‹ MistiChapitre 2 sur 7 · STI · texte numérisé non relu

STI

vantai )le, un désespoir si furieux qu'il ne le pouvait cacher. Le mari, peut-être, eut des doutes ; peut-être savait-il que sa fille ne pouvait être née de lui ! 11 ferma sa porte à celui qui se croyait le père véritable et lui cacha l'enfant qu'il fit élever en secret.

Et beaucoup dannées s'écoulèrent.

Pierre Martel oublia, comme on oublie tout. Il devint riche, mais il n'aima plus et il ne se maria pas. Sa vie était celle de tout le monde, celle d'un homme heureux et tranquille. Aucune nouvelle ne lui venait plus de l'époux qu'il avait trompé, ni de la jeune fille qu'il supposait sienne. Or, il reçut un matin une lettr e d'un indifféren lui apprenant, par hasard, la mort de son ant cien rival; et un trouble vague, une sorte de remords l'envahit. Qu'était devenue cette enfant, son enfant ? Ne pouvait-il rien pour elle ? Il s'informa. Elle avait été recueillie par une tante, et elle était pauvre, pauvre à toucher la misère. Il voulut la voir et l'aider. Il se fit présenter chez la seule parente de l'orpheline.

Son nom même n'éveilla aucun souvenir. Il avait quarante ans et semblait encore un jeune homme. On le reçut sans qu'il osât dire qu'il avait connu la mère, de crainte de faire naître plus tard quelque soupçon.

Or, dès qu'elle entra dans le petit salon où il attendait anxieusement sa venue, il tressaillit

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d'une surprise qui touchait à l'épouvante. C'était elle ! l'autre ! la morte !

Elle avait le même âge, les mêmes yeux, les mêmes cheveux, la même taille, le même sourire, la même voix. L'illusion si complète l'affolait ; il ne savait plus, il perdait la tête ; tout son amour tumultueux d'autrefois bouillonnait dans le fond de son cœur. Elle aussi était gaie et simple. Tout de suite amis et la main tendue.

Quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que la vieille souffrance s'était rouverte, et il pleura éperdument, la tête enfermée en ses mains, il pleura l'autre, hanté de souvenirs, poursuivi par les mots familiers qu'elle disait, retombé soudain dans un désespoir sans issue.

Et il fréquenta la maison qu'habitait la jeune fille. Il ne pouvait plus se passer d'elle, de sa causerie rieuse, du bruit de sa robe, des intonations de sa parole. Il les confondait maintenant en sa pensée et dans son cœur, la disparue et la vivante, oubliant la distance, le temps passé, la mort, aimant toujours l'autre en celle-ci, aimant celle-ci en souvenir de l'autre, ne cherchant plus à comprendre, à savoir, ne se demandant même plus si elle pouvait être sa fille.

Mais parfois la vue de la gêne où vivait celle qu'il adorait de cette passion double, confuse et incompréhensible pour lui-même, le torturait affreusement.

Que pouvait-il faire ? Offrir de Targent ? A quel titre ? De quel droit ? Jouer le rôle de tuteur ? Il semblait à peine plus vieux qu'elle : on l'aurait cru son amant. La marier ? Cette pensée surgie soudain en son âme, l'épouvanta. Puis il s'apaisa. Qui donc voudrait d'elle? Elle n'avait rien, mais rien.

La tante le regardait venir, voyant bien qu'il aimait cette enfant. Et il attendait. Quoi ? le savait-il ?

Un soir, ils se trouvèrent seuls. Ils causaient doucement, côte à côte, sur le canapé du petit salon. Tout à coup il lui prit la main dans un mouvement paternel. Et il la garda, troublé du cœur et des sens malgré sa volonté, n'osant plus repousser cette main qu'elle lui abandonnait, et se sentant défaillir s'il la gardait. Et brusquement elle se laissa tomber dans ses bras. Car elle l'aimait ardemment, comme sa mère l'avait aimé, comme si elle eût hérité de cette passion fatale.

Eperdu, il posa ses lèvres dans ses cheveux blonds, et comme elle relevait la tète pour s'enfuir, leurs bouches se rencontrèrent.

On devient fou en certains moments. Ils le furent.

Quand il se retrouva dans la rue, il se mit à marcher devant lui sans savoir ce qu'il allait faire.

M. JOCASTE

Je me rappelle, madame, votrecri indigné : a II n'avait plus qu'à se tuer ! »

Je vous ai répondu : « Et elle ? fallait-il qu'il la tuât aussi ? »

Cette enfant l'aimait avec égarement, avec folie, de cette passion fatale et héréditaire qui l'avait abattue, vierge ignorante et éperdue sur la poitrine de cet homme. Elle avait agi ainsi dans cette irrésistible ivresse de l'être entier qui ne sait plus, qui se donne, que l'instinct tumultueux emporte, jette à l'étreinte d'un amant, comme il jette la bête au mâle.

S'il se tuait, que deviendrait-elle?... Elle mourrait !... Elle mourrait dé-shonorée, désespérée, abominablement torturée.

Que faire ?

L'abandonner, la doter, la marier ?.., Elle mourrait encore ; elle mourrait de chagrin, sans accepter son argent ni un autre époux, puisqu'elle s'était livrée à lui. Il avait brisé sa vie, détruit tout bonheur possible pour elle ; il l'avait condamnée à l'éternelle misère, à l'éternel désespoir, aux flammes éternelles, à l'éternelle solitude ou à la mort.

Et puis, il l'aimait aussi, lui ! Il l'aimait avec horreur, maintenant, mais aussi avec emportement. C'était sa fille, soit. Le hasard des fécondations, la loi brutale de la reproduction, un contact d'une seconde avaient fait sa fille de cet être

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qu'aucun lien légal n'attachaità lui, qu'il chérissait comme il avait chéri sa mère, et même plus, comme si deux passions se fussent accumulées en lui.

Était-elle bien sa fille, d'ailleurs? Etpuis, qu'importe ? Qui donc le saurait ?

Et le souvenir ardent lui revenait des serments faits à la mourante. « Il avait promis qu'il donnerait toute sa vie à cette enfant, qu'il commettrait ^ un crime s'il le fallait, pour son bonheur. ))

Et il l'aimait, se plongeant dans la pensée de son forfait abominable et doux, déchiré de douleur et ravao-é de désirs.

Qui donc le saurait ?... puisque l'autre était mort, le père !

« Soit ! se dit-il ; ce secret infâme pourra me rompre le cœur. Comme elle ne le saurait soupçonner, j'en porterai seul le poids. »

Il demanda sa main, et l'épousa.

