‹ Mlle de ScuderyChapitre 9 sur 17 · DON JUAN · texte numérisé non relu

DON JUAN

Don Juan montre une des hallucinations les -plus habituelles à Hoffmann : la possibilité de se dédoubler, lui ou les gens qu'il voyait. Pendant qu'il assiste à la représentation du chef-d'œuvre de Mozart, Dona Anna, ou plutôt son double, vient s'entretenir avec lui dans sa loge.

Pour la première fois est émise ici cette idée reprise plus tard par A. de Musset, selon laquelle Mozart, au lieu de s'attendrir sur les victimes de Don Juan, a réservé pour le séducteur toute son admiration.

Déjà depuis longtemps, je croyais entendre derrière moi une haleine fraîche et voluptueuse, et comme le frôlement d'une robe de soie : je soupçonnais la présence d'un être féminin ; mais, entièrement plongé dans le monde poétique que m'ouvrait l'harmonie, je ne me laissai pas distraire de mes rêves. Quand le rideau se fut abaissé, je me retournai. — Non, il n'est pas de parole pour exprimer mon étonnement : Dona Anna, entièrement habillée comme je l'avais vue sur le théâtre, se trouvait là et dirigeait sur moi son regard plein d'âme et d'expression ! Je restai sans voix, la contemplant d'un œil effaré; sa bouche (à ce qu'il me sembla du moins) forma un sourire ironique et léger, dans lequel je crus voir se réfléchir ma figure stupide. Je sentis la nécessité de lui parler, et cependant la surprise, je dirai presque l'efi'roi, appesantissaient ma langue et la rendaient immobile. Enfin, ces mots s'échappèrent involontairement : Comment se fait-il, madame, que je vous voie ici ? — Elle me répondit dans le plus pur toscan, que si je ne comprenais pas l'italien, elle se verrait privée du plaisir de causer avec moi, car elle n'entendait et ne parlait que cette langue. Ses mots étaient pleins de douceur et résonnaient comme du chant. En parlant, l'expression de ses yeux, d'un bleu foncé, prenait plus de force, et chaque

regard qui s'en échappait faisait battre toutes mes artères. C'était Dona Anna, sans nul doute. Il ne me vint pas à la pensée de discuter la possibilité de sa double présence dans la salle et sur la scène. Avec quel plaisir je rapporterais ici l'entretien qui eut lieu entre la signora et moi; mais, en traduisant, chaque mot me semble trop raide et trop pâle, chaque phrase trop alourdie, pour rendre la grâce et la légèreté de l'idiome toscan.

Tandis qu'elle parlait de don Juan et de son rôle, il me semblait que tous les trésors secrets de ce chef-d'œuvre s'ouvraient à moi, et que je pénétrais pour la première fois dans un monde étranger. Elle me dit que la musique était sa vie entière, et que souvent elle croyait comprendre, en chantant, mainte chose qui gisait ignorée en son cœur. — Oui, je comprends tout alors, dit-elle, l'œil étincelant et la voix animée; mais tout reste froid et mort autour de moi ; et lorsqu'au lieu de me sentir, de me deviner, on m'applaudit pour une roulade difficile ou pour une fioritura agréable, il me semble qu'une main de fer vienne comprimer mon cœur ! — Älais vous, vous me comprenez, car je sais que l'empire de l'imagination et du merveilleux, où se trouvent les sensations célestes, vous est ouvert aussi ! — Quoi! femme divine!... tu... vous connaissez?... — Elle sourit et prononça mon nom.

Je me sentais à l'étroit, j'étouffais dans cette triste chambre d'auberge. Vers minuit, je crus entendre du bruit près de la porte tapissée. — Qui m'empêche de visiter encore une fois le lieu de cette singulière aventure ? Peut-être la reverrai-je encore ! Il m'est facile d'y porter cette petite table, deux bougies, ce pupitre. J'y cours. Le garçon vient m'apporter le punch que j'ai demandé; il trouve ma chambre vide, la petite porte ouverte ; il me suit dans ma loge, et me lance une regard équivoque. A un signe que je lui fais, il pose le bol sur la table et s'éloigne, tout en se retournant encore vers moi, une question sur les lèvres. J'appuie mes deux coudes sur le bord de la loge, et je contemple la salle déserte, dont l'architecture magiquement éclairée par mes deux lumières se projette bizarrement en reflets merveilleux. Le vent, qui pénètre à travers les portes

