‹ Mithridate, tragedie de RacineChapitre 37 sur 107 · AGAMEMNON, A R C A S · texte numérisé non relu

AGAMEMNON, A R C A S

Agamemnon, tenant une lettre à la main.

c’est Agamemnon, c’cst ton Roi qui t'dveille. Viens, reconnois la voix qui frappe ton oreille.

C’est vous-même , Seigneur ? Quel important besoin Vous a fait devancer l’aurore de si loin?

A peine un foible jour vous dclaire et me guide. • Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l’Aulide. Avetf-vous , dans les airs , entendu quelque bruit ?

Les vents nous auroient-ils exaueds cetre nuit?....

Mais tout dort, et l’armde , et les vents, et Neptune» Agamemnon.

Heureux qui , satisfait de son humble fortune.

Libre du joug superbe où je suis attaché ,

Vit dans l’état obscur où les Dieux l’ont caché 1

A ij

Eh ! depuis quand , Seigneur , tenez-vous ce langage t Comblé de tant d’honneurs , par quel secret outrage Les Dieux , à vos désirs toujours si complaisans.

Vous font-ils méconnoître et haïr leurs présens? t

Roi , pere, époux heureux , fils du puissant Atrée ,

Vous possédez des Grecs la plus riche contrée.

Du sang de Jupiter issu de tous côtés.

L’hymen vous lie encore aux Dieux dont vous sortez.

Lejeune Achille, enfin, vanté par tant d’oracles,

Achille , à qui le Ciel promet tant de miracles,

Recherche votre fille , et d’un hymen si beau Veut . dans Troie embrasée , allumer le flambeau.

Quelle gloire , Seigneur , quels triomphes égalene Les spectacles pompeux que ces bords vous étalent ?

Tous ces mille vaisseaux , qui , chargés de vingt Rois , U’attendent que les vents pour partir sous vos loix? .

Ce long calme, il est vrai , retarde vos conquêtes.

Ces vents, depuis trois mois , enchaînés sur nos têtes,

DTlion, trop long-tems, vous ferment le chemin;

Mais, parmi tant d’honneurs, vous êtes homme, enfin.

Tandis que vous vivrez, le sort, qui toujours change,

Ne vous a point promis un bonheur sans mélange.

( J r oyant Agamemnon lire sa lettre , las. )

Bientôt.... Mais quels malheurs, dans ce billet tracés.

Vous arrachent. Seigneur, les pleurs que vous versez?

Votre Oreste, au berceau , va-t-il finir sa vie?

Pleurez-vous Clytcmnestre , ou bien Iphigénie?

Qu’cst-cc qu’on vous écrit ? Daignez m’en avertir.

Agamemnon, à part.

Non , tu ne mourras point ; je n’y puis consentir J

Seigneur..».

Agamimnon.

Tu vois mon trouble ? Apprends ce qui le cause > Et juge s’il est tems , ami , que je repose !

Tu te souviens du jour qu’en Aulidc assemblés.

Nos vaisseaux, par les vents , sembloient être appelés ? Nous partions, et déjà, par mille cris de joie.

Nous menacions de loin les rivages de Troie.

Un prodige étonnant fit taire ce transport.

Le vent qui nous flattoit , nous laissa dans le port.

Il fallut s’arrêter , et la rame inutile fatigua vainement une mer immobile.

Ce miracle inoui me fit tourner les yeux Vers la Divinité qu’on adore en ccs lieux.

Suivi de Ménélas , de Nestor et d’Ulysse,

3’offris sur ces Autels un secret sacrifice.

Quelle fut sa réponse, et que devins-je. Areas,

Quand j’entendis ces mots , prononcés par Calcbas!

et Vous armez contre Troie une puissance vaine , yt si dans un sacrifice auguste et solemnel,

» Une fille du sang d’Hélcne,

S> De Diane, en ces lieux, n’ensanglante l’Autel.

» Pour obtenir les vents que le Ciel vous dénie »

« Sacrifiez Iphigénie. >1

Votre fille!

Agamkmnon.

Surpris, comme tu peux penser.

Je sentis dans mon corps tout mon sang se glacer»

Je demeurai sans voix, et n’en repris l’usage Que par mille sanglots qui se firent passage.

Je condamnai les Dieux , et sans plus lien ouïr.

Fis vœu, sur leurs Autels , de leur désobéir.

Que n’en croy ois-je alors ma tendresse alarmée 1 Je voulois sur le champ congédier l’armée.

Ulysse, en apparence, approuvant mes discours.

De ce premier torrent laissa passer le cours ;

Mais bientôt, rappelant sa cruelle industrie.

Il me représenta l’honneur et la patrie.

Tout ce peuple , ces Rois , à mes ordres soumis.

Et l’Empire d’Asie à la Grece promis;

De quel front, immolant tout l’État à ma fille.