Je ne sais pas s'il fut heureux, mais j'aurais fait comme lui, madame.

Les fous m'attirent, ces gens-là vivent dans un pa3^s mystérieux de songes bizarres, dans ce nuage impénétrable de la démence où tout ce qu'ils ont vu sur la terre, tout ce qu'ils ont aimé, tout ce qu'ils ont fait recommence pour eux dans une existence imaginée ^n dehors de toutes les lois qui gouvernent les ^choses et régissent la pensée humaine, '

Pour eux l'impossible n'existe plus,\ l'invraisemblable disparaît, le féerique devient constant et le surnaturel familier. .Cette vieille barrière, la logique] cette vieille muraille, 'la raison, cette vieille rampe des idées, le bon sens, se brisent,

s'abattent,/ s'écroulent devant leur imagination lâchée en liberté,! échappée dans le pays illimité de la fantaisie,/et qui va par bonds fabuleux^ans que rien Tarré^te. Pour eux tout arrive et, tout peut arriver. Ils ne font point d'efforts" pour

vaincre les événements, dompter les résistances, renverser les obstacles i, Il suffit d'un caprice de leur volonté illusionnante pour qu'ils soient princes, empereurs ou dieux, pour qu'ils possèdent toutes les richesses du monde, toutes les choses savoureuses de la vie, pour qu'ils jouissent de tous les plaisirs,\ pour qu'ils soient toujours forts, toujours beaux, toujours jeunes, toujours chéris ! tux seuls peuvent être heureux sur la terre, car, pour eux,, la Réalité n'existe plus. J'aimè à me pencher! sur leur esprit vagabond, comme on se penche sur un gouffre où bouillonne tout au fond un torrent inconnu, qui vient on ne sait d'où e<^va on ne sait où.

Mais à rTen ne sert de se pencher sur ces crevassesi car jamais on ne pourra savoir d'où vient cette eau, où va cette eau. Après tout, ce n'est que de l'eaui pareille à celle qui coule au grand jour!, et la voir ne nous apprendrait pas grand'chose.

A rien ne sert non plus de se pencher sur l'esprit des fous, car leurs idées les plus bizarres ne sont! en somme, que des idées déjà connues, étranges seulement, parce qu'elles ne sont plus enchaînées par la Raison .j /Leur source capricieuse nous confond de surprise, parce qu'on ne la voit pas jaillir., Il a suffi sans doute d'une petite pierre tombée dans son cours pour produire ces bouillonnements. Pourtant les fous m'attirent toujours,/ et toujours je reviens vers eux^ appelé

malgré moi par ce m3-stère banal de la démence.) 1

Or, un jour, comme je visitais un de leurs asiles, le médecin qui me conduisait me dit :

— Tenez, je vais vous montrer un cas intéressant.

Et il fit ouvrir une celkile où une femme âgée d'environ quarante ans, encore belle, assise dans un grand fauteuil, regardait avec obstination son visage dans une petite glace à main.

Dès qu'elle nous aperçut, elle se dressa, courut au fond de l'appartement chercher un voile jeté sur une chaise, s'enveloppa la figure avec grand soin, puis revint, en répondant d'un signe de tête à nos saluts.

— Eh bien ! dit le docteur, comment allez-vous, ce matin ?

Elle poussa un profond soupir.

— Oh ! mal, très mal, monsieur, les marques augmentent tous les jours.

Il répondit avec un air convaincu :

— Mais non, mais non, je vous assure que vous vous trompez.

Elle se rapprocha de lui pour murmurer :

— Non. J'en suis certaine. J'ai compté dix trous de plus ce matin, trois sur la joue droite, quatre sur la joue gauche et trois sur le front. C'est affreux, affreux ! Je n'oserai plus me laisser voir à personne, pas même à mon fils, non,

pas même à lui ! Je suis perdue, je suis défigurée pour toujours.

Elle retomba sur son fauteuil et se mit à sangloter.

Le médecin prit une chaise, s'assit près d'elle, et d'une voix douce, consolante :

— Voyons, montrez-moi ça, je vous assure que ce n'est rien. Avec une petite cautérisation je ferai tout disparaître.

Elle répondit « non » de la tète, sans une parole. Il voulut toucher son voile, mais elle le saisit à deux mains si fort que ses doigts entrèrent dedans.

Il se remit à l'exhorter et à la rassurer.

— Voyons, vous savez bien que je vous les enlève toutes les fois, ces vilains trous, et qu'on ne les aperçoit plus du tout quand je les ai soignés. Si vous ne me les montrez pas, je ne pourrai point vous guérir.

Elle murmura :

— A vous encore je veux bien , mais je ne connais pas ce monsieur qui vous accompagne.

— C'est aussi un médecin, qui vous soignera encore bien mieux que moi.

Alors elle se laissa découvrir la figure, mais sa. peur, son émotion, sa honte d'être vue la rendaient rouge jusqu'à la chair du cou qui s'enfonçait dans sa robe. Elle baissait les yeux, tournait

son visage, tantôt adroite, tantôt à gauche, pour éviter nos regards, et balbutiait :

— Oh ! je souffre affreusement de me laisser voir ainsi ! C'est horrible, n'est-ce pas? C'est horrible ?

Je la contemplais fort surpris, car elle n'avait rien sur la face, pas une marque, pas une tache, pas un signe ni une cicatrice.

Elle se tourna vers moi, les yeux toujours bais^ ses et me dit :

— C'est en soignant mon fils que j'ai gagné cette épouvantable maladie, monsieur. Je Tai sauvé, mais je suis défigurée. Je lui ai donné ma beauté, à mon pauvre enfant. Enfin, j'ai fait mon devoir, ma conscience est tranquille. Si je souffre, il n'y a que Dieu qui le sait.

Le docteur avait tiré de sa poche un mince pinceau d'aquarelliste.

— Laissez faire, dit-il, je vais vous arranger tout cela.

Elle tendit sa joue droite et il commença à la toucher par coups légers, comme s'il eut posé dessus de petits points de couleur. Il en fit autant sur la joue gauche, puis sur le menton, puis sur le front ; puis il s'écria :

— Regardez, il n'y a plus rien, plus rien ! Elle prit la glace, se contempla longtemps avec

une attention profonde, une attention aiguë, avec un effort violent de tout son esprit, pour découvrir quelque chose, puis elle soupira :

— Non. Ça ne se voit plus beaucoup. Je vous remercie infiniment.

