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Que voulait-il dire au juste? Que comprit-elle ? Que se passa-t-il ? Ils avaient chacun un calendrier, et marquaient les jours qui les séparaient du terme iatal ; et chaque semaine ils sentaient une tolie les envahir, une rage désespérée, une exaspération éperdue avec un tel désespoir, qu'ils devenaient capables d'un crime s'il avait fallu le commettre.
Et voilà qu'un matin, M™'^ Bonnin dont les yeux luisaient et dont toute la ligure semblait radieuse, passa ses deux mains sur les épaules de son mari, et le regardant jusqu'à l'âme, d'un regard fixe et joyeux, elle dit, tout bas : « Je crois que je suis enceinte. » Il eut une telle secousse au cœur qu'il faillit tomber à la renverse; et brusquement, il saisit sa femme dans ses bras, l'embrassa eperdument, l'assit sur ses genoux,
l'étreignit encore comme une enfant adorée, et, succombant à l'émotion, il pleura, il sanglota.
Deux mois après, il n'avait plus de doutes. Il la conduisit alors chez un médecin pour faire constater son état et porta le certificat obtenu chez le notaire dépositaire du testament.
L'homme de loi déclara que, du moment que Tenfant existait, né ou à naître, il s'inclinait et qu'il sursoirait à l'exécution jusqu'à la fin de la grossesse.
Un garçon naquit, qu'ils nommèrent Dieudonné, en souvenir de ce qui s'était pratiqué dans les maisons royales.
Ils furent riches.
Or, un soir, comme M. Bonnin rentrait chez lui où devait dîner son ami Frédéric Morel, sa femme lui dit d'un ton simple : « Je viens de prier notre ami Frédéric de ne plus mettre les pieds ici, il a été inconvenant avec moi. » Il la regarda une seconde avec un sourire reconnaissant dans l'œil, puis il ouvrit les bras ; elle s'y jeta et ils s'embrassèrent longtemps, longtemps comme deux bons petits époux, bien tendres, bien unis, bien honnêtes.
Et il faut entendre 31™' Bonnin parler des femmes qui ont failli par amour, et de celles qu'un grand élan du cœur a jetées dans l'adultère*
J'avais reçu, dans la matinée du 8 juillet, le télégramme que voici : a Beau temps. Toujours mes prédictions. Frontières belges. Départ du matériel et du personnel à midi, au siège social. Commencement des manœuvres à trois heures. Ainsi donc je vous attends à l'usine à partir de cinq heures. JOVIS. »
A cinq heures précises, j'entrais à l'usine à gaz de la Villette. On dirait les ruines colossales d'une ville de cyclopes. D'énormes et sombres avenues s'ouvrent entre les lourds gazomètres alignés l'un derrière l'autre, pareilles à des colonnes monstrueuses, tronquées, inégalement hautes et qui portaient sans doute, autrefois, quelque effrayant édifice de fer.
Dans la cour d'entrée, gît le ballon, une grande galette de toile jaune, aplatie à terre sous un filet. On appelle cela la mise en épervier ; et
il a l'air, en effet, d'un vaste poisson pris et mort.
Deux ou trois cents personnes le regardent, assises ou debout, ou bien examinent la nacelle, un joli panier carré, un panier à chair humaine qui porte sur son flanc, en lettres d'or, dans une plaque d'acajou : Le Horla.
On se précipite soudain, car le gaz pénètre enfin dans le ballon par un long tube de toile jaune qui rampe sur le sol, se gonfle, palpite, un ver démesuré. Mais une autre pensée, une autre image frappent tous les yeux et tous les esprits. C'est ainsi que la nature elle-même nourrit les êtres jusqu'à leur naissance. La bête qui s'envolera tout à l'heure commence à se soulever, et les aides du capitaine Jovis, à mesure que le Hoi'la grossit, étendent et mettent en place le filet qui le couvre, de façon à ce que la pression soit bien régulière et également répartie sur tous les points.
Cette opération est fort délicate et fort importante ; car la résistance de la toile de coton, si mince, dont est fait l'aérostat, est calculée en raison de l'étendue du contact de cette toile avec le filet, aux mailles serrées qui portera la nacelle. Le Horla, d'ailleurs, a été dessiné par M. Mallet, construit sous ses ^^eux et par lui. Tout a été fait dans les ateliers de M. Jovis, par le personnel actif de la société, et rien au dehors,
Ajoutons que tout est nouveau dans ce ballon, depuis le vernis jusqu'à la soupape, ces deux choses essentielles de Taérostation. Il doit rendre la toile impénétrable au gaz. comme les flancs d'un navire sont impénétrables à l'eau. Les anciens vernis à base d'huile de lin avaient le double inconvénient de fermenter et de brûler la toile qui, en peu de temps, se déchirait comme du papier.
Les soupapes offraient ce danger de se refermer imparfaitement dès qu'elles avaient été ouvertes et qu'était brisé l'enduit, dit cataplasme, dont on les garnissait. La chute de M. Lhoste, en pleine mer et en pleine nuit, a prouvé, l'autre semaine, l'imperfection du vieux système.
On peut dire que les deux découvertes du capitaine Jovis, celle du vernis principalement, sont d'une valeur inestimable pour l'aérostation.
On en parle d'ailleurs dans la foule, et des hommes qui semblent être des spécialistes, affirment avec autorité, que nous serons retombés avant les fortifications. Beaucoup d'autres choses encore sont blâmées dans ce ballon d'un nouveau type que nous allons expérimenter avec tant de bonheur et de succès.
Il grossit toujours, lentement. On y découvre de petites déchirures faites pendant le transport: et on les bouche, selon Tusage, avec des mor-
ceaux de journal appliqués sur la toile en les mouillant. Ce procédé d'obstruction inquiète et émeut le public.
Pendant que le capitaine Jovisetson personnel s'occupent des derniers détails, les voyageurs vont dîner à la cantine de l'usine à gaz, selon la coutume établie.
Quand nous ressortons, l'aérostat se balance, énorme et transparent, prodigieux fruit d'or, poire fantastique que mûrissait encore, en la couvrant de feu, les derniers rayons du soleil.
Voici qu'on attache la nacelle, qu'on apporte les baromètres, la sirène que nous ferons gémir et mugir dans la nuit, les deux trompes aussi, et les provisions de bouche, les pardessus, tout le petit matériel que peut contenir, avec les hommes, ce panier volant.
Comme le vent pousse le ballon sur les gazomètres, on doit à plusieurs reprises l'en éloigner pour éviter un accident au départ.
Tout à coup le capitaine Jovis appelle les passagers.
Le lieutenant Mallet grimpe d'abord dans le filet aérien entre la nacelle et l'aérostat, d'où il surveillera, durant toute la nuit, la marche du Ho?'lak travers le ciel, comme l'officier de quart, debout sur la passerelle, surveille la marche du navire.
M. Etienne Béer monte ensuite, puis M. Paul Bessand, puis xM. Patrice Eyriès, et puis moi.
Mais Taérostat est trop chargé pour la longue traversée que nous devons entreprendre, et M. Eyriès doit, non sans grand regret, quitter sa place.
M. Jovis, debout sur le bord de la nacelle, prie, en termes fort galants, les dames de s'écarter un peu, car il craint, en s'élevant de jeter du sable sur leurs chapeaux ; puis il commande : « Lâchez-tout ! » et tranchant d'un coup de couteau les cordes qui suspendent autour de nous le lest accessoire qui nous retient à terre, il donne au Horla sa liberté.
