‹ Mlle de Lespinasse et la Marquise du DeffandChapitre 22 sur 54 · Mémoires de Tierwick. Paris, Hachette, 1872, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Tierwick. Paris, Hachette, 1872, p

1 seulement l’esquisse. Ces deux gentlemen, qui avaient tenu la banque au pharaon de madame de Mirepoix, étaient passés en France pour y exercer la même profession. L’on raconte qu’ils ont volé un juif, lequel les aurait volés à son tour en ne leur payant pas l’argent qu’ils lui avaient gagné; que pour s’en assurer le payement ils ont pénétré , de force chez lui, brisé son bureau, pris ses bijoux et autres I effets; que le juif a porté plainte ; qu’ils ont été arrêtés au lit à deux heures du matin, et retenus en prison pendant une trentaine d’heures sans feu ni lumière; que, depuis, ils ont été relâchés moyennant une grosse caution; qu’ils seront bientôt jugés et envoyés aux galères ou laissés libres de retourner chez eux, pour y être réduits à voir la meilleure compagnie, car il n’y a, je suppose, que la bonne 'Compagnie qui voudra les recevoir. Leur histoire à chacun I est également curieuse. Wortley, comme vous savez, a tou- I jours été un parfait Gil-Blas, et une de ses dernières aveni tures est d’avoir ajouté la célèbre miss Ashe à la nombreuse liste de ses épouses. Taaffe est un Irlandais qui a changé de religion pour pouvoir se battre en duel, un catholique ne pouvant en Irlande porter l’épée. Joueur, usurier, aventurier, il partage à présent ses attentions entre le duc de Newcastle (ambassadeur d’Angleterre à Paris) et madame de Pompadour; accompagnant celle-ci en chaise de poste avec des tourterelles..., revenant à celui-là quand il s’agit de faire courir, et se livrant en même temps à la contrebande du vin de Bourgogne L »

Pour préciser davantage, le juif en question s’appelait Abraham Payba, quoique plus connu sous le nom de liâmes Robert. A l’hôtel d’Orléans, où il logeait avec I d’autres Anglais, il avait, le 23 septembre, perdu au l'jeu 870 louis, dont 400 contre Taaffe, 350 contre lord jiSouthwel, et 120 contre Montagu. Ayant satisfait ceux-ci l en traites impayées sur le banquier Watlers, ils avaient I forcé son logis, et Payba les accusait de lui avoir enlevé '1,900 livres en numéraire, et plus de 16,000 livres en

1. Horace Walpole’s Correspondence, edUed by Cuningham, t. II, p. 273. Voir encore p. 99 et 275.

])ierrei’ies. Emprisonnés dn 31 octobre au 2 novembre, ils furent acquittés par sentence du lieutenant criminel, on date du 23 janvier 1752, ce qui nous permet de penser qu’il y avait bien quelque exagération dans le récit de Payba, sans que nous soyons cependant aussi convaincu de l’innocence de monsieur Taaffe qu’il le paraît luimème dans ce passage d’une lettre écrite de Paris, le l®" février 1732 : k Je puis vous assurer que je n’ai rien fait qu’un honnête homme ne puisse faire, et qu’on en a usé bien sévèrement et bien cruellement à mon égards »

Le héros, fort compromis de cette aventure, fut-il celui auquel mademoiselle de Lespinasse inspira, un peu plus tard, une passion qu’il fit peut-être partager? Ce qui autorise le doute à cet égard, malgré les pré-; somptions qu’on pourrait tirer de sa liaison avec madame de Mirepoix, qui aurait été son introductrice auprès de madame du Deffand, c’est que Horace Walpole parle encore, à la date de 1777, d’un monsieur Taaffe, qui semble bien le même que celui dont il a raconté, seize ans plus tôt, la scabreuse aventure, et qu’il le représente luttant victorieusement contre les attaques de la goutte, alors que le monsieur Taaffe, commensal de madame du Deffand, était certainement mort dès 1773. Jusqu’à ce que de nouveaux documents tranchent définitivement la question, nous sommes porté à voir dans l’ami do madame du Deffand et de mademoiselle de Lespinasse un frère du député d’Arundel, patronné près de la première comme l’avait été précédemment celui-ci.

Quoi qu’on puisse penser sur ce point, monsieur Taaffe fut certainement un de ces étrangers de distinction, grands seigneurs ou hommes de lettres, comme Horace Walpole et David Hume, comme lord Shelburne et Gibbon, que la marquise du Deffand accueillait avec tant

1. Nichols'a Literary anecdotes. Londoo, 1812,1. IV, p. 6Î9. Correspondence of lhe Dul;e of liedford, London, t. Il, p. 97 et 11 1.

de grâce et d’empressement, et qui n’auraient pas cru connaître la France s’ils ne l’avaient pas vue dans son ! salon. Une véritable amitié s’établit entre le noble Irlandais et madame du Deffand. Bien longtemps après, en 1773, et alors qu’une longue absence avait relâché ou même dénoué ce lien, elle disait, en apprenant sa mort: « Il y a quinze ans, cela m’aurait fâchée'. » A l’égard de mademoiselle de Lespinasse, le sentiment qu’éprouva monsieur Taaft'e fut plus que de l’amilié. Nous lisons, en effet, dans une note rédigée par les ) miss Berry, éditeurs de la correspondance de madame du Deffand avec Horace Walpole, confidentes de celui-ci ' et qui ont eu en leur possession tous les documents con- I tenus alors dans les archives de Strawberry-Hill :

« II existe encore, dans les papiers de madame du Deffand, des lettres qui lui furent écrites par M. TaafTe, exprimant à la fois les sentiments qu’il a portés à mademoiselle de Lespinasse, et sa reconnaissance pour la conduite que madame du Deffand a tenue envers elle. Ces lettres prouvent que, dans cette occasion du moins, madame du Deffand montra pour elle toute l’affection, toute la prudence et tous les soins d’une mère ^ »

Il faudrait placer vers l’année 1738 celle passion de monsieur Taaffe pour mademoiselle de Lespinasse, passion qui semble bien avoir été partagée, et qui, sans l’intervention prudente de madame du Deffand, aurait tourné au roman. Quoi qu’il en soit du caractère définitif que prit cette liaison, elle se prolongea, après le départ de monsieur Taaffe pour l’Angleterre, dans une correspondance que nous révèle ce passage d’une lettre adressée par madame du Deffand â monsieur Crawfurd, en 1766 : « Vous ne me dites pas un mot de ma lettre

1. Lettres de madame du Deffand à H, tf'alpole. Loudree, 1810, f. Il,

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