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CHAPITRE QUATORZIEME

Provence de Mistral développait en

effet, dans un éther platonicien, une maniére d’archétype, un monde fermé, une somme du passé, et que l’ombre de M. de Chateaubriand s’étend jusqu’a Maillane. La Provence, c’est le Génie de la Provence.

« Je songe avec envie, dit Mistral, au patre

1)”: langues différentes, parce que la

des Alpes qui le dernier sauvera quelques —

mots de provencal, a la grandeur représentative de cet homme, dernier reflet d’un passé de lumiere, et a l’admiration respectueuse des foules qui, sans doute, Viront contempler. » Voila la formule, et aussi les bornes, du mistralisme. Déja Mireille, son poéme de jeunesse, était pour lui une Somme de la vie provencale. Le premier article écrit sur elle, dans un journal de Marseille, en 1858, disait: «La Provence disparait de jour en jour. Une civilisation uniforme

pénétre dans les plus petits villages pour en chasser les coutumes traditionnelles, les vieilles moceurs, les antiques légendes.

Mais la Provence ne mourra pas tout entiére. Elle se survivra dans une épopée. »

Mistral] la fait survivre dans des épopées, Calendal et le Poéme du Rhéne aprés Mireille, auxquelles il faut joindre deux guvres moindres, le joli poéme de Nerto sur l’Avignon papale, et la tragédie plus pale de la Reine Jeanne. Il la fait survivre

dans le grand répertoire des mots pro-

vencgaux, le Trésor du Félibrige, qu'il publie 4 ses frais, aucun éditeur n’ayant osé s engager sur cette Somme d’une langue en reflux. Il la fait survivre enfin dans le monument de ses derniéres années, le Museon Arlaten, dont il dit : «Comme j’ai

fait le dictionnaire des choses provencales, jétais ’homme né pour cette ceuvre. »

Sommes, répertoires, dictionnaires, musées, Mistral, en avancant dans la vie, se sent de plus en plus la vocation d’un point

final — un beau point d’or a forme d’étoile!

Est-ce le Secret de Sainte-Estelle?

D’aiileurs, comme disaient les Grecs,

| qui sait si la mort n’est point la vie, la

vie la mort? Ce musée, qui s’anime sous

lui comme un orchestre, l’appellerons-nous seulement un répertoire du passé?

«J’éprouve a faire tout ¢a, écrivait-il a Mariéton, tout le bonheur que Gecethe préte 4 son vieux Faust aveugle, quand il comble un bras de mer. »

’ Au Musée, qu’on inaugure en 1899, il a consacré ses quinze derniéres années, sans compter son argent. «Oh! monsieur! disaitil a un étranger qui s’émerveillait que cela lui cotitat si cher, l’argent,c’est 4 la portée de tout le monde! » Aussi tout le monde est-il invité a contribuer. Mistral a lidée d’écrire a Rothschild. Bien! Seulement voila : Rothschild n’est-il pas, comme Crésus, un mythe poétique? S’il existe, comme il y en a plusieurs, quel Rothschild est le vrai? Auquel faut-il s’adresser? Il appartient a Mariéton d’éclairer un pauvre Maillanais, et voila lutilité du brave chancelier! I] écrit & Fierpont-Morgan, qui ne répond pas. L’Amérique garde-t-elle rancune a Mariéton d’avoir dit a l'un de ses banquiers qui, au théatre d’ Orange, lui demandait combien il faudrait pour avoir la-bas un mur comme celui-la :

« Il vous f...faudrait d... deux mille ans! » Boni de Castellane donne cing mille francs.

