UNE
PAGE D'HISTOIRE INÉDITE
UNE PAGE D'HISTOIRE INEDITE
Tout le monde connaît la célèbre phrase de Pascal sur le grain de sable qui changea les destinées de l'univers en arrêtant la fortune de Cromwel. Ainsi, dans ce grand hasard des événements qui gouverne les hommes et le monde, un fait bien petit, le geste désespéré d'une femme, décida le sort de l'Europe en sauvant la vie du jeune Napoléon Bonaparte, celui qui fut le grandr Napoléon. C'est une page d'histoire inconnue (car tout ce qui touche à l'existence de cet être extraordinaire est de Thistoire), un vrai drame corse, qui faillit devenir fatal au jeune officier, alors en congé dans sa patrie.
Le récit qui suit est de point en point authentique. Je Tai écrit presque sous la dictée sans y rien changer, sans en rien omettre, sans essayer 4e le rendre plus « littéraire » ou plus dramatique, ne laissant que les faits tout seuls, tout
nus, tout simples, avec tous les noms, tous les mouvements des personnages et les paroles qu'ils prononcèrent.
Une narration plus composée plairait peutêtre davantage, mais ceci est de l'histoire et on ne touche pas à l'histoire. Je tiens ces détails directement du seul homme qui a pu les puiser aux sources, et dont le témoignage a dirigé l'enquête ouverte sur ces mêmes faits vers 1853, dans le but d'assurer 1 exécution de legs stipulés par l'Empereur expirant à Sainte-Hélène.
Trois jours avant sa mort, en effet, Napoléon ajouta à son testament un codicille qui contenait les dispositions suivantes :
« Je lègue, écrivait-i*l, 20,000 francs à l'habitant de Bocognano qui m'a tiré des mains des brigands qui voulurent m'assassiner ;
10,000 francs à M. Vizzavona, le seul de cette famille qui fût de mon parti ;
100,000 francs à M. Jérôme Lévy ;
100,000 francs à M. Costa de Bastelica ;
20,000 francs à l'abbé Reccho ».
C'est qu'un vieux souvenir de sa jeunesse s'était, en ces derniers moments, emparé de son esprit ; après tant d'années et tant d'aventures prodigieuses, l'impression que lui avait laissé une des premières secousses de sa vie demeurait encore assez forte pour le poursuivre, même aux
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heures d'agonie, et voici cette lointaine vision qui l'obsédait, quand il se résolut à laisser ces dons suprêmes au partisan dévoué dont le nom échappait à sa mémoire affaiblie, et aux amis qui lui avaient apporté leur aide en des circonstances terribles.
Louis XVI venait de mourir. La Corse était alors gouvernée par le général Paoli, homme énergique et violent, royaliste dévoué, qui haïssait la Révolution, tandis que Napoléon Bonaparte, jeune officier d'artillerie alors en congé à Ajaccio, employait son influence et celle de sa famille en faveur des idées nouvelles.
Les cafés n'existaient point en ce pays toujours sauvage et Xapoléon réunissait le soir ses partisans dans une chambre où ils causaient, for maient des projets, prenaient des mesures, prévo3'aient l'avenir, tout en buvant du vin et en mangeant des figues.
Une animosité déjà existait entre le jeune Bonaparte et le général Paoli. Voici comment elle était née. Paoli, ayant reçu l'ordre de conquérir Tîle de la iMadeleine, confia cette mission au colonel Cesari en lui recommandant, dit-on, de faire échouer l'entreprise. Napoléon, nommé lieutenant-colonel de la garde nationale dans le régiment que commandait le colonel Queuza, prit part à cette expédition et s'éleva violemment ensuite contre la manière dont elle avait été con-
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duite, accusant ouvertement les chefs de Tavoir perdue à dessein.
Ce fut peu de temps après que des commissaires de la République, parmi lesquels se trouvait Saliceti, furent envoyés à Bastia. Napoléon, apprenant leur arrivée, les voulut rejoindre, et, pour entreprendre ce voyage, il fit venir de Bocognano son homme de confiance, un de ses partisans les plus fidèles, Santo Bonelli, dit Riccio, qui devait lui servir de guide.
Tous deux partirent à cheval, se dirigeant vers Corte où se tenait le général Paoli, que Bonaparte voulait voir en passant ; car, ignorant alors la participation de son chef au complot tramé contre la France, il le défendait même contre les soupçons chuchotes ; et l'hostilité grandie entre eux, bien que vive déjà, n'avait point éclaté.
Le jeune Napoléon descendit de cheval dans la cour de la maison habitée par Paoli, et confiant sa monture à Santo-Riccio, il voulut tout de suite se rendre auprès du général. Mais comme il gravissait l'escalier, une personne qu'il aborda lui apprit qu'en ce moment même avait lieu une sorte de conseil formé des principaux chefs corses, tous ennemis des idées républicaines. Lui, inquiet, cherchait à savoir, quand un des conspirateurs sortit de la réunion.
Alors, marchant à sa rencontre, Bonaparte lui
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demanda : « Eh bien ? » L'autre, le croyant un allié, répondit : « C'est fait î Nous allons proclamer l'indépendance et nous séparer de la France, avec le secours de TAni^leterre. »
Indigné, Xapoléon s'emporta et, frappant du pied, il criait : « C'est une trahison, c'est une infamie! » quand des hommes parurent, attirés par le bruit. C'étaient justement des parents éloignés de la famille Bonaparte. Eux, comprenant le danger où se jetait le jeune officier, car Paoli était homme à s'en débarrasser à tout jamais et
sur-le-champ, rentourèrent, le firent descendre par force et remonter à cheval.
Il partit aussitôt, retournant vers Ajaccio, toujours accompagné de Santo-Riccio. Ils arrivèrent, à la nuit tombante, au hameau de Arca-de-Vivario, et couchèrent chez le curé Arrighi, parent de Napoléon, qui le mit au courant des événements et lui demanda conseil, car c'était un homme d'esprit droit et de grand jugement, estimé dans toute la Corse.
S'étant remis en route le lendemain dès l'aurore, ils marchèrent tout le jour et parvinrent le soir, à l'entrée du village de Bocognano. Là, Napoléon se sépara de son guide, en lui recom^. mandant de venir au matin le chercher avec les chevaux à la jonction des deux routes, et il gagna' le hameau de Pagiola pour demander l'hospitalité, à Félix Tusoli, son partisan et son parent, dont la maison se trouvait un peu éloignée.
Cependant, le général Paoli avait appris la visite du jeune Bonaparte, ainsi que ses paroles violentes après la découverte du complot, et il chargea Mario Peraldi de se mettre à sa poursuite et de l'empêcher, coûte que coûte, de gagner Ajaccio ou Bastia.
Mario Peraldi parvint à Bocognano quelques heures avant Bonaparte, et se rendit chez les Morelli, famille puissante, partisans du général. Ils apprirent bientôt que le jeune officier était
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arrivé dans le village et qu'il passerait la nuit dans la maison de Tusoli ; alors le chef des Morelli, homme énergique et redoutable, instruit des ordres de Paoli, promit à son envoyé que Napoléon n'échapperait pas.
Dès le jour il avait posté son monde, occupé toutes les routes, toutes les issues. Bonaparte, accompagné de son hôte, sortit pour rejoindre Santo-Riccio ; mais Tusoli, un peu malade, la tête enveloppée d'un mouchoir, le quitta presque immédiatement.
Aussitôt que le jeune officier fut seul, un homme se présentant lui annonça que dans une auberge voisine se trouvaient des partisans du général, en route pour le rejoindre à Corte. Napoléon se rendit près d'eux et, les trouvant réunis : « Allez, leur dit-il, allez trouver votre chef, vous faites une grande et noble action ». Mais en ce moment les Morelli, se précipitant dans la maison, se jetèrent sur lui, le firent prisonnier et l'entraînèrent.
Santo-Riccio, qui l'attendait à la jonction des deux routes, apprit immédiatement son arrestation et il courut chez un partisan de Bonaparte, nommé Vizzavona, qu'il savait capable de l'aider et dont la demeure était voisine de la maison iMorelli, où Napoléon allait être enfermé.
Santo-Riccio avait compris l'extrême gravité de cette situation : « Si nous ne parvenons à le
sauver tout de suite, dit-il, il est perdu. Peut-être sera-t-il mort avant deux heures ». Alors Vizzanova s'en fut trouver les Morelli, les sonda habilement, et comme ils dissimulaient leurs intentions véritables, il les amena, à force d'adresse et d'éloquence, à permettre que le jeune homme vînt chez lui prendre quelque nourriture pendant qu'ils gardaient sa maison.
Eux, pour mieux cacher leurs projets, sans doute, y consentirent, et leur chef, le seul qui connût les volontés du général, leur confiant la surveillance des lieux, rentra chez lui pour faire ses préparatifs de départ. Ce fut cette absence qui sauva quelques minutes plus tard la vie du prisonnier. Cependant Santo-Riccio, avec le dévouement naturel des Corses, un prodigieux sangfroid et un intrépide courage, préparait la délivrance de son compagnon. Il s'adjoignit deux jeunes gens, braves et fidèles comme lui ; puis, les ayant secrètement conduits dans un jardin attenant à la maison Vizzavona et cachés derrière un mur, il se présenta tranquillement aux Morelli, et demanda la permission de faire ses adieux à Napoléon, puisqu'ils devaient l'emmener. On lui accorda cette faveur, et dès qu'il fut en présence de Bonaparte et de Vizzavona, il développa ses projets, hâtant la fuite, le moindre retard pouvant être fatal au jeune homme. Tous les trois alors pénétrèrent dans l'écurie, et, sur la porte.