En une seconde nous sommes partis. On ne sent rien ; on flotte, on monte, on vole, on plane. Nos amis crient et applaudissent, nous ne les entendons presque plus ; nous ne les voyons qu'à peine. Nous sommes déjà si loin ! si haut ! Quoi ! nous venons de quitter ces gens là-bas ? Est-ce possible ? Sous nous maintenant, Paris s'étale, une plaque sombre, bleuâtre, hachée par les rue.s^ et d'où s'élancent de place en place, des dômes, des tours, des flèches ; puis tout autour, la plaine, la terre que découpent les routes longues, minceset blanches. Au milieu des champs verts, d'un vert tendre ou foncé, et des bois presque noirs.
La Seine semble un gros serpent roulé, cou-
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elle immobile, dont on n'aperçoit ni la tête ni la queue ; elle vient de là-bas, elle s'en va là-bas, en traversant Paris, et la terre entière a l'air d'une immense cuvette de prés et de forêts qu'enferme à l'horizon une montagne basse, lointaine et circulaire.
Le soleil qu'on n'apercevait plus d'en bas reparaît pour nous, comme s'il se levait de nouveau, et notre ballon lui-même s'allume dans cette clarté ; il doit paraître un astre à ceux qui nous regardent. M. Mallet, de seconde en seconde, jette dans le vide une feuille de papier à cigarettes et dit tranquillement : « Nous montons, nous montons toujours», tandis que le capitaine Jovis, rayonnant de joie, se frotte les mains en répétant : « Hein ? ce vernis, hein ! ce vernis. »
On ne peut, en effet, apprécier les montées et les descentes qu'en jetant de temps en temps une feuille de papier à cigarettes. Si ce papier, qui demeure, en réalité, suspendu dans l'air, semble tomber comme une pierre, c'est que le ballon monte ; s'il semble au contraire s'envoler au ciel, c'est que le ballon descend.
Les deux baromètres indiquent cinq cent mètres environ, et nous regardons, avec une admiration enthousiaste, cette terre que nous quittons, à laquelle nous ne tenons plus par rien et qui a l'air d'une carte de géographie peinte, d'un plan démesuré de province. Toutes ses rumeurs cepen-
dant nous arrivent distinctes, étrangenicnt reconnaissables. On entend surtout le bruit des roues sur les routes, le claquement des fouets, le « hue » des charretiers ; le roulement et le sifflement des trains, et les rires des gamins qui courent et jouent sur les places. Chaque fois que nous passons sur un village, ce sont des clameurs enfantines qui dominent tout et montent dans le ciel avec le plus d'acuité.
Des hommes nous appellent ; des locomotives sifflent ; nous répondons avec la sirène qui pousse des gémissements plaintifs, affreux, maigres, vraie voix d'être fantastique errant autour du monde.
Des lumières s'allument de place en place, feux isolés dans les fermes, chapelets de gaz dans les villes. Nous allons vers le nord-ouest après avoir plané longtemps sur le petit lac d'Enghien. Une rivière apparaît : c'est l'Oise. Alors nous discutons pour savoir où nous sommes. Cette ville qui brille là-bas, est-ce Creil ou Pontoise ? Si nous étions sur Pontoise, on verrait semble-til la jonction de la Seine et de l'Oise : et puis ce feu, cet énorme feu sur la gauche, n'est-ce pas le haut fourneau de 3Iontataire ?
Nous nous trouvons en vérité sur Creil. Le spectacle est surprenant; sur la terre, il fait nuit, et nous sommes encore dans la lumière, à dix
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heures passées. Maintenant nous entendons les bruits légers des champs, le double cri des cailles surtout, puis les miaulements des chats et les hurlements des chiens. Certes, les chiens sentent le ballon, le voient et donnent l'alarme. On les entend, par toute la plaine, aboyer contre nous et gémir, comme ils gémissent à la lune. Les bœufs aussi semblent se réveiller dans les étables, car ils mugissent ; toutes les bêtes effrayées s'émeuvent devant ce monstre aérien qui passe.
Et lés odeurs du sol montent vers nous délicieuses, odeurs des foins, des fleurs ; de la terre verte et mouillée, parfumant l'air, un air léger, si léger, si doux, si savoureux que jamais de ma vie je n'avais respiré avec tant de bonheur. Un bien-être profond, inconnu, m'envahit, bien-être du corps et de l'esprit, fait de nonchalance, de repos infini, d'oubli, d'indifférence à tout et de cette sensation nouvelle de traverser l'espace sans rien sentir de ce qui rend insupportable le mouvement, sans bruit, sans secousses et sans trépidations.
Tantôt nous montons et tantôt nous descendons. De minute en minute, le lieutenant Mallet, suspendu dans sa toile d'araignée, dit au capitaine Jovis : « Nous descendons, jetez une demipoignée. » Et le capitaine, qui cause et rit avec nous, un sac de lest entre ses genoux, prend
dans ce sac un peu de sable et le jette par-dessus bord.
Rien n'est plus amusant, plus délicat et plus passionnant que la manœuvre du ballon. C'est un énorme joujou, libre et docile, qui obéit avec une surprenante sensibilité, mais qui est aussi, et avant tout, l'esclave du vent, auquel nous ne commandons pas.
Une pincée de sable, la moitié d'un journal, quelques gouttes d'eau, les os du poulet qu'on vient de manger, jetés au dehors, le font monter brusquement.
Le fleuve ou le bois qu'on traverse, nous soufflant un air humide et froid, le fait descendre de deux cents mètres. Sur les blés mûrs il se maintient, et sur les villes il s'élève.
La terre dort maintenant, ou plutôt l'homme dort sur la terre, car les bêtes réveillées annoncent toujours notre approche. De temps en temps le roulement d'un train nous arrive ou le sifflet de la machine. Sur les lieux habités nous faisons mugir la sirène : et les paysans afl"olés dans leurs lits doivent se demander en tremblant si c'est l'ange du jugement dernier qui passe.
Mais une odeur de gaz, forte et continue, nous frappe : nous avons rencontré sans doute un courant chaud, et le ballon se gonfle, perdant son sang invisible par le tuyau d'échappement, qu'on
nomme appendice et qui se referme de lui-même dès que cesse la dilatation.
Nous montons. La terre déjà ne nous renvoie plus l'écho de nos trompes ; nous avons déjà passé six cents mètres. On n'y voit pas assez pour consulter les instruments, on sait seulement que les feuilles de papier de riz tombent sous nous comme des papillons morts, que nous montons toujours, toujours. On ne distingue plus la terre; des brumes légères nous en séparent ; et sur nos tètes, le peuple des étoiles scintille.
Mais une lueur naît devant nous, une lueur d'argent qui fait pâlir le ciel ; et soudain, comme si elle s'élevait des profondeurs inconnues de l'horizon inférieur, la lune apparaît sur le bord d'un nuage. Elle semble venue d'en bas, tandis que nous la regardons de très haut, accoudés à notre nacelle comme des spectateurs sur un balcon. Elle se dégage luisante et ronde des nuées qui l'enveloppaient, et elle monte au ciel avec lenteur.
La terre n'est plus, la terre est noyée sous des vapeurs laiteuses qui ressemblent à une mer. Nous sommes donc seuls maintenant avec la lune, dans l'immensité, et la lune a l'air d'un ballon qui vo3^age en face de nous ; et notre ballon qui reluit a l'air d'une lune plus grosse que l'autre, d'un monde errant au milieu du ciel, au milieu des astres, dans l'étendue infinie. Nous ne
parlons plus, nous ne pensons plus, nous ne vi-
vons plus ; nous allons, délicieusement inertes, à travers l'espace. L'air qui nous porte a fait de nous des êtres qui lui ressemblent, des êtres muets, joyeux et fous, grisés par cette envolée
prodigieuse, étrangement alertes, bien qu'immobiles. On ne sent plus la chair, on ne sent plus les os, on ne sent plus palpiter le cœur, on est devenu quelque chose d'inexprimable, des oiseaux qui n'ont pas même la peine de battre de l'aile.
