‹ Mithridate, tragedie de RacineChapitre 75 sur 107 · M. DCC, L X X X Y · texte numérisé non relu

M. DCC, L X X X Y

PRÉFACE

V oici encore une Tragédie dont le sujet est pris d’Euripide. Quoique j’aie suivi une route un peu différente de celle de cet Auteur pour la conduite de l’action , je n’ai pas laissé d’enrichir ma Piece de tout ce qui m’a paru le plus éclatant dans la sienne. Quand je ne lui devrois que la seule idée du caractère de Phedre , je pourrois dire que je lui dois ce que j’ai peut-être mis de plus raisonnable sur le Théâtre. Je ne suis point étonné que ce caractère ait eu un succès si heureux du tems d’Euripide , et qu’il ait encore si bien réussi dans notre siecle , puisqu’il a toutes les qualités qu’ Aristote demande dans le Héros de la Tragédie , et qui sont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet , Phedre n’est ni tout-à-fait coupable , ni tout-à-fait innocente. Elle est engagée , par sa destinée et par la colère des Dieux , dans une passion illégitime, dont clic a horreur toute la première. Elle fait tous ses ef-

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forts pour la surmonter. Elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne j et , lorsqu’elle est forcée de la découvrir , elle en parle avec une confusion qui fait bien voir que son crime est plutôt une punition des Dieux qu’un mouvement de sa volonté.

J’ai même pris soin de la rendre un peu moins odieuse qu’elle n’est dans les Tragédies des anciens , où elle se résout d’elle-même à accuser Hippolyte. J’ai cru que la calomnie avoit quelque chose de trop bas et de trop noir pour la mettre dans la bouche d’une Princesse, qui a > d’ailleurs , des sentimens si nobles et si vertueux. , »

Cette bassesse m’a paru plus convenable à une nourrice , qui pouvoit avoir des inclinations plus serviles , et qui néanmoins n’entreprend cette fausse accusation que pour sauver la vie et l’honneur de sa maîtresse. Phedre n’y donne les mains que parce qu’elle est dans une agitation d’esprit qui la met hors d’elle-même j et elle vient un moment après dans le dessein de justifier l'innocence et de déclarer la vérité.

Hippolyte est accusé dans Euripide et dans Séneque d’avoir en elfct violé sa belle-mere « vin*

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corpus tultt } mais il n’est ici accusé que d’en avoir eu dessein. J’ai voulu épargner à Thésée une confusion qui l’auroitpu rendre moins agréable aux Spectateurs.

Pour ce qui est du personnage d’Hippolyte , j’avois remarqué dans les anciens qu’on reprochoit à Euripide de l’avoir représenté comme un Philosophe , exempt de toute imperfection ; ce qui faisoit que la mort de ce jeune Prince eausoit beaucoup plus d’indignation que de pitié. J’ai cru lui devoir donner quelque foiblesse , qui le rendroit un peu coupable envers son pere , sans pourtant lui rien ôter de cette grandeur d’ame avec laquelle il épargne l’honneur de Phedre , et se laisse opprimer sans l’accuser. J’appelle foiblesse la passion qu’il ressent , malgré lui , pour Aricie , qui est la fille et la sœur des ennemis mortels de son pere.

Cette Aricie n’est point un personnage de mon invention. Virgile dit qu’Hippolyte l’épousa , et én eut un fils , après qu’ Esculape l’eut ressuscité } et j’ai lu encore dans quelques Auteurs, qn’Hippolyte avoit épousé et emmené en Italie une jeune Athénienne , de grande naissance , qui

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iv V R É F A C E:

s ’ a PPCÏloit Aride , et qui avoit donné son nom H une petite ville d'Italie.

Je rapporte ces autorités , parce que je me suis très-scrupuleusement attaché à suivre la fable. J’ai même suivi l’histoire de Thésée, telle qu’elle est dans Plutarque.

C’est dans cet Historien que j’ai trouvé que ce qui avoit donné occasion de croire que Thésée fût descendu dans les enfers pour enlever Proserpine , étoit un voyage que ce Prince avoit fait en Epire , vers la source de V Achéron , chez un Roi dont Pirithoüs vouioit enlever la femme,, et qui arrêta Thésée prisonnier, après avoir fait mourir Pirithoüs. Ainsi j’ai tâché de conserver la vraisemblance de l’Histoire , sans rien perdre des ornemens de la fable , qui fournit extrêmement à la Poésie. Et le bruit de la mort de Thésée, fondé sur ce voyage fabuleux , donne lieu à Phedre de faire une déclaration d’amour , qui devient une des principales causes de son malheur , et qu’elle n’auroir jamais osé faire tank qu’elle auroit cru que son mari étoit vivant.

Au reste , je n’ose encore assurer que. cette Pièce soit en effet la meilleure de mes Tragédies.

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