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Vizzavona, les larmes aux yeux, embrassa son hôte et lui dit : Que Dieu vous sauve, mon pauvre enfant, lui seul le peut ! »
En rampant, Napoléon et Santo-Riccio rejoignirent les deux jeunes gens embusqués auprès du mur, puis, prenant leur élan, tous les' trois
s'enfuirent à toutes jambes vers une fontaine voisine cachée dans les arbres. Mais il fallait passer sous les yeux des Morelli, qui, les apercevant, se lancèrent à leur poursuite en jetant de grands cris.
Or, le chef 3lorelli, rentré dans sa demeure, les entendit, et, comprenant tout, se précipita avec une physionomie si féroce que sa femme, alliée auxTusoli, chez qui Bonaparte avait passé la nuit, se jeta à ses pieds, suppliante, demandant la vie sauve pour le jeune homme.
Lui, furieux, la repoussa, et il s'élançait dehors quand elle, toujours à genoux, le saisit par les jambes, les enlaçant de ses bras crispés; puis, battue, renversée, mais, acharnée en son étreinte, elle entraîna son mari, qui s'abattit à côté d'elle.
Sans la force et le courage de cette femme, c'en était fait de Napoléon.
Toute l'histoire moderne se trouvait donc changée. La mémoire des hommes n'aurait point eu à retenir les noms de victoires retentissantes ! Des millions d'êtres ne seraient pas morts sous le canon î La carte d'Europe n'était plus la même ! Et qui sait sous quel régime politique nous vivrions aujourd'hui.
Caries Morelli atteiq-naient les fuo-itifs.
Santo-Riccio, intrépide, s'adossant au tronc d'un châtaignier, leur fit face, criant aux deux
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jeunes gens d'emmener Bonaparte. 3lais lui refusa d'abandonner son guide qui vociférait, tenant en joue leurs ennemis :
Emportez-le donc, voi très ; saisissez-le, attachezlui les pieds et les mains !
Alors ils furent rejoints, entourés, saisis, et un partisan des Morelli, nommé Honorato, posant son fusil sur la tempe de Napoléon, s'écria : « Mort au traître à la patrie ! » Mais juste en ce moment l'homme qui avait reçu Bonaparte, Félix Tusoli, prévenu par un émissaire de Santo-Riccio, arrivait escorté de ses pa^rents armés. Voyanle danofer et reconnais
sant son beau-frère
dans celui qui menaçait ainsi la vie de son hôte,
il lui cria, le mettant en joue:
— Honorato, Honorato, c'est entre nous alors que la chose va se passer !
L'autre, surpris, hésitait à tirer, quand Santo- Riccio, profitant de la confusion, et laissant les deux partis se battre ou s'expliquer, saisit à
pleins bras Napoléon qui résistait encore, Tentraîna, aidé des deux jeunes gens, et s'enfonça dans le maquis.
Une minute plus tard, le chef Morelli, débarrassé de sa femme, et en proie à une colère furieuse, rejoignait enfin ses partisans.
Cependant, les fugitifs marchaient à travers la montagne, les ravins, les fourrés. Lorsqu'ils furent en sûreté, Santo-Riccio renvoya les deux jeunes gensqui devaient le lendemain les rejoindre avec les chevaux auprès du pont d'Ucciani
Au moment où ils se séparaient, Napoléon s'approcha d'eux.
Je vais retourner en France, leur dit-il, voulezvous m'accompagner ? Quelle que soit ma fortune, vous la partagerez. ^ Eux lui répondirent :
— Notre vie est à vous ; faites de nous, ici, ce que vous voudrez, mais nous ne quitterons pas notre village.
Ces deux simples et dévoués garçons retournèrent doncàBocognano chercher leschevaux, tandis que Bonaparte et Santo-Riccio continuaient leur marche au milieu de tous les obstacles qui rendent si durs les voyages dans les pays montagneux et sauvages. Ils s'arrêtèrent en route pour manger un morceau de pain dans la famille Mancini, et parvinrent, le soir, à Ucciani, chez les Pozzoli, partisans des Bonaparte.
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Or, le lendemain, quand il s'éveilla, Napoléon vit la maison entourée d'hommes armés. C'étaient tous les parents et les amis de ses hôtes, prêts à l'accompagner comme à mourir pour lui.
Les chevaux attendaient près du pont, et la petite troupe se mit en route, escortant les fugitifs jusqu'aux environs d'Ajaccio. La nuit venue, Napoléon pénétra dans la ville et se réfugia chez le maire, M. Jean-Jérôme Lévy, qui le cacha dans un placard. Utile précaution, car la police arrivait le lendemain. Elle fouilla partout sans rien trouver, puis se retira tranquille et déroutée par l'habile indication du maire qui offrit son aide empressée pour trouver le jeune révolté.
Le soir même. Napoléon, embarqué dans une gondole, était conduit de l'autre côté du golfe, confié à la famille Costa, de Bastelica, et caché dans les maquis.
L'histoire d'un siège qu'il aurait soutenu dans la tour de Capitello, récit émouvant publié par les guides, est une pure invention dramatique aussi sérieuse que beaucoup des renseignements donnés par ces industriels fantaisistes.
Quelques jours plus tard, l'indépendance corse fut proclamée, la maison Bonaparte incendiée, et les trois sœurs du fugitif remises à la garde de l'abbé Reccho.
Puis une frégate française, qui recueillait sur
la côte les derniers partisans de la France, prit à son bord Napoléon, et ramena dans la mère patrie le partisan poursuivi, traqué, celui qui devait être TEmpereur et le prodigieux général dont la fortune bouleversa la terre.
LA MAIN D'ÉCORCHÉ
LA MAIN D'ÉCORCHÉ
Il y a huit mois environ, un de mes amis, Louis R..., avait réuni, un soir, quelques camarades de collège ; nous buvions du punch et nous fumions en causant littérature, peinture, et en racontant, de temps à autre, quelques joyeusetés, ainsi que cela se pratique dans les réunions de jeunes gens. Tout à coup la porte s'ouvre toute grande et un de mes bons amis d'enfance entre comme un ouragan. « Devinez d'où je viens », s'écrie-t-il aussitôt. « Je parie pour Mabille », répond l'un ; « Non, tu es trop gai, tu viens d'emprunter de l'argent, d'enterrer ton oncle, ou de mettre ta montre chez ma tante », répond un autre ; « Tu viens de te griser, riposte un troisième, et comme tu as senti le punch chez Louis, tu es monté pour recommencer. » — « Vous n'y êtes point, je viens de P... en Normandie, où j'ai été passer huit jours et d'où je rapporte un
grand criminel de mes amis que je vous demande la permission de vous présenter. » A ces mots, il tira de sa poche une main d'écorché ; cette main était affreuse, noire, sèche, très longue et comme crispée, les muscles, d'une force extraordinaire, étaient retenus à l'intérieur et à l'extérieur par une lanière de peau parcheminée, les ongles jaunes, étroits, étaient restés au bout des doigts ; tout cela sentait le scélérat d'une lieue. « Figurez-vous, dit mon ami, qu'on vendait l'autre jour les défroques d'un vieux sorcier bien connu dans toute la contrée ; il allait au sabbat tous les samedis sur un manche à balai, pratiquait la magie blanche et noire, donnait aux vaches du lait bleu et leur faisait porter la queue comme celle du compagnon de saint Antoine. Toujours est-il que ce vieux gredin avait une grande affection pour cette main, qui, disait-il, était celle d'un célèbre criminel supplicié en 1736, pour avoir jeté, la tête la première, dans un puits sa femme légitime, en quoi faisant je trouve qu'il n'avait pas tort, puis pendu au clocher de l'église le curé qui l'avait marié. Après ce double exploit, il était allé courir le monde et dans sa carrière aussi courte que bien remplie, il avait détroussé douze voyageurs, enfumé une vingtaine de moines dans un couvent et fait un sérail d'un monastère de religieuses. » — « Mais que vas-tu faire de cette horreur? » nous écriâmes-nous. — « Eh parbleu,
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j'en ferai mon bouton de sonnette pour effrayer mes créanciers. » — « Mon ami, dit Henri Smith, un grand Anglais très flegmatique, je crois que cette main est tout simplement de la viande indienne conservée par un procédé nouveau, je te conseille d'en faire du bouillon. » — « Ne raillez pas, Messieurs, reprit avec le plus grand sang-froid un étudiant en médecine aux trois quarts gris, et toi, Pierre, si j'ai un conseil à te donner, fais enterrer chrétiennement ce débris humain, de crainte que son propriétaire ne vienne te le redemander ; et puis, elle a peut-être pris de mauvaises habitudes cette main, car tu sais le proverbe : « Qui a tué tuera. )> — « Et qui a bu boira )>, reprit l'amphitryon ; là-dessus il versa à l'étudiant un grand verre de punch, l'autre l'avala d'un seul trait et tomba ivre-mort sous la table. Cette sortie fut accueillie par des rires formidables, et Pierre élevant son verre et saluant la main : « Je bois, dit-il, à la prochaine visite de ton maître », puis on parla d'autre chose et chacun rentra chez soi.