Tout souvenir a disparu de nos âmes, tout souci a quitté nos pensées, nous n'avons plus de regrets, de projets, ni d'espérances. Nous regardons, nous sentons, nous jouissons éperdument de ce voyage fantastique ; rien que la lune et nous dans le ciel ! Nous sommes un monde vagabond, un monde en marche, comme nos sœurs les planètes ; et ce petit monde en marche porte cinq hommes qui ont quitté la terre et Tont déjà presque oubliée. On y voit maintenant comme en plein jour; nous nous regardons surpris de cette clarté, car nous n'avons à regarder que nous et quelques nuages d'argent qui flottent plus bas. Les baromètres indiquent douze cents mètres, puis treize, puis quatorze, puis quinze cents; et les feuilles de papier de riz tombent 'toujours autour de nous.
Le capitaine Jovis affirmequela lune souvent a fait ainsi s'emballer les aérostats et que le voyage en haut va continuer.
Nous sommes maintenant à deux mille mètres ; nous montons encore à deux mille trois cent cinquante mètres, le ballon enfin s'arrête.
Et nous faisons mugir la sirène surpris qu'on ne nous réponde point des étoiles.
A présent, nous descendons, très vite, sans Qous en douter. M. Mallet crie sans cesse: « Jetez du lest, jetez du lest ! » Et le lest qu'on précipite dans le vide, sable et pierres mêlées, nous revient dans la figure, comme s'il remontait, lancé d'en bas vers les astres, tant est rapide notre chute.
Voici la terre !
Où sommes-nous ! Cette pointe en l'air a duré plus de deux heures. Il est minuit passé et nous traversons un grand pays sec, bien cultivé, plein de routes, très peuplé.
Voici une ville, une grande ville à droite, une autre à gauche plus loin. Mais, tout à coup, à la surface du sol, une lumière éclatante, féerique, s'allume et s'éteint, puis elle reparaît, s'efFace de nouveau. Jovis, que grise l'espace, s'écrie : «Regardez, regardez ce phénomène de la lune dans l'eau. On ne peut rien voir de plus beau la nuit. »
Rien, en effet, ne peut faire imaginer pareille chose, rien ne peut donner l'idée de l'éclat prodigieux de ces plaques de clarté qui ne sont pas du feu, qui ne semblent pas des reflets, qui naissent brusquement ici ou là et s'éteignent tout aussitôt.
Sur les ruivsseaux qui serpentent, ces foj^era
ardents apparaissent en même temps à chaque détour du cours d'eau; mais comme le ballon passe aussi vite que le vent, à peine a-t-on le temps de les voir.
Nous sommes maintenant assez près de la terre, et notre ami Béer s'écrie . Regardez-donc î qu'estce qui court là-bas dans ce champ ? N'est-ce pas un chien ? » Quelque chose court en effet sur le sol avec une prodigieuse vitesse, et ce quelque chose semble franchir les fossés, les routes, les arbres avec une telle facilité que nous ne comprenons pas. Le capitaine riait : « C'est l'ombre de notre ballon, dit-il. Elle va grossira mesure que nous descendrons, »
J'entends distinctement un grand bruit de forges dans le lointain, et comme nous n'avons cessé, durant toute la nuit de nous diriger sur l'étoile polaire, que j'ai si souvent regardé et consulté du pont de mon petit yacht sur la Méditerranée, nous allons indubitablement versla Belgique.
Notre sirène et nos deux trompes appellent sans discontinuer. Quelques cris nous répondent, cris de charretier qui s'arrête, cri de buveur attardé. Nous hurlons : « Où sommes-nous ? » Mais le ballon va si vite que jamais l'homme effaré n'a le temps de nous répondre. L'ombre grossie du Horla, large comme une balle d'en-
fant, fuit devant nous, sur les champs, les routes, les blés et les bois. Elle passe, elle passe, nous précédant d'un demi-kilomètre; et j'écoute à présent, penché hors de la nacelle, le grand
bruit du vent dans les arbres et sur les ré* coites.
Je dis au capitaine Jovis : « Comme ça souffle ! »
Il me répond : « Non, ce sont des chutes d'eau sans doute. » J'insiste, sur de mon oreille qui' le connaît bien, le vent, pour l'avoir entendu si souvent siffler dans les cordages. Alors Jovis me pousse le coude ; il a peur d'émouvoir ses passagers joyeux et tranquilles, car il sait bien qu'un orage nous chasse. Un homme enfin nous a compris, il répond : « Nord. »
Un autre nous jette le même mot.
Et soudain une ville considérable, d'après rétendue de son gaz se montre juste devant nous. Cest Lille, peut-être. Comme nous approchons d'elle, apparaît sous nous, tout à coup, une si surprenante lave de feu, que je me crois emporté sur un pays fabuleux où on fabrique des pierres précieuses pour les géants.
C'est une briqueterie, paraît-il. En voici d'autres, deux, trois. Les matières en fusion bouillonnent, scintillent, jettent des éclats bleus, rouges, jaunes, verts, des reflets de diamants monstrueux, de rubis, d'émeraudes, de turquoises, de saphirs, de topazes. Et près de là, les' grandes forges soufflent leur haleine ronflante, pareille à des rugissements de lion apocalyptiques ; les hautes cheminées jettent au vent leurs panaches de flammes, et l'on entend des bruits de m.étal qui roule, de métal qui sonne, de marteaux énormes qui retombent.
— Où sommes-nous ?
Une voix, voix de farceur ou d'affolé, nous répond :
— Dans un ballon.
— Où sommes-nous ?
— Lille.
Nous ne nous étions point trompés. Déjà on ne voit plus la ville et voici Roubaix sur la droite, puis des champs bien cultivés, réguliers,
de tons différents selon les cultures et qui semblent tous jaunes, gris ou bruns dans la nuit. Mais des nuages s'amassent derrière nous, couvrent la lune, tandis qu'à l'Est le ciel s'éclaircit, devient d'un bleu clair avec des reflets rouo-es. C'est l'aube. Elle grandit vite, nous montrant maintenant tous les petits détails de la terre, les trains, les ruisseaux, les vaches, les chèvres. Et tout cela passe sous nous avec une prodigieuse vitesse ; on n'a pas le temps de regarder, à peine le temps de voir que d'autres prés, d'autres champs, d'autres maisons ont déjà fui. Les coqs chantent, mais la voix des canards domine tout, on dirait que le monde en est peuplé, couvert, tant ils font de bruit.
Les paysans matineux agitent les bras, nous criant : « Laissez-vous tomber. » Mais nous allons toujours, sans monter ni descendre, penchés au bord de la nacelle et regardant couler l'univers sous nos pieds.
Jovis signale une autre ville, très loin. Elle approche, dominée par des clochers antiques, et ravissante, vue ainsi d'en haut. On discute. Estce Courtrai ? Est-ce Gand ?
Déjà nous sommes tout près et nous voyons qu'elle est entourée d'eau,, traversée en tous sens par des canaux. On dirait une Venise du Xord. Juste au moment où nous passons sur le beffroi, si près que notre guide-robe, longue corde traî-
nant sous la nacelle, a failli le toucher, le carillon flamand, se met à chanter trois heures. Ses sons légers et rapides, doux et clairs, semblent jaillir pour nous de ce mince toit de pierre frôlé dans
Kir
fip'^
notre course errante. C'est un bonjour charmant, un bonjour ami que .nous jette la Flandre. Nous répondons avec la sirène dont l'horrible voix résonne par les rues.
