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La Harpe. Correspondance littéraire, t. I, p

complètement, ou le déclarer de tous points invraisemblable? Ni l’un ni l’autre; car, si d’un côté il semble contredit par la brusquerie même de la rupture attestée par Marmontel, par le ton de la lettre que mademoiselle de Lespinasse écrivit peu de jours après à madame du Deffand, ainsi que par le calme résolu de la réponse de celle-ci, de l’autre, l’exaltation d’esprit habituelle à mademoiselle de Lespinasse, son extrême sensibilité nerveuse, une semblable tentative de suicide par l’opium à laquelle elle se laissa aller plus tard, dans d’autres circonstances, et que l’on ne saurait nier, sont loin de le rendre invraisemblable. La vérité pourrait bien être dans l’existence d’une double scène, la dernière, plus violente, plus hautaine de part et d’autre, celle racontée par Marmontel comme ayant amené la rupture définitive; la première, empreinte de plus de tristesse, de plus de sensibilité pour nous servir du mot alors en usage, et dans laquelle se produisit l’idée de suicide, et peut-être même une sorte de tentative, mais scène moins décisive, moins grave que ne la peint La Harpe, et se terminant par une crise de larmes où les deux amies .s’embrassèrent et se firent de mutuelles promesses.

En se séparant de madame du Deffand, mademoiselle de Lespinasse alla habiter, non loin de Saint-Joseph, une maison située rue Saint-Dominique, au coin de la rue de Bellechasse, en face du couvent de ce nom. D’après un compte d’exécution testamentaire passé en vente publique, te 1 1 avril dernier, dont nous avons retrouvé la minute chez le successeur actuel du notaire originaire, et que nous avons pu compléter par l’inventaire fait après le décès de mademoiselle de Lespinasse, l’on voit qu’elle y occupait un appartement situé au second étage, avec cuisine et chambre au troisième, moyennant un loyer annuel de 950 livres, plus 42 livres pour

gages au portier. C’est ce qui résulte d’un bail passé le 6 octobre 1767, pour neuf années, avec le sieur Messager, maître menuisier, et l’on peut supposer que les conditions de cette location ne furent pas différentes en 1764, lorsque mademoiselle de Lespinasse s’installa pour la première fois rue Saint-Dominique. Dans cet appartement, dont mademoiselle de Lespinasse sousloua une partie îi d’Alembert, les pièces occupées par elle étaient : une petite antichambre, une chambre à coucher, ayant vue sur la rue, tendue de damas cramoisi, ornée de six estampes dans leurs cadres de bois doré et noirci, et plus tard du portrait de l’archevêque de Toulouse; un salon, aux boiseries blanches, sur lesquelles étaient appendus les portraits gravés de Turgot et de d’Alembert, des gravures représentant la Lecture et la Conversation espagnole de Beauvarlet d’après Carie Vanloo, des Scènes romaines de Dietrich, le Paralytique et Y Accordée de village de Greuze, le Chevalier Bayard^ Bélisaire, Y Enfant au chien et la Petite fille pleurant son oiseau mort, ces deux derniers de Greuze encore. Deux secrétaires, l’un à cylindre de bois satiné, l’autre en bois de rose, à dessus de marbre; deux commodes à la Régence en bois de rose, un petit rouet à filer de cuivre, une petite armoire de bois de placage h dessus de marbre, à deux battants; un petit chiffonnier de bois de merisier; une table ronde de bois d'acajou; les bustes de d’Alembert et de Voltaire; la statue de Voltaire, tel en était l’ameublement. Un petit cabinet de toilette et deux chambres, l’une pour un domestique, l’une pour une femme de chambre, complétaient, avec la cuisine, le nombre des pièces à son usage. Une partie de cet ameublement, mademoiselle de Lespinasse le devait à l’amitié de la duchesse de Luxembourg qui, suivant Marmontel, lui avait fait présent d’un meuble complet. Quant h ses ressources pécuniaires, sans être bien con-

sidérables, elles étaient cependant, dès cette époque, plus grandes qu’on ne pouvait le supposer d’après les docLimentsjusqu’ici connus, et que nous l’avions d’abord cru. L’inventaire et le compte de liquidation dont nous avons précédemment parlé, nous ont fourni à cet égard des lumières inattendues. Nous y voyons, en effet, qu’au moment de sa rupture avec madame du Deffand (fin avril 1764), mademoiselle de Lespinasse possédait en rentes viagères, outre les 300 livres de pension léguées par la comtese d’Albon, en 1748; 692 livres, sans retenue, sur le duc d’Orléans, constituées par contrat du 16 juillet 1754; 600 livres de l’emprunt de 1737, constituées le 26 mai 1738, 2,000 livres de l’emprunt de 1761, constituées le 6 octobre 1763; en tout 3,392 livres de revenu annuel. Cinq mois après son installation rue Saint-Dominique, ce revenu s’augmentait de 2,000 livres de rente viagère constituées sur M. de la Borde par contrat du 3 octobre 1764, et se trouvait ainsi porté à 3,392 livres. Il n’en resta pas là et, en tenant compte de deux nouveaux contrats de renies viagères, run de 99 livres sur la loterie de la Compagnie des Indes, l’autre de 1,800 livres de l’emprunt de 1771, passés le 11 avril 1770 elle 21 juillet 1773, ainsi que d’une pension de 1,300 livres environ que lui servait M. de Vaines, et d’une autre pension de 2,000 livres faite par une autre personne, sans que nous puissions déterminer l’époque où celles-ci avaient commencé, l’on peut fixer à 10,972 livres, moins certaines retenues, le revenu dont disposa mademoiselle de Lespinasse dans les dernières années de sa vie.

Après avoir conduit mademoiselle de Lespinasse au seuil de sa nouvelle demeure, nous ne pénétrerons pas plus avant dans sa vie, vie désormais bien différente de celle d’autrefois. Ce serait dépasser notre but, ne nous étant proposé ici que de retracer l’histoire de sa

jeunesse, de sa liaison et de sa rupture avec madame du Deffand. Cette rupture de 1764 était bien définitive. Après un essai de rapprochement tenté par mademoiselle deLespinasse au commencement du mois de mai, et repoussé par madame du Deffand, elle devint irrémédiable. Avec peut-être plus de passion concentrée chez mademoiselle de Lespinasse et plus de froid dédain chez madame du Deffand, leur animosité mutuelle fiUégale. L’on doit constater cependant, après La Harpe, que mademoiselle de Lespinasse « ne parle jamais de son ancienne amie qu’avec la plus grande réserve, » et qu’elle lui rend toujours justice quand il ne s’agit que de son esprit. Si cette attitude lui fut inspirée par le sentiment de quelques anciens torts envers madame du Deffand, elle doit aider la postérité à les lui pardonner, et si elle ne fut qu’une coquetterie delà victoire, cette coquetterie du moins est de bon goût, et ne messied pas h l’aimable physionomie de mademoiselle de Lespinasse.

DOCUMENTS INÉDITS

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