Le lendemain, comme je passais devant sa porte, j'entrai chez lui, il était environ 2 heures, je le trouvai lisant et fumant. « Eh bien, comment vas-tu ? » lui dis-je. — « Très bien », me répondit-il. — « Et ta main ?» — « 31a main, tu as dû la voir à ma sonnette où je l'ai mise hier soir en rentrant, mais à ce propos figure-toi qu'un imbé-
cile quelconque, sans doute pour me faire une mauvaise farce, est venu carillonner à ma porte vers minuit ; j'ai demandé qui était là, mais comme personne ne me répondait, je me suis recouché et rendormi. »
En ce moment, on sonna, c'était le propriétaire, personnage grossier et fort impertinent. Il entra sans saluer. « Monsieur, dit-il à mon ami.
je vous prie d'enlever immédiatement la charogne que vous avez pendue à votre cordon de sonnette, sans quoi je me verrai forcé de vous donner congé. « — « Monsieur, reprit Pierre avec beaucoup de gravité, vous insultez une main qui
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ne le mérite pas, sachez qu'elle a appartenu à un homme fort bien élevé. » Le propriétaire tourna les talons et sortit comme il était entré. Pierre le suivit, décrocha sa main et l'attacha à la sonnette pendue dans son alcôve. — Cela vaut mieux, dit-il, cette main, comme le « Frère, il faut mourir » des Trappistes, me donnera des pensées sérieuses tous les soirs en m'endormant. Au bout d'une heure, je le quittai et je rentrai à mon domicile.
Je dormis mal la nuit suivante, j'étais agité, nerveux ; plusieurs fois je me réveillai en sursaut, un moment même je me figurai qu'un homme s'était introduit chez moi et je me levai pour regarder dans mes armoires et sous mon lit ; enfin, vers 6 heures du matin, comme je commençais à m 'assoupir, un coup violent frappé à ma porte, me fit sauter du lit ; c'était le domestique de mon ami, à peine vêtu, pâle et tremblant. « Ah Monsieur ! s'écria-t-il en sanglotant, mon pauvre maître qu'on a assassiné. » Je m'habillai à la hâte et je courus chez Pierre. La maison était pleine de monde, on discutait, on s'agitait, c'était un mouvement incessant, chacun pérorait, racontait et commentait l'événement de toutes les façons. Je parvins à grand'peine jusqu'à la chambre, la porte étaitgardée. je me nommai, on melaissa entrer. Quatre agents de la police étaient debout au milieu, un carnet à la main, ils examinaient.
se parlaient bas de temps en temps et écrivaient; deux docteurs causaient près du lit sur lequel Pierre était étendu sans connaissance. Il n'était pas mort, mais il avait un aspect effrayant. Ses yeux démesurément ouverts, ses prunelles dilatées semblaient regarder fixement avec une indicible épouvante une chose horrible et inconnue, ses doigts étaient crispés, son corps, à partir du menton, était recouvert d'un drap que je soulevai. Il portait au cou les marques de cinq doigts qui s'étaient profondément enfoncés dans la chair, quelques gouttes de sang maculaient sa chemise.
En ce moment une chose me frappa, je regardai par hasard la sonnette de son alcôve, la main d'écorché n'y était plus. Les médecins l'avaient sans doute enlevée pour ne point impressionner les personnes qui entreraient dans la chambre du blessé, car cette main était vraiment affreuse. Je ne m'informai point de ce qu'elle était devenue.
Je coupe maintenant, dans un journal du lendemain, le récit du crime avec .tous les détails que la police a pu se procurer. Voici ce qu'on y lisait :
« Un attentat horrible a été commis hier sur la personne d'un jeune homme, M. Pierre B..., étudiant en droit, qui appartient à une des meil-
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leures familles de Normandie. Ce jeune homme était rentré chez lui vers 10 heures du soir, il renvoya son domestique, le sieur Bonvin, en lui disant qu'il était fatigué et qu'il allait se mettre au lit. Vers minuit, cet homme fut réveillé tout à coup par la sonnette de son maître qu'on agitait avec fureur. Il eut peur, alluma une lumière et
attendit ; la sonnette se tut environ une minute, puis reprit avec une telle force que le domestique, éperdu de terreur, se précipita hors de sa chambre et alla réveiller le concierge, ce dernier courut avertir la police et, au bout d'un quart d'heure environ, ces derniers enfonçaient la porte. « Un spectacle horrible s'offrit à leurs yeux, les meubles étaient renversés, tout indiquait qu'une lutte terrible avait eu lieu entre la victime et le malfaiteur. Au milieu de la chambre, sur le dos, les membres raides. laface livide et les yeux
effroyablement dilatés, le jeune Pierre B... gisait sans mouvement ; il portait au cou les empreintes profondes de cinq doigts. Le rapport du docteur Bourdeau, appelé immédiatement, dit que l'agresseur devait être doué d'une force prodigieuse et avoir une main extraordinairement maigre et nerveuse, car les doigts qui ont laissé dans le cou comme cinq trous de balle s'étaient presque rejoints à travers les chairs. Rien ne fait soupçonner le mobile du crime, ni quel peut en être l'auteur. »
On lisait le lendemain dans le même journal : « M. Pierre B..., la victime de l'effroyable attentat que nous racontions hier^ a repris connaissance après deux heures de soins assidus donnés par M. le docteur Bourdeau. Sa vie n'est pas en danger, mais on craint fortement pour sa raison; on n'a aucune trace du coupable. »
En effet, mon pauvre ami était fou ; pendant sept mois, j'allai le voir tous les jours à l'hospice, mais il ne recouvra pas une lueur de raison. Dans son délire, il lui échappait des paroles étranges et, comme tous les fous, il avait une idée fixe, et se croyait toujours poursuivi par un spectre. Un jour, on vint me chercher en toute hâte en me disant qu'il allait plus mal, je le trouvai à l'agonie. Pendant deux heures, il resta fort calme, puis tout à coup, se dressant sur son lit malgré nos efforts, il s'écria en agitant les bras et comme
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en proie à une épouvantable terreur : « Prendslà ! prends-là! Il m'étrangle, au secours, au secours! » Il fit deux fois le tour de la chambre en hurlant, puis il tomba mort, la face contre terre.
Comme il était orphelin, je fus chargé de conduire son corps au petit village de P... en Normandie, où ses parents étaient enterrés. C'est de ce même village qu'il venait, le soir où il nous avait trouvés buvant du punch chez Louis R... et où il nous avait présenté sa main d'écorché. Son corps fut enfermé dans un cercueil de plomb, et quatre jours après, je me promenais tristement avec le vieux curé qui lui avait donné ses premières leçons, dans le petit cimetière où Ton creusait sa tombe. Il faisait un temps magnifique, le ciel tout bleu ruisselait de lumière, les oiseaux chantaient dans les ronces du talus, où, bien des fois, enfants tous deux, nous étions venus manger des mûres. Il me semblait encore le voir se faufiler le long de la haie et se glisser par le petit trou que je connaissais bien, là-bas, tout au bout du terrain où Ton enterre les pauvres, puis nous revenions àla maison, les joues et les lèvres noires du jus des fruits que nous avions mangés ; et je regardai les ronces, elles étaient couvertes de mûres, machinalement j'en pris une, et jela portai à ma bouche ; le curé avait ouvert son bréviaire et marmottait tout basses oreniics, et j'entendais
au bout de Tallée la bêche des fossoyeurs qui creusaient la tombe. Tout à coup, ils nous appelèrent, le curé ferma son livre et nous allâmes voir ce qu'ils voulaient. Ils avaient trouvé un cer-< cueil. D'un coup de pioche, ils firent sauter le couvercle et nous aperçûmes un squelette démesurément long, couché sur le dos, qui, de son œil creux, semblait encore nous regarder et nous défier; j'éprouvai un malaise, je ne sais pourquoi j'eus presque peur. « Tiens î s'écria un des hommes, regardez donc, le gredin a un poignet coupé, voilà sa main. » Et il ramassa à côté du corps une grande main desséchée qu'il nous présenta. « Dis donc, fit Tautre en riant, on dirait qu'il te regarde et qu'il va te sauter à la gorge pour que tu lui rendes sa main. » — « Allons mes amis, dit le curé, laissez les morts en paix et refermez ce cercueil, nous creuserons autre part la tombe de ce pauvre Monsieur Pierre. »
Le lendemain tout était fini et je reprenais la route de Paris après avoir laissé 50 francs au vieux curé pour dire des messes pour le repos de l'âme de celui dont nous avions ainsi troublé la sépulture.
coco, coco, coco FRAIS!
coco, coco, coco FRAIS !
J'avais entendu raconter la mort de mon oncle Ollivier.
Je savais qu'au moment où il allait expirer doucement, tranquillement, dans Tombre de sa grr.nde chambre dont on avait fermé les volets à cause d'un terrible soleil de juillet ; au milieu (lu silence étouffant de cette brûlante après-midi d'été, on entendit dans la rue une petite sonnette argentine. Puis, une voix claire traversa Talourdissante chaleur : « Coco frais, rafraîchissez-vous mesdames, coco, coco, qui veut du coco ? » Mon oncle fit un mouvement, quelque chose comme Teffleurement d'un sourire remua sa lèvre, une oaieté dernière brilla dans son œil qui, bientôt après, s'éteignit pour toujours.