C'était Bruges ; mais à peine Tavions-nous perdue de vue, que mon voisin Paul Bessand me demande : « Ne voyez-vous rien sur la droite et devant vous? On dirait une fleur. »
Devant nous, en effet, s'étend au loin une ligne lumineuse, sous la clarté de l'aube. Oui, cela a l'air d'une fleur, d'une immense fleur, avec des îles dedans.
« Préparons la descente », dit le capitaine. Il fait rentrer dans la nacelle M. Mallet toujours perché dans son filet ; puis on serre les baromètres et tous les objets durs qui pourraient nous blesser dans les secousses.
M. Bessand s'écrie : « Mais voilà des mâts de navires à oauche. Nous sommes à la mer. »
Des brumes nous l'avaient cachée jusque-là. La mer était partout, à gauche et en face, tandis qu'à notre droite TEscaut, joint à la lieuse, étendait jusqu'à la mer ses bouches plus vastes qu'un lac.
Il fallait descendre en une minute ou deux.
La corde de la soupape, religieusement enfermée dans un petit sac de toile blanche et placée bien en vue afin qu'elle ne soit touchée par personne, fut déroulée, et M. Mallet la tient en main, tandis que le capitaine Jovis cherche au loin une place favorable.
* Derrière nous, le tonnerre gronde et aucun oiseau ne suivrait notre course folle.
— Tirez ! cria Jovis.
Nous passions sur un canal. La nacelle frémit deux fois et s'inclina. Le guide-rope a touché les ofrands arbres des deux rives.
Mais notre vitesse est telle que la longue corde qui traîne maintenait ne semble pas la ralentir, et nous arrivons, avec une rapidité de boulet, sur une grande ferme, dont les poules, les pigeons.
les canards effares s'envolent dans tous les sens,
tandis que les veaux, les chats et les chiens fuient, éperdus, vers la maison.
Il nous reste juste un demi-sac de lest. Jovisle
LEtVOYAGE DU HORLA 231
jette; et le Horla légèrement s'envole par-dessus le toit.
« La soupape ! w crie de nouveau le capitaine.
M. Mallet se suspend à la corde et nous descendons comme tombe une flèche.
D'un coup de couteau, l'amarre qui retient l'ancre est coupée, nous la traînons derrière nous dans un grand champ de betteraves.
Voici des arbres.
— Attention ! Cramponnez-vous ! Gare aux tètes !
Nous passons encore dessus ; puis une forte secousse nous bouscule. L'ancre a mordu.
— Attention ! Tenez-vous bien ! Soulevezvous à la force des poignets. Nous allons toucher.
La nacelle touche en effet. Et puis s'envole de nouveau. Elle retombe encore, rebondit et, enfin, se pose à terre, tandis que le ballon se débat follement, avec des efforts d'agonisant.
Des paysans accouraient, mais n'osaient point approcher. Ils furent longtemps à se décider avant de venir nous délivrer, car on ne peut mettre pied à terre sans que l'aérostat soit presque complètement dégonflé.
Puis, en même temps que les hommes effarés, dont quelques-uns sautaient d'étonnement avec
des gestes de sauvages, toutes ^ les vaches qui paissaient sur les dunes venaient à nous, entourant notrç ballon d'un cercle étrange et comique de cornes, de gros yeux et de naseaux soufflants.
Avec l'aide des paysans belges, complaisants et hospitaliers, nous avons pu, en peu de temps, empaqueter tout notre matériel et le porter à la gare de Heyst où nous reprenions à 8 h. 20 le train pour Paris.
La descente avait eu lieu à trois heures quinze minutes du matin, ne précédant que de quelques secondes la pluie torrentielle et les éclairs aveuglants de l'orage qui nous chassait devant lui.
Nous avons donc pu, grâce au capitaine Jovis, dont mon confrère Paul Ginisty m'avait depuis longtemps raconté la hardiesse, car ils sont tombés ensemble et volontairement en pleine mer, en face Menton, nous avons donc pu, en une seule nuit, voir, du haut du ciel, le coucher du soleil, le lever de la lune et le retour du jour, et aller de Paris aux bouches de TEscaut à travers les airs.
Le train filait, à toute vapeur, dans les ténèbres.
Je me trouvais seul, en face d'un vieux monsieur qui regardait par la portière. On sentait fortement le phénol dans le wagon du P.-L.-M. venu sans doute de Marseille.
C'était par une nuit sans lune, sans air, brûlante. On ne voyait point d'étoiles, et le souffle du train lancé nous jetait quelque chose de chaud, de mou, d'accablant, d'irrespirable.
Partis de Paris depuis trois heures, nous allions vers le centre de la France sans rien voir des pays traversés. "^
Ce fut tout à coup comme une apparition fantastique. Autour d'un grand feu, dans un bois, aeux hommes étaient debout.
Vj.
Nous vîmes cela pendant une seconde : c'était, nous sembla-t-il, deux misérables, en haillons, rouges dans la lueur éclatante du foyer, avec leurs faces barbues tournées vers nous, et autour d'eux, comme un décor de drame, les arbres verts, d'un vert clair et luisant, les troncs frappés par le vif reflet de la flamme, le feuillage traversé, pénétré, mouillé par la lumière qui coulait dedans.
Puis tout redevint noir de nouveau.
Certes, ce fut une vision fort étrange ! Que faisaient-ils dans cette forêt, ces deux rôdeurs ? Pourquoi ce feu dans cette nuit étouffante ?
Mon voisin tira sa montre et me dit :
« Il est juste minuit, monsieur, nous venons de voir une singulière chose. »
J'en convins et nous commençâmes à causer, à chercher ce que pouvaient être ces personnages: des malfaiteurs qui brûlaient des preuves ou des sorciers qui préparaient un filtre ? On n'allume pas un feu pareil, à minuit, en plein été, dans une forêt, pour cuire la soupe? Que faisaient-ils donc ? Nous ne pûmes rien imaginer de vraisemblable.
Et mon voisin se mit à parler... C'était un vieil homme, dont je ne parvins point à déterminer la profession. Un original assurément, fort instruit, et qui semblait peut-être un peu détraqué.
Mais sait-on quels sont les sages et quels sont les fous, dans cette vie où la raison devrait souvent s'appeler sottise et la folie s'appeler génie ?
Il disait :
— Je suis content d'avoir vu cela. J'ai éprouvé pendant quelques minutes une sensation disparue !
Comme la terre devait être troublante autrefois, quand elle était si mystérieuse !
A mesure qu'on lève les voiles de l'inconnu, on dépeuple l'imagination des hommes. Vous ne trouvez pas, monsieur, que la nuit est bien vide et d'un noir bien vulgaire depuis qu'elle n'a plus d'apparitions.
On se dit : « Plus de fantastique, plus de croyances étranges, tout l'inexpliqué est explicable. Le surnaturel baisse comme un lac qu'un canal épuise ; la science, de jour en jour, recule les limites du merveilleux.
Eh bien, moi, monsieur, j'appartiens à la vieille race, qui aime à croire. J'appartiens à la vieille race naïve accoutumée à ne pas comprendre, à ne pas chercher, à ne pas savoir, faite aux mystères environnants et qui se refuse à la simple et nette vérité.
Oui, monsieur, on a dépeuplé l'imagination en surprenant l'invisible. Notre terre m'apparaît aujourd'hui comme un monde abandonné, vide et nu. Les croyances sont parties qui la. rendaient poétique.
