‹ Mlle de ScuderyChapitre 1 sur 17 · I. — L'Homme · texte numérisé non relu

I. — L'Homme

'W'ßRS 1770 vivait à Kœnigsberg le ménage le plus mal- ' heureux de la terre. Le conseiller de justice Bernhard Wilhelm Hoffmann avait, en un jour de malheur, commis l'impardonnable faute d'épouser sa cousine. Spirituel, d'esprit vif, après être resté célibataire jusqu'à quarante ans et passé son temps à médire de la vie étroite et conventionnelle du pays, n'avait-il pas été s'unir à la personne la plus rangée, la plus méticuleuse peut-être de toute la province. Quoi d'étonnant à ce qu'ils ne s'entendissent point! Elle, elle mettait toute son application à observer scrupuleusement les moindres règles qui constituaient la vie domestique dans cette partie de la Prusse — et l'on sait si les Allemands (ceux d'autrefois surtout) étaient à cheval sur le protocole — à la moindre dérogation, il lui semblait bien avoir péché contre Dieu même, et sa vie se passait dans une perpétuelle terreur du qu'en dira-t-on Lui, le conseiller Bernhard, était justement tout l'opposé et son mépris de l'étiquette et du décorum amenait de perpétuelles disputes entre les deux époux. Aussi, quand vint le troisième enfant qui était justement notre Hoffmann, d'un commun accord la séparation fut-elle décidée.

Quelques jours après la naissance de son fils (1776), Mme Hoffmann se retirait chez sa mère emportant avec elle son dernier ni, Ernest-Théodore -Guillaume. Disons tout de suite qu^ Hoffmann devait plus tard renier le troisième de ses prénoms pour prendre celui d'' Amadeus , par vénération pour Mozart qui le portait.

La jeune femme ne put s^ accommoder de la ruine de sa vie. Le cœur brisé, elle languit vingt années traînant son ombre dans la maison ; on la trouva un matin dans son lit, morte, sans secours, seule, ainsi qu^elle avait vécu. Elle n'eut donc aucune influence sur V éducation d'Hoffmann dont son oncle s'était chargé.

Ernest-Théodore jouait de nialheur : grand garçon vif, efflanqué, rusé, l'esprit toujours en éveil, surtout quand il s'agissait de saisir le ridicule des gens ou des choses, il retrouvait chez son oncle les mêmes défauts qui avaient été la cause de la brouille de ses parents.

Cet oncle, comme sa sœur, était un pédant tatillon et méticuleux : tant d'heures pour le sommeil, tant d'heures pour la promenade, tant d'heures pour le travail, jamais plus, jamais moins. Quelques instants étaient réservés à l'art, admis comme plaisir à la maison. Or, Hoffmann, de bonne heure, manifesta un goût très prononcé pour la liberté absolue et concevait l'art comme une religion et non comme un divertissement. Le divorce entre l'homme et l'enfant était donc complet, absolu.

Mis au collège, il montra d'abord peu de dispositions : mais dès qu'il fût passé entre les mains de l'organiste Podbielski et d'un maître d'institution qui comprenait réellement ses devoirs, l'intelligence du jeune Théodore s'épanouit promptement.

En même temps, il se lia avec Theodor d'Hippel, neveu de l'humoriste; plantant là bien souvent oncle, devoirs et obligations de toutes sortes, ils s'enfermaient dans une chambre,dév orant avec délices les Confessions de Rousseau, livre pour lequel l'amour d'Hoffmann ne se démentit jamais.

En 1792, il alla à l'Université comme étudiant endroit, car son oncle. — est-il besoin deledire. — tenaitbeau-

coup à ce que son neveu fût magistrat comme ses ancêtres. On devine qu'Hoffmann n'accorda à la chicane que juste le temps nécessaire à une science qui dans son esprit n était considérée que c mme un gagne-pain. La plus grande partie de la journée, il la donnait à Vart, à la littérature, dessinant, peignant, écrivant et surtout s'acharnant à la fugue et au contrepoint. La philosophie ne V attira pas et les leçons de Kant, qui alors professait à Kœnigsberg, le laissèrent indifférent.