J'assistais à l'ouverture du testament. Mon cousin Jacques héritait naturellement des biens de son père ; au mien, comme souvenir, étaient
légués quelques meubles. La dernière clause me concernait. La voici : « A mon neveu Pierre, je laisse un manuscrit de quelques feuillets qu'on trouvera dans le tiroir gauche de mon secrétaire ; plus 500 francs pour acheter son fusil de chasse, et 100 francs qu'il voudra bien remettre de ma part au premier marchand de coco qu'il rencontrera ! . . . »
Ce fut une stupéfaction générale. Le manuscrit qui me fut remis m'expliqua ce legs surprenant. Je le copie textuellement :
« L'homme a toujours vécu sous le joug des superstitions. On croyait autrefois qu'une étoile s'allumait en même temps que naissait un enfant ; qu'elle suivait les vicissitudes de sa vie, marquant les bonheurs par son éclat, les misères par son obscurcissement.
On croit à l'influence des comètes, des années bissextiles, des ven« dredis, du nombre treize. On s'imagine que certaines gens jettent des sorts, le mauvais
V coco, COCO, coco FRAIS ! » 147
œil. On dit : « Sa rencontre m'a toujours porté malheur. » Tout cela est vrai. J'y crois. — Je m'explique : Je ne crois pas à l'influence occulte des choses ou des êtres; mais je crois au hasard bien ordonné. Il est certain que le hasard a fait s'accomplir des événements importants pendant que des comètes visitaient notre ciel ; qu'il en a placé dans les années bissextiles ; que certains malheurs remarqués sont tombés le vendredi, ou bien ont coïncidé avec le nombre treize ; que la vue de certaines personnes a concordé avec le retour de certains faits, etc. De là naissent les superstitions. Elles se forment d'une observation incomplète, superficielle, qui voit la cause dans la coïncidence et ne cherche pas au delà.
« Or, mon étoile à moi, ma comète, mon vendredi, mon nombre treize, mon jeteur de sorts, c'est bien certainement un marchand de coco.
« Le jour de ma naissance, m'a-t-on dit, il y en eut un qui cria toute la journée sous nos fenêtres.
« A huit ans, comme j'allais me promener avec ma bonne aux Champs-Elysées, et que nous traversions la grande avenue, un de ces industriels agita soudain sa sonnette derrière mon dos. Ma bonne regardait au loin un régiment qui passait ; je me retournai pour voir le marchand de coco. Une voiture à deux chevaux, luisante et rapide comme un éclair, arrivait sur nous. Le
cocher cria. Ma bonne n'entendit pas ; moi non plus. Je me sentis renversé, roulé, meurtri..., et je me trouvai, je ne sais comment, dans les bras du marchand de ^oco qui, pour me réconforter, me mit la bouche sous un de ses robinets, Touvrit et m'aspergea... ce qui me remit tout à fait.
« Ma bonne eut le nez cassé. Et si elle continua à regarder les régiments, les régiments ne la regardèrent plus.
« A seize ans, je venais d'acheter mon premier fusil, et, la veille de l'ouverture de la chasse, je me dirigeais vers le bureau de la diligence, en donnant le bras à ma vieille mère qui allait fort lentement à cause de ses rhumatismes. Tout à coup, derrière nous, j'entendis crier : « Coco, coco, coco frais! » La voix se rapprocha, nous suivit, nous poursuivit. Il me semblait qu'elle s'adressait à moi, que c'était une personnalité, une insulte. Je crois qu'on me regardait en riant ; et l'homme criait toujours : « Coco frais ! » comme s'il se fût moqué de mon fusil brillant, de ma carnassière neuve, de mon costume de chasse lowt frais en velours marron.
« Dans la voiture je l'entendais encore.
« Le lendemain, je n'abattis aucun gibier, mais je tuai un chien courant que je pris pour un lièvre ; unejeune poule que je crus être une perdrix. Un petit oiseau se posa sur une haie ; je tirai, il s'envola ; mais un beuglement terrible
« coco, coco, coco frais! » 149
me cloua
sur place. Il
dura jusqu'à la nuit...
Hélas ! mon père dut payer la vache d'un pauvre
fermier.
« A vingt-cinq ans, je vis, un matin, un vieux marchand de coco, très ridé, très courbé, qui marchait à peine, appuyé sur son bâton et comme écrasé par sa fontaine. Il me parut être une sorte de divinité, comme le patriarche, Tancètre, le grand chef de tous les marchands de coco du monde. Je bus un verre de coco et je le payai vingt sous. Une voix profonde qui semblait plutôt sortir de la boîte en fer blanc que de Ihomme qui la portait, gémit : « Cela vous portera bonheur mon cher monsieur ».
-N « Ce jour-là je fis la connaissance de ma femme /qui me rendit toujours heureux.
« Enfin, voici comment un marchand de coco m'empêcha d'être préfet. -"^
« Une révolution venait d'avoir lieu. Je fus pris du besoin de devenir un homme public. J'étais riche, estimé, je connaissais un ministre ; je demandai une audience en indiquant le but de ma visite. Elle me fut accordée de la façon la plus aimable.
t( Au jour dit (c'était en été, il faisait une chaleur terrible), je mis un pantalon clair, des gants clairs, des bottines de drap clair aux bouts de cuir verni. Les rues étaient brûlantes. On enfonçait dans les trottoirs qui fondaient ; et de gros tonneaux d'arrosage faisaient un cloaque des chaussées. De place en place des balayeurs faisaient un tas de cette boue chaude et pour ainsi dire factice, et la poussaient dans les égouts, je ne pensais qu'à mon audience et j'allais rite, quand je rencontrai un de ces flots vaseux; je pris mon élan, une... deux... Un cri aigu, terrible, me
« coco, coco, coco FRAIS î » 151
perça les oreilles : « Coco, coco, coco, qui veut du coco ? » Je fis un mouvement involontaire des gens surpris; je glissai... Ce fut une chose lamen-
table, atroce..., j'étais assis dans cette fange..., mon pantalon était devenu foncé, ma chemise blanche tachetée de boue ; mon chapeau nageait à côté de moi. La voix furieuse, enrouée à iorce de crier, hurlait toujours : « Coco, coco ! » Et
devant moi, vingt personnes, que secouait un rire formidable, faisaient d'horribles grimaces en me regardant.
« Je rentrai chez moi en courant. Je me changeai. L'heure de Taudience était passée-. »
Le manuscrit se terminait ainsi :
« Fais-toi Tami d'un marchand de coco, mon petit Pierre. Quant à moi, je m'en irai content de ce monde, si j'en entends crier un, au moment de mourir. »
Le lendemain, je rencontrai aux Champs- El3\sées un vieux, très vieux porteur de fontaine qui paraissait fort misérable. Je lui donnai le cent francs de mon oncle. Il tressaillit stupéfait, puis me dit : « Grand merci, mon petit homme, cela vous -portera bonheur. »
MA FEMME
MA FEMME
C'était à la fin d'un diner d"hommes, d'hommes mariés, anciens amis, qui se réunissaient quelquefois sans leurs femmes, en garçons, comme jadis. On mangeait longtemps, on buvait beaucoup ; on parlait de tout, on remuait des souvenirs vieux et joyeux, ces souvenirs chauds qui font, malgré soi, sourire les lèvres et frémir le cœur. On disait :
— Te rappelles-tu, Georges, notre excursion à Saint-Germain avec ces deux fillettes de Montmartre ?
— Parbleu ! Si je me le rappelle.
Et on retrouvait des détails, et ceci et cela, mille petites choses qui faisaient plaisir encore aujourd'hui.
On vint à parler du mariage, et chacun dit avec un air sincère : « Oh ! si c'était à recommencer !... » Georges Duportin ajouta : « C'est
extraordinaire comme on tombe là-dedans facilement. On était bien décidé à ne jamais prendre femme ; et puis, au printemps, on part pour la campagne ; il fait chaud ; Tété se présente bien ; l'herbe est fleurie ; on rencontre une jeune fille chez des amis... v'ian ! c'est fait. On revient marié. »
Pierre Létoile s'écria : « Juste ! c'est mon histoire, seulement j'ai des détails particuliers... ))
Son ami l'interrompit : « Quant à toi, ne te plains pas. Tu as bien la plus charmante femme du monde, jolie, aimable, parfaite ; tu es, certes, le plus heureux de nous. »
L'autre reprit :
— Ce n'est pas ma faute.
— Comment ça ?
— C'est vrai que j'ai une femme parfaite ; mais je l'ai bien épousée malgré moi.
— Allons donc !
— Oui... Voici l'aventure. J'avais trente-cinq ans, et je ne pensais pas plus à me marier qu'à me pendre. Les jeunes filles me semblaient insipides et j'adorais le plaisir.
Je fus invité, au mois de mai, à la noce de mon cousin vSimon d'Erabel, en Normandie. Ce fut une vraie noce normande. On se mit à table à cinq heures du soir ; à pnze heures on mangeait encore. On m'avait accouplé, pour la circons-
MA FE^[^[E 157
tdnce, avec une demoiselle Dumoulin, fille d'un colonel en retraite, jeune personne blonde et militaire, bien en forme, hardie et verbeuse. Elle m'accapara complètement pendant toute la journée, m'entraîna dans le parc, me fit danser bon gré mal gré, m'assomma.
Je me disais : « Passe pour aujourd'hui, mais demain je file. Ça suffit.»
Vers onze heures du soir les femmes se retirèrent dans leurs chambres ; les hommes restèrent à fumer en buvant, ou à boire en fumant, si vous aimez mieux.