LA REPUBLIQUE DU SOLEIL 241 So eet. aes

Le Midi fortuné est réquisitionné, vermouth Noilly-Prat, cagnotte de Monaco. Et cependant l’on n’aurait pas été loin, si Mistral - Mavait recu en 1906 la moitié du prix Nobel, cent mille francs, qui servirent a acheter a la ville d’Arles et A mettre en état le palais de Laval. Arles, d’ailleurs, he perdit pas l’occasion d’un excellent “marché: toutes les couronnes suédoises furent pour elle, pour ses macons et ses plombiers, le chiffre d’affaires des « antiquaires » tripla, et le poéte, qui en de telles matiéres, se révéla toujours inhabile, laissa lui glisser dans la main l’admirable chapelle du palais, qui eit fait un musée idéal d’art religieux provengal, ne fut pas com- prise dans la vente, et sert aujourd’hui dentrep6t de sacs A platre. Elle contient »méme un des plus beaux retables du Midi, __qw’il fut question d’aliéner. Amis du Museon Arlaten, ouvrez |’ceil, veillez, réclamez sa - chapelle !

Quand Mistral, refusant une candida- ture législative, écrivait A Mariéton : « Nous avons fait route avec les pauvres. C’est avec etix qu'il faut rester!» il donnait une devise au Museon Arlaten. Il n’y eut pas d’autre don princier que le sien, mais

Ris te,

affluerent ceux des paysans, des petits bourgeois. De la provient ia plus grande partie du mobilier et des costumes, aujourd’hui le plus précieux ensemble de France.

Avec sa ligne de chance, Mistral créa

son musée au dernier moment ow ce fut possible. La ruée des antiquaires, l’expor- - tation de la vieille Provence, la spéculation, la contrefacon allaient commencer.

Mistral ne se trompait pas quand il com--

parait sa mission a celle de Noé, son musée a l’arche provengale d’avant le déluge (il mourut cing mois avant la guerre). Le déluge de la civilisation mercantile a envahi Arles, qui était encore

un musée en plein air a la fin du x1x® siécle, ~ et qui a perdu en vingt ans toute sa belle

chevelure de ferronneries et de sculptures.

Pendant quinze.ans, Mistral consacra au ~ musée tous ses jeudis. Un jour qu’un acadé-

micien faisait en automobile la tournée obligatoire Mistral-Saint-Rémy-les-Baux-

Montmajour, le poéte, en le reconduisant © a sa voiture, disait: « Voila ce gu’il me

faudrait pour aller a Arles!» Mais, en bon

félibre, ilfaisait route avec les pauvres, c’est- q a-dire qu'il prenait la patache maillanaise, — montait dans le train omnibus a Graveson, —

était 4 Arles vers dix heures, passait la matinée a ses classements et 4 ses étiquettes, déjeunait al’ Hotel du Nord, malgré le nom peu félibréen de l’établissement, parfois

chez Venissat, ce qui était plus provencal, sinstallait 4 la terrasse d’un café, rem-

placé aujourd’hui par une banque, y passait une heure avec les amis, signait des cartes postales, retournait ‘au musée, rentrait pour souper a Maillane. Les étiquettes sont en provengal, et de sa main.

La plus grande partie des cing autres jours ouvrables était prise par sa correspondance. Toutes les lettres qu’ilrecevait, il leur répondait, les conservait, les classait. Elles sont au musée Calvet d’Avignon.

Il y en a cinquante mille, rangées par lui

en trois cents cartons, qui s’ouvriront au public cinquante ans aprés sa mort. |

-La derniére étiquette 4 mettre, le der-

nier classement 4 faire, concernaient son

apparence terrestre. En 1906, il commenga,

dans le cimetiére de Maillane, son tombeau :

une copie du pavillon de la reine Jeanne,

en belie pierre du pays, portant des ~ médaillons?d’Arlésiennes, sans oublier son

chien Pan-Perdu, une béte extraordinaire

% qui avait été, selon lui, déléguée par la

Providence pour le défendre du mauvais sort, et qui sans doute continue. Son musée!

Son tombeau! Certains pensérent qu ‘il ne lui manquait, de son vivant, que sa statue.

