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de courir, s'agita comme font les chiens qui rêvent, et poussa, sans ouvrir la gueule, des petits aboiements de ventriloque.
Jacques semblait devenu fou. La sueur coulait de son front. Il cria : « Mords-le, mords ton maître. » Elle eut deux ou trois soubresauts terribles. On eût juré qu'elle résistait, qu'elle luttait. Il répéta : « Mords-le. » Alors, se levant, ma chienne s'en vint vers moi, et moi je reculais vers la muraille, frémissant d'épouvante, le pied levé pour la frapper, pour la repousser.
Mais Jacques ordonna : « Ici, tout de suite. » Elle se retourna vers lui. Alors, de ses deux grandes mains, il se mit à lui frotter la tète comme s'il l'eût débarrassée de liens invisibles.
Mirza rouvrit les yeux : « C'est fini », dit-il.
Je n'osais point la toucher et je poussai la porte pour qu'elle s'en allât. Elle partit lentement, tremblante, épuisée, et j'entendis de nouveau ses griffes frapper les marches.
Mais Jacques revint vers moi : « Ce n'est pas tout. Ce qui m'effraie le plus, c'est ceci, tiens. Les objets m'obéissent. »
Il y avait sur ma table une sorte de couteaupoignard dont je me servais pour couper les feuillets des livres. Il allongea sa main vers lui. Elle semblait ramper, s'approchait lentement; et tout d'un coup je vis, oui, je vis le couteau luimême tressaillir, puis il remua, puis il glissa
UN FOU
doucement, tout seul, sur le bois vers la main arrêtée qui l'attendait, et il vint se placer sous ses doigts.
Je me mis à crier de terreur. Je crus que je devenais fou moi-même, mais le son aigu de ma voix me calma soudain.
Jacques reprit :
— Tous les objets viennent ensuite vers moi. C'est pour cela que je cache mes mains., Qu'est cela ?
Du magnétisme, de l'électricité, de l'aimant ? Je ne sais pas, mais c'est horrible.
Et comprend tu pourquoi c'est horrible? Quand je suis seul, aussitôt que je suis seul, je ne puis m'empêcher d'attirer tout ce qui m'entoure.
Et je passe des jours entiers à changer des choses de place, ne me lassant jamais d'essayer ce pouvoir abominable, conime pour voir s'il ne m'a pas quitté.
Il avait enfoui ses grandes mains dans ses poches et il regardait dans la nuit. Un petit bruit, un frémissement léger semblait passer dans les arbres.
C'était la pluie qui commençait à tomber.
Je murmurai : « C'est effrayant ! »
Il répéta : « C'est horrible. »
Une rumeur accourut dans ce feuillage, comme un coup de vent. C'était l'averse, l'ondée épaisse, torrentielle.
Jacques se mit à respirer par grands souffles qui soulevaient sa poitrine.
— Laisse-moi, dit-il, la pluie va me calmer. Je désire être seul à présent.
Le dix-sept juillet mil huit cent quatre-vingttrois, à deux heures et demie du matin, le gardien du cimetière de Béziers, qui habitait un petit pavillon au bout du champ des morts, fut réveillé par les jappements de son chien enfermé dans la cuisine.
Il descendit aussitôt et vit que l'animal flairait sous la porte en aboyant avec fureur, comme si quelque vagabond eût rôdé autour de la maison. Le gardien Vincent prit alors son fusil et sortit avec précaution.
Son chien partit en courant dans la direction de l'allée du général Bonnet et s'arrêta net auprès du monument de M'"^ Tomoiseau.
Le gardien, avançant alors avec précaution, aperçut bientôt une petite lumière du côté de Tallée Malenvers. Il se glissa entre les tombes et fut témoin d'un acte horrible de profanation.
Vu homme avait déterré le cadavre d'une jeune femme ensevelie la veille, et il le tirait hors de la tombe.
Une petite lanterne sourde, posée sur un tas de terre, éclairait cette scène hideuse.
Le gardien Vincent, s'étant élancé sur ce misérable, le terrassa, lui lia les mains et le conduisit au poste de police.
C'était un jeune avocat de la ville, riche, bien vu. du nom de Courbataille.