Quand je sors la nuit, comme je voudrais frissonner de cette angoisse qui fait se signer les vieilles femmes le long des murs des cimetières et se sauver les derniers superstitieux devant les vapeurs étranges des marais et les fantasques feux follets! Comme je voudrais croire à ce quelque chose de, vague et de terrifiant qu'on s'imaginait sentir passer dans l'ombre.
Comme l'obscurité des soirs devait être sombre, terrible, autrefois, quand elle était pleine d'êtres fabuleux, inconnus, rôdeurs, méchants, dont on ne pouvait deviner les formes, dont l'appréhension glaçait le cœur, dont la puissance occulte passait les bornes de notre pensée, et dont l'atteinte était inévitable ?
s^ec le surnaturel, la vraie peur a disparu de la terre^car on n'a vraiment peur que de ce qu'on ne comprend pas.^Les dangers visibles peuvent émouvoir, troubler, effra3^er î Qu'est cela auprès de la convulsion que donne à l'âme la pensée qu'on va rencontrer un spectre errant, qu'on va subir l'étreinte d'un mort, qu'on va voir accourir une de ces bêtes effroyable qu'inventa l'épouvante des hommes ? LejL.ténèbres me semblent claires depuis qu'elles ne sont|2hisliaiiié«s.
Et la preuve de cela, c'est que si nous nous trouvions seuls tout à coup dans ce bois, nous serions poursuivis par l'image des deux êtres singuliers qui viennent de nous apparaître dans
l'éclair de leur foyer, bien plus que par l'appréhension d'un danger quelconque réel.
Il rèpét3^ji 0ji^jiaijirau^ qu'on ne çomjHiendjpas. »
Et tout à coup un souvenir me vint, le souvenir d'une histoire que nous conta Tourgueneff, un dimanche, chez Gustave Flaubert.
L'a-t-il écrite quelque part, je n'en sais rien.
Personne plus que le grand romancier russe ne sut faire passer dans l'âme ce frisson de Tinconnu voilé, et, dans la demi-lumière d'un conte étrange, laisser entrevoir tout un monde de choses inquiétantes, incertaines, menaçantes.
Avec lui, on la sent bien, la peur vague de l'Invisible, la peur de l'inconnu qui est derrière le mur, derrière la porte, derrière la vie apparente. Avec lui, nous sommes brusquement traversés par des lumières douteuses, qui éclairent seulement assez pour augmenter notre angoisse.
Il semble nous montrer parfois la signification de coïncidences bizarres, de rapprochements inattendus de circonstances en apparence fortuites, mais que guiderait une volonté cachée et sournoise. On croit sentir, avec lui, un fil imperceptible qui nous guide d'une façon mystérieuse à travers la vie, comme à travers un rêve nébuleux dont le sens nous échappe sans cesse.
Il n'entre point hardiment dans le surnaturel,
comme Edgard Poe ou Hoffmann, il raconte de? histoires simples où se mêle seulement quelqua chose d'un peu vague et d'un peu troublant. Il nous dit aussi, ce jour-là : « On n'a vraiment peur que de ce qu'on ne comprend point. ))
Il éta/it assis, ou plutôt affaissé, dans un grand fauteuil, les bras pendants, les jambes allongées et molles, la tête toute blanche, nO' yé dans ce grand flot de barbe et veux d'argent donnait l'as-
deche qui
pect d'un père éternel ou d'un fleuve d'Ovide.
Il parlait lentement, avec une certaine paresse qui donnait du charme aux phrases et une certaine hésitation de la langue un peu lourde qui soulignait la justesse colorée des mots. Son œil pâle, grand ouvert, reflétait, comme un œil d'enfant, toutes les émotions de sa pensée.
Il nous raconta ceci :
Il chassait, étant jeune homme, dans une forêt
de Russie. Il avait marché tout le jour et il arriva, vers la lin de l'après-midi, sur le bord d'une calme rivière.
Elle coulait sous les arbres, dans les arbres, pleine d'herbes flottantes, profonde, froide et claire.
Un besoin impérieux saisit le chasseur de se jeter dans cette eau transparente. Il se dévêtit et s'élança dans le courant. C'était un très grand et très fort garçon, vigoureux et hardi nageur.
Il se laissait flotter doucement, l'âme tranquille, frôlé par les herbes et les racines, heureux de sentir contre sa chair le glissement léger des lianes.
Tout à coup une main se posa sur son épaule.
Il se retourna d'une secousse et il aperçut un être effroyable qui le regardait avidement.
Cela ressemblait à une femme ou à une guenon. Elle avait une figure énorme, plissée, grimaçante et qui riait. Deux choses innommables, deux mamelles sans doute, flottaient devant elle, et des cheveux démesurés, mêlés, roussis par le soleil, entouraient son visage et flottaient sur son dos.
TourguenefiF se sentit traversé par la peur hideuse, la peur glaciale des choses surnaturelles.
Sans réfléchir, sans songer, sans comprendre il se mit à nager éperdument vers la rive. Mais
le nn>nstre nageait plus vite encore et il lui touchait le cou, le dos, les jambes, avec de petits ricanements de joie. Le jeune homme, fou d épouvante, toucha la berge, enfin, et s'élança detoute sa vitesse à travers le bois, sans mèrrre penser à retrouver ses habits et son fusil.
L'être effroyable le' suivit, courant aussi vite que lui et grognant toujours.
Le fuyard, à bout de forces et perclus par la terreur, allait tomber, quand un enfant qui gar- • dait des chèvres accourut, armé dun fouet ; il se mit à frapper l'affreuse bête humaine, qui se sauva en poussant des cris de douleur. Et Tourgueneflf la vit disparaître dans le feuillage, pareille à une femelle de gorille.
C'était une folle, qui vivait depuis plus de trente ans dans ce bois, de la charité des bergers, et qui passait la moitié de ses jours à nager dans la rivière.
Le grand écrivain russe ajouta : « Je n'ai jamais eu si peur de ma vie, parce que je n'ai pas compris ce que pouvait être ce monstre ».
iy ^j/r] Mon compagnon, à qui j'avais dit cette aven- IjA r ture, reprit :
— Oui, on n'a peur que de ce qu'on ne comprend pas. On n'éprouve vraiment l'affreuse convulsion de l'âme, qui s^appelle l'épouvante, que lorsque se mêle à la peur~ûir^êu de la terreur supersti-
tifij^se des siècles passés. Moi, j'ai ressenti cette épouvante dans toute son horreur, et cela pour une chose si simple, si bête, que j'ose à peine la dire.
Je voyageais en Bretagne, tout seul, à pied. J'avais parcouru le Finistère, les landes désolées, les terres nues où ne pousse que l'ajonc, à côté des grandes pierres sacrées, des pierres hantées. J'avais visité, la veille, la sinistre pointe du Raz. ce bout du vieux monde, où se battent éternellement deux océans : l'Atlantique et la Planche , j'avais l'esprit plein de légendes, d'histoires lues ou racontées sur cette terre des croyances et des superstitions.
Et j'allai de Penmarch à Pont-l'Abbé, de nuit.
Connaissez-vous Penmarch ? Un rivage plat, tout plat, tout bas, plus~bas que la mer, semble-t-il. On la voit partout, menaçante et grise, cette mer pleine d'écueilsbaveux comme des bêtes furieuses.
J'avais dîné dans un cabaret de pêcheurs, et je marchais maintenant sur la route droite, entre deux landes. Il faisait très noir.
De temps en temps, une pierre druidique, pareille à un fantôme debout, semblait me regarder passer, et peu à peu entrait en moi une appréhension vague; de quoi? Je n'en savais rien. Il est des soirs où l'on se croit frôlé par des esprits, où Tàme frissonne sans raison, où le cœur bat sous la crainte confuse de ce quelque chose d'invisible que je regrette, moi.