On l’inaugura a Arles le 29 et le 30 mai 1909. « Assister de mon vivant a |’érection de ma statue, écrivait-il 4 Jean Ajalbert, est la plus effroyable tuile qui pit me tomber sur Ia téte, et je donnerai tout ca pour un déjeuner d’amis. » Mais on ne lui demanda pas son avis. Un comité parisien et marseillais, sur initiative du financier Charles- Roux et du pharmacien Mariani, ouvrit une souscription pour faire agrandir une

statuette de trente centimétres, qui apparte- nait 4l’apothicaire, ce qui donna un Mistral

de bronze auxproportionsridicules. L’argent ne manqua point. Les communes du pays souscrivirent, sauf Chateaurenard, oublieux de Nerio, et qui prit au tragique son réle de sentinelle rouge aux confins de la Vendée provencale. Son maire, radical-socia-

liste, dans une lettre au Petit Journal,

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ela ace) sere to |

————————————— ey LA REPUBLIQUE DU SOLEIL 245

dénonga dans Mistral «le bonze toujours adulé, obstinément abimé dans la contemplation de son nombril ou drapé dans sa vanité sénile », le compara a Sisowath, le dénonca comme réactionnaire et termina

en apprenant au journal qui avait impru-

demment raillé le conseil municipal de Chateaurenard : « que, au cours d’une précédente séance, le Conseil, sur ma

proposition, a voté une subvention au

- monument a élever 4 Danton et A Gam-

betta» et une autre pour Michel Servet.

La guerre de Pampérigouste entre blancs et rouges du Midi! Mistral n’a jamais prétendu échapper a la Muse de Il’abbé Favre et de la Campano Mountado. Quel dommage qu'elle n’ait pas eu, en 1909, son délégué

en Arles | « Il ne lui manque que Ia valise ! »

disait Mistral de ce bonhomme de bronze

qui, le pardessus sur le bras, prenait le

chemin de la gare. Il lui manque aussi

~ son poéte comique.

On était alors en pleine défense républicaine, et il eit été dangereux que les

-radicaux du pays, dont le maire de Chateaurenard s’était fait l’interpréte, parussent -sacrifiés quand le « réactionnaire » était -statufié. Et puis cette statue 4 un vivant,

ce comité fantaisiste... Le ministre de l’ Instruction publique, Gaston Doumergue, bien qu’il fat du Gard, ou parce qu’il était du Gard, se récusa. L’>homme de bronze se contenta d’un sous-secrétaire d’Etat, Dujardin-Beaumetz. Le projet de banquet ayant provoqué des réclamations politiques (il en ett fallu un de droite et un de gauche), le sous-secrétaire s’avisa qu'il venait d’étre frappé par un deuil récent, et il n’y en eut pas du tout. D’autre part, Mistral, A soixante-dix-neuf ans, n’était encore qu’officier de la Légion d’honneur.

Les Beaux-Arts ne pouvaient arriver a Arles sans une cravate. Dujardin l’apporta.

L’Académie francaise était représentée par Melchior de Vogiié, la Société des Gens de Lettres, officiellement, par son président Georges Lecomte, la poésie par Mme de Noailles, le théatre d’Orange par Mounet-Sully, qui dit le Lion d’Arles. Le mistral hachait discours et vers: il fallait qu’il fat au rendez-vous. Au moment ot Dujardin-Beaumetz se levait, quelqu’un Vattrapa par la queue de son habit: Hs moun tour/ passarés apres ieu, moun bon moussu. C’était Charloun Rieu, qui représentait le paysan. Brave Charloun ! Il parla,

puis Dujardin put sortir sa cravate, et le banquier Charles-Roux, naturellement le seul commandeur de la compagnie, donner Vaccolade a Mistral, qui se leva et dit le début de Mireille. Que n’étiez-vous 1A, Fortunette !

Que n’y étais-tu, Muse favrette et roumanillette, Muso di zambougno e di lut!

Ou simplement le vieil ami Alphonse Daudet ! Arles etit fourni les deux premiers chants de notre Estatuo mountado, Saint- Gilles les deux derniers, et les meilleurs.