Il fut jugé. Le ministère public rappela les actes monstrueux du sergent Bertrand et souleva Vauditoire.
LA TOMBE 27g
Des frissons d'indignation passaient dans la foule. Quand le magistrat s'assit, des cris éclatèrent : « A mort ! A mort ! Le président eut grand'peine à faire rétablir le silence.
Puis il prononça d'un ton grave :
(( Prévenu, qu'avez-vous à dire pour votre défense ? »
Courbataille, qui n'avait point voulu d'avocat, se leva. C était un beau garçon, grand, brun, avec un visage ouvert, des traits énergiques, un œil hardi.
Des sifflets jaillirent du public.
Il ne se troubla pas, et se mit à parler d'une voix un peu voilée, un peu basse d'abord, mais qui s'affermit peu à peu.
« Monsieur le président,
« Messieurs les jurés,
« J'ai très peu de choses à dire. La femme dont j'ai violé la tombe avait été ma maîtresse. Je l'aimais.
« Je l'aimais, non point d'un amour sensuel, non point d'une simple tendresse d'âme et de cœur, mais d'un amour absolu, complet, d'une passion éperdue.
« Ecoutez-moi :
« Quand je l'ai rencontrée pour la première fois, j'ai ressenti, en la voyant, une étrange sensation. Ce ne fut point de l'étonnement, ni de l'admiration, ce ne fut point ce qu'on appelle
28o MISTI
le coup de foudre, mais un sentiment de bienêtre délicieux, comme si on m'eût plongé dans un bain tiède. Ses gestes me séduisaient, sa voix
me ravissait, toute sa personne me faisait un plaisir infini à regarder. Il me semblait aussi que je la connaissais depuis longtemps, que je l'avais vue déjà. Elle portait en elle quelque chose de mon esprit.
« Elle m'apparaissait comme une réponse à un appel jeté par mon âme, à cet appel vague et
continu que nous poussons vers l'Espérance durant tout le cours de notre vie.
<( Quand je la connus un peu plus, la seule pensée de la revoir m'agitait d'un trouble exquis et profond; le contact de sa main dans ma main était pour moi un tel délice que je n'en avais point imaginé de semblable auparavant, son sourire me versait dans les yeux une allégresse folle, me donnait envie de courir, de danser, de me rouler par terre.
« Elle devint donc ma maîtresse.
« Elle fut plus que cela, elle fut ma vie même. Je n'attendais plus rien sur la terre, je ne désirais rien, plus rien. Je n'enviais plus rien.
« Or, un soir, comme nous étions allés nous promener un peu loin le long de la rivière, la pluie nous surprit. Elle eut froid.
« Le lendemain, une fluxion de poitrine se déclara. Huit jours plus tard, elle expirait.
« Pendant les heures d'agonie, Tétonnement. l'effarement m'empêchèrent de bien comprendre, de bien réfléchir.
« Quand elle fut morte, le désespoir brutal m'étourdit tellement que je n'avais plus de pensée. Je pleurais.
« Pendant toutes les horribles phases de l'ensevelissement, ma douleur aiguë, furieuse, était encore une douleur de fou, une sorte de douleur sensuelle, ph3^sique.
u Puis quand elle fut partie, quand elle fut en terre, mon esprit redevint net tout d'un coup el je passai par toute une suite de souffrances morales si épouvantables que l'amour même qu'elle m'avait donné était cher à ce prix-là.
« Alors entra en moi cette idée fixe :
« Je ne la reverrai plus. »
« Quand on réfléchit à cela pendant un jour tout entier, une démence vous emporte! Songez! Un être est là, que vous adorez, un être unique, car dans toute l'étendue de la terre il n'en existe pas un second qui lui ressemble. Cet être s'est donné à vous, il crée avec vous cette union mystérieuse qu'on nomme l'Amour. Son œil vous semble plus vaste que l'espace, plus char^ mant que le monde, son œil clair où sourit la tendresse. Cet être vous aime. Quand il vous parle, sa voix vous verse un flot de bonheur.