Elle me semblait longue, cette route, longue et vide interminablement.
Aucun bruit que le ronflement des flots, là-bas, derrière moi, et parfois ce bruit monotone et menaçant semblait tout près, si près, que je les croyais sur mes talons, courant par la plaine avec leur front d'écume, et que j'avais envie de me sauver, de fuira toutes jambes devant eux.
Le vent, un vent bas soufflant par rafales, faisait siffler les ajoncs autour de moi. Et bien que j'allasse très vite, j'avais froid dans les bras et dans les jambes : un vilain froid d'angoisse.
Oh ! comme j'aurais voulu rencontrer quelqu'un î
Il faisait si noir que je distinguais à peine la route, maintenant.
Et tout à coup j'entendis devant moi, très loin, un roulement. Je pensai : « Tiens, une voiture. » Puis je n'entendis plus rien.
Au bout d'une minute, je perçus distinctement le même bruit, plus proche.
Je ne voyais aucune lumière, cependant ; mais je me dis : « Ils n'ont pas de lanterne. Quoi d'étonnant dans ce pays sauvage. »
Le bruit s'arrêta encore, puis reprit. Il était trop grêle pour que ce fut une charrette ; et je n'entendais point d'ailleurs le trot du cheval, ce qui m'étonnait, car la nuit était calme.
Je cherchais : « Qu'est-ce que cela ? »
Il approchait vite, très vite î Certes, je n'entendais rien qu'une roue — aucun battement de fers ou de pieds, rien. Qu'était-ce que cela ?
Il était tout près, tout près ; je me jetai dans un fossé par un mouvement de peur instinctive, et je vis passer contre moi une brouette, qui courait... toute seule, personne ne la poussait... Oui... une brouette... toute seule...
Mon cœur se mit à bondir si violemment que je m'affaissai sur l'herbe et j'écoutais le roulement de la roue qui s'éloignait, qui s'en allait vers la mer. Et je n'osais plus me lever, ni marcher, ni faire un mouvement ; car si elle était
revenue, si elle m'avait poursuivi, je serais mort de terreur.
Je fus longtemps à me remettre, bien longtemps. Et je fis le reste du chemin avec une telle
rf
angoisse dans l'âme que le moindre bruit me coupait l'haleine.
Est-ce bête, dites ? Mais quelle peur ! En y réfléchissant, plus tard, j'ai compris; un enfant, nu-pied^, la menait sans doute cette brouette ; et moi, j'ai cherché la tète d'un homme à la hauteur ordinaire !
Comprenez-vous cela... quand on a déjà dans l'esprit un frisson de surnaturel... une brouette qui court... toute seule... Quelle peur!
Il se tut une seconde, puis reprit :
— Tenez, monsieur, nous assistons à un spectacle curieux et terrible : cette invasion du choléra !
Vous sentez le phénol dont ces wagons sont empoisonnés, c'est qu'il est là quelque part.
Il faut voir Toulon en ce moment. Allez, on sent bien qu'il est là. Lui. Et ce n'est pas la peur d'une maladie qui affole ces gens. Le choléra c'est autre chose, c'est ITnvisible, c'est un fléau d'autrefois, des temps passés, une sorte d'Esprit malfaisant qui revient et qui nous étonne autant qu'il nous épouvanté, cari 1 appartient, semble-t-il, aux âges disparus.
Les médecins me font rire avec leur microbe. Ce n'est pas un insecte qui terrifie les hommes au point de les faire sauter par la fenêtre ; c'est le choléra, l'être inexprimable et terrible venu du fond de l'Orient.
Traversez Toulon, on danse dans les rues.
Pourquoi danser en ces jours de mort ? On tire des feux d'artifices dans la campagne autour de la ville; on allume des feux de joie; des orchestres jouent des airs joyeux sur toutes les promenades publiques.
Pourquoi cette folie?
C'est qu'il est là, c'est qu'on le brave, non pas le Microbe, mais le Choléra, et qu'on veut être crâne devant lui, comme auprès d'un ennemi
caché qui vous guette. C'est pour lui qu'on danse, qu'on rit, qu'on crie, qu'on allume ces feux, qu'on joue ces valses, pour lui, TEsprit qui tue, et qu'on sent partout présent, invisible, menaçant, comme un de ces anciens génies du mal que conjuraient es prêtres barbares...
Xon^. mon ami, n'y songez plus. Ce que vous me demandez me révolte et me dégoûte. On dirait que Dieu, car je crois à Dieu, moi, a voulu jadis tout ce qu'il a fait de bon en y joignant quelque chose d'horrible. Il nous avait donné Tamour, la plus douce chose qui soit au monde, mais trouvant cela trop beau et trop pur pour nous, il a imaginé les sens, les sens, les sens ignobles, sales, révoltants, brutaux, les sens qu'il a façonnés comme par dérision et qu'il a mêlés aux ordures du corps, qu'il a conçus de telle sorte que nous n'y pouvons songer sans rougir, que nous n'en pouvons parler qu'à voix basse. Leur acte affreux est enveloppé de honte. Il se cache, révolte l'âme, blesse les 3'eux, et, honni par la morale, poursuivi par la loi, il se commet dans l'ombre, comme s'il était criminel.
Ne me parlez jamais de cela, jamais I
Je ne sais point si je vous aime, mais je sais que je me plais près de vous, que votre regard m'est doux et que votre voix me caresse le cœur. Du jour où vous auriez obtenu de ma faiblesse ce que vous désirez, vous me deviendriez odieux . Le lien délicat qui nous attache l'un à ' l'autre serait brisé. Il y aurait entre nous un abîme d'infamies.
Restons ce que nous sommes.
^U^'f^^ Et... aimez-moi si vous voulez, je le permets.
Votre amie,
Geneviève.
Madame^ voulez-vous me permettre à mon tour
de VOUS parler brutalement, sans ménagements galants, comme je parlerais à un ami qui voudrait prononcer des vœux éternels ?
Moi non plus, je ne sais pas si je vous aime. Je ne le saurais vraiment qu'après cette chose qui vous révolte tant.
Avez-vous oublié les vers de Musset :
S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles Je me souviens encor de ces spasmes terribles. De ces baisers muets, de ces muscles ardents. De cet être absorbé, blême et serrant les dents.
Cette sensation d'horreur et d'insurmontable dégoût, nous l'éprouvons aussi quand, emportés par rimpétuosité du sang, nous nous laissons aller aux accouplements d'aventure. Mais quand une femme est pour nous l'être d'élection, de charme constant, de séduction infinie que vous êtes pour moi, la caresse devient le plus ardent, le plus complet et le plus infini des bonheurs.
La caresse, madame, c'est l'épreuve de l'amour. Quand notre ardeur s'éteint après l'étreinte, nous nous étions trompés. Quand elle grandit, nous nous aimons.
Un philosophe, qui ne pratiquait point ces doctrines, nous a mis en garde contre ce piège de la nature. La nature veut des êtres, dit-il, et pour nous contraindre à les créer, il a mis le double appas de l'amour et de la volupté auprès du
piège! Et il ajoute : Dès que nous nous sommes laissé prendre, dès que l'affolement d'un instant a passé, une tristesse immense nous saisit, car nous comprenons la ruse qui nous a trompés, nous voyons, nous sentons, nous touchons la raison secrète et voilée qui nous a poussés malgré nous.
Cela est vrai souvent, très souvent. Alors nous nous relevons écœurés. La nature nous a vaincus, nous a jetés, à son gré, dans des bras qui s'ouvraient, parce qu'elle veut que des bras s'ouvrent.
