LE SPECTRE FIANCE
Maurice, major dans un régiment et fiancé à Angélique de Grenville, a disparu pendant la campagne de 181 Jf. Par un revirement qui parait inexplicable, la jeune fille renonce subitement à l'homme qu'elle aimait et se dispose à épouser le comte Aldini qui, à son insu, l'avait hypnotisée.
Toute la maison du colonel était dans l'agitation. On voyait sans cesse monter et descendre des laquais couverts de riches livrées, et la cour était remplie de carrosses qui amenaient les personnes invitées que recevait avec empressement le colonel, la poitrine couverte de décorations acquises dans la dernière campagne. Dans sa chambre solitaire, parée comme une fiancée, était assise Angélique dans l'éclat d'une beauté accomplie, embellie par la fraîcheur de la jeunesse. Sa mère était auprès d'elle. — Ma chère enfant, lui dit-elle, tu as librement fait choix du comte Aldini pour ton mari. Autant ton père insistait autrefois
sur cette union, autant il s'est montré indifférent à ce sujet depuis la mort du malheureux Maurice. Oui, il me semble maintenant qu'il ait lui-même partagé le douloureux sentiment que je ne puis te cacher. Il reste incompréhensible pour moi que tu aies si promptement oublié Maurice. — Le moment décisif approche. — Tu vas donner ta main au comte. — Examine bien ton cœur. — Il est encore temps ! Puisse le souvenir du passé ne jamais obscurcir de son ombre le bonheur de ton union ! — Jamais, s'écria Angélique dont les yeux s'humectèrent de larmes ; jamais je n'oublierai Maurice. Jamais je n'aimerai comme je l'ai aimé ! Le sentiment que je ressens pour le comte est bien différent ! Je ne sais comment il a su gagner mon âme ! Non, je ne l'aime pas, je ne puis l'aimer comme j'aimais Maurice; mais j'éprouve comme si je ne pouvais pas vivre sans le comte, comme si je ne pouvais penser, sentir que par lui ! Un esprit invisible me dit sans relâche que je dois devenir sa femme, que sans lui il n'est plus d'existence pour moi. — J'obéis à cette voix qui semble la parole mystérieuse du destin...
La société s'était réunie dans le salon ; l'heure de se rendre à la chapelle, où un prêtre catholique devait unir les époux, venait de sonner. Le colonel conduisait la fiancée, et chacun se j écriait sur la beauté ravissante que rehaussait encore la simplicité de sa toilette; on attendait le comte. Un quart d'heure s'écoula, et il ne parut point. Le colonel alla le chercher dans son appartement. Il y trouva le valet de chambre qui lui dit que son maître s'était complètement habillé, et que, se trouvant subitement indisposé, il était descendu dans le parc pour respirer plus librement. Il avait défendu à ses gens de le suivre. Cette éva;sion d'Aldini agita le colonel ; son cœur battit avec force; il ne put se rendre compte de l'inquiétude qu'il éprouvait.
Il fit dire à ses hôtes que le comte allait paraître à l'instant ; en même temps, il fit prier un médecin célèbre qui se trouvait dans la société, de se rendre auprès de lui, et ils descendirent ensemble dans le parc, suivis du valet de chambre, pour chercher le comte. En sortant d'une grande allée, ils se dirigèrent vers un massif où le comte
avait coutume d'aller s'asseoir. Ils le virent assis sur un banc de gazon au pied d'un platane, la poitrine couverte de ses ordres étincelants et les mains jointes. Il était appuyé contre le tronc de l'arbre, et les regardait fixement, l'œil immobile. Ils tressaillirent à cette horrible vue, -car les yeux brillants du comte avaient perdu tout leur feu. — Comte Aldini ! que vous est-il arrivé? s'écria le colonel. Mais point de réponse, point de mouvement pas 'le plus léger souffle! le médecin s'élança vers lui, ouvrit son habit, dénoua sa cravate, lui frotta le front; puis se tournant vers le colonel : — Tout secours est inutile. Il est mort. Il vient d'être frappé d'apoplexie. — Le colonel, rassemblant tout son courage, le pria de garder le silence sur cet événement. — Nous tuerons Angélique sur l'heure si nous n'agissons prudemment, lui dit-il. — Aussitôt il emporta lui-même le corps dans un pavillon voisin, le laissa sous la garde du valet de chambre, et revint au château avec le médecin. En chemin il changea vingt fois de résolution ; il ne savait s'il devait cacher cet événement à la pauvre Angélique, ou se hasarder à tout lui' dire avec calme. En entrant dans la salle, il y trouva tout en désordre. Au milieu d'une conversation tranquille, les yeux d'Angélique s'étaient fermés tout à coup, et elle était tombée évanouie. Elle était étendue sur un sopha dans la chambre voisine. Non pas défaite, ni pâle ; mais les couleurs de ses joues étaient plus vermeilles, un charme inexprimable, une sorte d'extase céleste était répandue sur ses traits. — Le médecin, après l'avoir longtemps contemplée avec étonnement, assura qu'elle ne courait pas le moindre danger, et que mademoiselle de Grenville se trouvait plongée, d'une manière inconcevable, il est vrai, dans un sommeil magnétique. 11 n'osait prendre sur lui de l'arracher à ce sommeil ; mais elle ne devait pas tarder à se réveiller ellemême. Pendant ce temps, on se parlait d'un air mystérieux dans l'assemblée. La mort du comte s'était répandue on ne savait comment; chacun s'éloigna en silence; seulement, d'instant en instant, on entendait rouler une voiture qui partait. La baronne penchée sur sa fille, aspirait chaque trait de son haleine. Angélique murmurait des paroles que personne ne pouvait comprendre. Le médecin ne souffrit
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pas qu'on la déshabillât, il ne permit pas même qu'on la délivrât de ses gants; le moindre attouchement pouvait lui devenir funeste. Tout à coup Angélique ouvrit les yeux, se releva, et s'écria d'une voix retentissante : — Il est là. — Il est là ! Puis elle s'élança vers la porte du salon qu'elle ouvrit avec violence, traversa les antichambres, et franchit les degrés avec une rapidité sans égale. — Elle a perdu l'esprit ' 0 Dieu du ciel ! elle a perdu l'esprit ! s'écria sa mère. — Non, non, rassurez-vous, dit* le médecin ; ce n'est point de la folie ; mais il se passe quelque chose d'extraordinaire. Et il s'élança sur les pas ■de la jeune fille. Il vit Angélique passer comme un trait la porte du château ot courir sur la route, les bras étendus ; son riche voile de dentelle et ses cheveux, qui s'étaient détachés, flottaient au gré du vent. Un cavalier accourut au-devant d'elle se jeta à bas de son cheval et s'élança dans ses bras. Deux autres cavaliers qui le suivaient, s'arrêtèrent également et mirent pied à terre. Le colonel, qui avait suivi en toute hâte le médecin, s'arrêta devant ce groupe dans un muet étonnement, et se frappa le front comme pour retenir ses pensées prêtes à l'abandonner. C'était Maurice qui pressait avec ardeur Angélique sur son sein