‹ Mlle de ScuderyChapitre 2 sur 17 · E. T. A. HOFFMANN · texte numérisé non relu

E. T. A. HOFFMANN

(dessiné par Dupont, gravé par Pelée).

gericht. Le bonheur comme le malheur n'arrive jamais seul. Avec V argent et la gloire littéraire, lui vint aussi le succès au théâtre. Undine enjin représentée jut acclamée de toute la salle (1816) et donna lieu de la part de Weber à un article enthousiaste.

Dès h/'s, Hoffmann se vit adulé et recherché : mais la célébrité et les richesses amenèrent sa perte, et il fut saTis défense contre les séductions du cabaret. Ardent au plaisir, stimulé par de longues privations, il ne sut pas

se retenir sur la pente fatale, et bientôt sa constitution pourtant robuste s^en ressentit.

Cependint, qu on ne s'' y méprenne pas , Hoffmann n'étai pas un ivrogne. Seulement, pour se monter, il lui fallait une dose de plus en plus forte de vin. Alors, quand il se trouvait suffisamment exalté, il ne tarissait pas de verve jusqu'au lever du jour, dans le cercle d'amis ou d' admit rateurs qui chaque nuit se pressaient autour de lui.

C'est pourtant du milieu de cette vie de débauche que sortirent les contes des Frères de Sérapion conçus dans les réunions d'intimes qui avaient lieu une fois par semaine chez Hoffmann. Apres la publication des Contes nocturnes et des Souffrances d'un directeur de théâtre (tiX'è), exténué au moral et au physique, l'auteur le plus spirituel de V Allemagne tomba gravement malade. Il se releva un moment et, producteur infatigable, donna encore Petit Zacharie, le Cliat Murr et la Princesse Brambilla (IS20 -22), mais Maître Floh dénote un épuisement complet, que les œuvres précédentes laissaient déjà deviner. En 1822, Hoffmann, l'esprit plein de projets quoique réduit à Vétat d'un petit enfant que Von lève, que l'on couche et qu'on habille, luttait désespérément contre la maladie. Il espérait une prompte guérison quand il mourut en dictant un nouveau conte. Il fut enterré dans le cimetière de Berlin juste devant la porte de Halle.

Ghaeles Simond.

IL — L'Œuvre

fJOFFMANN est avant tout et surtout un halluciné. Ce ^^ que dans le langage scientifique moderne nous appelons télépathie, suggestion, tous les phénomènes de double vision qui nous intriguent tant à notre époque, Hoffmann les attribuait au magnétisme. C'est sous ce mot, dont peut-être lui-même il n'avait pas bien approfondi le sens, qu'il rangeait tous ces faits mystérieux dont Vexplication lui paraissait en dehors de la pure raison humaine.

« On ne saurait nier, disait-il, Vexistence du monde « surnaturel qui nous environne, qui se révèle à nous « par des accords singuliers et des visions étranges... »

Les hallucinations chez lui étaient si fortes qu'il lui semblait répandre dans l'obscurité une lueur phosphorescente ; tantôt, dans une pièce très éclairée, il voyait un gnome sortir du parquet, tantôt il se croyait entouré de spectres et de figures grimaçantes. La nuit, surtout, alors qu'il était devant sa table de travail, le monde de Vau delà se révélait à lui et quand la vision devenait trop forte, qu'il se sentait pris tout entier et comme enveloppé par des êtres de mystère, épouvanté, il courait réveiller sa femme. Celle-ci se levait, prenait son tricot et restait près de lui à travailler fus qu'au four.

Il niait la vie, la traitant de vaine apparence et, conséquent avec lui-même, il rejetait l'idée de la mort. Le réel et l'imaginaire, ces deux choses qui s'excluent pour le reste des hommes, il les réunissait, les confondait et le fantastique, qui pour tous est l'inexplicable, devenait pour lui la réalité.

Seulement, il faut bien le dire, cet état d'esprit, il l'obtenait par des moyens factices qui lui permettaient de profeter au dehors sa propre subjectivité. Le fait n'est pas niable : Hoffmann dans sa jeunesse, quoiqu'il eût une imagination très vive, une curiosité très aiguë et une puissance d'observation peu commune, n'avait point d'hallucinations. Celles-ci n'apparurent que lorsqu'il

se mil à écrire. Or c'est justement Vépoque à laquelle il commença aussi à s^adonner à la débauche, soit qu'il trouvât en elle une consolation dans Vadversité, soit que volontairement — comme ce Jut le cas par la suite — il y cherchât des émotions et des impressions nouvelles. D'ailleurs la jaçon dont il entendait la beuverie n'avait rien de celle de l'ivrogne qui boit pour

OA^ Gn^cuii&n^^ ;ri£^rn^^iH-(ytu

AUTOGRAPHE D HOFFMANN {Billet de décès du Chat Murr).

boire. Hoffmann s^enivrait avec mesure, en vue d'un but à atteindre et qui était de provoquer chez lui des visions hallucinatoires. Quand il était suffisamment « monté », qu'il se trouvait « dans son humeur exotique », il repoussait son verre et, jusqu'au matin, c'était un jeu roulant de bons mots, de saillies, d'épigrammes tandis que dans son cerveau choses et gens prenaient des allures jantastiques.