entr'ouvertes, agite le rideau. — S'il se levait ! Si dona Anna venait encore m'apparaître ! — Dona Anna ! m'écriaije involontairement. Mon cri se perdit dans l'espace vide, mais il réveilla les esprits des instruments de l'orchestre. — Il en sortit un accent faible et singulier, comme s'ils eussent murmuré ce nom chéri. Je ne pus me défendre d'une terreur secrète, mais qui n'était pas dépourvue de charme. Maintenant, je suis plus maître de mes sensations, et je me sens en état, mon cher Théodore, de t'indiquer ce que j'ai cru saisir dans l'admirable composition de ce divin maître. — Le poète seul comprend le poète; les âmes qui ont reçu la consécration dans le temps devinent seules ce qui reste ignoré des profanes. — Si l'op considère le poème de don Juan sans y chercher une pensée plus profonde, si l'on ne s'attache qu'à la fable qui en fait le sujet, on doit à peine comprendre que Mozart ait pensé et composé sur ce motif une semblable musique. Un bon vivant qui aime outre mesure le vin et les filles, qui invite follement à sa table la statue de pierre d'un vieil homme qu'il a tué en défendant sa propre vie? — En vérité, il n'y a pas là beaucoup de poésie, et il faut en convenir, un tel homme ne vaut guère la peine que prennent les puissances infernales de monter sur la terre pour venir se l'approprier; il ne mérite pas qu'une statue prenne une âme et descende tout exprès de son cheval de marbre dans le dessein de l'avertir de la colère du ciel; enfin, que la foudre gronde et qu'elle éclate en sa faveur. — Tu peux me croire, Théodore : la nature pourvut don Juan, comme le plus cher de ses enfants, de tout ce qui élève l'homme au-dessus de la foule commune condamnée à souffrir et à travailler; elle lui prodogua tous les dons qui rapprochent l'humanité de l'essence divine; elle le destina à briller, à vaincre, à dominer. Elle anima d'une organisation magnifique ce corps vigoureux et accompli; elle fit tomber dans cette poitrine une étincelle de ce feu qui réchauffe d'idées célestes; il eut une âme profonde, une intelligence vive et rapide. — Mais c'est une suite effroyable de notre origine que l'ennemi de notre race ait conservé la puissance de consumer l'homme par l'homme lui-même, en lui donnant le désir de l'infini, U soif de ce qu'il ne peut atteindre. Ce conflit du Dieu et

du démon, c'est la lutte de la vie morale et de la vie matérielle. -^ Les désirs qu'enfantait la puissante organisation de don Juan l'enivrèrent, et une ardeur incessamment entretenue fit bouillonner son sang, et le porta sans cesse vers les plaisirs sensuels, avec l'espoir d'y trouver une satisfaction qu'il chercha en vain. Il n'est rien sur la terre qui élève plus l'homme dans sa plus intime pensée que l'amour ; c'est l'amour dont l'influence immense et mystérieuse éclaire notre cœur et y porte à la fois le bonheur et la confusion. Peat-on s'étonner que don Juan ait espéré apaiser par l'amour les désirs qui déchirent son sein et que là le démon ait tendu son piège? C'est lui qui inspira à don Juan la pensée que par l'amour, par la jouissance des femmes, on peut déjà accomplir sur la terre les promesses célestes que nous portons écrites au fond de notre âme, désir infini qui nous apparente, dès le premier jour, avec le ciel. Volant sans relâche de beauté en beauté, jouissant de leurs charmes jusqu'à satiété, jusqu'à l'ivresse la plus accablante ; se croyant sans cesse trompé dans son choix, espérant atteindre l'idéal qu'il poursuivait, don Juan se trouva enfin écrasé par les plaisirs de la vie réelle ; et méprisant surtout les hommes^ il dut surtoiit s'irriter contre ces fantômes de volupté qu'il avait si longtemps regardés comme le bien suprême, et qui l'avaient si amèrement trompé. Chaque femme dont il abusait, n'était plus pour lui une joie des sens, mais une insulte audacieuse à la nature humaine et à son créateur. Un profond mépris pour la manière vulgaire d'envisager la vie, au-dessus de laquelle il se sentait élevé; la gaîté ironique et intarissable qu'il éprouvait à la vue du bonheur, selon les idées bourgeoises; le dédain que lui inspiraient le calme et la paix de ceux en qui le besoin de remplir les hautes destinées de notre nature divine ne s'est pas fait sentir, le portaient à se faire un jeu cruel de ces créatures douces, humbles et plaintives, à les faire servir de but à son humeur blasée. Chaque fois qu'il enlevait une fiancée chérie, qu'il troublait le repos d'une famille unie, c'était un triomphe remporté sur la nature et sur son Dieu. L'enlèvement d'Anna, avec les circonstances qui l'accompagnent, est la plus haute victoire de ce genre à laquelle il puisse prétendre. Dona Anna est