« Et tout d'un coup il disparaît î Songez ! il disparaît non pas seulement pour vous, ,mais pour toujours. Il est mort. Comprenez-vous ce n^ot ? Jamais, jamais, jamais, nulle part, cet être n'existera plus. Jamais cet œil ne regardera plus rien ; jamais cette voix, jamais une voix pareille, parmi toutes les voix humaines, ne prononcera de la même façon un des mots que prononçait la sienne.
(( Jamais aucun visage ne renaîtra semblable au sien. Jamais, jamais! On garde les moules
des Statues ; on conserve des empreintes qui refont des objets avec les mêmes contours et les mêmes couleurs. Mais ce corps et ce visage, jamais ils ne reparaîtront sur la terre. Et pourtant il en naîtra des milliers de créatures, des millions, des milliards, et bien plus encore, et parmi toutes les femmes futures, jamais cellelà ne se retrouvera. Est-ce possible ? On devient fou en y songeant !
« Elle a existé vingt ans, pas plus, et elle a disparu pour toujours, pour toujours, pour toujours !
(( Elle pensait , elle souriait , elle m'aimait. Plus rien. Les mouches qui meurent à l'automne sont autant que nous dans la création. Plus rien! Et je pensais que son corps, son corps frais, chaud, si doux, si blanc, si beau, s'en allait en pourriture dans le fond d'une boîte sous la terre. Et son âme, sa pensée, où?
({ Ne plus la revoir ! Ne plus la revoir î L'idée me hantait de ce corps décomposé, que je pourrais peut-être reconnaître pourtant. Et je voulus le regarder encore une fois !
(c Je partis avec une bêche, une lanterne, un marteau. Je sautai par-dessus le mur du cimetière. Je retrouvai le trou de sa tombe ; on ne l'avait pas encore tout à fait rebouché.
« Je mis le cercueil à nu. Et je soulevai une planche . Une odeur abominable , le souffle
infâme des putréfactions me monta dans la figure. Oh î son lit, parfumé d'iris I
i< J'ouvris la bière cependant, et je plongeai dedans ma lanterne allumée, et je la vis. Sa figure était bleue, bouffie, épouvantable! Un liquide noir avait coulé de sa bouche.
Elle ! c'était elle ! Une horreur me saisit. Mais j'allongeai le bras et je pris ses cheveux pour attirer à moi cette face monstrueuse !
« C'est alors qu'on m'arrêta.
« Toute la nuit j'ai gardé comme on garde le parfum d'une femme après une étreinte d'amour, l'odeur immonde de cette pourriture, l'odeur de mabien-aimée!
« Faites de moi ce que vous voudrez. »
Un étrange silence paraissait peser sur la salle. On semblait attendre quelque chose encore. Les jurés se retirèrent pour délibérer.
Quand ils rentrèrent au bout de quelques minutes, l'accusé semblait sans craintes, et même sans pensée.
Le président avec les formules d'usage, lui annonça que ses juges le déclaraient innocent.
Il ne fit pas un geste, et le public applaudit.
LE
Il habitait autrefois une petite maison, près d'une grande route, à l'entrée d'un village. Il s'était établi charron après avoir épousé la fille d'un fermier du pays, et comme ils travaillaient beaucoup tous les deux, ils amassèrent une petite fortune. Seulement ils n'avaient pas d'enfants, ce qui les chagrinait énormément. Enfin
un fils leur vint; ils rappelèrent Jean, »t ils le caressaient Tun après l'autre, l'enveloppant de leur amour, le chérissant tellement qu'ils ne pouvaient rester une heure sans le regarder.
Comme il avait cinq ans, des saltimbanque^ passèrent dans le pays et établirent une baraque sur la place de la Mairie.
Jean, qui les avait vus, s'échappa de la maison, et son père, après l'avoir cherché bien longtemps, le retrouva au milieu des chèvres savantes et des chiens faiseurs de tours, qui poussait de grands éclats de rire sur les genoux d'un vieux paillasse.
