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CINQUIÈME ACTE

Suite de Logistille.

Mesdemoiselles Prévost et Salle.

Mesdemoiselles Lemire, Verdun, Binet, Thibert, Duroché, La Martinière.

Ombres d'anciens héros.

Monsieur Maltaire C.

Messieurs Dangeville, Maltaire L., Savar, Tabary, Gamargo, Pierret.

C'est-à-dire : un pas de deux par Mlles Prévost et Salle ; une entrée des fées qui forment la suite de Logistille et dansent autour de Roland. Puis, une entrée seule par Malter le cadet, suivie d'un divertissement par les « ombres des héros » évoquées par Logistille. Et, pour finir, un ballet général : « Les fées et les ombres des héros témoignent par des danses la joye qu'elles ont de la guérison de Roland » .

Cette subdivision des ballets en entrées successives, au gré de chaque danseur et de chaque danseuse en renom, était une des caractéristiques — et aussi un des vices — du ballet au dix-huitième siècle; une pareille façon de morceler les divertis-

sements entravait les moindres tentatives tendant à réformer la danse théâtrale, car comment introduire quelque agrément et quelque diversité dans un ballet, à une époque où les danseurs ne connaissent rien de plus admirable que la virtuosité et ne se soucient aucunement d'exprimer par leurs danses le moindre sentiment? Comment y introduire une intrigue, c'est-à-dire lui donner de la vie, alors que chacun des premiers sujets se considère comme un être privilégié qui doit paraître seul en scène au moins une fois par soirée?

On voit que Mlle Salle avait déjà le privilège de son entrée particulière, au second acte de Roland; mais, au troisième, elle figure dans le divertissement général au milieu des autres danseuses. Il en est de même dans Orion (17 février 1728) (1), où elle ne paraît qu'une fois, au quatrième acte, confondue parmi les « nymphes de Diane » : Mlles Petit, Thybert, Duroché, Binet et La Martinière. La Camargo, au contraire, qui danse un pas de deux avec Laval à l'acte précédent, a son entrée seule dans ce quatrième acte.

C'est à partir de la reprise de Bellérophon (2) (6 avril 1728) que la ballerine sort définitivement des « chœurs dansants » : elle ne paraît qu'une fois dans cette pièce, au quatrième acte, où elle danse, avec P. Dumoulin, après une entrée de la Camargo,

(1) Tragédie lyrique de Lafont, musique de La Goste.

(2) Tragédie lyrique de Thomas Corneille et Fontenelle, musique de Lully.

un de ces pas de deux qu'elle devait porter à la perfection.

Pour Hypermnestre, représenté le 1er juin 1728 (1), avec des ballets composés par Blondi, voici comment les frères Parfait résument ce qui a trait aux divertissements : « Les Dlles Salle, Camargo et Petit dansèrent un pas de trois au prologue; Mlle Menés, une entrée au 1er acte; la Dlle Camargo, un tambourin au 2e, suivi (2) d'un pas de deux par Laval et Maltaire. Au 3e, Dumoulin en dansa un autre avec Mlle Salle, aussi bien que la passacaille du 4e acte » (3). Que Ton compare ces indications avec la distribution du livret, et Ton verra qu'elles concordent exactement avec la disposition typographique; à cette exception près, toutefois, que c'est Mlle Prévost, et non Dumoulin, qui est portée au livret comme devant danser avec Mlle Salle le pas de deux du troisième acte; il est probable que Mlle Prévost, souffrante peut-être, s'était fait remplacer (4). La célèbre ballerine, pour qui l'heure de la retraite va bientôt sonner, fera sa rentrée quelques mois plus tard au premier acte de la Princesse d'Élide (5), et précisément

(1) Tragédie lyrique de Lafont, musique de Gervais.

(2) Précédé, si l'on se reporte au livret.

(3) Histoire de V Académie royale de musique, ms. cit., t. II, p. 45. — La passacaille ne concerne que Mlle Salle, qui figure au livret comme ayant une entrée seule au 4e acte.

(4) Le jour des débuts de Mlle Salle, qui la remplaça, elle figure pareillement sur le livret.

(5) Ballet héroïque de l'abbé Pellegrin, musique de Villeneuve.

dans un pas de deux avec son élève favorite; par contre, on ne la trouve pas dans la distribution des Amours de Protée, repris le 7 septembre 1728 (1).