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Car, ce dimanche-la, les Félibres n’étaient pas 4 Arles, mais 4 Saint-Gilles, ot se tenait la Sainte-Estelle, l’une des rares ot - Mistral ne pardt point. Il se connut que le porteur de lyre, le modérateur était absent ! Plus fort que le mistral, soufflait alors

__ le vent politique venu du Nord. Le capoulié Pierre Devoluy, bien qu'il n’efit pas été dreyfusien, était de gauche. Surtout il était protestant. Mistral, qui avait fait Pélection de Devoluy, quoique bon catholique, aimait les calvinistes du Midi, les

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considérait comme les représentants, sous Louis XIV, de son indépendance et de ses libertés, ne séparait pas Jean Cavalier de Pascalis, s’émouvait quand des dames protestantes de Nimes, avec qui il visitait la tour d’Aigues-Mortes et lisait les noms des prisonniéres emmurées par Louis XIV, lui disaient : « Ce sont nos saintes Maries ! » On pense bien que ni la noblesse de Provence, ni l’Enclos Rey ne partageaient des sentiments ot l’esprit du maire de Gigognan se dilate et se transfigure dans le large génie du maitre de Maillane.

C’est pourquoi un félibre ingénieux, le comte de V..., imagina un tour renouvelé des Ames Mortes de Gogol. Un certain

nombre de mainteneurs ne payaient pas

leur cotisation. I] avait failu les mettre en sommeil, et ils ne votaient pas. On s’avisa que ces mauvais payeurs pourraient

donner une majorité de droite,.et, réglant —

pour eux leurs termes en retard, on fit avec leurs voix un bloc appréciable. I] s’agissait de démolir le calviniste et d’élever au capouliérat le félibre a particule. Joignez-y le conflit des félibres provinciaux avec le chancelier parisien, le programme de certains maitres d’école qui veulent Vinfinitif

en r, et vous comprendrez |l’importance félibréenne de la journée du 30 mai.

Au banquet, gauche et droite s’affrontérent. A gauche, derriére le capoulié, les républicains Laforét, Mouzin, Chassary, .

Ronjat, Tournier, celui-ci député del’ Ariége. A droite, derriére le comte, le chancelier Mariéton, Arnavielle dit l’Arabi, Gantelme, le frére Savinien. La réunion avait été organisée par le poéte-charretier de Saint- Gilles, Laforét, colosse violent que Mistral, en préfacant ses poémes, avait comparé a Apollon, au risque de lui chavirer les idées.

Arnavielle mit le feu aux poudres quand il dit: «En donnant a Mistral la cravate

de la Légion d’honneur, le gouvernement de la République s’est honoré.» C’était vrai, et, venant d’un royaliste, c’était

bien, mais jeta en convulsions le député

Tournier, qui s’écria: « Vous insultez la

République! » On s’apaisait, quand, aprés

le Chant de la Coupe, Arnavielle annonca la nomination de quatre majoraux, portés

par les voix de droite. Tournier hurla:

«Vous en avez menti!» Alors, un événe-

ment se produisit, inoui dans les annales

du Félibrige, mais non dans le Siége de

250 MIS TRAL

Caderousse. Le félibre charretier se précipita 4 coups de poing sur le chancelier Mariéton et lui cassa une dent.

Au fond le Laforét de Saint-Gilles n’était pas plus méchant que le Lafeuillade de Caderousse. Epouvanté de son attentat, il le déplora en sanglotant. Plus encore qu’a la machoire du ‘chancelier, son coup de poing avait été néfaste au prestige de la gauche, a la fortune du capoulié Devoluy.

Mistral apprit le dégdt le lendemain, dut écouter les uns et les autres, arbitrer, mesurer plus avarement ses As resoun! ~

A Laforét et a Mariéton, le poéte de l’Esiatuo Mountado se fit da d’ajouter, comme agent de la bagarre, le Tavel, un vin du Gard, qu’on avait sans doute mis dans la Coupo Santo, d’une séve allante et parfumée, mais capiteux, agressif, ennemi de la paix dans la République des Lettres.