Le médecin s'était levé. Il la salua, me fit sortir puis me suivit ; et, dès que la porte fut refermée :

— Voici l'histoire atroce de cette malheureuse, dit-il.

Elle s'appelle M""' Hermet. Elle fut très belle, très coquette, très aimée et très heureuse de vivre.

C'était une de ces femmes qui n'ont au monde que leur beauté et leur désir de plaire pour les soutenir, les gouverner ou les consoler dans l'existence. Le souci constant de sa fraîcheur, les soins de son visage, de ses mains, de ses dents, de toutes les parcelles de son corps qu'elle pouvait montrer prenaient toutes ses heures et toute son attention.

Elle devint veuve, avec un fils. L'enfant fut élevé comme le sont tous les enfants des femmes du monde très admirées. Elle l'aima pourtant.

Il grandit, et elle vieillit. Vit-elle venir la crise fatale, je n'en sais rien. A-t-elle, comme tant d'autres, regardé chaque matin pendant des heures et des heures la peau si fine jadis, si transparente et si claire, qui maintenant se plisse un peu sous les yt^ax, se fripe de mille traits encore imperceptibles, mais qui se creuseront davantage jour par jour, mois par mois ? A-t-cUe vu s'agran-

dir aussi, sans cesse, d'une façon lente et sûre les longues rides du front, ces minces serpents que rien n'arrête ? A-t-elle subi la tortura, l'abominable torture du miroir, du petit miroir à poignée d'argent qu'on ne peut se décider à reposer sur la table, puis qu'on rejette avec rage et qu'on reprend aussitôt, pour revoir, de

tout près,

de

plus près, l'odieux et tranquille ravage de la vieillesse qui s'approche ? S'est-elle enfermée dix fois, vingt fois enun jour, quittant sans raison, le salon où causent des amies, pour remonter dans sa chambre et, sous la protection des verrous et des serrures, regarder encore le travail de destruction de la chair mûre qui se fane, pour constater avec désespoir le progrès léger du

mal que personne encore ne semble voir, mais qu elle connaît bien, elle ? Elle sait où sont ses attaques les plus graves, les plus profondes morsures de l'âge. Et le miroir, le petit miroir tout rond dans son cadre d'argent ciselé, lui dit d'abominables choses, car il parle, il semble rire, il raille et lui annonce tout ce qui va venir, toutes les misères de son corps, et l'atroce supplice de sa pensée jusqu'au jour de sa mort, qui sera celui de sa délivrance.

A-t-elle pleuré, éperdue, à genoux, le front par terre, et prié, prié, prié Celui qui tue ainsi les êtres et ne leur donne la jeunesse que pour leur rendre plus dure la vieillesse, et ne leur prête la beauté que pour la reprendre aussitôt ; l'a-t-elle prié, supplié de faire pour elle ce que jamais il n'a fait pour personne, de lui laisser, jusqu'à son dernier jour, le charme, la fraîcheur et la grâce? Puis comprenant qu'elle implore en vain l'inflexible Inconnu qui pousse les ans, l'un après Tautre, s'est-elle roulée, en se tordant les bras, sur les tapis de sa chambre, a-t-elle heurté son front aux meubles en retenant dans sa gorge des cris affreux de désespoir ?

Sans doute elle a subi ces tortures. Car voici ce qui arriva :

Un jour (elle avait alors trente-cinq ans), son fils, âgé de quinze, tomba malade.

Il prit le lit sans qu'on pût encore déterminer d'où provenait sa souffrance et qu'elle en était la nature.

Un abbé, son précepteur, veillait près de lui et ne le quittait guère, tandis que M'"" Hermet, matin et soir, venait prendre de ses nouvelles.

Elle entrait, le matin, en peignoir de nuit, souriante^ toute parfumée déjà, et demandait, dès la porte :

— Eh bien! Georges, allons-nous mieux?

Le ofrand enfant, rouo-e, la fiofure Q-onflée, et rongé par la fièvre, répondait :

— Oui, petite mère, un peu mieux.

Elle demeurait quelques instants dans la chambre, reo'ardait les bouteilles de droofues en faisant (( pouah » du bout des lèvres, puis soudain s'écriait : « Ah ! j'oubliais une chose très urgente » ; et elle se sauvait en courant et laissant derrière elle de fines odeurs de toilette.

Le soir, elle apparaissait en robe décolletée, plus pressée encore, car elle était toujours en retard ; et elle avait juste le temps de demander :

— Eh bien, qu'a dit le médecin ?

L'abbé répondait :

— Il n'est pas encore fixé, madame.

Or, un soir, l'abbé répondit : « Madame, votre fils est atteint de la petite vérole. »

Elle poussa un grand cri de peur, et se sauva.

Quand sa femme de chambre entra chez elle le lendemain, elle sentit d'abord dans la pièce une forte odeur de sucre brûlé, et elle trouva sa maîtresse, les yeux grands ouverts, le visage pâli par l'insomnie et grelottant d'angoisse dans son lit.

M'^^'Hermet demanda, dès que ses contrevents furent ouverts :

— Comment va Georges ?

— Oh! pas bien du tout aujourd'hui, madame. Elle ne se leva qu'à midi, mangea deux œufs

avec une tasse de thé, comme si elle-même eût été malade, puis elle sortit et s'informa chez un pharmacien des méthodes préservatrices contre la contagion de la petite vérole.

Elle ne rentra qu'à l'heure du dîner, chargée de fioles, et s'enferma aussitôt dans sa chambre, où elle s'imprégna de désinfectants.

L'abbé l'attendait dans la salle à manger.

Dès qu'elle l'aperçut, elle s'écria, d'une voix pleine d'émotion :

— Eh bien ?

— Oh ! pas mieux. Le docteur est fort inquiet. Elle se mit à pleurer, et ne put rien manger

tant elle se sentait tourmentée.

Le lendemain, dès l'aurore, elle fit prendre des nouvelles, qui ne furent pas meilleures, et elle passa tout le jour dans sa chambre où fumaient de petits brasiers en répandant de fortes odeurs.

MADAME HER^rET 55

Sa domestique, en outre, affirma qu'on Icntendit gémir pendant toute la soirée.

Une semaine entière se passa ainsi sans qu'elle fît autre chose que sortir une heure ou deux pour prendre l'air, vers le milieu de l'après-midi.

Elle demandait maintenant des nouvelles toutes les heures, et sanglotait quand elles étaient plus mauvaises.