Par la fenêtre ouverte on apercevait le bal champêtre. Rustres et rustaudes sautaient en rond, en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient faiblement deux violonistes et une clarinette placés sur une grande table de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait entièrement parfois la chanson des instruments ; et la frêle musique, déchirée par les voix déchaînées, semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits fragments de notes éparpillées.
Deux grandes barriques, entourées de torches flambantes, versaient à boire à la foule. Deux hommes étaient occupés à rincer les verres ou les bols dans un baquet pour les tendre immédiatement sous les robinets d'où coulaient le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur ; et les
danseurs assoiffés, les vieux tranquilles, les filles en sueur se pressaient, tendaient les bras pour saisir à leur tour un vase quelconque et se verser
à grands flots dans la gorge, en renversant la tète, le liquide qu'ils préféraient. Sur une .table on trouvait du pain, du beurre, des fromages et des saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps à autre ; et sous le champ de feu des étoiles, cette fête saine et violente faisait plaisir
MA FEMME I59
à voir, donnait envie de boire aussi au ventre de ces grosses futailles et de manger du pain ferme avec du beurre et un oignon cru.
Un désir fou me saisit de prendre part à ces réjouissances, et j'abandonnai mes compagnons.
J'étais peut-être un peu gris, je dois l'avouer; mais je le fus bientôt tout à fait.
J'avais saisi la main d'une forte paysanne essoufflée, et je la fis sauter éperdument jusqu'à la limite de mon haleine.
Et puis je bus un coup de vin et je saisis une autre gaillarde. Pour me rafraîchir ensuite, j'avalai un plein bol de cidre et je me remis à bondir comme un possédé.
J'étais souple ; les gars, ravis, me contemplaient en cherchant à m'imiter ; les filles voulaient toutes danser avec moi et sautaient lourdement avec des élégances de vaches.
Enfin, de ronde en ronde, de verre de vin en verre de cidre, je me trouvai, vers deux heures du matin, pochard à ne plus tenir debout.
J'eus conscience démon état et je voulus gagner ma chambre. Le château dormait, silencieux et sombre.
Je n'avais pas d'allumettes et tout le monde était couché. Dès que je fus dans le vestibule, des étnurdissements me prirent ; j'eus beaucoup de
mal à trouver la rampe ; enfin, je la rencontrai par hasard, à tâtons, et je m'assis sur la première marche de l'escalier pour tâcher de classer un
peu mes idées.
Ma chambre se trouvait au second étage, la troisième porte à gauche. C'était heureux que je n'eusse pas oublié cela.
Fort de ce souvenir, je me relevai, non sans peine, et je commençai Tascension, marche à marche, les mains soudées aux barreaux de fer pour ne point choir, avec l'idée fixe de ne pas faire de bruit.
Trois ou quatre fois seulementmonpied manqua les degrés et je m'abattis sur les genoux ; mais, grâce à Ténergie de mes bras et à la tension de ma volonté, j'évitai une dégringolade complète.
Enfin, j'atteignis le second étage et je m'aventurai dans le corridor en tâtant les murailles.. Voici une porte; je comptais : « Une » ; mais un vertige subit me détacha du mur et me fit accom-»
MA FEMME
plir un circuit singulier qui me jeta sur l'autre cloison. Je voulus revenir en ligne droite. La traversée fut longue et pénible. Enfin, je rencontrai la côte que je me mis à longer de nouveau avec prudence et je trouvai une autre porte. Pour être sûr de ne pas me tromper, je comptai encore tout haut : « Deux » ; et je me remis en marche. Je finis par trouver la troisième. Je dis : « Trois, c'est moi » et je tournai la clef dans la serrure. La porte s'ouvrit. Je pensai, malgré mon trouble :
l6*2 MISTI
« Puisque ça s'ouvre c'est bien chez moi. » Et je m'avançai dans l'ombre après avoir refermé doucement.
Je heurtai quelque chose de mou : ma chaise longue. Je m'étendis aussitôt dessus.
Dans ma situation, je ne devais pas m'obstiner à chercher ma table de nuit, mon bougeoir, mes allumettes. J'en aurais eu pour deux heures au moins. Il m'aurait fallu autant de temps pour me dévêtir; et peut-être n'y serais -je pas parvenu. J'y renonçai.
J'enlevai seulement mes bottines ; je déboutonnai mon gilet qui m'étranglait, je desserrai mon pantalon, et je m'endormis d'un invincible sommeil.
Cela dura longtemps, sans doute. Je fus brusquement réveillé par une voix vibrante qui disait, tout près de moi : « Comment, paresseuse, encore couchée ? Il est dix heures, sais-tu ?
Une voix de femme répondit : « Déjà ! J'étai si fatiguée d'hier. »
Je me demandais avec stupéfaction ce que voulait dire ce dialogue.
Où étais-je ? Qu'avais-je fait ?
Mon esprit flottait encore enveloppé d'un nuage épais.
La première voix reprit : « Je vais ouvrir les rideaux. »
Et j'entendis des pas qui s'approchaient de
MA FEMME 163
moi. Je m'assis tout à fait éperdu. Alors une main se posa sur ma tète. Je fis un brusque mouvemçnt. La voix demanda avec force : « Qui est là ? » Je me gardai bien de répondre. Deux poignets furieux me saisirent. A mon tour, j'enlaçai quelqu'un et une lutte effroyable commença. Nous nous roulions, renversant les meubles, heurtant les murs.
La voix de femme criait effroyablement : « x\u secours, au secours ! »
Des domestiques accoururent, des voisins, des dames affolées. On ouvrit les volets, on tira les rideaux. Je me colletais avec le colonel Dumoulin !
J'avais dormi auprès du lit de sa fille.
Quand on nous eut séparés, je m'enfuis dans ma chambre, abruti d'étonnement. Je m'enfermai à clef et je m'assis, les pieds sur une chaise, car mes bottines étaient demeurées chez la jeune personne.
J'entendais une grande rumeur dans tout le château, des portes ouvertes et fermées, des chuchotements, des pas rapides.
Au bout d'une demi-heure on frappa chez moi. Je criai : « Qui est là? » C'était mon oncle, le père du marié de la veille. J'ouvris.
Il était pâle et furieux et il me traita durement : « Tu t'es conduit chez moi comme un manant
entends-tu ? w Puis il ajouta d'un ton plus doux : « Comment, bougre d'imbécile, tu te laisses surprendre à dix heures du matin ! Tu vas t'endormir comme une bûche dans cette chambre au lieu de t'en aller aussitôt... aussitôt après. »
Je m'écriais : « Mais mon oncle, je vous assure qu'il ne s'est rien passé... Je me suis trompé de porte, étant gris. »
Il haussa les épaules : « Allons, ne dis pas de bêtises. » Je levai la main : « Je vous le jure sur mon honneur. » Mon oncle reprit : « Oui, c'est bien. C'est ton devoir de dire cela. »
A mon tour, je me fâchai, et je lui racontai toute ma mésaventure. Il me regardait avec des yeux ébahis, ne sachant pas ce qu'il devait croire.
Puis il sortit conférer avec le colonel.
J'appris qu'on avait formé aussi une espèce de tribunal de mères, .auquel étaient soumises les différentes phases de la situati®n.
Il revint une heure plus tard, s'assit avec des allures de juge, et commença : « Quoi qu'il en soit, je ne vois pour toi qu'un moyen de te tirer d'affaires, c'est d'épouser M''® Dumoulin. 0
Je fis un bond d'épouvante :
— Quant à ça, jamais par exemple !
11 demanda gravement : « Que comptes-tu donc faire ? »
MA FEMME 165
Je répondis avec simplicité : « Mais... m'en aller, quand on m'aura rendu mes bottines. »
Mon oncle reprit : u Ne plaisantons pas, s'il te plaît. Le colonel est résolu à te brûler la cervelle dès qu'il t'apercevra. Et tu peux être sûr qu'il ne menace pas en vain. J'ai parlé d'un duel, il m'a répondu : « Non, je vous dis que je lui brûlerai la cervelle. »
« Examinons maintenant la question à un autre point de vue.
« Ou bien tu as séduit cette enfant et, alors, c'est tant pis pour toi, mon garçon, on ne s'adresse pas aux jeunes filles.
« Ou bien tu t'es trompé étant gris, comme tu le dis. Alors, c'est encore tant pis pour toi. On ne se met pas dans des situations aussi sottes. De toute façon, la pauvre fille est perdue de réputation, car on ne croira jamais à des explications d'ivrogne. La vraie victime, la seule victime là-dedans c'est elle. Réfléchis. »
Et il s'en alla pendant que je lui criais dans le dos : — « Dites tout ce que vous voudrez. Je n'épouserai pas. »
Je restai seul encore une heure.
Ce fut ma tante qui vint à son tour. Elle pleurait. Elle usa de tous les raisonnements. Personne ne croyait à mon erreur. On ne pouvait admettre que cette jeune fille eut oublié de fermer sa porte à clef dans une maison pleine de monde. Le co-
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ionel l'avait frappée. Elle sanglotait depuis le matin . C'était un scandale terrible , ineffaçable.
Et ma bonne tante ajoutait : « Demande-la toujours en mariage ; on trouvera peut-être moyen de te tirer d'affaires en discutant les conditions du contrat. »
Cette perspective me soulagea. Et je consentis à écrire ma demande. Une heure après je repartais pour Paris.