Trois jours après, à Theure du dîner, au moment de se mettre à table, le charron et sa femme s'aperçurent que leur fils n'était plus dans la maison. Ils le cherchèrent dans leur jardin, et comme ils ne le trouvaient pas, le père sur le bord de la route, cria de toute sa force : « Jean! » — La nuit venait; l'horizon s'emplissait d'une vapeur brune qui reculait les objets dans un lointain sombre et efFr ayant. Trois grands sapins, tout près de là, semblaient pleurer. Aucune voix ne répondit; mais il y avait dans l'air comme des gémissements indistincts. Le père écouta longtemps, croyant toujours entendre quelque chose, tantôt à droite, tantôt à gauche, et la tête perdue, il s'enfonçait dans la nuit en appelant sans cesse : v Jean ! Jean ! »
Il courut ainsi jusqu'au jour, emplissant les ténèbres de ses cris, épouvantant les bêtes rôdeuses, ravagé par une angoisse terrible et se croyant fou par moments. Sa femme, assise sur la pierre de sa porte, sanglota jusqu'au matin.
On ne retrouva pas leur fils.
Alors ils vieillirent rapidement dans une tristesse inconsolable.
Enfin, ils vendirent leur maison et ils partirent pour chercher eux-mêmes.
Ils questionnèrent les bergers sur les côtes, les marchands qui passaient, les paysans dans les villages et les autorités des villes. Mais il y avait longtemps que leur fils était perdu ; personne ne savait rien ; lui-même avait sans doute oublié son nom maintenant et celui de son pays; et ils pleuraient, n'espérant plus.
Bientôt ils n'eurent plus d'argent ; alors ils se louèrent à la journée dans les fermes et dans les hôtelleries, accomplissant les besognes les plus humbles, vivant des restes des autres, couchant à la dure et souffrant du froid. Mais comme ils devenaient très faibles à force de fatigues, on n'en voulut plus pour travailler, et ils furent obligés de mendier sur les routes. Ils accostaient les voyageurs avec des figures tristes et des voix suppliantes ; imploraient un morceau de pain des moissonneurs qui dînent autour d'un arbre, à
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midi, dans la plaine ; et ils mangeaient silencieusement, assis sur le bord des fossés.
Un hôtelier, auquel ils racontaient leur malheur, leur dit un jour :
— J'ai connu aussi quelqu'un qui avait perdu sa fille ; c'est à Paris qu'il l'a retrouvée.
Ils se mirent tout de suite en route pour Paris.
Lorsqu'ils entrèrent dans la grande ville, ils furent effrayés par son immensité et par les multitudes qui passaient.
Ils comprirent cependant qu'il devait être au milieu de tous ces hommes, mais ils ne savaient comment s'y prendre pour le chercher. Puis ils craignaient de ne pas le reconnaître, car il y avait alors quinze ans qu'ils ne l'avaient vu.
Ils visitèrent toutes les places, toutes les rues, s'arrètant àtous les attroupements qu'ils voyaient, espérant une rencontre providentielle, quelque prodigieux hasard, une pitié de la destinée.
Souvent ils marchaient à l'aventure devant eux, l'un contre l'autre, ayant l'air si tristes et si pauvres qu'on leur faisait l'aumône sans qu'ils l'eussent demandée.
Chaque dimanche ils passaient leur journée à la porte des églises, regardant entrer et sortir les foules et cherchant sur les figures une ressemblance lointaine. Plusieurs fois ils crurent le reconnaître, mais toujours ils s'étaient trompés.
Il y avait, au ^euil d'une des églises où ils revenaient le plus souvent, un vieux donneur d'eau bénite qui était devenu leur ami. Son histoire était aussi fort triste, et la commisération qu'ils avaient pour lui fit naître entre "eux une grande amitié. Ils finirent par habiter ensemble tous les trois dans un pauvre taudis, tout en haut d'une grande maison, située très loin, auprès des champs ; et le charron quelquefois remplaçait à l'église son nouvel ami, lorsque celui-ci se trouvait malade. Un hiver vint, qui fut très dur. Le
pauvre porteur de goupillon mourut, et le curé de la paroisse désigna pour le remplacer le charroçidont il avait appris les malheurs.
Alors il vint chaque matin s'asseoir au même endroit, sur la même chaise, usant continuellement du frottement de son dos la vieille colonne de pierre contre laquelle il s'appuyait. Il regardait fixement tous les hommes qu'il voyait entrer, et il attendait les dimanches avec autant d'impatience qu'un collégien, parce que l'église, ce jour-là, était sans cesse pleine de monde.
