‹ Mistral: La République Du SoleilChapitre 16 sur 18 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

tral avec la politique ne laissérent pas de donner des espérances aux partis.

A Maillane, il était compté parmi les

| ES contacts, toujours réservés, de Mis-

conseillers municipaux royalistes : les chefs —

de la Vendée provencale songérent un moment a lui pour devenir leur candidat -aux élections législatives. Lescomte T..., qui en 1880 avait dirigé]a mobilisation de la plaine pour la défense de Frigolet, re-

~courut 4 Mariéton par l’intermédiaire des —

conservateurs lyonnais, et lui demanda

d’insister auprés de Mistral pour qu’il se —

laissAt porter. Le chancelier fortement réac y alla de bon cceur. Mais une lettre de Mistral tomba en douche froide sur ces " espoirs conservateurs.

Mistral écarte d’abord comme un bour-

don bourdonnant le comte T..., « absolument fermé aux vues et aux choses du

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Félibrige », et qui «ne peut comprendre quil est des avenirs et des idéals supérieurs 4 ceux révés par le comte d’Haussonville. »

Son opinion, la voici, décisive, et qui rompt pour une fois avec la politique de

-Gigognan :

«Je ne puis sacrifier aux inanités d’un

parti politique usé jusqu’a la corde les

quelques années de bonne vie félibréenne que le bon Dieu me réserve. Tant qu’il y

avait chance d’avoir une majorité sur le

nom d’un titré et d’un bourgeois, on affec-

ftait le plus clair dédain pour n’importe

quel représentant de Ja renaissance. provengale. Roumanille lui-méme n’était pas

-digne de figurer sur une liste du conseil mu- -nicipal d’Avignon. Maintenant que tout est

perdu, irrémédiablement, pour les conser-

-vateurs dans J’arrondissement d’Arles,

et qu’on est forcé de reconnaitre la popularité,de Mistral au-dessus des partis, on

voudrait me faire servir de cheval de renfort. Eh bien! non |...

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« Ces braves conservateurs, mais qu’ontils fait pour la Cause? Et que feraient-ils

au cas d’un retour? Rien, rien, rien!

Eux qui ont l’argent et qui le gardent |

Nous avons fait route avec les pauvres, e’est avec eux qu'il faut rester. C’est eux, du reste, qui ont l'avenir, a coup str! »

Ce Mistral de province y voit clair, et il connait sa Vendée provencale, et il n’a pas besoin de Mariéton pour se conduire sur les routes de son pays, sous l'oeil du lion d’Arles ! Mais quand il s‘agit — -de Paris, c’est différent, et le « monsieur qui conduit Mistral» reprend sa fonction, Arrive l’affaire Dreyfus. En 1898, Mistral, malgré sa réserve ordinaire, se prononce contre Zola, «yraiment néfaste de toutes facons ». Il écrit & Mariéton qu’on a essayé de l’enrdler dans le « syndicat Dreyfus ». «Mais, ajoute-t-il, les Provencaux sont ancrés sur laroche nationale!» Mistral, 4 Maillane, a toujours appartenu a la droite du conseil I fait sa partie le soir dans le café de droite. En 1898, cette situation impliquait des principes sur l’auteur du bordereau. Etre dreyfusard serait devenir & Maillane, comme en 1848, peau retournée : cela ne se fait pas. Et puis l’affaire Dreyfus est d’abord une affaire — de Paris : le chancelier est compétent pour lui communiquer l’opinion qui convient, Retourner sa peau ne se fait pas, mais

