou deux personnes pour pleurer les autres.

Je restai seule. Mon grand fils faisait alors son droit. J'espérais vivre et mourir près de lui.

J'allai le rejoindre pour demeurer ensemble. Il avait pris des habitudes déjeune homme ; il me fit comprendre que je le gênais. Je partis ; j'avais eu tort ; mais je souffrais trop de me sentir importune, moi, sa mère. Je revins chez moi.

Je ne le revis plus, presque plus.

Il se maria. Quelle joie ! Xous allions enfin nous rejoindre pour toujours. J'aurais des petits enfants ! Il avait épousé une anglaise qui me prit en haine. Pourquoi ? Elle a senti peut-être que je l'aimais trop ?

Je fus forcé de m'éloigner encore. Je me retrouvai seule. Oui, monsieur.

Puis il partit pour l'Angleterre. Il allait vivre chez Eux, chez les parents de sa femme. Comprenez-vous ? Ils l'ont, ils l'ont pour eux, mon fils ! Ils me l'ont volé ! Il m'écrit tous les mois. Il venait me voir dans les premiers temps. Maintenant, il ne vient plus.

Voici quatre ans que je ne l'ai vu ! Il avait la

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figure ridée et des cheveux blancs. Etait-ce possible ? Cet homme presque vieux, mon fils ? Mon petit enfant rose de jadis ? Sans doute je ne le reverrai pas.

Et je voyage toute Tannée. Je vais à droite, à gauche, comme vous voyez sans personne avec moi.

Je suis comme un chien perdu. Adieu, monsieur, ne restez pas près de moi, ça me fait mal de vous avoir dit cela.

Et comme je redescendais la colline, m'étant retourné, j'aperçus la vieille femme debout sur une muraille crevassée, regardant les monts, la lonoue vallée et le lac Chambon dans le lointain.

Et le vent agitait comme un drapeau le bas de sa robe et le petit châle étrange qu'elle portait sur ses épaules.

M. JOCASTE

M. JOCASTE

Madame, vous rappelez-vous de notre grande querelle, un soir, dans le petit salon japonais, à propos de ce père qui commit un inceste ? Vous rappelez-vous votre indignation, les mots violents que vous me jetiez, toute l'exaltation de votre colère, et vous rappelez-vous tout ce que j'ai dit pour défendre cet homme? Vous m'avez condamné. J'en appelle.

Personne au monde, prétendiez-vous, personne ne pourrait absoudre l'infamie dont je me faisais l'avocat. Je vais aujourd'hui raconter ce drame en public.

Peut-être se trouvera-t-il quelqu'un, non pour excuser le fait immonde et brutal, mais pour comprendre qu'on ne peut lutter contre certaines fatalités qui semblent des fantaisies horribles de la nature toute-puissante!

On l'avait mariée à seize ans, avec un homme

vieux et dur, un homme d'affaires avide de sa dot. C'était une mignonne créature blonde, gaie et

rêveuse en même temps, avec de grands appétits de bonheur idéal. La désillusion lui tom- ^ __ . ^^^^^^^». ^3- sur le cœur et le

•^^^^^^ ^^H^^Bt broya. Elle comprit

tout d'un coup la vie, Tavenir perdu, le désastre de ses espérances, et un seul désir lui demeura dans l'âme, celui d'avoir un enfant pour occuper son amour.

Elle n'en eut pas.

Deux ans se passèrent. Elle aima. C'était un jeune homme de vingt-trois ans, qui l'adorait à commettre toutes les folies pour elle. Elle résista cependant résolument et longtemps. Il s'appelait Pierre Martel.

Mais un soir d'hiver, ils se trouvèrent seuls, chez elle. Il était venu prendre une tasse de thé. Puis ils s'étaient assis, tout près du feu, sur un siège bas. Ils ne parlaient guère, harponnés par le désir, les lèvres pleines de cette soif sauvage

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qui les jette sur d'autres lèvres, les bras frémissants du besoin de s'ouvrir et d'étreindre.

La lampe voilée de dentelles versait une lumière intime dans le salon silencieux.

Gênés tous deux, ils prononçaient parfois quelques mots, mais quand les yeux se rencontraient. une secousse soulevait leurs cœurs.

Que peuvent les sentiments appris contre la violence des instincts ? Que peut le préjugé de la pudeur contre l'irrésistible volonté de la nature ?

Leurs doigts, par hasard, se touchèrent. Lt cela suffit. La force brutale des sens les jeta l'un à l'autre. Ils s'étreignirent et elle s'abandonna.

Elle fut grosse. De son amant ou de son mari ? Le pouvait-elle savoir ? Mais de l'amant, sans doute.

Alors une épouvante la harcela ; elle se croyait certaine de mourir en couches, et sans cesse elle faisait jurer à celui qui l'avait ainsi possédée de veiller sur l'enfant durant toute sa vie, de ne lui rien refuser, d'être tout pour lui, tout, et même, s'il le fallait, de commettre un crime pour son bonheur.

Cette obsession touchait à la folie ; elle s'exaltait de plus en plus en approchant de sa délivrance.

Elle succomba en accouchant d'une fille.

Ce fut pour le jeune homme un désespoir épou-

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