Son ami Hippel venait de partir et il se trouvait le cœur vide, sans confident, car Hoffmann ne vécut jamais la vie bruyante de Vétudiant allemand ; il se cloîtrait chez lui et sortait peu. Ildevenait donc ainsi une proie facile pour les passions amoureuses. Il n'y manqua pas. Il s'éprit violemment d'une certaine Mme Hatt, à laquelle il donnait des leçons : elle s'ennuyait du prosaïsme de son mari et de la vie terre à terre qu'elle menait ; ce fut une passion échevelée où probablement la sensualité eut sa part, Hoffmann n'étant pas un rêveur qui fait de la sentimentalité au clair de lune. Il la peignit dans un roman, même dans deux, pour lesquels il croyait aux honneurs de l'édition. Le refus du libraire le désappointa vivement mais ne lui fit pas perdre courage.

De plus en plus il s'adonnait à la musique, ébauchant.

dessiné d'après un monument que ses amis lui ont élevé.

d'après Gœlhe, la scène de l'Eglise de Faust ainsi qu'une Claudine de Villa Bella ; en même temps il dessinait, peignait et faisait des vers, car Hoffmann fut artiste jusqu'au bout des ongles.

En 1195, ses examens de droit passés, son grand oncle, le conseiller de justiceVœthœry, qui avait de l'affection pour ce jeune homme remuant et intelligent, le prit avec lui. Lui-méfne a longtemps gardé le souvenir des tournées faites en compagnie de son parent : il a retracé comment tous deux, enveloppés de pelisses, allaient à travers les rafales de neige, en longeant laBaltique, vider les différends entre particuliers.

Ce bonheur dura peu : son grand oncle Vœthœ y et sa mère venaient de mourir (1796) et les divergences de vue avec les siens allaient s' accentuant à tel .point qu'il répétait : « Quelle bizarrerie du sort a permis que je vinsse dans cette maison / Le noir et le blanc ne sauraient être plus opposés que moi et ma famille ! » // résolut de quitter Koenigsberg et d'aller à Glogau chez un autre oncle, aussi conseiller de justice.

Il avait laissé son cœur dans sa ville natale et l'absence ne calmait pas sa passion pour Mme Hatt. Il la revit une fois encore dans un voyage 'mais pour la dernière fois : résolu à briser ses chaînes, il fit à sa maîtresse un adieu définitif. Il faut dire aussi qu'il avait trouvée Glogau une charmante jeune fille, Micheline Rorer, qui ne demandait qu'à guérir sa douleur et dont il fit sa femme quelques années plus tard (1802). En attendant, il partit en voyage en compagnie d'un excentrique, d'esprit jovial mais étroit et mesquin.

Ils allèrent en Silésie: dans une ville d'eaux, Hoffmann, qui n'avait touché aux cartes de sa vie, se laissa tenter et gagna la forte somme. Comme il se levait, un vieillard le prit par le bras et lui fit une leçon de morale. Hoffmann la retint et ne rejoua de sa vie. Il se sépara de son compagnon à Dresde et arriva à Berlin où son oncle de Glogau venait d'être nommé conseiller intime. A cette époque, la capitale prussienne était en pleine fièvre romantique. On s'y battait pour ou contre le classicis?ne : Tieck venait de se

séparer de Nicolai -'^Frantz Slernbald allait paraître. Pendant les deux années qu'il y resta, il jréquenta peu cependant les cercles littéraires et connut à peine les manifestes romantiques. En revanche, il s'' occupa fort de musique et ne manqua pas une seule séance des concerts alors si nombreux à Berlin. En dehors des théâtres, il vivait renfertné chez son' oncle, tellement que celui-ci le prévint charitablement quune telle claustration volontaire amènerait fatalement une réaction.

