GOUVERNEMENT DE LAODICE
jeune prince prétexta une vive passion pour la chasse, quitta la résidence royale et s'enfonça sans compagnon dans les forêts giboyeuses du Paryadrès (1)^ Perdu dans ces montagnes sauvages, il y mena pendant sept ans la dure vie du chasseur et du proscrit : le jour, fuyant ou poursuivant les bêtes, il les perçait de ses flèches ou les étouffait de ses bras nerveux; la nuit, refusant l'asile suspect des villages ou des chaumières , il dormait inconnu sous le ciel étoilé. Ainsi s'endurcit ce corps de fer, ainsi se trempa cette âme farouche, endurante et méfiante, que les épreuves de son adolescence devaient marquer, en bien comme en mal, d'une empreinte ineffaçable.
A Sinope, cependant , le royaume allait à la dérive. Dès le lendemain de la mort d'Évergète, on avait discontinué ses armements, abandonné ses projets sur la Paphlagonie, la Galatie, la Cappadoce, ses relations avec les villes crétoises : son général, Dorylaos, dégoûté, quitta le service du Pont et se fixa dans l'île de Crète, sa patrie d'adoption (2). Maintenant Laodice laissa les Romains consommer paisiblement l'annexion de la Grande-Phrygie; en l'an 116, dix commissaires romains arrivèrent suivant l'usage pour organiser la nouvelle province. Pour toute satisfaction à la mémoire d'Évergète, on exécuta les quelques legs qui se trouvaient inscrits dans son testament (3). Bientôt Laodice, protégée par la reconnaissance des Romains, ne se contenta plus d'avoir la réalité du pouvoir suprême; elle" en voulut aussi l'apparence. Sur la monnaie du royaume, elle fit inscrire son seul nom, graver sa seule effigie; même l'écusson des Mithridate, l'astre et le croissant, en fut banni. A nouveau souverain, nouvelle résidence : Laodice bâtit au bord du lac Stiphané, près d'eaux thermales célèbres, une ville qui a conservé son nom, Ladik, jusqu'k ce jour (4).
(1) La date résulte des 7 ans que Mithridate passa dans les montagnes (Justin XXXVII, 2) et des 23 ans qui s'écoulèrent entre son avènement effectif et la rupture avec Kdme (Justin XXXVIII, 8). Si Salluste , fr. II, 54: s'exprime ainsi : extrema pueritia regnum ingressus , il a probablement confondu Tavènement effectif avec l'avènement nominal.
(2) Strabon X, 4, 10.
(3) Inscription à V Appendice 11, n^ 4. La sagacité de M. MoMMSEN, en restituant le nom du consul qui présenta le sénatus-consulte organique , C. Licinius P. F. Geta , a fixé la date de cet événement et confirmé Tindication de Trogue Pompée (Justin XXXVIII, 6) .s-/6t pupillo majorem Phrygiam ademernit.
(4) A cette ville appartiennent les monnaies de bronze avec la légende AAOAIKEON :
MITIIRIDATE STJIPARE DE LA COURONNE.
Déjà les glorieux souvenirs du règne crÉvergète s'effaçaient, déjà le Pont paraissait mûr pour l'annexion romaine, lorsque le jeune Mithridate, que Ton croyait sans doute mort depuis longtemps sous la dent de quelque fauve, reparut tout à coup à Sinope et réclama sa couronne. Il avait alors vingt ans et toute sa personne rayonnait de vigueur et de beauté. On ignore les détails de la révolution; probablement le peuple et Tarmée se soulevèrent avec enthousiasme à Fappel du roi national, et balayèrent la coterie qui avait confisqué la couronne. Laodice méritait mille fois la mort, mais Mithridate se montra plus clément que ses contemporains Antiochus Grypos et Ariarathe Épiphane : il se contenta de jeter sa mère dans une prison étroite, où elle succomba, après quelques années, à la maladie ou aux mauvais traitements (I). L'innocent Mithridate « le Bon » demeura provisoirement associé à la couronne; mais un crime inconnu, quelque complot sans doute, l'envoya bientôt au supplice (2). Eupator resta seul roi et prit pour reine sa sœur Laodice, suivant la coutume perse, depuis longtemps adoptée par les cours d'Antioche et d'Alexandrie (111 av. J.-C).
Le jeune roi trouvait son royaume singulièrement déchu du rang où l'avait élevé la politique habile et vigoureuse de son père. Ce n'était plus qu'un État de troisième ordre qui étouffait dans ses étroites frontières, depuis Amastris jusqu'au pays des Tibarènes (3). A l'est, la Petite- Arménie, naguère inféodée à Pharnace, faisait de nouveau bande à part; ses dynastes avaient achevé de soumettre les peuplades du Paryadrès occidental, et s'avançaient jusqu'aux portes de Pharnacie et de Trébizonde. A l'ouest, la Galatie était revenue à ses tétrarques, la Paphlagonie, sauf une faible portion restée pontique, à ses dynastes indigènes;
quelques-uns de leurs tj-pes , l'égide et la Niké , rappellent le type du tétradrachme de Laodice (Pallas). C'est d'ailleurs par une simple conjecture que j'attribue à Laodice la fondation de Laodicée-Ladik.
(1) Memnon c. 30, plus digne de foi qu'Appien, ]\[lth. 112 et Salluste, fr. II, c4, d'après lesquels Mithridate tua sa mère. Cf. aussi Sénèque , Controv. VII, 1, 15 (éd. Kiessling) : Mithridaten non dubium parrîcidam ; ibid. VII, 3, 4, On connaît le respect extraordinaire des rois perses pour leurs mères et l'horreur des Perses pour le pariicide (Hérodote I, 137).
(2) Memnon, Appien, loc. cit. Le nom de Mithridate Chrestos est encore associé à celui de son frère sur les deux dédicaces déliennes, dont l'une à Zeus Ourios, qui paraissent avoir été gravées à la suite de la révolution. Si elles étaient plus anciennes , Laodice y figurerait sans aucun doute.
(3) Limites du Pont à l'avènement d'Eupator : Strabon XII, 3, 1.