‹ Mlle SalléChapitre 2 sur 13 · BERGÈRES · texte numérisé non relu

BERGÈRES

Mademoiselle Salle.

Mesdemoiselles Duval, Thybert, Durocher, Binet,

Lemaire, Martiny.

celle-ci n'aurait dû qu'à un coup d'audace de reprendre sa place en vedette : « Elle figurait modestement dans un ballet infernal où Dumoulin, surnommé le Diable, devait danser une entrée seul (1). Son air s'annonce, il ne paraît point; aussitôt la Dlle Camargo, inspirée par le génie de son art, s'élance de sa place et remplit, de caprice, le pas entier du danseur absent, avec un succès incroyable... Ce dernier trait acheva de brouiller et la maîtresse et l'élève, à qui les célèbres Pécour et Blondi, au refus de la Dlle Prévost, se chargèrent de dessiner et de faire répéter, désormais, les différentes entrées qu'elle eut à danser » (2).

Il est difficile de démêler ce qu'il peut y avoir de vrai dans ces racontars ; et pourtant, pour qui se rappelle la « manière » de la Camargo, l'histoire ne paraît pas tout à fait invraisemblable et contient au moins une part de vérité.

Alors que la Salle se révélait comme une ballerine plus fine que vive, plus gracieuse que légère, autrement dit comme la véritable héritière de la manière classique, de la danse noble et contenue qui avait fait la réputation de Françoise Prévost, la Camargo, au contraire, s'annonçait comme une virtuose étonnante, suivant une formule toute

(1) Il n'y avait point de Dumoulin de ce surnom, mais bien un Malter. Voir Malherbe, Commentaire historique, en tête des Indes galantes de Rameau, édition Durand, t. VII, p. xxxn.

(2) Article nécrologique sur Mlle Camargo, 1771, p. 108.

nouvelle que les puristes appelaient dédaigneusement du a gigottage » (1).

« J'ai vu danser la DUe Camargo, écrira plus tard Noverre. C'est à tort que quelques auteurs lui ont prêté des grâces. La nature lui avait refusé tout ce qu'il faut pour en avoir : elle n'était ni jolie, ni grande, ni bien faite; mais sa danse était vive, légère, pleine de gaieté et de brillant. Les jetésbattus, la royale, l'entrechat coupé sans frottement, tous ces temps aujourd'hui rayés du catalogue de la danse et qui avaient un éclat séduisant, la Dlle Camargo les exécutait avec une extrême facilité; elle ne dansait que des airs vifs, et ce n'est pas sur ces mouvemens rapides que Ton peut déployer de la grâce; mais l'aisance, la prestesse et la gaieté la remplaçaient... La Dlle Camargo avait de l'esprit; elle en fit usage, en choisissant un genre remuant, actif, qui ne laissait pas le temps aux spectateurs de l'anatomiser et de s'apercevoir de ses défauts de construction. »

Quelle différence avec la Salle! Celle-ci <r remplaçait ce clinquant par des grâces simples et touchantes; exempte d'afféterie, sa physionomie était noble, expressive et spirituelle. Sa danse voluptueuse était écrite avec autant de finesse que de

(*) Cette admirable gigotteuse,

Grande croqueuse d'entrechats,

battit les premiers entrechats en 1730.

légèreté ; ce n'était point par bonds et par gambades qu'elle allait au cœur » (1).

On répondra que Noverre avait un faible pour Mlle Salle, dont les idées sur la danse et la composition des ballets lui étaient, on le verra, tout particulièrement chères; il n'en reste pas moins que, s'il a peut-être exagéré les contrastes, il n'en a que mieux mis en opposition ces deux écoles dont la rivalité va s'accuser d'année en année.

C'est grâce aux livrets d'opéras qu'on arrive à suivre la danseuse dans ses premières créations; non pas qu'ils fournissent la moindre indication sur son talent, mais parce qu'ils sont précédés d'un tableau donnant, acte par acte, la distribution de la pièce et de ses divertissements. Or, — et il ne paraît pas qu'on ait jamais encore fait cette remarque, — la disposition typographique de ces tableaux correspond à la succession des entrées. Un nom de danseur ou de danseuse se trouve-t-il isolé, en vedette? c'est que l'artiste doit exécuter une entrée seul. Deux noms sont-ils accolés? les artistes danseront un pas de deux. Et ainsi de suite. Pour les danses d'ensemble qui coupent les entrées des premiers sujets ou terminent les divertissements, les noms des danseurs et des danseuses qui formaient le corps de ballet sont énumérés, sans ordre apparent, à la suite les uns des autres.

(1) Lettres sur les arts imitateurs (Paris, 1807, 2 vol. in-8°, t. II, p. 103 et 105).

Voici, par exemple, la distribution de Roland (1),

— la seconde pièce dans laquelle ait paru Mlle Salle,

— pour les actes où figure la danseuse : le second, le troisième et le cinquième :

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