Après quoi, Mlles Prévost, Camargo et Salle paraissent dans toutes les pièces nouvelles et dans toutes les reprises : dans Tarsis et Zélie (19 octobre 1728), dans A Iceste (30 novembre 1728), dans Tancrède (3 mars 1729), dans Thésée (29 novembre 1729), dans Télémaque (23 février 1730), etc., elles se partagent les entrées comme aussi les applaudissements ; toutefois, tandis que, comme celle du vieux cbanteur Thévenard, l'étoile de Mlle Prévost pâlit de jour en jour, le parterre n'a d'yeux que pour Mlle Camargo qui l' éblouit par sa « prodigieuse vivacité » : le mot revient sans cesse et reviendra constamment dans les gazettes. Quant à Mlle Salle, dont on a coutume de dire qu'elle danse « avec autant de finesse et de grâce que de noblesse et de légèreté », elle reste fidèle à sa manière et trouve bientôt une occasion de montrer que cette manière, pour être classique, pouvait prétendre à autant d'originalité que celle de sa rivale.

La Camargo avait débuté, non pas dans une entrée de ballet, mais dans un divertissement de Rebel le père intitulé les Caractères de la danse^ dont on a raconté ailleurs les curieuses transformations pendant la première moitié du dix-huitième siècle (2).

(1) Ballet de Lafont, musique de Gervais.

(2) Les Caractères de la danse, etc., par Pierre Aubry et Emile Dagier, op. cit.

C'était une fantaisie, écrite en 1715, par J.-F. Rebel pour Mlle Prévost et destinée, ainsi que le titre l'indique, à caractériser les danses les plus en vogue à l'époque : la courante, le menuet, la bourrée, la chaconne, la sarabande, la gigue, le rigaudon, le passe-pied, la gavotte, le loure et la musette s'y enchaînent sur des airs appropriés, et Mlle Prévost, la créatrice de ce « divertissement », avait su y introduire un jeu de mines et d'attitudes extrêmement varié, qui donnait à ce simple potpourri chorégraphique toute la signification d'une charmante pantomime.

Pour Mlle Camargo, il en va tout autrement : si elle choisit la fantaisie de Rebel comme morceau de début à l'Académie royale de musique, c'est à coup gûr qu'elle n'avait trouvé aucune « entrée » qui pût mieux servir ses qualités et mettre plus parfaitement en relief l'impeccable sûreté de son mécanisme. Les Caractères de la danse ne sont pas pour elle, comme pour Mlle Prévost, prétexte à d'ingénieuses pantomimes, mais matière à danser, si l'on peut dire, et rien de plus. Aussi bien, ne fitelle rien d'autre, durant toute sa carrière d'artiste, que danser pour danser.

Sachant ce que l'on sait déjà de Mlle Salle, de ses origines et de la formation de son talent, on ne sera pas surpris d'apprendre que, dès qu'elle fut capable de raisonner son art et qu'elle voulut s'essayer dans les Caractères de la danse, elle ait donné à sa création une marque toute personnelle. &

L'élève de Mlle Prévost ne vient-elle pas de la Foire, où son oncle Francisque faisait naguère courir tout Paris avec Arlequin-Deucalion, monologue en trois actes? N'a-t-elle pas appris, dès ses premiers pas sur la scène, à cette excellente école, Fart des attitudes et l'éloquence des gestes, et que c'est peu de savoir danser élégamment, si l'on ne se soucie pas d'exprimer quelque chose en dansant? Il lui semble que l'on peut mettre autre chose que de l'agilité dans les Caractères de la danse, et, à l'exemple de Mlle Prévost, elle en fait une pantomime ; seulement, pour que cette pantomime soit plus complète, plus expressive encore, elle apporte, dans son exécution, une innovation capitale : Mlle Prévost la dansait seule, et seule aussi Mlle Camargo ; Mlle Salle la dansera avec un cavalier (1).

Le 17 février 1729, lit-on dans le Mercure, à la fin de l'opéra à'Alceste, « la DUe Salle et le sieur Laval (2), tous deux en habits de ville et sans masque, dansèrent ensemble les Caractères de la danse qui firent un extrême plaisir à une très nombreuse assemblée ». Dans un spectacle coupé, donné à la cour le 8 mars suivant, « la Dlle Salle et le sieur

(1) Elle avait dansé ce divertissement seule pendant sa première et sa seconde saison à Londres, en 1726 et 1727. (Voir ci-dessus, chap. n). On verra plus loin qu'elle le dansa avec un cavalier, lors de sa troisième saison en Angleterre (1731).

(2) Antoine Bandieri de Laval, né en 1688, débuta à l'Opéra à dix-huit ans, fut nommé maître à danser des enfants de France en 1731, et, en 1739, maître des ballets du roi; il mourut le 20 octobre 1767 (Nécrologe des hommes célèbres, 1769, p. 233).

Laval, de r Académie royale de musique, dansèrent les Caractères de la danse entre les deux pièces et reçurent des applaudissemens bien méritez ». Enfin, le 28 et le 29 du même mois, même succès pour la danseuse et son cavalier, lors des représentations annuelles, données au bénéfice des acteurs, avant la clôture de Pâques.

