SUR PHEDRE
l’on savoit être son ami intime, et toujours prêt à le venger des injustices de ses détracteurs.
tt Dans un fauteuil doré , Phedre , tremblante et blcmc , « Dit des vers où d’abord personne n’entend rien.
« Sa nouriice lui fait un sermon , fort chrétien ,
« Contre l’affreux dessein d’attenter sur soi-même.
» Hippolytc la hait, presqu’autant qu’elle l’aime.
« Rien ne change son cœur , ni son chaste maintien. «La nourrice l’accuse : elle s’en punit bien.
« Thésée a pour son fils une rigueur extrême.
«Une grosse Aride , (i) au teint rouge, aux crins blonds ,
«N’est là que pour montrer deux énormes tétons, «Que, rtn’gré sa froideur, Hippolytc idolâtre.
»> Il meurt enfin, traîné par scs couriers ingrats;
« Et Phedre , apres avoir pris de la mort-aux-rats , «Vient, en se confessant, mourir sur le Théâtre.»
Le sonnet fut répandu , des le lendemain , sous le voile de l'anonyme. On l’attribua d’abord au Duc de Nevers, l’un des protecteurs de Pradon , et quelques amis de Racine y répondirent par celui-ci , sans se faire connottrc.
(i) Mademoiselle d’Enncbaut, qui tenoit alors l’emploi des jeunes premières au Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne.
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XV, • JUGEMENS ET ANECDOTES
<« Dans un palais doré , Damon , (i) Jaloux et blôrae , • »
« Fait des vers, où jamais personne n’entend rien.
« Il n’est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien;
« Et souvent pour rimer il s’enferme lui-même.
« La Musc, par malheur, le hait autant qu’il l’aime. » 11 a d’un faux Poete et l’air et le maintien.
« I! veut juger de tout et. n’en juge pas bien.
» Tl a pour le Phébus une tendresse extrême.
«Une soeur vagabonde, (a) aux crins p'us noirs que blonds ,
« Va par-tout l’univers promener deux tétons ,
» Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre.
«Il sc tue à rimer pour des lecteurs ingrats.
« L’Énéïdc à son goût est de la mort-aux-rats ,
« Et selon lui Pradon est le Roi du Théâtre. »
Le Duc de Nevers crut Racine et son ami Despréaux Auteurs\le cette réponse , et le bruit courut qu’il vouloit les faire assassiner. Quoi qu’ils fussent innocens , ils n’étoient pas sans inquiétude , lorsqu’un jour le Duc Henri-Jules , fils du grand Condé les rencontra ensemble et leur.
(i) Le Duc de Nevers , Philippe-Julien Mazarin-Mancini , né à Rome , et neveu du Cardinal Mazarin.
w Hortcnsc de Mancini, Duchesse de Mazarin.
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dit : Si vous n'ave{ pas fait le sonnet , ven: % d V Hôtel de Condè , où M. le Prince saura bien vous garantir de ces menaces. Si vous l'avey fait , venez aussi à l'Hôtel de Condè , et M. le Prince vous prendra de même sous sa protection , parce que U sonnet est très-plaisant et plein d'esprit.
Le Duc de Nevers , informé de tout , se contenta de répliquer par cet autre sonnet.
«< Kacine et Despréaux , Pair triste et le teint blême 51 Viennent demander grâce et ne confessent rien.
51 II faut leur pardonner , parce qu’on est chrétien j » Mais on sait ce qu’on doit au public , à soi-même.
51 Damon , pour l’intérêt de cette sœur qu’il aime ,
5 i Doit de ces scélérats châtier le maintien', si Car il seroit blâmé de tous les gens de bien si S’il ne punissoit pas leur insolence extrême.
ai Ce fut une furie , aux crins plus noirs que blonds >
» Qui leur pressa du pus de scs affreux tétons >1 Ce sonnet qu’en secret leur cabale idolâtre.
» Vous en serez punis , satytiques ingrats !
» Non pas en trahison , d’un sou de mort-aux-rats,
51 Mais de coups de bâton , donnés en plein Théâtre. »
Cette querelle n’alla pas plus loin. Le grand Cqndé calma le Duc de Nevers î et l’on a sa
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depuis que le sonnet dont il se plaignoit , avoit été fait , en société , par le Chevalier de Nantouillet , le Comte de Eiesque , le Marquis de Manicamp, le Marquis d'Effiat et M. de Guillcragues.
On croit assez généralement que Racine fit sa Tragédie de Phèdre pour répondre à un défi , qu’il avoit , en quelque sorte , provoqué , et où il s’agissoit de mettre ce sujet y avec succès a sur la scene françoise.
L’Abbé de La Porte , dans ses Anecdotes Dramatiques y rapporte » à cette occasion , ce passage de l’Abbé de Saint-Pierre. « J’ai oui raconter par Madame de La Favette , dit l’Abbé de Saint- Pierre , que , dans une conversation , Racine soutint qu’un bon Poète pouvoit faire excuser les plus grands crimes , et même inspirer de la compassion pour les criminels. II ajouta qu’il ne fai* loit que de la fécondité , de la délicatesse , de la justesse d’esprit pour diminuer tellement l’horreur des crimes de Médée ou de Phedre qu’oit les rendroit aimables aux Spectateurs s au point de leur inspirer de la pitié pour leurs malheurs^ Comme les assistans lui nièrent que cela fut pot*
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sible , et qu’on voulut même le tourner en ridicule sur une opinion si extraordinaire , le dépit qu’il en eut le fit résoudre à entreprendre la Tragédie de Phèdre , où il réussit si bien à faire plaindre ses malheurs , que le Spectateur a plus de pitié de la criminelle belle-mere que du vertueux Hippolyte. »
On a cependant prétendu aussi que ce ne fut qu’à la sollicitation de Madame Champmêlé , qui lui demandoit un rôle où toutes les passions fussent exprimées , que Racine se détermina à choisir celui de Phèdre , comme le plus propre à faire briller les talens de cette célébré Actrice , ainsi que nous l’avons rapporté dans la vie de Champmêlé , son époux, tome sixième des Comédies du Théâtre François de notre Collection. Ce qu’il y a de certain , quelque soit le motif qui ait engagé Racine à composer cette Tragédie , c’est que le rôle de Phedre mit le comble à la gloire de Madame Champmêlé , et que cette sublime Pièce ajouta beaucoup à la réputation de l’Auteur. Ce. fut à l’occasion de cette Tragédie que Boileau lui adressa l’Epître qui est la septième de son Recueil.