Le onzième jour au matin, labbé s'étant fait annoncer, entra chez elle, le visage grave et pâle et il dit, sans prendre le siège qu'elle lui offrait.

— Madame, votre fils est fart mal, et il désire vous voir.

Elle se jeta sur les genoux en s'écriant :

— Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Je n'oserai jamais ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! secourezmoi !

Le prêtre reprit :

— Le médecin garde peu d'espoir, madame, et Georges vous attend !

Puis il sortit.

Deux heures plus tard, comme le jeune homme se sentant mourir, demandait sa mère de nouveau, Tabbé rentra chez elle et la trouva toujours à genoux, pleurant toujours et répétant :

« Je ne veux pas... je ne veux pas... J'ai trop peur. . . je ne veux pas. . . »

Il essaya de la décider, de la fortifier, de l'entraîner. Il ne parvint qu'à lui donner une

crise de nerfs qui dura longtemps et la fit hurler.

Le médecin' étant revenu vers le soir, fut

informé de cette lâcheté, et déclara qu'il l'amènerait, lui, de gré ou de force. Mais après avoir essayé de tous les arguments, comme il la soulevait par la taille pour l'emporter près de son fils, elle saisit la porte et s'y cramponna avec tant de force qu'on ne put l'en arracher. Puis,

lorsqu'on l'eut lâchée, elle se prosterna aux pieds du médecin, en demandant pardon, en sexcusant d'être une misérable. Et elle criait : « Oh î il ne va pas mourir, je vous en prie, dites-lui que je l'aime, que je l'adore... »

Le jeune homme agojiisait. Se voyant à ses derniers moments, il supplia qu'on décidât sa mère à lui dire adieu. Avec cette espèce de pressentiment qu'ont parfois les moribonds, il avait tout compris, tout deviné et il disait : « Si elle n'ose pas entrer, priez-la seulement de venir par le balcon jusqu'à ma fenêtre pour que je la voie, au moins, pour que je lui dise adieu d'un regard puisque je ne puis pas Tembrasser. »

Le médecin et l'abbé retournèrent encore vers cette femme : Vous ne risquerez rien, affirmaient-ils, puisqu'il y aura une vitre entre vous et lui. ))

Elle consentit, se couvrit la tête, prit un flacon de sels, fit trois pas sur le balcon, puis soudain, cachant sa figure dans ses mains, elle gémit : «Non..., non..., je n'oserai jamais le voir... jamais..., j'ai trop de honte..., j'ai trop peur..., non, je ne peux pas. »

On voulut la traîner, mais elle tenait à pleines mains les barreaux et poussait de telles plaintes que les passants, dans la rue, levaient la tête.

Et le mourant attendait, les yeux tournés vers cette fenêtre, il attendait, pour mourir, qu'il eût

VU une dernière fois la figure douce et bienaimée, le visage sacré de sa mère.

Il attendit longtemps, et la nuit vint. Alors il se retourna vers le mur et ne prononça plus une parole.

Quand le jour parut il était mort. Le lendemain, elle était folle.

Ma petite barque, ma chère petite barque» toute blanche avec un filet bleu le long du bordage, allait doucement, doucement sur la mer calme, calme, endormie, épaisse et bleue aussi, bleue d'un bleu transparent, liquide, où la lumière coulait, la lumière bleue, jusqu'aux roches du fond.

Les villas, les belles villas blanches, toutes blanches regardaient par leurs fenêtres ouvertes la Méditerranée qui venait caresser les murs de leurs jardins, de leurs beaux jardins pleins de palmiers, d'aloès, d'arbres toujours verts et de plantes toujours en fleur.

Je dis à mon matelot qui ramait doucement de s'arrêter devant la petite porte de mon ami Pol. Et je hurlai de tous mes poumons : « Pol, Pol, Pol! »

Il apparut sur son balcon, effaré comme un nomme qu'on réveille.

Le grand soleil d'une heure Téblouissant, il couvrait ses yeux de sa main.

Je lui criai : « Voulez-vous faire un tour au large? »

Il répondit : « J'arrive. »

Et cinq minutes plus tard, il montait dans ma petite barque.

Je dis à mon matelot d'aller vers la haute mer.

Pol avait apporté son journal, qu'il n'avait point lu le matin, et, couché au fond du bateau, il se mit à le parcourir.

Moi, je regardais la terre. A mesure que je m'éloignais du rivage la ville entière apparaissait, la jolie ville blanche, ^couchée en rond au bord des flots bleus. Puis, au-dessus, la première montagne, le premier gradin, un grand bois de sapins, plein aussi de villas, de villas blanches, çà et là, pareilles à de gros œufs d'oiseaux géants. Elles s'espaçaient en approchant du sommet, et sur le faîte on en voyait une très grande, carrée, un hôtel peut-être, et si blanche qu'elle avait l'air d'avoir été repeinte le matin même.

Mon matelot ramait nonchalamment, en méridional tranquille ; et comme le soleil qui flambait au milieu du ciel bleu me fatiguait les yeux, je regardai l'eau, l'eau bleue, profonde, dont les avirons blessaient le repos.

Pol me dit : « Il neige toujours à Paris. Il gèle toutes les nuits à six degrés. » J'aspirai l'air tiède

en gonflant ma poitrine, Tair immobile, endormi sur la mer, l'air bleu. Et je relevai les yeux.

Et je vis derrière la montagne verte, et au-dessus, là-bas, l'immense montagne blanche qui apparaissait. On ne la découvrait point tout à l'heure. Maintenant elle commençait à montrer sa grande muraille de neige, sa haute muraille luisante, enfermant d'une légère ceinture de sommets glacés, de sommets blancs, aigus comme des pyramides ou arrondis comme des dos, le long rivage, le doux rivage chaud, où poussent les palmiers, où fleurissent les anémones.

Je dis à Pol : « La voici, la neige ; regardez.» Et je lui montrai les Alpes.

La vaste chaîne blanche se déroulait à perte de vue et grandissait dans le ciel à chaque coup de rame qui battait l'eau bleue. Elle semblait si voisine la neige, si proche, si épaisse, si menaçante que j'en avais peur, j'en avais froid.

Puis nous découvrîmes plus bas une ligne noire, toute droite, coupant la montagne en deux, là où le soleil de feu avait dit à la neioe de glace : Tu n'iras pas plus loin. »

Pol qui tenait toujours son journal prononça :

« Les nouvelles du Piémont sont terribles. Les

avalanches ont détruit dix-huit villages. » Ecouta

tez ceci ; et il lut : « Les nouvelles de la vallée d'Aoste sont terribles. La population affolée n'a plus de repos. Les avalanches ensevelissent coup

sur coup les villages. Dans la vallée de Lucarne les désastres sont aussi graves.