Ayant réussi brillamment dans son dernier examen d'aptitude aux fonctions de magistrat, il fut envoyé comme assesseur [Beisitzer) à Posen. La ville n'avait ni vie littéraire, ni vie artistique ; personne à fréquenter. Hoffmann versa dans la débauche et devint si joyeux biberon que son ami Hippel, venu pour le voir, se refusait à reconnaître dans ce bon paillard le sombre jeune homme d^autrefois. Il était donc heureux en somme et vivait à Vaise, ce qui le changeait bien un peu de la vie familiale habituelle, quand une mauvaise farce qu'il fit l'exila à Plonzk au fond de la Prusse Orientale.

Déguisé en marchand italien, il avait distribué dans un bal masqué des caricatures parmi les assistants, faisant en sorte que chacun reçût le portrait d'une personne qu'il détestait. On ne tarda pas à découvrir l'auteur : Hoffmann seul à Posen était capable de faire de si bons portraits. Un haut personnage se plaignit vivement et l'imprudent dut partir au plus vite avec Micheline Borer qu'il venait d'épouser (1802).

Il resta deux ans à Plonzk, travaillant ferme à deux œuvres musicales, Faustin et le Renégat, à une messe, à une sonate pour clavecin; il copiait, entre temps, des vases étrusques. Il obtint aussi le premier rang pour une petite comédie, le Prix, daîis un concours ouvert par Kotzebue. Cependant ses amis ne l'oubliaient pas. En 1804, ils réussirent à le faire nommer conseiller de régence à Varsovie, soumise alors à la domination allemande. C'est là qu'il passa les plus heureuses années de son existence en compagnie de Hitzig, le plus dévoué de ses amis et de Werner. Tous les instants de libres que lui lais-

saient ses fonctions, il les employait à la musique. Ayant créé, aménagé, décoré lui-même une salle de théâtre, il y dirigeait en qualité de chef d'orchestre les œuvres de Mozart, Gluck, Cherubini et Haydn. Il était tellement absorbé, qu'il ne vit pas le point noir qui grossissait à rhorizon.

Au moment où il s'en doutait le moins, les Français, vainqueurs à léna, entrèrent à Varsovie et V administration prussienne fut congédiée. Il fallut partir : il songea bien à Vienne, mais n'ayant pas les fonds nécessaires, il se rendit à Berlin, emportant la musique d'un drame, la Croix de la Baltique, ainsi que différentes compositions. Il y vécut dans la misère, échouant dans toutes ses entreprises. Par l'entremise d'un journal, il obtint la place de chef d'orchestre du théâtre de Bamberg (1808). Hoffmann se crut sauvé ou tout au moins à l'abri de la misère. Illusion ! le théâtre ne faisait pas recette et tout ce qu'il put entreprendre ce fut de donner des leçons.

C'est alors qu'il prit la résolution de se faire auteur : lisant la Gazette Musicale que publiait Rochlitz, il écrivit à ce dernier lui racontant sa vie et lui avouant : « qu'en ce moment il n'était rien, qu'il n'avait rien, mais qu'il voulait tout, sans savoir précisément quoi ».

Sur une réponse favorable, il lui envoya un conte qui relatait les souffrances du maître de chapelle Kreisler. C'était sa première œuvre vraiment marquante. Malheureusement sa position ne s' améliorait guère. Ne sachant quoi inventer pour se procurer des ressources, il compose un opéra-comique, le Revenant ; les chœurs de Geneviève, de Müller; un mélodrame, Derna; un Miserere, des duos, des quatuors, et décore le casino de Bamberg.

Seulement, comme Hoffmann dépensait plus qu'il ne gagnait, il s'endettait de plus en plus. Aussi s'onpressat-il d'accepter une place de chef d'orchestre à Dresde. On s'y battait et c'est au bruit du canon de Leipzig, qu'il composa ses Fantaisies dans la manière de Callot, les Aventures du chien Berganza, L'Elixir du Diable, et qu'il termina Undine, l'opéra qui établit sa gloire comme musicien.

SUR HOFFMANN VII

Mais son ami Hippel s'occupait de lui : grâce à ses démarches, il lui procura une place de surnuméraire à Berlin. Possédant à fond la science juridique, les rapports quil fit jurent remarqués de ses supérieurs et lui valurent peu après une nomination de conseiller au Kammer-

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