Oui. je sais les baisers froids et violents sur des lèvres inconnues, les regards fixes et ardents en des yeux qu'on n'a jamais vus et qu'on ne verra plus jamais, et tout ce que je ne peux pas dire, tout ce qui nous laisse à l'àme une amère mélancolie.
Mais, quand cette sorte de nuage d'affection, qu'on appelle l'amour, a enveloppé deux êtres, quand ils ont pensé l'un à l'autre, longtemps, toujours, quand le souvenir pendant l'éloignement veille sans cesse, le jour, la nuit, apportant à l'âme les traits du visage, et le sourire, et le son de la voix-^ quand on a été obsédé, possédé par la forme absente et toujours visible, n'est-il pas naturel que les bras s'ouvrent enfin, que les lèvres s'unissent et que les corps se mêlent?
N'avez-vous jamais eu le désir du baiser ? Dites-
moi si les lèvres n'appellent pas les lèvres, et si le regard clair, qui semble couler dans les veines, ne soulève pas des ardeurs furieuses, irrésistibles.
Certes, c'est là le piège, le piège immonde, dites-vous ! Qu'importe, je le sais, j'y tombe, et je l'aime. La nature nous donne la caresse pour nous cacher sa ruse, pour nous forcer malgré nous à éterniser les générations. Eh bien, volons-lui la caresse, faisons-la nôtre, raffinons-la. changeonsla, idéalisons-la, si vous voulez. Trompons, à notre tour, la Nature, cette trompeuse. Faisons plus qu'elle n'a voulu, plus qu'elle n'a pu ou osé nous apprendre. Que la caresse soit comme une matière précieuse sortie brute de la terre, prenons-la et travaillons-la et perfectionnons-la, sans .souci des desseins premiers, de la volonté dissimulée de ce que vous appelez Dieu. Et comme c'est la pensée qui poétise tout, poétisons-la, madame, jusque dans ses brutalités terribles, dans ses plus impures combinaisons, jusque dans ses plus monstrueuses inventions.
Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise, comme le fruit mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de bonheur. Aimons la chair parce qu'elle est belle, parce qu'elle est blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et sous les mains,
Quand les artistes ont cherché la forme la plus rare et la plus pure pour les coupes où Tart devait boire Tivresse, ils ont choisi la courbe des seins, dont la fleur ressemble à celle des roses.
Or, j'ai lu dans un livre érudit, qui s'appelle le Dictionnaire des Sciences médicales, cette définition de la gorge des femmes, qu'on disait imaginée par M. Joseph Prudhomme, devenu docteur en médecine :
« Le sein peut être considéré chez la femme comme un objet en même temps d'utilité et d'agrément. »
Supprimons, si vous voulez, l'utilité et ne gardons que l'agrément . Aurait-il cette forme adorable qui appelle irrésistiblement la caresse s'il n'était destiné qu'à nourrir les enfants.
Oui, madame, laissons les moralistes nous prêcher la pudeur, et les médecins la prudence ; laissons les poètes, ces trompeurs toujours trompés eux-mêmes, chanter l'union chaste des âmes et le bonheur immatériel ; laissons les femmes laides à leurs devoirs et les hommes raisonnables à leurs besognes inutiles ; laissons les doctrinaires à leurs doctrines, les prêtres à leurs commandements, et nous, aimons avant tout la caresse qui grise, affole, énerve, épuise, ranime, est plus douce que les parfums, plus légère que la brise, plus aiguë que les blessures, rapide et
dévorante, qui fait prier, qui fait commettre tous les crimes et tous les actes de courage !
Aimons-la, non pas tranquille, normale, légale ; mais violente, furieuse, immodérée ! Recherchons-la comme ou recherche l'or et le diamant, car elle vaut plus, étant inestimable et passagère! Poursuivons-la sans cesse, mourons pour elle et par elle.
Et si vous voulez, madame, que je vous dise une vérité que vous ne trouverez, je crois, en aucun livre, les seules femmes heureuses sur cette terre sont celles à qui nulle caresse ne manque. Elles vivent, celles-là, sans souci, sans pensées torturantes, sans autre désir que celui du baiser prochain qui sera délicieux et apaisant comme le dernier baiser.
Les autres, celles pour qui les caresses sont mesurées, ou incomplètes, ou rares, vivent harcelées par mille inquiétudes misérables, par des désirs d'argent ou de vanité, par tous les événenements qui deviennent des chagrins.
Mais les femmes caressées à satiété n'ont besoin de rien, ne désirent rien, ne regrettent rien. Elles rêvent, tranquilles et souriantes, effleurées à peine par ce qui serait pour les autres d'irrépa-
2r.O MISTI
rables catastrophes, car la caresse remplace tout, guérit de tout, console de tout !
Et j'aurais encore tant de choses à dire!...
Henri.
Ces deux lettres, écrites sur du papier japonais en paille de riz, ont été trouvées dans un petit porte-feuille en cuir de Russie, sous un prie- Dieu de la Madeleine, hier dimanche, après la messe d'une heure.
UN FOU
UN FOU
Quand on me dit : « Vous savez que Jacques Parent est mort fou dans une maison de santé », un frisson douloureux, un frisson de peur et d'angoisse me courut le long des os; et je le revis brusquement, ce grand garçon étrange, fou depuis longtemps peut-être, maniaque inquiétant, effrayant même.
C'était un homme de quarante ans, haut, maigre, un peu voûté, avec des yeux dlialluciné, des yeux noirs, si noirs qu'on ne distinguait pas la pupille, des 5'eux mobiles, rôdeurs, malades, hantés. Quel être singulier, troublant qui apportait, qui jetait un malaise autour de lui, un malaise vague, de l'âme, du corps, un de ces énervements incompréhensibles qui font croire à des influences surnaturelles.
Il avait un tic gênant : la manie de cacher ses mains. Presque jamais il ne les laissait errer,
comme nous faisons tous sur les objets, sur les tables. Jamais il ne maniait les choses traînantes avec ce geste familier qu'ont presque tous les hommes. Jamais il ne les laissait nues, ses longues mains osseuses, fines, un peu fébriles.
Il les enfonçait dans ses poches, sous les revers de ses aisselles en croisant les bras. On eût dit qu'il avait peur qu'elles ne fissent, malgré lui, quelque besogne défendue, qu'elles n'accomplissent quelque action honteuse ou ridicule s'il les laissait libres et maîtresses de leurs mouvements.
Quand il était obligé de s'en servir pour tous les usages ordinaires de la vie, il le faisait par saccades brusques, par élans rapides du bras comme s'il n'eût pas voulu leur laisser le temps d'agir par elles-mêmes, de se refuser à sa volonté, d'exécuter autre chose. A table, il saisissait son verre, sa fourchette ou son couteau si vivement, qu'on n'avait jamais le temps de prévoir ce qu'il voulait faire avant qu'il ne l'eut accompli.
Or, j'eus un soir l'explication de la surprenante maladie de son âme.
Il venait passer de temps en temps quelques jours chez moi, à la campagne, et ce soir-là il me paraissait particulièrement agité!
Un orage montait dans le ciel, étouffant et noir, après une journée d'atroce chaleur. Aucun
UN FOU
souffle d'air ne remuait les feuilles. Une vapeur chaude de four passait sur les visages, faisai haleter les poitrines. Je me sentais mal à Taise, agité, et je voulus gagner mon lit.
Quand il me vit me lever pour partir, Jacques Parent me saisit le bras d'un geste effaré.