ALocane, sept morts; à Sparone, quinze; à Romborgogno, huit ; à Ronco, Valprato, Campiglia, que la neigea couverte, on compte trentedeux cadavres.

A Pirrone, à Saint-Damien, à Musternale, à Démonte, à Massello, à Chiabrano, les morts sont également nombreux. Le village de Balzéglia a complètement disparu sous l'avalanche. De mémoire d'homme on ne se souvient pas avoir vu une semblable calamité.

Des détails horribles nous parviennent de tous, les côtés. En voici un entre mJlle.

Un brave homme de Groscavallo vivait avec sa femme et ses deux enfants.

La femme était malade depuis longtemps.

Le dimanche, jour du désastre, le père donnait des soins à la malade, aidé de sa fille, pendant que son fils était chez un voisin.

vSoudain une énorme avalanche couvre la chaumière et l'écrase.

Une grosse poutre en tombant coupe presque en deux le père qui meurt instantanément.

La mère fut protégée par la même poutre, mais un de ses bras resta serré et broyé, dessous.

De son autre main elle pouvait toucher sa fille, prise également sous la masse de bois. La

BLAXC ET BLEL'

pauvre petite a crié « Au secours » pendant près de trente heures. De temps en temps elle disait: « Maman, donne-moi un oreiller pour ma tête. J'y ai tant mal. »

La mère seule a survécu.

Nous la regardions maintenant la montagne, l'énorme montagne blanche qui grandissait toujours, tandis que l'autre, la montagne verte, ne semblait plus qu'une naine à ses pieds.

La ville avait disparu dans le lointain.

Rien que la mer bleue autour de nous, sous

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nous, devant nous et les Alpes blanches derrière nous, les Alpes géantes avec leur lourd manteau de neiges.

Au-dessus de nous, le ciel léger, d'un bleu doux doré de lumière !

Oh ! la belle journée !

Pol reprit : « Ça doit être affreux, cette mortlà, sous cette lourde mousse de glace! »

Et doucement porté par le flot, bercé par le mouvement des rames, loin de la terre, dont je ne vo3"ais plus que la crête blanche, je pensais à cette pauvre et petite humanité, à cette poussière de vie, si menue et si tourmentée, qui grouillait sur ce grain de sable perdu dans la poussière des mondes, à ce misérable troupeau d'hommes, décimé par les maladies, écrasé par les avalanches, secoué et afFolé par les tremblements de terre, à ces pauvres petits et -es invisibles d'un kilomètre, et si fous, si vaniteux, si querelleurs, qui s'entretuent, n'ayant que quelques jours à vivre. Je comparais les moucherons qui vivent quelques heures aux bêtes qui vivent une saison, aux hommes qui vivent quelques ans, aux univers qui vivent quelques siècles. Qu'est-ce que tout cela ?

Pol prononça :

— Je sais une bien bonne histoire de neige.

Je lui dis : Racontez.

Il reprit :

BLAXC ET BLEU 69

— Vous VOUS rappelez le grand Radier, Jules Radier, le beau Jules?

— Oui, parfaitement.

— Vous savez comme il était fier de sa tête, de ses cheveux, de son torse, de sa force, de ses moustaches. Il avait tout mieux que les autres, pensait-il. Et c'était un mangeur de cœurs, un irrésistible, un de ces beaux gars de demi-ton qui ont de grands succès sans qu'on sache au juste pourquoi.

Ils ne sont ni intelligents, ni fins, ni délicats, mais ils ont une nature de garçons bouchers galants. Cela suffit.

L'hiver dernier, Paris étant couvert de neige, j'allai à un bal chez une demi-mondaine que vous connaissez, la belle Sylvie Raymond.

— Oui, parfaitement.

— Jules Radier était là, amené par un ami, et je vis qu'il plaisait beaucoup à la maîtresse de maison. Je pensai : « En voilà un que la neige ne gênera point pour s'en aller cette nuit. »

Puis je m'occupai moi-même à chercher quelque distraction dans le tas des belles disponibles.

Je ne réussis point. Tout le monde n'est pas Jules Radier et je partis, tout seul, vers une heure du matin.

Devant la porte une dizaine de fiacres attendaient tristement les derniers invités. Ils sem-

blaient avoir envie de fermer leurs yeux jaunes, qui regardaient les trottoirs blancs.

N'habitant pas loin, je voulus rentrer à pied. Voilà qu'au tournant de la rue j'aperçus une chose étrange :

Une grande ombro noire, un homme, un grand homme s'agir tait, allait, venait, piétinait dans la neige en la soulevant, la rejetant, l'éparpillant devant lui. Etait-ce un fou ? Je m'approchai avec précaution. C'était le beau Jules.

Il tenait en l'air d'une main ses bottines vernies et de l'autre ses chaussettes. Son ï r pantalon était relevé

^' au-dessus des genoux,

et il courait en rond^ comme dans un manège, trempant ses pieds nus dans cette écume gelée, cherchant les places où elle était demeurée intacte, plus profonde et plus blanche. Et il s'agitait, ruait, faisait des

mouvements de frotteur qui cire un plancher.

Je demeurai stupéfait.

Je murmurai :

— Ah ça ! tu perds la tête?

Il répondit sans s'arrêter : « Pas du tout, je me lave les pieds. Figure-toi que j'ai levé la belle Sylvie. En voilà une chance ! Et je crois que ma bonne fortune va s'accomplir ce soir même. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Moi. je n'avais pas prévu ça, sans quoi j'aurais pris un bain. »

Pol conclut : Vous voyez donc que la neige est utile à quelque chose. »

Mon matelot, fatigué, avait cessé de ramer. Nous demeurions immobiles sur l'eau plate.

Je dis à l'homme : « Revenons. » Et il reprit ses avirons.

A mesure que nous approchions de la terre, la haute montagne blanche s'abaissait, s'enfonçait derrière l'autre, la montagne verte.

La ville reparut, pareille à une écume, une écume blanche, au bord de la mer bleue. Les villas se montrèrent entre les arbres. On n'apercevait plus qu'une ligne de neige, au-dessus, la ligne bosselée des sommets qui se perdait à droite, vers Nice.

Puis, une seule crête resta visible, une grande

crête qui disparaissait elle-même peu à peu, mangée par la côte la plus proche.