C’est 4 ce diable rose, aidé de ‘son petitcousin le Saint-Siffret, que de bons esprits ont attribué l’an dernier la bataille racinienne d’Uzés. Pour la Coupo Santo, Mistral, dans sa haute sagesse, exigeait volontiers le Chateauneuf, vin puissant, substantiel, olympien, qui, vin des papes avant de Jl’étre des félibres, a fait ses

preuves dans le gouvernement de la chrétienté aussi bien que dans Calendal et les Iles d'Or. Qui s’écarte de Mistral, ici encore, s’écarte de la raison.

Pour la premiére fois peut-étre l’Académie francaise, shonorant, comme eit dit l’Arabi, avait été représentée. non officiellement d’ailleurs, 4 l’inauguration de la statue d’un écrivain vivant, qui n’était point de ses membres. Léon Daudet reproche fréquemment a |’ Académie d’avoir appelé Jean Aicard au lieu de Mistral

aa (sans compter Alphonse Daudet et Maurras)

a figurer chez elle la Provence. Il faut

: tre juste et ne l’accuser que de méfaits

réels. A deux reprises, une fois par Legouvé et Claretie, une autre fois par Coppée et Bourget, elle offrit un fauteuil a Mistral, presque a l’unanimité, et en le dispensant de visites. Pourquoi Mistral.

refusa-t-il? Pourquoi, dans Ja valise qui Mangue a son bronze, en route vers la gare, n’y a-t-il pas d’habit vert? Deux

raisons a cette symphonie d’absences.

D’abord Mistral mit, pendant un demi-

siécle, une énergie obstinée a ne vouloir . €tre qu’écrivain et homme de lettres provencal, se refusant 4 donner aux traductions francaises de ses poémes le moindre appareil littéraire, ne prenant la parole publique qu’en provencal. Quand il était entré a l’Académie des Jeux Floraux, la ‘langue d’oc, qui en était bannie depuis Louis XIV, y rentra par son discours. Il se serait refusé devant Académie a un discours en francais. I] ne pouvait étre question d’y admettre un discours en provencal. Restait 4 lui appliquer une jurisprudence créée pour le Provencal Emile Ollivier, 4 le recevoir sans discours public. On y fit sans doute venu, sil ett voulu.

Mais Mistral ne voulut pas. Il lui eat fallu compliquer sa vie, passer trois mois par an a Paris, devenir pour toute la Provence le distributeur des prix de vertu, que sais-je encore? Evidemment, il eit rendu des services. Ce n’est pas lui présent que le Dictionnaire de ]’Académie ett donné viedase pour un « mot provencal qui signifie visage d’Ane!» Mais il était Mistral de Maillane. Aller 4 l’Académie, c’était opter pour Paris, retourner sa peau: «Je suis habitué, écrit-il 4 Bourget,

= « Fae

comme saint Siméon Stylite, a vivre isolé sur ma colonne, et si Dieu me réserve encore quatre ou cing ans pour lier ma falourde, il serait peu sage A moi de briler, comme on dit, le chemin qui me reste:

Parva domus, magna quies. Et |’Académie est une grande maison. » Dans sa maison blanche, qui était aux raseurs ce qu’un morceau de sucre est aux mouches, il n’était déja pas si grand, son repos!

Sa part de fumée, comme dit Voltaire, it

la refusa. Le quarantiéme d’immortalité ala parisienne ne le tenta pas. Mais ses - derniéres années, enveloppées de |’encens Se de ses collines, se nourrissent d’une immortalité qui, sans effort, s’organise, et ay il organise, autour de lui. II sortait peu a peu du passager. Le grand instituteur de la Provence achevait de donner a tout ce qui descendait de lui figure d’institutution. Il achevait le Museon Arlaten. I faisait de sa maison la maison héroisée de Maiilane. Il efit voulu laisser A son vil-

lage un beau souvenir éloquent, comme les Romains d’Arles et de Saint-Rémy, en

jetant, 4 l’entrée, sur la rue principale un arc monumental. De sa fenétre, il avait yu peu 4 peu son léger tombeau sortir de terre, tout blane, et qui posait avec grace sur le ciel bleu sa coupole a croix.