Je fus avisé le lendemain que ma demande était agréée.
x\lors, en trois semaines, sans que j'aie pu trouver une ruse, une défaite, les bans furent publiés, les lettres de faire-part envoyées, le contrat signé, et je me trouvai, un lundi matin, dans le chœur d'une église illuminée, à côté d'une jeune fille qui pleurait, après avoir déclaré au maire que je consentais à la prendre pour compagne... jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre.
Je ne l'avais pas revue, et je la regardais de côté avec un certain étonnement malveillant. Cependant, elle n'était pas laide, mais pas du tout. Je me disais : « En voilà une qui ne rira pas tous les jours. »
Elle ne me regarda point une fois jusqu'au soir, et ne me dit pas un mot.
Vers le milieu de la nuit, j'entrai dans la chambre nuptiale avec l'intention de lui faire
MA FEMME
connaître mes résolutions, car j'étais le maître maintenant.
Je la trouvai, assise dans un fauteuil, vêtue comme dans le jour, avec les yeux rouges et le teint pâle. Elle se leva dès que j'entrai et vint à moi gravement :
« Monsieur, me dit-elle, je suis prête à faire ce que vous ordonnerez. Je me tuerai si vous le désirez. »
Elle était jolie comme tout dans ce rôle héroïque, la fille du colonel. Je l'embrassai, c'était mon droit.
Et je m'aperçus bientôt que je n'étais pas volé.
Voilà cinq ans que je suis marié. Je ne le regrette nullement encore.
Pierre Létoile se tut. Ses compagnons riaient. L'un d'eux dit : a Le mariage est une loterie ; il ne faut jamais choisir les numéros, ceux de hasard ont les meilleurs. »
l68 AEISTI
Et un autre ajouta pour conclure : « Oui, mais n'oubliez pas que le dieu des ivrognes avait choisi pour Pierre. »
ALEXANDRE
ALEXANDRE
Ce fut ce jour-là, à 4 heures, comme tous les jours, qu'Alexandre amena devant la porte de la petite maison du ménage Maramballe la voiture de paralytique à trois roues où il promenait jusqu'à 6 heures, par ordonnance du médecin, sa vieille et impotente maîtresse.
Quand il eut placé ce léger véhicule contre la marche, juste à l'endroit où il pouvait faire monter facilement la grosse dame, il rentra dans le logis, et on entendit bientôt à l'intérieur une voix furieuse, une voix enrouée d'ancien soldat, qui vociférait des jurons ; c'était celle du maître, l'ex-capitaine d'infanterie en retraite, Joseph Maramballe.
Puis ce furent un bruit de portes fermées avec violence, un bruit de chaises bousculées, un bruit de pas agités, puis plus rien, et après quelques instants Alexandre reparut sur le seuil de la rue.
soutenant de toute sa force M'"" Maramballe exténuée par la descente de Tescalier. Quand elle fut installée, non sans peine, dans la chaise roulante, Alexandre passa par derrière, prit la barre tournée qui servait à pousser le véhicule, et le mit en route vers le bord de la rivière.
Ils traversaient ainsi tous les jours la petite ville au milieu des saluts respectueux qui s'adressaient peut-être au serviteur autant qu'à la maîtresse, car si elle était aimée et considérée par tous, il passait, lui, ce vieux troupier à barbe blanche, à barbe de patriarche, pour le modèle des domestiques.
Le soleil de juillet tombait brutalement sur la rue, noyant les maisons basses sous sa lumière triste à force d'être ardente et crue. Des chiens dormaient sur les trottoirs dans la ligne d'ombre des murs, et Alexandre, soufflant un peu, hâtait le pas afin d'arriver plus vite à l'avenue qui mène à l'eau.
M"'^ Maramballe sommeillait déjà sous son ombrelle blanche dont la pointe abandonnée allait parfois s'appuyer dans le visage impassible de l'homme.
Lorsqu'ils eurent atteint l'allée des Tilleuls, elle se réveilla tout à fait sous l'ombre des arbres, et elle dit d'une voix bienveillante :
— Allez plus doucement, mon pauvre garçon, vous allez vous tuer par cette chaleur.
ALEXANDRE 175
Elle ne songeait point, la brave dame, dans son égoïsme naïf, que si elle désirait maintenant aller moins vite, c'était justement parce qu'elle venait de gagner Tabri des feuilles.
Près de ce chemin couvert par les vieux tilleuls taillés en voûte, la Navette coulait dans un lit tortueux entre deux haies de saules. Les glouglous des remous, des sauts sur les roches, des brusques détours du courant, semaient tout le long de cette promenade, une douce chanson d'eau et une fraîcheur d'air mouillé.
Après avoir longuement respiré et savouré le charme humide de ce lieu, M°^° Maramballe murmura :
— Allons, ça va mieux. Mais il n'était pas bien levé aujourd'hui.
Alexandre répondit :
— Oh non, madame.
Depuis trente-cinq ans il était au service de ce ménage, d'abord comme ordonnance de l'officier, puis comme simple valet qui n'a pas voulu quitter ses maîtres ; et depuis six ans, il roulait chaque après-midi sa patronne par les étroits chemins autour de la ville.
De ce long service dévoué, de ce tête-à-tète quotidien ensuite, était résultée entre la vieille dame et le serviteur une espèce de familiarité, affectueuse chez elle, déférente chez lui.
Ils parlaient des affaires de la maison comme
176 MISTl
on le fait entre égaux. Leur principal sujet de causerie et d'inquiétude était d'ailleurs le mauvais caractère du capitaine, aigri par une longue carrière commencée avec éclat, puis écoulée sans avancement, et terminée sans gloire.
jV^me Maramballe reprit :
— Pour être mal levé, il était mal levé. Ça lui arrive trop souvent depuis qu'il a quitté le service.
Et Alexandre, avec un soupir, compléta la pensée de sa maîtresse.
— Oh ! madame peut dire que ça lui arrive tous les jours et que ça lui arrivait aussi avant d'avoir quitté l'armée.
— Ça c'est vrai. Mais il n'a pas eu de chance non plus, cet homme. Il a débuté par un acte de bravoure qui Ta fait décorer à vingt ans, et puis de vingt à cinquante il n'a pas pu aller plus haut que capitaine, alors qu'il comptait bien au début être au moins colonel à sa retraite.
— Madame pourrait dire encore que c'est sa faute après tout. S'il n'avait pas toujours été doux comme une cravache, ses chefs l'auraient aimé et protégé davantage. Ça ne sert à rien d'être dur, faut plaire aux gens pour être bien vu.
Qu'il nous traite comme ça, nous autres, c'est notre faute aussi puisque ça nous plaît de rester avec lui, mais pour les autres c'est différent.
ALEXANDRE
M™* Maramballe réfléchissait. Oli ! depuis des années et des années, elle songeait ainsi chaque jour aux brutalités de son mari qu'elle avait
épousé autrefois, voilà bien longtemps, parce qu'il était bel officier, décoré tout jeune, et plein d'avenir, disait-on. Comme on se trompe dans la vie !
Elle murmura :
— Arrêtons-nous un peu, mon pauvre Alexandre, et reposez-vous sur votre banc.
C'était un petit banc de bois à moitié pourri planté au détour de l'allée pour les promeneurs du dimanche. Chaque fois qu'on venait de ce côté, Alexandre avait coutume de souffler quelques minutes sur ce siège.
Il s'y assit et prenant dans ses deux mains, avec un geste familier et plein d'orgueil sa belle barbe blanche ouverte en éventail, il la serra puis la fit glisser en fermant les doigts jusqu'à la pointe qu'il retint quelques instants sur le creux de son estomac comme pour l'y fixer et constater une fois de plus la grande longueur de cette végétation.
M"* Maramballe reprit :
— Moi, je l'ai épousé ; il est juste et naturel que je supporte ses injustices, mais ce que je ne comprends pas, c'est que vous l'ayez enduré aussi, vous, mon brave Alexandre !
Il fit un mouvement vague des épaules et dit seulement :
— Oh! moi... madame.
Elle ajouta :
— En effet. J'y ai souvent pensé. Vous étiez son ordonnance quand je l'ai épousé et vous ne pouviez faire autrement que de le supporter. Mais depuis, pourquoi êtes-vous resté avec nous qui vous payons si peu et qui vous traitons si mal, alors que vous auriez pu faire comme tout le monde, vous établir, vous marier, avoir des enfants. créer une famille.
ALEXANDRE 179
Il répéta :
— Oh ! moi, madame, c'est différent. Puis il se tut ; mais il tirait sur sa barbe comme s'il eût sonné une cloche qui résonnait en lui, comme s'il eût cherché à l'arracher, et il roulait des yeux effarés d'homme plongé dans l'embarras.
M"' Maramballe suivait sa pensée.
— Vous n'êtes pas un paysan. Vous avez reçu de l'éducation...
Tl l'interrompit avec fierté :
— J'avais étudié pour être géomètre-arpenteur, madame.
— Alors, pourquoi êtes-vous resté près de nous, à gâcher votre existence ?
Il balbutia :
— C'est comme ça ! c'est comme ça ! C'est la faute de ma nature.
— Comment, de votre nature ?
— Oui, quand je m'attache, je m'attache et c'est fini.
Elle se mit à rire.
— Voyons, vous n'allez pas me faire croire que les bons procédés et la douceur de Maramballe vous ont attaché à lui pour la vie.