Et bientôt on ne vit plus rien, que le rivage et la ville, la ville blanche et la mer bleue où glissait ma petite barque, ma chère petite barque, au bruit lèn-er des avirons.

La Seine s'étalait devant ma maison, sans une ride, et vernie par le soleil du matin. C'était une belle, large, lente, longue coulée d'argent, empourprée par places ; et de l'autre côté du fleuve, de grands arbres alignés étendaient sur toute la berge une immense muraille de verdure.

La sensation delà vie qui recommence chaque jour, de la vie fraîche, gaie, amoureuse, frémissait dans les feuilles, palpitait dans Tair, miroitait sur l'eau.

On me remit les journaux que le facteur venait d'apporter et je m'en allai sur la rive, à pas tranquilles, pour les lire.

Dans le premier que j'ouvris, j'aperçus ces mots : « Statistique des suicides » et j'appris que, cette année, plus de huit mille cinq cents êtres humains se sont tués.

Instantanément, je les vis î Je vis ce massacre, hideux et volontaire des désespérés las de vivre. Je vis des gens qui saignaient, la mâchoire brisée, le crâne crevé, la poitrine trouée par une balle, agonisant lentement, seuls dans une petite chambre d'hôtel, et sans penser à leur blessure, pensant toujours à leur malheur.

J'en vis d'autres, la gorge ouverte ou le ventre fendu, tenant encore dans leur main le couteau de cuisine ou le rasoir.

J'en vis d'autres, assis tantôt devant un verre où trempaient des allumettes, tantôt devant une petite bouteille qui portait une étiquette rquge.

Ils regardaient cela avec des yeux fixes, sans bouger ; puis ils buvaient, puis ils attendaient ; puis une grimace passait sur leurs joues, crispait leurs lèvres ; une épouvante égarait leurs yeux, car ils ne savaient pas qu'on souffrait tant avant la fin.

Ils se levaient, s'arrêtaient, tombaient et, les deux mains sur le ventre, ils sentaient leurs organes brûlés, leurs entrailles rongées par le feu du liquide, avant que leur pensée fût seulement obscurcie.

J'en vis d'autres pendus au clou du mur, à l'espagnolette de la fenêtre, au crochet du plafond, à la poutre du grenier, à la branche d'arbre, sous la pluie du soir. Et je devinais tout

ce qu'ils avaient fait avant de rester là, la langue tirée, immobiles. Je devinais Tangoisse de leur cœur, leurs hésitations dernières, leurs mouvements pour attacher la corde, constater qu'elle tenait bien, se la passer au cou et se laisser tomber.

J'en vis d'autres couchés sur des lits misérables, des rnères avec leurs petits enfants, des vieillards

crevant de faim, des jeunes filles déchirées par des angoisses d'amour, tous rigides, étouffés asphyxiés, tandis qu'au milieu de la chambre fumait encore le réchaud de charbon.

Et j'en aperçus qui se promenaient dans la nuit sur les ponts déserts. C'étaient les plus sinistres. L'eau coulait sous les arches avec un bruit mou Ils ne la voyaient pas..., ils la devinaient en aspirant son odeur froide ! Ils en avaient envie et ils en avaient peur. Ils n'osaient point ! Pourtant, il le fallait. L'heure sonnait au loin à quelque clocher, et soudain, dans le large silence des ténèbres, passaient, vite étouffés, le claquement d'un corps tombant dans la rivière, quelques cris, un clapotement d'eau battue avec des mains. Ce n'était parfois aussi que le clouf de leur chute, quand ils s'étaient lié les bras ou attaché une pierre aux pieds.

Oh ! les pauvres gens, les pauvres gens, les pauvres gens, comme j'ai senti leurs angoisses, comme je suis mort de leur mort ! J'ai passé par toutes leurs misères ; j'ai subi, en une heure, toutes leurs tortures. J'ai su tous les chagrins qui les ont conduits là ; car je sens l'infamie trompeuse de la vie, comme personne, plus que moi, ne l'a sentie.

Comme je les ai compris, ceux qui, faibles, harcelés par la malchance, ayant perdu les êtres aimés, réveillés du rêve d'une récompense tar-

l'endormeuse 79

dive, de rillusion d'une autre existence où Dieu serait juste enfin, après avoir été féroce, et désabusés des mirages du bonheur, en ont assez et veulent finir ce drame sans trêve ou cette honteuse comédie.

Le suicide ! mais c'est la force de ceux qui n'en ont plus, c'est l'espoir de ceux qui ne croient plus, c'est le sublime courage des vaincus ! Oui, il y a au moins une porte à cette vie, nous pouvons toujours l'ouvrir et passer de l'autre côté ! La nature a eu un mouvement de pitié ; elle ne nous a pas emprisonnés. Merci pour les désespérés !

Quant aux simples désabusés, qu'ils marchent devant eux l'âme libre et le cœur tranquille. Ils n'on rien à craindre, puisqu'ils peuvent s'en aller; puisque derrière eux est toujours cette porte que les dieux rêvés ne peuvent même fermer.

Je songeais à cette foule de morts volontaires : plus de huit mille cinq cents en une année. Et il me semblait qu'ils s'étaient réunis pour jeter au monde une prière, pour crier un vœu, pour demander quelque chose, réalisable plus tard, quand on comprendra mieux. Il me semblait que tous ces suppliciés, ces égorgés, ces empoisonnés, ces pendus, ces asphyxiés, ces noyés, s'en venaient, horde effroyable, comme des citoyens qui votent, dire à la société : « Accordez-nous au moins une mort douce ! Aidez-nous

à mourir, vous qui ne nous avez pas aidés à vivre 1 Voyez, nous sommes nombreux, nous avons le droit de parler, en ces jours de liberté, d'indépendance philosophique et de suffrage populaire. Faites à ceux qui renoncent à vivre l'aumône d'une mort qui ne soit point répugnante ni effroyable. »

Je me mis à rêvasser, laissant ma pensée vagabonder sur ce sujet en des songeries bizarres et mystérieuses.

Je me crus, à un moment, dans une belle ville. C'était Paris ; mais à quelle époque? J'allais par les rues, regardant les maisons, les théâtres, les établissement publics, et voilà que, sur une place, j'aperçus un grand bâtiment, fort élégant coquet et joli.

Je fus surpris, car on lisait sur la façade, en lettres d'or : « Œuvre de la mort volontaire ».

Oh ! étrangeté des rêves éveillés où l'esprit s'envole dans un.monde irréel et possible ! Rien n'y étonne ; rien n'y choque ; et la fantaisie débridée ne distingue plus le comique et le lugubre.

