‹ Mlle de Lespinasse et la Marquise du DeffandChapitre 23 sur 54 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

à monsieur Taaffe; je voudrais seulement savoir si vous la lui avez fait rendre; si par hasard vous l’avez vu luimême, je serais curieuse de savoir ce qu’il vous aurait dit. Il faudrait me le raconter naturellement; je n’aurai aucun chagrin d’apprendre qu’il continuâtses anciennes correspondances, et je me passerai très-bien d’en reprendre aucune avec lui h » Nous voyons ici percer ces sentiments de jalousie et de hauteur qui ne permettaient pas à madame du Deffand d’admettre l’idée de partage entre elle et mademoiselle de Lespinasse. Mais ces sentiments allaient bientôt trouver un bien autre aliment- que les attentions du galant étranger qui , à tout prendre, n’occupait qu’une assez petite place dans l’amitié de madame du Deffand. Ses plus vives, ses plus profondes affections, comme aussi cet orgueil de maîtresse de maison habituée, du droit de la souveraineté de l’esprit, à régner sans rivale dans son salon, allaient se trouver en jeu, et amener sa célèbre rupture de 1764 avec mademoiselle de Lespinasse.

Mais avant d’aborder ce récit, demandons-nous quelle était la situation d’esprit de madame du Deffand, quels étaients les traits distinctifs de son caractère. « Je suis naturellement défiante, et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects au point de ne pouvoir plus prendre confiance en eux, » avait-elle écrit à mademoiselle de Lespinasse en 1754. Pas « d’entortillage », voilà ce que, dans un langage d’une vulgarité énergique, elle exigeait avant tout de ses amis. Si la défiance était la maladie de son cœur, l’ennui était celle de son esprit : de là cette passion pour le monde, pour cette société d’élite qu’elle attirait chez elle dans ses soupers, ne pouvant plus, aveugle qu’elle était, l’aller chercher au dehors. Ces soupers, auxquels s’ajoutaient

1. Sainle-Aulaire. Correspondance de madame du Deffand, t. I, p. 31.

S les conversations qui les suivaient, se prolongeaient - fort avant dans la nuit, et quand ceux-ci faisaient trêve, 1 c’étaient les lectures qui en tenaient lieu. Or, la lectrice i ordinaire et extraordinaire de madame du Deffand était s mademoiselle de Lespinasse. « C’était peu, dit Mar- . montel, d’être assujettie à une assiduité perpétuelle aus Drès d’une femme aveugle et vaporeuse; il fallait, pour t nvre avec elle, faire comme elle du jour la nuit et de 1 a nuit le jour, veiller à côté de son lit et l’endormir en i ’aisant la lecture; travail qui fut mortel à cette jeune . jille naturellement délicate, et dont jamais, depuis, la 1 joitrine épuisée n’a pu se rétablir ^ » Même en admetr.ant que ce récit ne soit pas exempt d’exagération, il ; r.emble très-vraisemblable qu’à certaines heures l’amerlume et le mécontentement aient percé dans l’altitude, dans le langage de mademoiselle de Lespinasse. Ce changement dut en amener un analogue dans madame lu Deffand qui , de plus , sentait graduellement se létourner d’elle cette amitié de d’Alembert qui lui était ii précieuse. « Il ne fallait rien moins, dit encore Harmontel, qu’un ami comme d’Alembert pour adoucir it rendre supportables à mademoiselle de Lespinasse a tristesse et la dureté de sa condition ^ » Il n’est bas douteux que l’affection de d’Alembert pour madame tu Deffand n’ait diminué à mesure que croissait son imitié pour mademoiselle de Lespinasse; l’on peut [uême dire [qu’à l’époque où nous sommes arrivé, ^t à la suite de profonds dissentiments nés à l’occasion Fie la fameuse comédie des Philosophes de Palissot, pour laquelle madame du Deffand avait paru prendre parti vec la comtesse de Robecq, un sentiment tout conraire lui avait succédé. Si les apparences de l’amitié

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