Nous sommes ici dans le vallon: des Muses, et puis dans un village francais.

L’are de Mistral ne se fit pas, parce qu’un lambeau de terre sans valeur était nécessaire, et que son propriétaire déclara qu'il ne le vendrait jamais au Poéte tant que les blancs seraient ala mairie. Mistral souhaitait vivement que les visiteurs de sa maison gardassent, de la fenétre oti lui-mémel’avait contemplée, la yue de son tombeau. Il ett suffi de réserver un peu du terrain libre existant. Aujourd’hui, c’est vendu, bati : rancunes de village, encore.

Cependant le monde entier passait par Maillane. Mistral se prétait a sa gloire avec une indulgence narquoise, et songeant que dans l’éternité le moment viendrait assez vite ol son tombeau ne désignerait plus par son étoile que le souvenir pali d’un mage ignoré. Sa derniére année se déroula dans un rythme solaire, large et doré, d’apothéose. Le 11 mai 1913, aux fétes félibréennes d’Aix, il est regu solen-

-nellement dans la salle des Etats de Pro- - vence, les étudiants détellent sa voiture, une Limousine est proclamée reine du Félibrige, et la belle fille dans le beau costume de son pays, le vieux poéte finissant, forment et ferment tout le cercle de la poésie d’oc, des troubadours limousins, les grands premiers, jusqu’aux félibres de Provence, les grands derniers. Le 13 septembre, Saint-Rémy célébre autour de lui ole - cinquantenaire de l’opéra-comique com- posé a I’Hotel Ville-Verte. Le 14 octobre, - comme le Président de la République - revient d’Espagne, le train présidentiel s’arréte 4 Grayeson, le président Poincaré Visite officiellement le chef du peuple du Soleil et l’'emméne déjeuner dans son A wagon. Mais, cette fois encore, nous sommes au village. Nous excusons le Maillanais - rouge qui prétendit garder tout son terrain % jJusqu’au départ des blancs; lorsque nous -voyons le conseil municipal royaliste de aillane refuser de receyoir le chef de Etat, et les blancs s’égailler dans leurs champs. devant M. Poincaré, comme les noirs dans la brousse dés que 1’adminis- Pee est signalé, pounze jours aprés, c’est la Toussaint,

Vhiver qui vient, le dernier, celui que

lan d’avant le poéte avait accueilli en publiant les Olivades: «Tout me dit que Vhiver est arrivé pour moi, — et qu'il faut sans retard, amassant mes olives, — En offrir Vhuile vierge a l’autel du bon Dieu. »

Le 18 mars 1914, Mistral, qui s’était

rendu sans sa calotte de velours 4 |’église, pour y voirune cloche dont il avait coinposé Vinscription et qu’on devait inaugurer en sa présence, déclara en sortant : Fa pas caud/ Le froid l’avait saisi. Il mourut une semaine aprés, le 25 mars. Son dernier mot, suggéré par sa femme, fut : « Li Santo! »

Toute la Provence le conduisit au pavillon de la reine Jeanne. Dans la foule accourue a Maillane, personne ne remarqua un vigneron sec et silencieux, arrivé du matin, avec la valise de carton qui n’avait pas servi depuis son voyage de Paris. Des deux mystiques qui avaient prophétisé pour le Midi et qui avaient régné sur ses foules, c’était, depuis deux jours, le seul survivant: Marcellin Albert.