Je m'approchai de cet édifice, où des valets en culotte courte étaient assis dans un vestibule, devant un vestiaire, comme à l'entrée d'un cercle.

L ENDOR^FEUSE

J'entrai pour voir. Un d'eux, se levant, me dit :

— Monsieur désire ?

— Je désire savoir ce que c^est que cet endroit.

— Pas autre chose ?

— 31ais non.

— Alors, monsieur veut-il que je le conduise chez le secrétaire de l'œuvre ?

J'hésitais. J'interrogeai encore :

— Mais, cela ne le dérangera pas ?

— Oh non, monsieur, il est ici pour recevoir les personnes qui désirent des renseignements.

— Allons, je vous suis.

Il me fit traverser des couloirs où quelques vieux messieurs causaient ; puis je fus introduit dans un beau cabinet, un peu sombre, tout meublé de bois noir. Un jeune homme, gras, ventru, écrivait une lettre en fumant un cigare dont le parfum me révéla la qualité supérieure.

Il se leva, nous nous saluâmes, et quand le valet fut parti, il demanda :

— Que puis-je pour votre service ?

— Monsieur, lui répondis-je, pardonnez-moi mon indiscrétion. Je n'avais jamais vu cet établissement. Les quelques mots inscrits sur la façade m'ont fortement étonné ; et je désirerais savoir ce qu'on y fait.

Il sourit avant de répondre, puis, à mi-voix, avec un air de satisfaction :

— Mon Dieu, monsieur, on tue proprement et doucement, je n'ose pas dire agréablement, les gens qui désirent mourir.

l'exdormeuse

Je ne me sentis pas très ému, car cela me parut en somme naturel et juste.

J'étais surtout étonné qu'on eût pu, sur cette

planète à idées basses, utilitaires, humanitaires, égoïstes et coercitives de toute liberté réelle, oser une pareille entreprise, digne d'une humanité émancipée. Je repris :

— Comment en ètes-vous arrivé là?

Il répondit :

— Monsieur, le chiffre des suicides s'est tellement accru pendant les cinq années qui ont suivi 'Exposition universelle de 1889 que des mesures

sont devenues urgentes. On se tuait dans les rues, dans les fêtes, dans les restaurants, au théâtre, dans les wagons, dans les réceptions du président de la République, partout. C'était non seulement un vilain spectacle pour ceux qui aiment bien vivre comme moi, mais aussi un mauvais exemple pour les enfants. Alors il a fallu centraliser les suicides.

— D'où venait cette recrudescence?

— Je n'en sais rien. Au fond, je crois que le monde vieillit. On commence à y voir clair, et on en prend mal son parti. Il en est aujourd'hui de la destinée comme du gouvernement, on sait ce que c'est ; on constate qu'on est floué partout, et on s'en va. Quand on a reconnu que la providence ment, triche, vole, trompe les humains comme un simple député ses électeurs, on se fâche, et comme on ne peut en nommer une autre tous les trois mois, ainsi que nous faisons pour nos représentants concessionnaires, on quitte la place, qui est décidément mauvaise.

— Vraiment !

— Oh! moi, je ne me plains pas.

— Voulez-vous me dire comment fonctionne votre œuvre ?

— Très volontiers. Vous pouvez d'ailleurs en faire partie quand il vous plaira. C'e.st un cercle.

— Un cercle !!...

— Oui, monsieur, fondé par les hommes les

L EXDORMEUSE 85

plus éminents du pays, par les plus grands esprits et les plus claires intelligences. Il ajouta, en riant de tout son cœur :

— Et je vous jure qu'on s'y plaît beaucoup.

— Ici?*

— Oui, ici,

— Vous m'étonnez.

— Mon Dieu! on s'y plaît parce que les membres du cercle n'ont pas cette peur de la mort qui est la grande gâcheuse des joies sur la terre.

— Mais alors, pourquoi sont-ils membres de ce cercle, s'ils ne se tuent pas?

— On peut être membre du cercle sans se mettre pour cela dans l'obligation de se tuer.

— ^lais alors ?

— Je m'explique. Devant le nombre démesurément croissant des suicides, devant les spectacles hideux qu'ils nous donnaient, s'est formée une société de pure bienfaisance, protectrice des désespérés, qui a mis à leur disposition une mort calme et insensible, sinon imprévue.

— Qui donc a pu autoriser une pareille œuvre ?

— Le général Boulanger, pendant son court passage au pouvoir. Il ne savait rien refuser. Il n'a fait que cela de bon, d'ailleurs. Donc, une société s'est formée d'hommes clairvoyants, désabusés, sceptiques, qui ont voulu élever en plein Paris une sorte de temple du mépris de la mort. Elle fut

d'abord cette maison, un endroit redouté, dont personne n'approchait. Alors les fondateurs, qui s'y réunissaient, yontdonné une grande soirée d'inauguration avec M™*' Sarah Bernhardt, Judic, Théo, Granier eL vingt autres ; 31M. de Reszké, Coquelin, JNlounet-vSully, Paulus, etc. ; puis des concerts, des comédies de Dumas, de Meilhac, d'Halévy, de Sardou. Nous n'avons qu'un four, une pièce de M. Becque, qui a semblé triste, mais qui a eu ensuite un très grand succès à la Comédie-Française. Enfin, tout Paris est venu. L'affaire était lancée.

— Au milieu des fêtes ! Quelle macabre plaisanterie !

— Pas du tout. Il ne faut pas que la mort soit triste, il faut qu'elle soit indifférente. Nous avons égayé la mort, nous l'avons fleurie, nous Tavons parfumée, nous l'avons faite facile. On apprend à secourir par l'exemple ; on peut voir, ça n'est .rien.

— Je comprends fort bien qu'on soit venu pour les fêtes ; mais est-on venu pour... Elle ?

— Pas tout de suite, on se méfiait.

— Et plus tard ?

— On est venu.

— Beaucoup ?

— En masse. Nous en avons plus de quarante par jour. On ne trouve presque plus de noyés dans la wSeine.

l'endormeuse 87

— Oui est-ce qui a commencé ?

— Un membre du cercle.

— Un dévoué ?

— Je ne crois pas. Un embêté, un décavé, qui avait eu des différences énormes au baccara, pendant trois mois.

— Vraiment ?

— Le second a été un Anglais, un excentrique. Alors, nous avons fait de la réclame dans les journaux, nous avons raconté notre procédé, nous avons inventé des morts capables d'attirer. Mais le grand mouvement a été donné par les pauvres gens.