Il s'agitait sur son banc, la tête visiblement perdue et il marmotta dans les longs poils de sa moustache :
C'est pas lui, c'est vous !
La vieille dame, qui avait une figure très douce,
l8o MISTI
couronnée entre le front et la coiffure par une ligne neigeuse de cheveux frisés papillottés chaque jour avec soin et luisants comme des plumes de cygne, fit un mouvement dans sa voiture et contempla son domestique avec des yeux très surpris.
— Moi, mon pauvre Alexandre. Comment ça? Il se mit à regarder en Tair, puis de côté, puis
au loin, en tournant la tète, comme font les hommes timides forcés d'avouer des secrets honteux. Puis il déclara avec un courage de troupier à qui on ordonne d'aller au feu.
— C'est comme ça. La première fois que j'ai porté à mademoiselle une lettre du lieutenant et que mademoiselle m'a donné vingt sous en me faisant un sourire, ce fut décidé comme ça.
Elle insistait, comprenant mal.
— Voyons, expliquez-vous.
Alors il jeta avec l'épouvante d'un misérable qui avoue un crime et qui se perd :
— J'ai eu un sentiment pour madame. Voilà ! Elle ne répondit rien, cessa de le regarder,
baissa la tête et réfléchit. Elle était bonne, pleine de droiture, de douceur, de raison et de sensibilité.
Elle songea, en une seconde, à l'immense dévouement de ce pauvre être qui avait renoncé à tout pour vivre à côté d'elle, sans rien dire. Et elle eut envie de pleurer.
ALEXANDRE
Puis, prenant une figure un peu grave mais point fâchée.
— Rentrons, dit-elle.
Il se leva, passa derrière la chaise roulante, et se remit à la pousser.
Comme ils approchaient du village, ils aper-
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curent au milieu du chemin le capitaine Maramballe qui venait vers eux.
Dès qu'il les eut rejoints, il dit à sa femme avec le visible désir de se fâcher :
— Qu'est-ce que nous avons pour dîner ?
— Un petit poulet et des flageolets.
Il s'emporta.
— Un poulet, encore du poulet, toujours du poulet, nom de Dieu ! j'en ai assez, moi, de ton poulet. Tu n'as donc pas une idée dans la tète que tu me fais manger tous les jours la même chose ? ^
Elle répondit, résignée :
— Mais, mon chéri, tu sais que le docteur te l'ordonne. C'est encore ce qu'il y a de meilleur pour ton estomac. Si tu n'avais pas l'estomac malade, je te ferais manger bien des choses que je n'ose pas te servir.
Alors il se planta, exaspéré, devant Alexandre.
— C'est la faute de cette brute-là si j'ai Testomac malade. Voilà trente-cinq ans qu'il m'empoisonne avec sa saleté de cuisine.
jVj^mc 3laramballe, brusquement, tourna la tête presque tout à fait pour apercevoir le vieux domestique. Leurs yeux alors se rencontrèrent et ils se dirent, dans ce seul regard : « Merci » l'un et l'autre.
LE PERE JUDAS
LE PÈRE JUDAS
Tout ce pays était surprenant, marqué d'un caractère de grandeur presque religieuse et de désolation sinistre.
Au milieu d'un vaste cercle de collines nues, où ne poussaient que des ajoncs, et, de place en place un chêne bizarre tordu par le vent s'étendait un vaste étang sauvage, d'une eau noire et dormante, où frissonnaient des milliers de roseaux.
Une seule maison sur les bords de ce lac sombre, une petite maison basse habitée par un
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vieux batelier, le père Joseph, qui vivait du produit de sa pêche. Chaque semaine il portait son poisson dans les villages voisins et revenait avec les simples provisions qu'il lui fallait pour vivre.
Je voulus voir ce solitaire, qui m'offrit d'aller lever ses nasses.
Et j'acceptai.
Sa barque était vieille, vermoulue et grossière. Et lui, osseux et maigre, ramait d'un mouvement monotone et doux qui berçait Tesprit, enveloppé déjà dans la tristesse de l'horizon.
Je me croyais transporté aux premiers temps du monde, au milieu de ce paysage antique, dans ce bateau primitif que gouvernait cet homme d'un autre âge.
Il leva ses filets, et il jetait les poissons- à ses pieds avec des gestes de pêcheur biblique. Puis il me voulut promener jusqu'au bout du marécage, et soudain j'aperçus, sjolt l'autre bord, une ruine, une chaumière éventréé dont le mur portait une croix, une croix énorme et rouge, qu'on aurait dit tracée avec du sang, sous les dernières lueurs du soleil couchant.
Je demandai :
— Qu'est-ce que cela ?
L'homme aussitôt se signa, puis répondit :
— C'est là qu'est mort Judas.
LE PERE JUDAS
Je ne fus pas surpris, comme si j'avais pu m'attendre à cette étrange réponse.
J'insistai cependant :
— Judas ? Quel Judas ?
Il ajouta :
— Le Juif errant, monsieur.
Je le priai de me dire cette légende.
Mais c'était mieux qu'une légende ; c'était une îhistoire, et presque récente, car le père Joseph avait connu l'homme.
Jadis cette hutte était occupée par une grande femme, sorte de mendiante, vivant de la charité publique.
De qui tenait-elle cette cabane, le père Joseph ne se le rappelait plus. Or, un soir, un vieillard à barbe blanche, un vieillard qui paraissait deux fois centenaire et
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qui se traînait à peine demanda, en passant, Taumône à cette misérable.
Elle répondit :
— Asseyez-vous, le père, tout ce qui est ici est à tout le monde, car ça vient de tout le monde.
Il s'assit sur une pierre devant la porte. Il partagea le pain de la femme, et sa couche de feuilles, et sa maison.
Il ne la quitta plus. Il avait fini ses voyages.
Le père Joseph ajoutait :
— C'est notre Dame la Vierge qui a permis ça, monsieur, vu qu'une femme avait ouvert sa porte à Judas.
Car ce vieux vagabond était le Juif errant.
On ne le sut pas tout de suite dans le pays, mais on s'en douta bientôt parce qu'il marchait toujours, tant il en avait pris l'habitude.
Une autre raison avait fait naître les soupçons. Cette femme qui gardait chez elle cet inconnu, passait pour juive, car on ne l'avait jamais vue à l'église.
A dix lieues aux environs on ne l'appelait que « la Juive ».
Quand les petits enfants du pays la voyaient arriver pour mendier, ils criaient :
— Maman, maman, c'est la Juive !
Le vieux et elle se mirent à errer par les pays voisins, la main tendue à toutes les portes, bal-
LE PÈRE JUDAS 189
butiant des supplications dans le dos de tous les passants. On les vit à toutes les heures du jour, par les sentiers perdus, le long des villages, ou bien mangeant un morceau de pain à Tombre d'un arbre solitaire, dans la grande chaleur du midi.
Et on commença dans la contrée à nommer le mendiant « le père Judas ».
Or, un jour, il rapporta dans sa besace deux petits cochons vivants qu'on lui avait donnés dans une ferme parce qu'il avait guéri le fermier d'un maL
Et bientôt il cessa de mendier, tout occupé à guider ses porcs pour les nourrir, les promenant le long de l'étang, sous les chênes isolés, dans les petits vallons voisins. La femme, au contraire, errait sans cesse en quête d'aumônes, mais elle le rejoignait tous les soirs.
Lui non plus n'allait jamais à l'église, et on ne l'avait jamais vu faire le signe de la croix devant les calvaires. Tout cela faisait beaucoup jaser.
Sa compagne, une nuit, fut prise de fièvre et se mit à trembler comme une toile qu'agite le vent. Il alla jusqu'au bourg chercher des médicaments, puis il s'enferma près d'elle, et pendant six jours on ne le vit plus.
Mais le curé, ayant entendu dire que la « Juive »
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' allait trépasser, s'en vint apporter les con- ■ ' solations de sa reli-
gion à la mourante, et lui offrit les derniers sacrements. Etait-elle juive? Il ne le savait pas. Il voulait, en tout cas, essayer de sauver son âme. A peine eut-il heurté la porte, que le père Judas parut sur le seuil, haletant, les yeux allumés, toute sa grande barbe agitée, comme de Teau qui ruisselle, et il cria, dans une langue inconnue, des mots de blasphème en tendant ses bras maigres pour empêcher le prêtre d'entrer.
Le curé voulut parler, offrir sa bourse et ses soins, mais le vieux l'injuriait toujours, faisant
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avec les mains le geste de lui jeter des pierres.
Et le prêtre se retira, poursuivi par les malédictions du mendiant.
Le lendemain, la compagne du père Judas mourut. Il Tenterra lui-même devant sa porte. C'étaient des gens de si peu qu'on ne s'en occupa pas.
Et on revit l'homme conduisant ses cochons le long de l'étang et sur le flanc des côtes. Souvent aussi il recommençait à mendier pour se nourrir. Mais on ne lui donnait presque plus rien, tant on faisait courir d'histoires sur lui. Et chacun savait aussi de quelle manière il avait reçu le curé.
Il disparut. C'était pendant la semaine sainte. On ne s'en inquiéta guère.
Mais le lundi de Pâques, des garçons et des filles qui étaient venus en promenade jusqu'à l'étang, entendirent un grand bruit dans la hutte. La porte était fermée; les garçons l'enfoncèrent et les deux cochons s'enfuirent en sautant comme des boucs. On ne les a jamais revus.