« Adieu, adieu en Sainte Estelle!» avait

a, Bite a ee ads

dit Mistral parlant sur la fosse d’Aubanel. I] y a pour le félibre une immortalité en Sainte Estelle. Je crois que c’est d’eile que Mistral, en 1863, établissait le principe dans une lettre 4 Bonaparte-Wyse:

« On n’a peut-étre la-haut que l’immortalité que l’on mérite. Peut-étre la vie future n’est-elle proportionnée qu’aux aspirations plus ou moins €nergiques de la vie actuelle.

Je comprends que l’4me d’un moucheron ou d’un crétin retourne, aprésla mort,’ dans VYocéan de vie, dans le grand étre; mais Vame d’un génie ou de tout étre qui s’est fortement accentué doit persister indépendante ; le soleil boit la rosée, mais non pas

les fleurs. »

Quelle immortalité révait-il? Sur quel plan d’étoile, sous quel rayon de Sainte Estelle, le poéte, la mort traversée, conti-

- nue-t-il a mériter, 4 s’efforcer, a sentir eta

chanter? Il s’en explique dans le dialogue

de Bertrand de Lamanon et du félibre

Verdoulet (Mistral et Aubanel?) que Ber- trand, aprés la mort de Verdoulet, rencontre aucours d’un songe sur les routes du ciel.

Puisque la Provence était un paradis, dit-il,

Uae qu’est-ce que le paradis du félibre, sinon de retrouver la Provence, de « revoir ces

réunions bienheureuses et mystiques, ces félibrées d’Avignon, de Chateauneuf, de

Fontségugne, étincelantes de larmes, et —

ou les cceurs unis chantaient autour de la Coupe fraternelle?» Quw’il y ait une Provence Ja-haut, qu’on parle provencal dans le ciel, Mistral, bon catholique, Vespére, puisque la Vierge a Lourdes et a la Salette a parlé en langue d’oc. Mistral est né le 8 septembre, jour de la Nativité de Notre- Dame; il est mort le 25 mars, jour de l’Annonciation ; il a publié Mireille le

2 février, jour de la Purification : ine

doutait pas d’une attention et d’une surveillance particuliére de la Vierge a l’égard du poéte et du défenseur de sa langue terrestre. Comme dans un paradis dantesque, elle est la clef de votite d’un arceau de lumiére ot éclatent les Saintes Maries ~ et la Sainte Etoile.

Si, comme il est possible et probable, lceuvre de restauration provencale échoue ou languit, l’ceuvre de foi en Sainte Estelle demeure. Un poéte n’écrit pas la langue que les hommes parlent, puisque les hommes parlent en prose. Mais il écrit la langue que les hommes parleraient s’ils

devenaient des génies ou des anges. Le pro- —

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vengal du poéte de Maillane rejoint donc le provengal du ciel: « De toute chose belle,

dit Bertrand de Lamanon a Verdoulet,

se retrouve en Dieu le parangon encore plus beau.» De la l’Archétype, qui est Vacte de foi du poéte en ce parangon., - De son chateau provencal, il voit passer les ambitions, les illusions, les négations,

s’abimer la Provence passagére, et les peuples, et son peuple vieillir, mourir comme les hommes. De cette Provence sensible qui s’écoule et qui tombe, il remonte, et sans doute la mort le fait Temonter a une Provence intelligible, dont ses derniéres années pressentent ou recon- haissent l’entre-lueur : « Sur la mer de l’his- toire, pour moi, — tu fus, Provence, un pur symbole, — un mirage de gloire et de victoire, — qui, dans la transition téné-

-breuse des siécles,— nous laisse voir un éclair de beauté.» Cette vie si pleine, et qui n’a refusé aucune des grandes taches humaines, se résoud, se ramasse et se en ces mots du pur poéte.

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ns celle de Mireille comme le fruit ins la fleur. La jeune Mireille est ter-

les avortons des races, les oiseaux de proie,

destinée de Mistral est contenue

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rassée, non, comme le vieux poéte, par

par le splendide soleil. Les Saintes la —

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