« On parle, disait-il, de l'inspiration que les artistes « puisent dans l'usage des boissons jortes ; je n'en sais

rien, mais il est certain que, lorsqu'on est dans d'heu-

« reuse disposition, je pourrais dire dans la constellation « favorable oà Vesprit passe de la période d' incubation à « celle de la création, une boisson spiritueuse imprime « à nos idées un mouvement plus vif. La comparaison

« qui me vient à Ves- « prit manque de no- « blesse mais je dirai « que de tnéme quhine « roue de moulin a tourne plus vite « quand le torrent a grossit, de même li quand Vhomme se « verse du vin, le « mouvement inté- « rieur prend une « allure plus ra- « pide ».

A quel point il poussait cette science, cette délicatesse dans le choix des liquides

appropriés aux états d'âmes qu'exigeait telle ou telle situation, on en jugera par ces quelques mots : « Je recommande- « rais pour la musique d'église, écrit-il quelque part, les « vieux vins de France ou du Rhin, p»ur V opéra sérieux « le bon Bourgogne, pour V opéra-comique le Champagne, « pour les canzonettos les vins chaleureux d'Italie et,

CARICATURE DE KREISLBR par HOFFMANî^'

« enfin pour une composition éminemment artistique « comme le « Don Juan » de Mozartun verre de la boisson « née du combat des salamandres et des gnomes « lepun h ». De tout cela, il résulte cette rare qualité que le fantastique d^ Hoffmann vient de la réalité et non de la fantaisie. Les éclairs, les baguettes magiques, l'obligatoire château Moyen-Age ne lui sont d'aucun usage. Il n'invoque point les fées chères aux contes de nourrice et laisse là les apparitions bonnes à étonner les petits enfants crédules.

Alors que les autres romantiques allemands, Tieck, Novalis, La Motte Fouqué, comme ceux de France du reste, font du merveilleux sur programme, d'après une théorie, un idéal, et ne produisent que du bric à brac, lui, Hoffmann, sait créer des fantômes naturels. Ils sont de chair et d'os, vivent parmi nous, de notre vie, de nos passions, si bien que le lecteur se demande si vraiment ces êtres sont bien réels ou si ce sont de vides apparitions. Mais leur sentiment profond de la vie nous tire bientôt d'erreur ; nous sentons que ce ne sont pas là à proprement parler des apparitions mais des personnages ayant des sympathies ou des antipathies occultes, des visions singulières, obéissant à leur pouvoir dont ils ne se peuvent défendre. Qu'on lise le Majorat on verra que Daniel, le spectre, n'en est pas un, quoique en ayant toutes les allures ; de même Angélique dans le Spectre fiancé ne fait qu'obéir aux suggestions d'un magnétiseur. Il en sera de même pour tous les contes d'Hoffmann pour tous ceux du moins qui méritent le titre de fantastique, car Maître Martin, Mlle de Scudéri, Salvator Rosa, Marino Faliéri sont plutôt des nouvelles et n'ont point de rapport avec le merveilleux.

Ainsi de cette pensée que le monde que nous voyons n'est ni le seul possible, ni le seul existant, il résulte cette conclusion bizarre que si la science moderne arrivait à prouver la cause des visions, les contes d'Hoffmann cesseraient par là même d'être fantastiques.

Son merveilleux est donc dans un certain sens tout à fait relatif et n'est recevable que jusqu'à bénéfice d'inventaire.

Pour achever de caractériser Hoffmann, rappelons-

SUR HOFFMANN XIII

nous que ce petit bout d'homme jaune, laid, les cheveux hérissés, glissa?it comme une ombre, faisant cent grimaces à la minute, passant sans motif de la plus folle gaîté à la plus noire hypoco'idrie, eut le plus parfait mépris des conventions et des liens sociaux. D'ailleurs il tenait de son temps.