placée en opposition à don Juan, par les hautes perfections qu'elle a également reçues. Comme à don Juan, la beauté du corps et de l'âme lui a été départie ; mais elle a conservé la pureté idéale, et l'enfer ne peut la perdre que sur la terre. Dès que ce mal est accompli, la vengeance doit arriver.

Dona Anna était faite pour être l'idéal de don- Juan, pour l'arracher à ce désespoir qui lui inspire des ardeurs si funestes ; mais il l'a vue trop tard, et il ne peut accomplir que la pensée diabolique de la perdre. Elle n'est pas sauvée : elle succombe ! car lorsque don Juan apparaît au début de l'action, l'attentat est consommé. Le feu de l'enfer, qui brûle en son âme, a rendu toute résistance inutile. Lui seul, lui, don Juan, pouvait exciter en elle 00 voluptueux égarement qui l'a mise dans ses bras. Après sa chute, toutes les suites funestes de sa faute s'accomplissent à la fois. La mort de son père, tué par la main de don Juan, son mariage avec le froid, l'ordinaire, l'efféminé don Ottavio, qu'elle croyait aimer autrefois; l'amour même qui la dévore, qui a brûlé son sein dès le moment où elle s'est livrée : tout lui fait sentir que la perte de don Juan peut seule lui rendre le repos, mais que ce repos sera la mort pour elle ! Aiassi elle excite sans cesse son fiancé glacial à la vengeance; elle poursuit elle-même le traître, et elle ne recouvre un peu de calme qu'après l'avoir vu en proie aux vengeances éternelles. Seulement elle ne veut pas céder à ce fiancé si avide de noces : lascia, o caro, un anno encora, allô sfogo del cor miof Mais elle ne survivra pas à cette année ! Don Ottavio ne verra jamais dans ses bras celle qui a été marquée de l'empreinte brûlante de la passion de don Juan ! Avec quelle vivacité je ressentis toutes ces impressions pendant les accords du premier récitatif et le récit de l'attaque nocturne ! — La scène même de dona Anna dans le second acte : Crudele, qui, considérée superficiellement, semble n'avoir trait qu'à don Ottavio, a des accords secrets qui expriment tous les troubles de son âme ; car que penser de ces mots, jetés peut-être sans dessein par le poète :

Forse un giorno il cielo ancora sentira Pietà di me !

Deux heures sonnent ! — Une commotion électrique me saisit. Je sens les douces vapeurs des parfums italiens qui me firent pressentir hier la présence de ma voisine : un sentiment indéfinissable, que je ne pourrais exprimer que par le chant, s'empare de moi. Le vent s'engoufi^re avec plus de bruit dans la salle, les cordes du piano de l'orchestre frémissent. — Ciel ! Il me semble entendre, comme dans le lointain, porté sur les sons ailés d'un orchestre vaporeux, la voix d'Anna, qui chante : Non mi dir hell' idol mio! — Ouvre-toi, royaume éloigné et inconnu, patrie des âmes ! paradis plein de charmes, où une douleur céleste et indicible remplit mieux qu'une joie infinie toutes les espérances semées sur la terre ! laisse-moi pénétrer dans le cercle de tes ravissantes apparitions ; puissent les rêves qui tantôt m'inspirent l'effroi, et tantôt se changent en messagers de bonheur, tandis que le sommeil retient mon corps sous des liens de plomb, délivrer mon esprit et le conduire atix plaines éthérées !

Page 1