Roi sans gloire , j’irois vieillir dans ma famille. Moi-meme, je l’avoue avec quelque pudeur.

Charmé de mon pouvoir et plein de ma grandeur.

Ces noms de Roi des Rois et de chef de la Grece, Chatouilloient de mon cœur l’orgueilleuse foiblessc. Four comble de malheur , les Dieux toutes les nuits. Dès qu’un léger sommeil suspendoit mes ennuis. Vengeant de leurs Autels le sanglant privilège,

Mc venoient reprocher ma pitié sacrilège;

It , présentant la foudre à mon esprit confus, ' * le bras déjà levé , menaçoient mes refus, le me rendis. Areas; et, vaincu par Ulysse,

De ma fille, en pleurant, j’ordonnai le supplice.

Mais des bras d’une mere il falloit l’arracher.

Quel funeste artifice il me fallut chercher!

D’Achille , qui l’aimoit, j’empruntai le langage, ï’écrivis en Argos , pour hâter ce voyage ,

Que ce guerrier , pressé de partir avec nous.

Vouloir revoir ma fille et partir son époux.

Et ne craignez-vous point l’impatient Achille? Avez-vous prétendu que , muet et tranquille.

Ce Héros, qu’armera l’amour et la raison.

Vous laisse pour ce meurtre abuser de son nom ? Verra-t-il à ses yeux son amante immolée?

Agamemnon.

Achille étoit absent , et son pere Pélée ,

D’un voisin ennemi redoutant les efforts,

L’avoit, tu t’en souviens, rappelé de ces bord*}

Et cette guerre, Areas, selon toute apparence, Auroit dû plus long-tems prolonger son absence. Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent ? Achille va combattre et triomphe en courant;

Et ce vainqueur, suivant de près sa renommée.

Hier avec la nuit arriva dans l’armée...

Mais des noeuds plus puissans me retiennent le bras.

Ma fille qui s’approche et court à son trépas.

Qui , loin de soupçonner un arrêt si sévère ,

Fcut-ctre s’applaudit des bontés de son pere.

Ma fille !... Ce nom seul, dont les droits sont si saints. Sa jeunesse , mon sang n’est pas ce que je plains:

Je plains mille vertus , une amour mutuelle.

Sa piété pour moi, ma tendresse pour elle,.

Un respect , qu’en son cœur rien ne peut balancer j Et que j’avois promis de mieux récompenser J,..

( A part. )

Kon , je ne croirai point» ô Ciel ! que ta justice Approuve la fureur de ce noir sacrifice !

Tes oracles, sans doute, ont voulu m’éprouver;

Et tu m’en punirois si j’osois l’achever.,..

( A Areas. )

Areas , je t’ai choisi pour cette confidence.

Il faut montrer ici ton zele et ta prudence.

La Reine, qui dans Sparte avoit connu ta foi ,

T’a placé dans le rang que tu tiens près de moi.,..

( Lui donnant la lettre à la main. )

Prends cette lettre. Cours au-devant de la Reine i Et suis , sans t’arrêter, le chemin de Mycenc.

Dès que tu la verras, défends-lui d’avancer.

Et rends-lui ce billet que je viens de tracer.

Maïs ne t’écarte point; prends un fidcle guide.

Si ma fille une fois met le pied dans l’Auiide,

Elle est morte. Calchas , qui l’attend en ces lieux.

Fera taire nos pleurs , fera parler les Dieux;

Et la religion, contre nous itritée.

Par les timides Grecs sera seule écoutée.

Ceux mêmes dont ma gloire aigrit l’ambition , Réveilleront leur brigue et leur prétention. M’arracheront , peut-ctre , un pouvoir qui les blesse..«. Va, dis- je, sauve-la de ma propre foiblesse.

Mais , sur-tout, ne va point, par un zele indiscret % Découvrir à scs yeux mon funeste secret.

Que, s’il sc peut, ma fille, i jamais abusée.

Ignore à quel péril je Pavois exposée.

D’une mere en fureur épargne-moi les cris.

Et que ta voix s’accorde avec ce que j'écris.

Pour renvoyer la fille et la mere offensée.

Je leur écris qu’ Achille a changé de pensée.

Et qu’il veut désormais , iusques à son retour , Différer cet hymen que pressoit son amour.

Ajoute, tu le peux, que des froideurs d’Achille On accuse en secret cette jeune Eriphile,

Que lui même captive amena de Lesbos,

Et qu’auprès de ma fille on garde dans Argos.

C’est leur en dire assez i le reste, il le faut taire.... Déjà le jour plus grand nous frappe et nous éclaire.... Déjà meme l’on entre, et j’entends quelque bruit.... C’est Achille. Va, pars.... Dieux ! Ulysse le suit !

( Areas sort . )

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