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arborer en militant un drapeaw politique, Mistral ne le fait guére. En 1880, avait eu lieu un grand événement militaire, le siége de Caderousse, ou de Pampérigouste, ou, plus exactement, de Frigolet : les conservateurs de Tarascon, de Barbentane, de Boulbon, de Maillane, de Saint-Rémy, sur la Montagnette et dans l’abbaye; autour de l’abbaye, deux mille hommes de troupe; le neveu du poéte, Théophile Mistral, maire de Maillane, qui ravitaille en pain les défenseurs, Quant a Mistral, il écrivait a Ernest Daudet : «Les Prémontrés attendent comme les autres la signification de vider ‘Tes lieux. Dimanche je veux aller entendre Ja derniére messe qui sera célébrée publiquement dans cette abbaye. On est géné- -Talement indigné de cet attentat a la liberté, et la République n’y gagnera pas.... Mais ce n’est pas mon affaire.» Pas son affaire : surtout pas l’affaire du Félibrige ! Mistral se refuse et se refusera presque toujours a jeter avec lui et par lui l’idée félibréenne dans la bataille des partis, et il”ne figure pas parmi les défenseurs de l’abbaye. Quand le préfet de Combes

interdira la procession de Maillane, le chant public du cantique composé par Mis-

tral lui-méme, les catholiques résisteront, les hussards de Tarascon viendront occuper je village, Maillane se fera mettre, comme on dit, en état de siége, et Mistral écrira a un journal du Midi: « Les Maillanais sont comme le chiendent, plus on les foulera,

plus ils se redresseront ! » Mais le jour de la-

bagarre, comme le jour du siége de Pampé-

rigouste, Mistral reste chez lui. Le lendemain il se conduit d’ailleurs en bon chiendent maillanais. Il va en Avignon acheter un crucifix pour sanctifier sa maison, et il tient la main 4 ce que nul n’ignore ses dispose tions religieuses.

En 1899, quand se fonde la Ligue de la Patrie francaise, le patron de Mariéton et lami de M™e de Loynes y adhéra. « Profondément dévoué a la patrie francaise parce

que Provencal et passionné pour la Provence, je m’unis loyalement a tous ceux qui se dressent pour sauver les traditions nationales de la France. » Qu’en pensa-t-il dans la suite? Peut-étre que le Premier Consul de la République félibréenne l’avait trop engagée? En tout cas, il a fait disparaitre des recueils de coupures de presse qui sont aujourd’hui au Museon

~ Arlaten les listes ot il figurait comme

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membre de la Ligue. « Qu’alliez-vous faire dans cette galére, monsieur Mistral, — Mais rien ! Parlons d’autre chose. »

L’affaire de Mistral, comme politique, c’est de rendre et de laisser la voie libre, de maintenir une atmosphére favorable aux idées éventuelles et A l’ardeur des

jeunes, qu’ils soient de droite ou de gauche, de la Patrie Francaise ou des Droits de Homme. En 1863, il écrivait a Bonaparte- Wyse: «Comme rien d’inutile ne se pro-

duit en ce monde, je suis convaincu qu’a un moment donné, de cette semaille littéraire et linguistique, naitra quelque homme de génie pour en tirer parti. La

terre des Mirabeau, des Thiers, des Garibaldi, ne jettera pas toujours au service des voisins la séve généreuse de ses fils. » Sa vie lui apparaissait avec raison comme une réussite admirable. Pour couronner

cette réussite, il efit fallu qu’il vit ce Mistral

de Vaction succédant au Mistral de la

langue, de la poésie et des valeurs spiri-

bx: tuelles..

Il le concevait comme un orateur et un

- homme d’Etat. Or, dans cet ordre, le Félibrige n’a rien donné, absolument rien.

Des hommes politiques ordinaires, moyens,

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ou médiocres, s’en sont servis un peu, ont aussi et surtout servi. Toutes les fois qu'il a voulu prendre place parmi les camarades de la République, son couvert a été mis, on a bu a sa santé et a celle de Mistral, on lui a passé les cigarettes, les cigares, méme les bureaux de tabac.

Quelques purs jugent que la République a été pour lui trop bonne fille, qu’un peu de persécution venue de Paris eft arrangé ses affaires, éveillé sa conscience, tonifié la Causo.