Il devint très vieux, s'afFaiblissant encore sous l'humidité des voûtes ; et son espoir s'émiettait tous les jours.
Il connaissait à présent tous ceux qui venaient aux offices ; il savait leurs heures, leurs habitudes ; distinguait leurs pas sur les dalles.
Son^existence étaijjtellejnentjrétrécie que l'entrée d'un étranger dans Téglise étaîf pour lui un grand événement. Un jour, deux dames vinrent. L'une était vieille et l'autre jeune. C'était la mère et la fille probablement. Derrière elles, un homme se présenta qui les suivit. Il les salua à la sortie, et, après leur avoir offert de Teau bénite, il prit le bras de la plus vieille.
— Ce doit être le fiancé de la jeune, pensa le charron.
Et il chercha jusqu'au soir dans ses souvenirs où il avait -pu voir autrefois un jeune homme qui
ressemblât à celui-là. Mais celui qu'il se rappelait devait être à présent un vieillard, car il lui semblait l'avoir connu là-bas, dans sa jeunesse.
Ce même homme revint souvent accompagner les deux dames, et cette ressemblance vague, éloignée et familière qu'il ne pouvait retrouver importunait tellement le vieux donneur d'eau bénite, qu'il fit venir sa femme avec lui pour aider sa mémoire affaiblie.
Un soir, comme le jour baissait, les étrangers entrèrent tous les trois. Lorsqu'ils furent passés :
— Eh bien ! le connais-tu ? dit le mari.
La femme inquiète cherchait à se rappeler aussi. Tout à coup elle dit tout bas :
— Oui... oui... mais il est plus noir, plus grand, plus fort et habillé comme un monsieur; pourtant, père, vois-tu, c'est ta figure quand tu étais jeune.
Le vieux fit un soubresaut.
C'était vrai; il lui ressemblait, et il ressemblait aussi à son frère qui était mort, et à son père qu'il avait connu jeune encore. Ils étaient tellement émus qu'ils ne trouvaient rien à se dire. Les trois personnes redescendaient, allaient sortir. L'homme touchait le goupjUûn du doigt. Alors le vieux, dont la main tremblait tellement qu'elle faisait par terre une pluie d'eau bénite, s'écria : Jean?
L'homme s'arrêta, le regardant.
Il reprit plus bas :
— Jean ?
Les deux femmes l'examinaient sans comprendre.
Alors il dit pour la troisième fois en sanglo tant :
— Jean ?
L'homme se pencha tout près de sa figure, e: illuminé par un souvenir d'enfance, il répondit :
— Papa Pierre, maman Jeanne !
Il avait tout oublié, l'autre nom de son père et celui de son pays ; mais il se rappelait toujours ces deux mots qu'il avait tant répétés : papa Pierre, maman Jeanne !
Il tomba, la figure sur les genoux du vieux, et il pleurait, et il embrassait l'un après l'autre son père et sa mère, qui suffoquaient d'une joie démesurée.
Les deux dames pleuraient aussi, comprenant qu'un grand bonheur était arrivé.
Alors ils allèrent tous chez le jeune homme et il leur raconta son histoire.
Les saltimbanques l'avaient enlevé. Pendant trois ans il parcourut avec eux bien des pays. Puis la troupe s'était dispersée, et une vieille dame, un jour, dans un château, avait donné de l'argent pour le garder, parce qu'elle l'avait trouvé gentil. Comme il était intelligent, on le
mit à l'école, puis au collège, et la vieille dame n'ayant pas d'enfants lui avait laissé sa fortune. Lui aussi avait cherché ses parents ; mais comme il ne se rappelait que ces deux noms : « papa Pierre, maman Jeanne », il n'avait pu les retrouver. Maintenant, il allait se marier, et il présenta sa fiancée qui était très bonne et très jolie.
Quand les deux vieux eurent dit à leur tour leurs chagrins et leurs fatigues, ils l'embrassèrent encore une fois ; et ils veillèrent fort tard ce soir-là, n'osant pas se coucher, de crainte que le bonheur qui les fuyait depuis si longtemps ne les abandonnât de nouveau pendant leur sommeil.
Mais ils .avaient usé la ténacité du malheur, car ils furent heureux jusqu'à leur mort.