Alors, tout ce monde étant entré, on aperçut par terre quelques vieux linges, le chapeau du mendiant, quelques os, du sang séché et des restes de chair dans les creux d'une tête de mort.
Ses porcs l'avaient dévoré.
Et le père Joseph ajouta :
— C'était arrivé, monsieur le vendredi saint, à trois heures après-midi.
Je demandai :
— Comment le savez-vous ?
Il répondit :
— C'est pas doutable.
Je n'essayai point de lui faire comprendre comme il était naturel que les animaux affamés eussent mangé leur maître mort subitement dans sa hutte.
Quant à la croix sur le mur, elle était apparue un matin, sans qu'on sût quelle main l'avait tracée de cette couleur étrange.
/Depuis lors, on ne douta plus que le Juif errant <4ie fût mort en ce lieu.
Je le crus moi-même pendant une heure.
C'était un modeste ménage d'employé. Le mari, commis de ministère, correct et méticuleux, accomplissait strictement son devoir. Il s'appelait Léopold Bonnin. C'était un petit jeune homme qui pensait en tout ce qu'on devait penser. Elevé religieusement, il devenait moins croyant depuis que la République tendait à la séparation de l'Église et de l'État. Il disait bien haut, dans les corridors de son ministère : « Je suis religieux, très religieux même, mais religieux à Dieu ; je ne suis pas clérical. » Il avait avant tout la prétention d'être un honnête homme, et il le proclamait en se frappant la poitrine. Il était, en effet, un honnête homme dans le sens le plus terre à terre du mot. Il venait à l'heure, partait à l'heure, ne flânait guère, et se montrait toujours fort droit sur la « question d'argent ». Il avait épousé la fille d'un collègue pauvre, mais dont la sœur
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était riche d'un rr.illion, ayant été épousée par amour. Elle n'avait pas eu d'enfants, d'où une désolation pour elle, et ne pouvait laisser son bien, par conséquent, qu'à sa nièce.
Cet héritage était la pensée de la famille. Il planait sur la maison, planait sur le ministère tout entier ; on savait que « les Bonnin auraient un million ».
Les jeunes gens non plus n'avaient pas d'enfants, mais ils n'y tenaient guère, vivant tranquilles dans leur étroite et placide honnêteté. Leur appartement était propre, rangé, dormant, car ils étaient calmes et modérés en tout ; et ils pensaient qu'un enfant troublerait leur vie, leur intérieur, leur repos.
Ils ne se seraient pas efforcés de rester sans descendance ; mais puisque le ciel ne leur en avait point envoyé, tant mieux.
La tante au million se désolait de leur stérilité et leur donnait des conseils pour la faire cesser. Elle avait essayé autrefois, sans succès, de mille pratiques révélées par des amis ou des chiromanciennes ; depuis qu'elle n'était plus en âge de procréer, on lui avait indiqué mille autres mo3^ens qu'elle supposait infaillibles, en se désolant de n'en pouvoir faire l'expérience, mais elle s'acharnait à les découvrir à ses neveux, et leur répétait à tout moment : « Eh bien, avez-vous essayé ce que je vous recommandais l'autre jour ? »
Elle mourut. Ce fut dans le cœur des deux jeunes gens une de ces joies secrètes qu'on voile de deuil vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres. La conscience se drape de noir, mais l'âme frémit d'allégresse.
Ils furent avisés qu'un testament était déposé chez un notaire. Ils y coururent à la sortie de l'église.
La tante, fidèle à l'idée fixe de toute sa vie, laissait son million à leur premier né, avec la jouissance de la rente aux parents jusqu'à leur mort. Si le jeune ménage n'avait pas d'héritier avant trois ans, cette fortune irait aux pauvres.
Ils furent stupéfaits, atterrés. Le mari tomba malade et demeura huit jours sans retourner au bureau. Puis, quand il fut rétabli, il .se promit avec énergie d'être père.
Pendant six mois, il s'y acharna jusqu'à n'être plus que l'ombre de lui-même. Il se rappelait maintenant tous les moyens de la tante et les mettait en œuvre consciencieusement, mais en vain. Sa volonté désespérée lui donnait une force factice qui faillit lui devenir fatale.
L'anémie le minait ; on craignit la phtisie. Un médecin consulté l'épouvanta et le fit rentrer dans son existence paisible, plus paisible même qu'autrefois, avec un régime réconfortant.
Des bruits gais couraient au ministère, on savait la désillusion du testament et on plaisan-
tait dans toutes les divisions sur ce fameux «coup du million ». Les uns donnaient à Bonnin des conseils plaisants ; d'autres s'offraient avec outrecuidance pour remplir la clause désespérante. Un grand garçon surtout, qui passait pour un viveur terrible, et dont les bonnes fortunes étaient célèbres par les bureaux, le harcelait d'allusions, de mots grivois, se faisant fort, disait-il, de le faire hériter en vingt minutes.
Léopold Bonnin, un jour, se fâcha, et, se levant brusquement avec sa plume derrière l'oreille, lui jeta cette injure : « Monsieur, vous êtes un infâme ; si je ne me respectais pas, je vous cracherais au visaofe. )>
Des témoins furent envoyés, ce qui mit tout le ministère en émoi pendant trois jours. On ne rencontrait qu'eux dans'les couloirs, se communiquant des procès-verbaux, et des points de vue sur l'affaire. Une rédaction fut enfin adoptée à l'unanimité par les quatre délégués et acceptée par les deux intéressés qui échangèrent gravement un salut et une poignée de main devant le chef de bureau, en balbutiant quelques paroles d'excuses.
Pendant le mois qui suivit, ils se saluèrent avec une cérémonie voulue et un empressement bien élevé, comme des adversaires qui se sont trouvés face à face. Puis un jour, s'étant heurtés au tournant d'un couloir, M. Bonnin demanda
avec un empressement digna : « Je ne vous ai po^nt fait mal, Monsieur ? » L'autre répondit : « Nuilement, Monsieur. »
Depuis ce moment, ils crurent convenable changer quelques rôles en se rencontrant. Puis, ils devinrent peu à peu plus familiers ; ils prirent l'habitude Tun de l'autre, se comprirent, sestimèrent en gens qui s'étaient méconnus, et devinrent inséparables.
Mais Léopold était malheureux dans son ménao-e . Sa femme le harcelait
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d'allusions désobligeantes, le martyrisait de sousentendus. Et le temps passait ; un an déjà s'était écoulé depuis la mort de la tante. L'héritage semblait perdu.
M"'' Bonnin, en se mettant à table, disait : « Nous avons peu de choses pour le dîner ; il en gérait autrement si nous étions riches. »
Quand Léopold partait pour le bureau.
M'"** Bonnin, en lui donnant sa canne, disait : « vSi nous avions cinquante mille livres de rente, tu n'aurais pas besoin d'aller trimer là-bas, Monsieur le gratte-papier. »
Quand M""^ Bonnin allait sortir par les jours de pluie, elle murmurait : « Si on avait une voiture, on ne serait pas forcé de se crotter par des temps pareils. »
Enfin, à toute heure, en toute occasion, elle semblait reprocher à son mari quelque chose de honteux, le rendant seul coupable, seul responsable de la perte de cette fortune.
Exaspéré, il finit par l'emmener chez un grand médecin qui, après une longue consultation, ne se prononça pas, déclarant qu'il ne voyait rien ; que le cas se présentait assez fréquemment; qu'il en est des corps comme des esprits ; qu'après avoir vu tant de ménages disjoints par incompatibilité d'humeur, il n'était pas étonnant d'en voir d'autres stériles par incompatibilité physique. Cela coûta quarante francs.
La guerre était déclarée, une guerre incessante, acharnée, entre les deux époux, une sorte de haine épouvantable. Et M""^ Bonnin ne cessait de répéter : « Est-ce malheureux, de perdre une fortune parce qu'on a épousé un imbécile î » ou bien : « Dire que si j'étais tombé sur un autre homme, j'aurais aujourd'hui cinquante mille livres de rente ! » ou bien : « Il y a des gens qu
sont toujours gênants clans la vie. Ils gâtent tout. »
Les dîners, les soirées surtout devenaient intolérables. Xe sachant plus que taire, Léopold, un soir, craignant une scène horrible au logis, amena son ami, Frédéric Morel, avec qui il avait lailli se battre en duel. 3lorel tut bientôt l'ami de la maison, le conseiller écouté des deux époux.
Il ne restait plus que six mois avant l'expiration du dernier délai donnant aux pauvres le million ; et peu à peu Léopold changeait d'allures vis-à-vis de sa femme, devenait lui-même agressif, la piquait souvent par des insinuations obscures, parlait d'une façon mystérieuse de temmes d'employés qui avaient su taire la situation de leur mari.
De temps en temps, il racontait quelque histoire d'avancement surprenant tombé sur un commis. « Le petit Ravinot, qui était surnuméraire voici cinq ans, vient d'être nommé souschef. » M""^ Bonnin prononçait : « Ce n'est pas toi qui saurais en faire autant. »
Alors Léopold haussait les épaules. « Avec ça qu'il en fait plus qu'un autre. Il a une femme intelligente, voilà tout. Elle a su plaire au chef de division, et elle obtient tout ce qu'elle veut. Dans la vie il faut savoir s'arranger pour n'être pas dupé par les circonstances. »