Si on voulait absolument trouver une action née de la semaille mistralienne, Vironie des destinées nous désignerait non une action provencale, mais l’Action Francaise. Bien entendu, Mistral, qui n’était

royaliste qu’a Maillane, et ne 1|’était | déja plus 4 Graveson, n’a pas adhéré a

l’Action Francaise, mais son amitié pour Maurras ne s’est jamais démeéntie: amitié spirituelle fondée sur des idées, un langage, une terre communes, amitié de coeur pour un vrai et chaud disciple. L’inspiration mistralienne et provencale du mouvement maurrassien ne peut étre contestée :

c’est un tumulte méridional, né chez ceux

que Mistral appelle verdets et fils de

verdets, c’est-a-dire blancs du Midi. Il est vrai qu’a un mouvement félibréen rouge, né chez les fils de Rochegude et de Peyrat, il eit apporté les mémes encouragements.

Mais |’Action Francaise c’est la politique frangaise. Et depuis la constitution du Félibrige a Fontségugne, sauf un moment lors de l’affaire Dreyfus, Mistral ne prit que peu ou point parti dans la politique frangaise. Elle ne __l’intéressait qu’en tant qu’elle retentissait sur la politique générale du Midi, sur la Causo.

La grande déception de Mistral, et, il faut bien le dire, son grand échec, c’est que le Midi de tous les partis se refusa toujours 4 faire entrer dans sa politique, aussi bien a droite qu’a gauche, les revendications félibréennes. Un peuple n’a qu’une maniére de s’exprimer, son bulletin de vote, et la République, c’est Je gouvernement du bulletin de vote. Jamais on n’a demandé aux "Méridionaux leur bulletin de vote en faveur de leur langue, et, si on ne le leur a pas demandé, c’est qu’ils ne l’auraient pas donné. Pierre Devoluy fut porté au

capouliérat sur un programme d’action, se proposant d’organiser un vaste pétitionnement dans tous les partis en faveur d’une politique du provencal a l’école primaire. On y renonca bien vite, car la maigreur du chiffre obtenu eit nui durement a la Cause. Tout ce qui, grace a Mistral, 4 Mariéton, aux amis parlementaires, universitaires, littéraires; du Félibrige, a été fait en faveur du provencal, est un don de Paris, sollicité par les élites..

Les revendications du régionalisme méridional n’en existent pas moins. Elles sont de deux ordres : sportives et économiques.

Le Midi, indifférent 4 sa langue, a bougé tout entier pour deux causes: ses courses de taureaux et ses vignes.

Li biou, et, comme il est dit dans le chant de la Coupe, low vin pur de noste plant, c’est dire, aussi, ]’Ame de la patrie, voila ce que ceux d’oc ont entendu défendre contre la législation de Paris. Sur ces questions, il eit été difficile que Mistral ne se pronongat pas.

En ms:tiére de boeufs, Mistral, personnellement, est contre les courses espagnoles et la mise a mort. Le poéte ne chassait jamais qu’aux rimes, et il n’aimait

pas voir tuer des bétes. Les courses provencales traditionnelles sont des courses ou-l’on ne tue pas le taureau de Camargue, qui est un ami, et quand les anges font sortir Jarjaye du paradis en eriant: Li bidu! li bidu! ce n’est point pour courir a un spectacle sanguinaire que s’élance le brave Tarasconnais. Cependant, lorsque les Nimois donnérent dans leurs arénes leurs grandes courses de protestation, malgré préfet et commissaires, courses de taureaux et de matadors espagnols, Mistral vint, Mistral présida, Mistral se leva comme chef spirituel, drapeau, et sinon panache, du moins large chapeau gris, du Midi brimé, gouverné (pour une fois peut-étre!) par le Nord.

Ces fétes qu’il n’aime pas, il n’admet pas qu’on empéche le Midi de les aimer.

En Vabsence des autorités qui représentent Paris, il se sent alors chef reconnu et acclamé du peuple méridional, Empereur du Soleil. Images, illusion, regardelle?

-Hélas! Voila tout le peuple du Midi transporté, ,transfiguré, organisé, félibrisé par quoi? Par les boeufs. Et Mistral a la suite.

De ces Méridionaux qui l’acclament de toutes leurs mains, combien léveraient un

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doigt, méme silencieux, pour la langue de leur pays, c’est-a-dire pour son 4me?