Quand il naquit, être « génial» était de mode en Allemagne. Etre « génial » c'était se moquer de l'étiquette, et faire fi de la morale bourgeoise. Avec délices, on étalait son mépris des mœurs, avec gloriole on se déclarait défenseur de l'amour libre. Les Confessions de Rousseau avaient aidé en Allemagne à ce grand mouvement qu'on a appelé le Sturm und Drang, où la jeunesse enivrée de liberté se lançait dans les théories les plus osées et les plus folles. Hoffmann en retint quelque chose et le célèbre livre fut toute sa vie son livre de chevet. Par lui il se fortifia dans cette idée qu'il devait divorcer avec la société et faire bande à part. Il eut le mépris du Philistin, de l'homme respectueux de toutes les choses établies et qui ne veut pas penser par lui-même. « Un Philistin, s'écriait-il, c'est un « chat qui n'ose pas bouger de derrière le poêle où il se « sent en sûreté parce que les toits lui donnent le vertige ». Hoffmann ne devait pas rester derrière le poêle, il devait s'élancer au dehors, aspirer l'air pur de toute la force de ses poumons, se moquer des préjugés et du qu'en dirat-on. Il vécut libre et à sa fantaisie n'ayant reconnu pour maître que son inépuisable fantaisie.

De sa complète émancipation, nous trouvons de vivantes preuves dans son œuvre. Il a défendu la doctrine de l'art pour l'art et a prévu la décadence de la scène allemande du jour où elle se mit à moraliser. A l'art, il donna pour but d'éveiller chez l'homme l'impression du plaisir, de l'affranchir des soucis de la vie, de l'amener joyeux et la tête haute à la vision des choses divines. On relira avec fruit à ce propos sa fameuse défense de Uon Juan qui fit scandale. Hoff nann s'y peint tel qu'il est.

Son mépris de la morale bourgeoise, dans un pays fort respectueux des formes, sa vie consacrée à la joie, sa puissance de visionnaire, son d^daii pour les théories

nébuleuses où se complaisent tant ses compatriotes, son indifférence au moins égale à celle de Gœthe pour r Allemagne humiliée, tout cela lui valut les mépris de la haute critique et les dédains des penseurs à la pose.

Le romantisme allemand V adopta ou le repoussa suivant les besoins du moment ; Gœthe frémissait de voir ce « malade » représenter r Allemagne à V étranger ; certains s'' indignaient qui auraient dû applaudir, tous firent tant que son pays le renia à moitié et même aujourd'hui ne lui a pas pardonné.

Quand H. Heine écrivait « Je viens de comparer le « Parnasse allemand à Charenton. Une démence fran- « çaise est loin d' être aussi folle qu'une démence allemande « car dans celle-ci il y a de la méthode » il faisait preuve d'ingratitude et d incompréhension. Que Z'Elixir du Diable, que Maître Floh, que la Princesse Brambilla dénotent la hâte et mettent à bout la patience du lecteur, certes Hoffmann n'aurait pas protesté puisque lui-même avouait avoir bâclé ces contes pour régler des dettes de brasserie. Joignons-y encore le Chat Murr pour lequel il avait une prédilection mais qui nest pourtant quune histoire ^mélodramatique sans\commencement ni fin. "I

Quant aux autres contes, il faut avouer qu'ils figurent parmi les^^chefs-d' œuvre de la littérature allemande.

Il y a tout et même plus que tout dans ces productions d'un génie inépuisable. On y trouve la vie extérieure reproduite jusque dans ses détails les plus familiers, la vie intérieure traduite par un maître, des rêves horribles ou gracieux, des figures grimaçantes ou bizarres, de riants tableaux, des peintures diaboliques, tout cela traité avec une force, un coloris, une pozsis, une veràe dont Hoffmann seul a peut-être été capable.

Un grand poète qui fut aussi un excellent critique à ses heures Va jugé de façju. ■dîfi.nilivi. Voici en effet es que Théophile Gautier a du de lui :

« Hoffmann est un des écrivains les plus habiles à « saisir la physionomie des choses, et à donner Vappa- « rence de la réalité aux créations les plus invraisem- « blables. Peintre, poète, musicien, il saisit tout sous un

SUR HOFFMANN XV

« triple aspect, les sons, les couleurs, les sentinienis. Il « se rend compte des formes extérieures avec une netteté « admirable. Il a l'esprit de la silhouette et découpe « mille profils mystérieux et singuliers dont il est impos- « sible de ne pas se souvenir. Hoffmann est doué d'une « finesse d'observation tner.villeuse surtout pour les « ridicules du corps : il saisit très bien le côté risible « de la forme et a beaucoup de parenté avec Callot et « Goya ».

Et ailleurs, il ajoutait :

« Après un volume d'Hoffniann, je suis comme si « j'avais bu dix bouteilles de Champagne, il me semble « qu'une roue de moulin a pris la place de ma cervelle K et tourne entre les parois de mon crâne, l'horizon danse « devant mes yeux et il me faut du temps pour cuver ma « lecture et parvenir à reprendre ma vie de tous les jours ».

Plus qu'en Allemagne, Hoffmann est resté populaire chez nous : il n'est personne qui ne l'ait lu, il n'est personne qui l'ignore, qui ne désire le connaître. Il s'^,st tellement établi en France, que souvent nous sommes tentés, malgré son génie étranger, de le considérer comme un des nôtres.

Page 1