— Comment procédez-vous ?

— Voulez-vous visiter ? Je vous expliquerai en même temps.

— Certainement.

Il prit son chapeau, ouvrit la porte, me fit passer puis entrer dans une salle de jeu où des hommes jouaient comme on joue dans tous les tripots. Il traversait ensuite divers salons. On y causait vivement, gaiement. J'avais rarement vu un cercle aussi vivant, aussi animé, aussi rieur.

Comme je m'en étonnais :

— Oh ! reprit le secrétaire, l'œuvre a une vogue inouïe. Tout^ le monde chic de l'univers entier en fait partie pour avoir l'air de mépriser la mort. Puis une fois qu'ils sont ici, ils se croient

^^6 MIS il

obligés d'être gais afin de ne pas paraître effrayés. Alors, on plaisante, on rit, on blague, on a de l'esprit et on apprend à en avoir. C'est certainement aujourd'hui l'endroit le mieux fréquenté et le plus amusant de Paris. Les femmes mêmes s'occupent en ce moment de créer une annexe pour elles.

— Et malgré cela, vous avez beaucoup de suicides dans la^ maison?

— Comme je vous l'ai dit, environ quarante ou cinquante par jour. Les gens du monde sont rares ; mais les pauvres diables abondent. La classe moyenne aussi donne beaucoup

— Et comment... fait-on ?

— On asphyxie,... très doucement.

— Par quel procédé ?

— Un gaz de notre invention. Nous avons un brevet. De Tautre côté de l'édifice, il y a les portes du public. Trois petites portes donnant sur de petites rues. Quand un homme ou une femme se présente, on commence à l'interroger; puis on lui offre un secours, de l'aide, des protections. Si le client accepte, on fait une enquête et souvent nous en avons sauvé.

— Où trouvez-vous l'argent ?

— Nous en avons beaucoup. La cotisation des membres est fort élevée. Puis il est de bon ton de donner à l'œuvre. Les noms de tous les donateurs sont imprimés dans le Figaro. Or, tout

suicide d'homme richcî coûte mille francs. Et ils meurent à la pose. Ceux des pauvres sont gratuits.

— Comment reconnaissez-vous les pauvres ?

— Oh ! oh ! monsieur, on les devine ! Et puis ils doivent apporter un certificat d'indigence du commissaire de police de leur quartier. Si vous saviez comme c'est sinistre,' leur entrée! J'ai visité une fois seulement cette partie dé notre établissement, je n'y retournerai jamais. Comme local, c'est aussi bien qu'ici, presque aussi riche et confortable ; mais eux... Eux!!! Si vous les Voyiez arriver, les vieux en guenilles qui viennent mourir ; des gens qui crèvent de misère depuis des mois, nourris au coin des bornes comme les chiens des rues ; des femmes en haillons, décharnées, qui sont malades, paralysées, incapables de trouver leur vie et qui nous disent, après avoir raconté leur cas : « Vous voyez bien que ça ne peut pas continuer, puisque je ne peux lAus rien faire et rien cfaofner, moi ».

J'en ai vu venir une de quatre-vingt-sept ans, qui avait perdu tous ses enfants et petits-enfants, et qui, depuis six semaines, couchait dehors. J'en ai été malade d'émotion. Puis, nous avons tant de cas différents, sans compter les gens qui ne disent rien et qui demandent simplement : Où est-ce ? Ceux-là, on les fait entrer, et c'est fini tout de suite.

go

Je répétai, le cœur crispé :

— Et... où est-ce ?

Il ouvrit une porte en ajoutant :.

— Entrez, c'est la partie spécialement réservée

aux membres du cercle, et celle qui fonctionne le moins.

Nous n'y avons eu encore que onze anéantissements.

— x\h ! vous appelez cela un... anéantissement.

— Oui, monsieur. Entrez donc.

J'hésitais. Enfin j'entrai. C'était une délicieuse galerie, une sorte de serre, que des vitraux d'un bleu pâle, d'un rose tendre, d'un vert léger, entouraient poétiquement de paysages de tapisseries. Il y avait dans ce joli salon des divans, de superbes palmiers, des fleurs, des roses surtout, embaumantes, des livres sur des tables, la Revue des Deux Mondes, des cigares en des boîtes de la régie, et, ce qui me surprit, des pastilles de Vichy dans une bonbonnière.

Comme je m'en étonnais :

— Oh ! on vient souvent causer ici, dit mon guide.

Il reprit :

— Les salles du public sont pareilles, mais plus simplement meublées.

Je demandai :

Il désigna du doigt une chaise longue, couverte de crêpe de Chine crémeux, à broderies blanches, sous un grand arbuste inconnu, au pied duquel s'arrondissait une plate-bande de réséda.

Le secrétaire ajouta d'une voix plus basse :

— On change à volonté la fleur et le parfum, car notre gaz, tout à fait imperceptible, donne à la mort l'odeur de la fleur qu'on aima. On le volatilise avec des essences. Voulez-vous que je vous le fasse aspirer une seconde ?

— Merci, lui dis-je vivement, pas encore... Il se mit à rire.

— Oh ! monsieur, il n'y a aucun danger. Je l'ai moi-même constaté plusieurs fois.

J'eus peur de lui paraître lâche. Je repris :

— Je veux bien.

— Etendez-vous sur VEndornicusc.

Un peu inquiet, je m'assis sur la chaise basse en crêpe de Chine, puis je m'allongeai, et presque aussitôt je fus enveloppé par une odeur délicieuse de réséda. J'ouvris la bouche pour la mieux boire, car mon âme déjà s'était engourdie, oubliait, savourait, dans le premier trouble de l'asphyxie, l'ensorcelante ivresse d'un opium enchanteur et foudroyant.

Je fuir ^ezonà par le bras.

— Oh ! Oh ! monsieur, disait en riant le secrétaire, il me semble que vous vous y laissez prendre.

Mais une voix, une vraie voix, et non plus celle des songeries, me saluait avec un timbre paysan :

— Bonjour, m'sieu. Ça va-t-il ?

M,on rêve s'envola. Je vis la Seine claire sous le soleil, et, arrivant par un sentier, le gardechampêtre du pays, qui touchait de sa main droite

son képi noir galonné d'argent. Je répondis

— Bonjour, Marinel. Où allez-vous donc ?

— Je vais constater un noyé qu'on a repêché près des Morillons. Encore un qui s'a jeté dans le bouillon. Même qu'il avait retiré sa culotte pour s'attacher les Ïambes avec.

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