— Oh ! non, reste encore un peu, me dit-il. Je le regardai avec surprise en murmurant :
— C'est que cet orage me secoue les nerfs. Il gémit, ou plutôt il cria :
— Et moi donc ! Oh î reste, je te prie ; je ne voudrais pas demeurer seul.
Il avait l'air affolé.
Je prononçai :
— Qu'est-ce que tu as ? Perds-tu la tête ?
— Oui, par moments, dans les soirs comme
celui-ci, dans les soirs d'électricité... j'ai... j'ai... j'ai peur. . . j'ai peur de moi. . . tu ne me comprends pas ? C'est que je suis doué d'un pouvoir... non... d'une puissance... non... d'une force... Enfin, je ne sais pas 'dire ce que c'est, mais j'ai en moi une action magnétique si extraordinaire que j'ai peur, oui, j'ai peur de moi, comme je te le disais tout à l'heure I
Et il cachait, avec des frissons éperdus, ses mains vibrantes sous les revers de sa jaquette. Et moi-même je me sentis soudain tout tremblant d'une crainte confuse, puissante, horrible. J'avais envie de partir, de me sauver, de ne plus le voir, de ne plus voir son œil errant passer sur moi, puis s'enfuir, tourner autour du plafond, chercher quelque coin sombre de la pièce pour s'y fixer, comme s'il eût voulu cacher aussi son regard redoutable.
Je balbutiai :
— Tu ne m'avais jamais dit ça!
Il reprit :
— Est-ce que j'en parle à personne? Tiens, écoute, ce soir je ne puis me taire. Et j'aime mieux que tu saches tout ; d'ailleurs, tu pourras me secourir.
Le magnétisme ! Sais-tu ce que c'est ? Non. Personne ne sait. On le constate pourtant. On le reconnaît, les médecins eux-mêmes le pratiquent; un des plus illustres, M. Charcot, le professe; donc, pas de doute, cela existe.
UN FOU f
Un homme, un être a le pouvoir, effrayant et incompréhensible, d'endormir, par la force de sa volonté, un autre être, et, pendant qu'il dort, de lui voler sa pensée comme on volerait une
bourse. Il lui vole sa pensée, c'est-à-dire son Ame, Tàme, ce sanctuaire, ce secret du Moi, rame, ce fond de l'homme qu'on croyait impénétrable, l'âme, cet asile des inavouables idées, de tout ce qu'on cache, de tout ce qu'on aime, de tout ce qu'on veut céder à tous les humains, il l'ouvre, la viole, Tétale, la jette au public! N'est-ce pas atroce, criminel, infâme?
Pourquoi, comment cela se fait-il? Le sait-on? Mais que sait-on?
Tout est mystère. Nous ne communiquons avec les choses que par nos misérables sens, incomplets, infirmes, si faibles qu'ils 'ont à peine la puissance de constater ce qui nous entoure. Tout est mystère. Songe à la musique, cet art divin, cet art qui bouleverse l'âme, l'emporte, la grise, l'affole, qu'est-ce donc? Rien.
Tu ne me comprends pas? Ecoute. Deux corps se heurtent. L'air vibre. Ces vibrations sont plus ou moins nombreuses, plus ou moins rapides, plus ou moins fortes, selon la nature du choc. Or, nous avons dans l'oreille une petite peau qui reçoit ces vibrations de l'air et les transmet au cerveau sous forme de son. Imagine qu'un verre d'eau se change en vin dans ta bouche. Le tympan accomplit cette incroyable métamorphose, ce surprenant miracle de changer le mouvement en son. Voilà.
La musique, cet art complexe et mystérieux,
UN FOU ? 269
précis comme l'algèbre et vague comme un rêve, cet art fait de mathématiques et de brise, ne vient donc que de la propriété étrange d'une petite peau. Elle n'existerait point, cette peau, que le son non plus n'existerait pas, puisque par lui-même il n'est qu'une vibration. Sans l'oreille, devinerait-on la musique? Non. Eh bien! nous sommes entourés de choses que nous ne soupçonnerons jamais, parce que les organes nous manquent qui nous les révéleraient.
Le magnétisme est de celles-là peut-être. Nous ne pouvons que pressentir cette puissance, que tenter en tremblant ce voisinage des esprits, qu'entrevoir ce nouveau secret de la nature, parce que nous n'avons point en nous l'instrument révélateur.
Quant à moi... Quant à moi, je suis doué d'une puissance affreuse. On dirait un autre être enfermé en moi, qui veut sans cesse s'échapper, agir malgré moi, qui s'agite, me ronge, m'épuise. Quel est-il? Je ne sais pas, mais nous sommes deux dans mon pauvre corps, et c'est lui, l'autre, qui est souvent le plus fort, comme ce soir.
Je n'ai qu'à regarder les gens pour les engourdir comme si je leur avais versé de l'opium. Je n'ai qu'à étendre les mains pour produire des choses... des choses... terribles. Si tu savais? Oui. Si tu savais ? Mon pouvoir ne s'étend pas
seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux et même... sur les objets...
Cela me torture et m'épouvante. J'ai eu envie souvent de me crever les yeux et de me couper les poignets.
Mais je vais... je veux que tu saches tout. Tiens. Je vais te montrer cela... non pas sur des créatures humaines, c'est ce qu'on fait partout, mais sur... sur... des bêtes.
Appelle Mirza.
Il marchait à grands pas avec des airs d'halluciné, et il sortit ses mains cachées dans sa poitrine. Elles me semblèrent effrayantes comme s'il eût mis à nu deux épées.
Et je lui obéis machinalement, subjugué, vibrant de terreur et dévoré d'une sorte de désir impétueux de voir. J'ouvris la porte et je sifflai ma chienne qui couchait dans le vestibule. J'entendis aussitôt le bruit précipité de ses ongles sur les marches de l'escalier, et elle apparut joyeuse, remuant la queue.
Puis je lui fis signe de se coucher sur un fauteuil ; elle y sauta, et Jacques se mit à la caresser en la regardant.
D'abord, elle sembla inquiète ; elle frissonnait, tournait la tête pour éviter l'œil fixe (]c l'homme, semblait agitée d'une crainte grandissante. Tout à coup, elle commença à trembler, comme tremblent les chiens. Tout son corps
UN FOU ? 271
palpitait, secoué de longs frissons, et elle voulut s'enfuir. Mais il posa sa main sur le crâne de l'animal qui poussa, sous ce toucher, un de ces longs hurlements qu'on entend, la nuit, dans la campagne.
Je me sentais moi-même engourdi, étourdi, ainsi qu'on l'est lorsqu'on monte en barque. Je voyais se pencher les meubles, remuer les murs. Je balbutiai : « Assez, Jacques, assez. » Mais il ne m'écoutait plus, il regardait .^lirza d'une façon continue, effrayante. Elle fermait les yeux maintenant et laissait tomber sa tète comme on fait en s'endormant. Il se tourna vers moi.
— C'est fait, dit-il, vois maintenant.
Et jetant son mouchoir de l'autre côté de l'appartement, il cria : « Apporte ! »
La bête alors se souleva et chancelant, trébuchant comme si elle eût été aveugle, remuant ses pattes comme les paralytiques remuent leurs jambes, elle s'en alla vers le linge qui faisait une tache blanche contre le mur. Elle essaya plusieurs fois de le prendre dans sa gueule, mais elle mordait à côté comme si elle ne l'eût pas vu. Elle le saisit enfin, et revint de la même allure ballottée de chien somnambule.
C'était une chose terrifiante à voir. Il commanda : « Couche-toi ». Elle se coucha. Alors, touchant le front, il dit : « Un lièvre, pille, pille. » Et la bête, toujours sur le flanc, essaya