‹ Mithridate, tragedie de RacineChapitre 55 sur 107 · ACHILLE, IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

ACHILLE, IPHIGÉNIE

Achille.

M adamî, je me tais et demeure immobile.

Est-ce à moi que l’on parle et connoîc-on Achille ? Une mere pour vous croit devoir me prier,.

Une Reine , à mes pieds , se vient humilier !

Et , me déshonorant par d’injustes alarmes ,

Pour attendrir mon cœur on a recours aux larmes î Qui doit prendre à vos jours plus d’intérêt que moi ?...

Ah ! sans doute , on s’en peut reposer sur ma foi ! L’outrage me regarde ; et, quoi qu’on entreprenne,

Je réponds d’une vie où j’attache la mienne....

Mais ma juste douleur va plus loin m’engager :

C’est peu de vous défendre , et je cours vous venger.

Et punir à la fois le cruel stratagème

Qui s’ose de mon nom armer contre vous-même!

Ah ! demeurez, Seigneur, et daignez m’écouter! Achille.

Quoi î Madame, un barbare osera m’insulter?

Il voit que de sa sceur je cours venger l’outrage :

Il sait que, le premier lui donnant mon suffrage.

Je le fis nommer chef de vingt Koîs ses rivaux j Et, pour fruit de mes soins , pour fruit de mes travaux, Pour tout le prix enfin d’une illustre victoire Qui le doit enrichir , venger, combler de gloire , Content et glorieux du nom de votre époux,

Je ne lui demandois que l’honneur d’être à vous ; Cependant, aujourd’hui, sanguinaire, parjutc.

C’est peu de violer l’amitié , la nature ;

C’est peu que de vouloir , sous un couteau mortel ,

Me montrer votre cœur fumant sur un Autel,

D’un appafrci! d’hymen couvrant ce sacrifice ,

Il veut que ce soit moi qui vous mène au supplice !

Que ma crédule main conduise le couteau I Qu’au lieu de votre époux , je sois votre bourreau !

Eh! quel étoit pour vous ce sanglant hyménéc.

Si je fusse arrivé plus tard d’une journée ?

Quoi donc à leur fureur livrée en ce moment,

• Vous

Vous iriez à l’Autel me chercher vainement ;

Et d’un fer imprévu vous tomberiez frappée,

En accusant mon nom qui vous auroit trompée î

Il faut de ce péril , de cette trahison

Aux yeux de tous les Grecs lui demander raison.

A l’honneur d’un c'poux vous-meme intéressée, Madame , vous devez approuver ma pensée.

11 faut que le cruel qui ui’a pu mépriser Apprenne de quel nom il osoit abuser i Iphigénie.

Hélas ! si vous m’aimez, si , pour grâce dernière. Vous daignez d’une amante écouter la prière ,

C’est maintenanr , Seigneur , qu’il faut me le prouver ! Car enfin ce cruel , que vous allez braver ,

Cet ennemi barbare , iniuste .sanguinaire ,

Songez , quoi qu’il ait fait , songez qu’il est mon pere î Achille.

Lui, votre pcrc? Apres son horrible dessein ,

Je ne le connois plus que pour votre assassin î Iphigénie.

C.’est mon pcrc. Seigneur: je vous le dis encore; Mais un pere que j’aime , un pcrc que j’adore ,

Qui me chérit lui-même, et dont, jusqu’à ce jour ,

Je n’ ai jamais reçu que des marques d’amour.

Mon coeur, dans ce respect élevé dès l’enfance,

Ne peut que s’affliger de tout ce qui l’ofFcnsc;

Et loin d’oser ici par un prompt changement.

Approuver la fureur de votre emportement ,

Loin que par mes discours je l’attise moi-même , Croyez qu’il faut aimer autant que je vous aime

Poiir avoir pu souffrir tous les noms odieux Dont votre amour le vient d’outrager à mes yeux.... Eh î pourquoi voulez- vous qu’inhumain et barbare Il ne gémisse pas du coup qu’on me prépare ?

Quel père de son sang se plaît à se priver?

Pourquoi me perdroit-il s’il pouvoit me sauver ?

J’ai vu , n'en doutez point, scs larmes se répandre. Faut-il le condamner avant que de l’entendre?

Hélas! de tant d’horreurs son cœur déjà rroubîé Doit-il de votre haine être encore accablé?

Achille.

Quoi! Madame, parmi tant de sujets de crainte,

Ce sont là les frayeurs dont vous êtes atteinte!

Un cruel ( comment puis-jc autrement i’appclcr? )

Par la maiu de Calchas s’en va vous immoler;

Et lorsqu’à sa fureur j’oppose ma tendresse ,

Le soin de son repos est le seul qui vous presse!

On me ferme la bouche, on l’excuse, on le plaint !

C’est pour lui que l'on tremble, et c’est moi que l’on craint ! '

Triste effet de mes soins!... Est-ce donc là , Madame, Tout le progrès qu’ Achille avoir fait dans votre ame?

Ah! cruel! cet amour , dont vous voulez douter ,

Ai- je atrendu si tard pour le faire éclater?

Vous voyez de quel œil , et comme indifférente.

J’ai reçu de ma mort la nouvelle sang antc.

Je n’en ai point pâli. Que n’avez-vous pu voir A quel excès tantôt alloit mou désespoir.

Quand presqu’cn arrivant, un récit peu fidele M’a de votre inconstance annoncé la nouvelle!

Quel trouble ! quel torrent de mots injurieux Accusoit , à la fois , les hommes et les Dieux!

Ah ! que vous auriez vu , sans que je vous le die,

De combien votre amour m’est plus cher que ina vie! Qui sait m?mc, qui sait si le Ciel irrité A pu souffrir l’excès de ma félicité ?

Hélas il me sembloit qu’une flamme si belle M’élevoit au-dessus du sort d’une morteJle!

Achille.

Ah ! si je vous suis cher , ma Princesse , vivez.

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