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Sept ans avant sa mort, en 1907, Mistral put voir cela sur quoi il n’avait jamais compté : Je Midi soulevé par foules, d’un élan, et encadré sous un chef popu-

laire, — un régiment de ligne, composé de Méridionaux, qui refuse de marcher, — le gouvernement qui embarque

par trains entiers la cavalerie de Lyon et d’ailleurs, le Parlement affolé, le ministre de l’Intérieur, Clemenceau, revivant ses jours de 1871 et de la butte Montmartre.

Ce fut le mouvement des vignerons dans les quatre départements du vin: les Pyrénées-Orientales, Aude, l’Hérault et le

Gard. On était loin des bidu,-et du tutu- |

panpan, et de la Sainte-Estelle, méme de celle des Baux, et de la bataille du Voltaire et du Madrid !

Les deux chefs de la révolution, Ferroul et Marcellin Albert, arrivent A Maillane.

Ils demandent 4 Mistral de se montrer a leur téte. L’Empire du Soleil, du grand

soleil qui murit lou vin pur de noste plant, le moment est venu de tenter pour lui uh effort héroique. Marcellin Albert offre au chef reconnu du Midi l’armée qu'il a soulevée : cent mille hommes. Le cardinal

de Cabriéres, qui a fait ouvrir au torrent,

pour lhospitaliser, toutes les églises de Montpellier, les soutient. Ferroul, dans le petit salon de Maillane, se met 4 genoux

pour supplier le grand Provengal; et les activistes du Félibrige sont derriére Mar-

cellin Albert. Que faire?

Mistral a soixante-dix ans. I] n’a jamais pris la téte d’un mouvement politique, a

plus forte raison d’un mouvement écono-

mique. Quand il a fondé |’Aidli, il a proclamé qu ‘il créait un journal provencal

pour défendre la langue, l’ame, la tradition

«et méme les intéréts » du Midi. Les vignerons se sont levés pour leurs intéréts.

Mais a Ia langue, donnent-ils seulement le «et méme!» de Mistral? Sainte Estelle est-elle concernée? Le royaume delareine

Jeanne intéressé? Mistral, qui n’a pas été

s’enfermer dans Frigolet, ira-t-il promener

le chapeau gris 4 Narbonne? Ferroul n‘ob-

tint rien, rien qu’un télégramme de sympathie.

en 236 MISTRAL

Quelques jours aprés, le pauvre Marcellin, affolé devant ses responsabilités, partait pour Paris, par le train de nuit, en troisiéme classe, et entrait chez Clemenceau, la valise a la main, une valise de soldat a quatre francs quatre-vingt-quinze. Le Tigre jouait sans pitié de homme effondré, et, quand il se leva, eut une trouvaille de génie : « Avez-vous de l’argent? » Le vigneron n’avait pris que l’argent du voyage d’aller. « Non! — Voila deux cents francs | » Marcellin recut les billets. I] était perdu.

Le Midi le renia. Avoir touché de l’argent ©

de Clemenceau, c’était le coup de fusil de

Tartarin au front de la mére-grand. D’ail-.

leurs, le Parlement votait toutes les revendications des vignerons, le mouvement

s’éteignait faute de raisons de continuer. —

Mistral put ajouter un chapitre nouveau a sa psychologie de |: Homme Populaire. Dans quelle galére se fit-il embarqué?

Des Méridionaux lui ont reproché de n’avyoir pas adressé un signe de sympathie aux soldats languedociens du 17°, envoyés en Afrique a la suite de leur refus de marcher contre leurs péres ou leurs fréres, et de les avoir abandonnés aux amitiés et aux défenseurs socialistes. Et il est vrai

que le socialisme fut dans le Midi le seul bénéficiaire des événements de 1907. Dépendait-il de Mistral de porter ce bénéfice au compte du fédéralisme? D’ailleurs, si vous voulez tenir la-dessus le dernier mot mistralien, ouvrez les Olivades, et relisez

PArchétype. Vous verrez comme la poli-

tique et lui parlaient deux langues dif-

férentes |!

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