SX JUGEMENS ET ANECDOTES
« Pour exprimer l’ascendant que les femmes ont sur les hommes , Houdard de La Motte disoit : Elles s croient maîtresses défaire rechercher la Phedre de Pradon , et abandonner celle de Racine » Anecdotes Dramatiques , de l’Abbé de La Porte.
Le sujet de Phedre traité chez les Grecs par Euripide , le fut encore par Lycophron et par Sopater , et chez les Latins par Sénèque. Chez nous, Robert Garnier le traita en 1575, sous le titre d’Hippolytc , comme nous F avons fait connoître dans le second volume de nos Essais historiques sur V A ri Dramatique. En 1635, La Pineliere donna aussi une Tragédie du même titre. En 164 r , , Gilbert en donna une autre , sous le titre d* Hippolyte , ou Le Garçon insensible. L’Abbé Pellegrin fit sur ce sujet une Tragédie- Lyrique , en cinq actes , avec Prologue , et qu’il intitula Hippolyte et Aricie , dont Rameau composa la musique , et qui fut représentée à l’Opera, en 17 33. Riccoboni fils en donna, la même année, une Parodie , en un acte , en prose et en vaudevilles , sous le meme titre , afl Théâtre Italien j et en 1742 la Tragédie-Lyrique étant reprise à l’Opera , M. Favart , le pere , en donna ati
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Théâtre Italien une nouvelle Parodie , encore du même titre, et aussi en un acte et en vaudevilles.
M. Hoffman , Auteur de charmantes Fables et d’autres Poésies légères , entreprit l’année dernicre ( 1786 ) de mettre de nouveau le sujet de Phèdre sur le Théâtre-Lyrique. 11 fit un Poëmc , en trois actes , duquel il exclut Aricie et l’amour d’Hippolyte pour cette infortunée fille de Pallante. Ce Poëmc, qui porte le titre de Phedre , est très-bien coupé , offre des situations fort touchantes et est versifié avec beaucoup de facilité et d’élégance. M. Le Moine , déjà très-avanta geusement connu au Théâtre de l’Opera , par la musique à’ Electre, dont le Poëme est de M.
Guillard, et qui fut donné, avec succès , en 1782., composa celle de la nouvelle Phedre. Cette Tragédie-Lyrique fut représentée , pour la première fois , le ir Novembre dernier, et elle excita les applaudissemens des vrais amateurs de la bonne musique. On y reconnut la facture d’un Compositeur nourri des bons modèles ; et cet Ouvrage , qui est resté au courant du répertoire, est assuré d’un succès constant. Il n’est pas possible de mieux rendre le rôle de Phedre qu’il n’est rendu par Mademoiselle Saint-Hubciti , qui y déve- .
xx ij JUGEMENS ET ANECDOTES, &c.
loppe , à la fois , tout l’amour , toute la fureur et tout le remords dont ce malheureux et intéressant personnage est , sans cesse , agité. M. Chéron et M. Rousseau méritent et obtiennent les plus grands applaudissemens , le premier dans le rôle de Thésée , et le second dans celui d’Hippolyte. Mademoiselle Gavaudan cadette n’en mérite et n’en obtient pas moins dans celui d’GEnone.
Cette jeune Actrice , par son nom seul annonce une cantatrice charmante , car de cinq sœrfrs de cernom, il n’en est pas une qui ne soit connue pour posséder une voix fraîche , brillante et trèsétendue ; mais Mademoiselle Gavaudan cadette , qui n’a pas encore atteint sa vingtième année , s’est sur-tout distinguée , depuis quelque tems , par un travail très -utile à l’administration de l’Opera, et très-agréable au Public , qui , chaque jour , la voit, avec un plaisir nouveau, dans différens rôles , de tous genres , et très - importais , où elle montre autant d’intelligence de la scene que de goût et de grands moyens pour l’exécution du chant actuel j deux parties devenues l’une et l’autre également difficiles, chez nous , depuis la révolution de la musique dramatique.
PHEDRE
Représentée > pour la première fois 3 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne , le premier Janvier 1677,
PERSONNAGES
T H E S É E , fils d’Égée , Roi d’Athcnes.
PHEDRE, femme de Thésée , fille de Minos et de Pasiphaé. •
H I p p O L Y T E , fils de Thésée et d’Àntiope , Reine des Amazones.'
A R I C I E , Princesse du sang Royal d’ Athènes.
(K N O N E , nourrice et confidente de Phçdrc. THÉRAMENE, gouverneur d’Hippolyte.
ISMEHE, confidente d’ Aride.
P A N O P E , femme de la suite de Phedre.
CARDES
La S ce ne est à Thrc^ene , ville du Péloponnèse,
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