L'année suivante, à la même occasion, c'est le tour de la Camargo de se faire applaudir dans le divertissement de Rebel, qu'elle exécute à sa façon, c'est-à- dire « avec toute la vivacité dont elle est capable » (1).

Il est difficile de mieux préciser les deux manières 1

Aussi bien, jusqu'en 1730, ces premières années ne nous apportent-elles rien d'autre à signaler : tout ce qu'on pourrait faire, ce serait d'énumérer pièce par pièce les entrées de ballets dans lesquelles figura Mlle Salle; mais il a semblé préférable de donner en appendice un tableau résumant chrono logiquement la carrière de la danseuse.

Quant aux appréciations de son talent, les seules que l'on possède pour cette période sont celles du Mercure, et la façon dont elles sont rédigées est trop banalement louangeuse pour qu'il soit possible d'y rien découvrir d'imprévu ni d'en rien déduire d'intéressant : ce n'est certes pas dans les

(1) Mercure, mars 1730.

comptes rendus de cet organe officiel qu'il faut aller chercher les bruits de coulisses!

La troupe de l'Académie royale de musique est maintenant à peu près complètement renouvelée, et tous ses artistes mènent doucement l'habituel trantran des « reprises » de Lully prévues par les règlements; de temps à autre, on risque une pièce nouvelle de Gervais, de Rebel et Francœur, de Rayer, de La Coste — les temps ne sont pas encore venus où Rameau passionnera l'opinion — ; après quoi, on retourne à Lully. Et le Mercure ne cesse d'applaudir. , .

Il a cependant noté, le 31 juin 1729, les débuts d'une nouvelle danseuse, Mlle Mariette, à qui le parterre trouve assez de talent pour la placer immédiatement après Mlles Prévost, Camargo et Salle, et il a remarqué que, « si elle sçait profiter des talens que chacune de ces trois illustres, dans leur profession, a dans un éminent degré, on pourra dire qu'on n'aura jamais vu un aussi grand nombre d'excellentes danseuses ensemble » (1).

Par malheur, au moment où la Mariette commence à faire figure d'étoile, le brillant quatuor se dissout. Mlle Prévost prend sa retraite définitive en septembre 1730 (2), époque à laquelle on est tout surpris de découvrir que Mlle Salle n'appartient plus à l'Académie royale de musique : depuis

(1) Mercure, juin 1729, p. 1222.

(2) Elle avait dansé pour la dernière fois, dans Télémaque et Calypso, repris le 23 février, un pas de deux avec Mlle Salle.

le Carnavalet la Folie, repris le 13 juillet précédent, elle n'a dansé dans aucune pièce nouvelle, et elle se prépare à repartir pour l'Angleterre (1).

(1) C'est par erreur que Parfait la mentionne dans la distribution de Phaéton, repris le 21 décembre 1730.

Ce n'était pas chose facile que de pénétrer le mys tère de ce départ. Faute d'indications plus précises, on pouvait se demander si la danseuse, pourtant très appréciée d'une partie du public parisien, n'avait pas eu à souffrir de sa rivalité grandissante avec la Camargo, ou bien si elle n'avait pas été reprise par la nostalgie de la vie nomade qui avait été celle de ses premières années, ou encore si elle n'avait pas simplement cédé aux alléchantes propositions de John Rich, qui se rappelait les succès de sa petite pensionnaire de jadis. Il y eut sans doute un peu de tout cela, et autre chose encore; car un entrefilet, découvert dans un manuscrit de « nouvelles à la main », en date du 25 août 1730, est venu fournir à ce sujet un renseignement au moins inattendu : « Le 20 de ce mois, y lisonsnous, la Dlle Salle, de l'Opéra, et le Sr Le Bœuf, l'un des chefs, eurent dispute sur le théâtre; on prétend mesme qu'il y eut des coups donnés. Ils

ont présenté à ce sujet des mémoires à la cour, qui doit décider de cette affaire » (1).

Si Ton pense que Maximilien- Claude Gruer, associé avec Abraham Coustard, secrétaire du roi, Claude-François Lebeuf, sieur de Vaudahon, président de la Chambre des comptes de Dôle, et Claude Le Comte, sous-fermier des aides de la généralité de Paris, avait acheté le privilège de l'Opéra le 1er juin 1730, et que, le 25 août suivant, « l'un des chefs » avait ainsi maille à partir avec une des premières danseuses, on ne s'étonne plus que Gruer ait dû rompre avec son associé dès le mois d'octobre de la même année. Quant aux causes exactes de la dispute et à la sentence de la cour, — si sentence il y eut, — elles sont encore à découvrir. A en croire une lettre de Fontenelle qu'on lira plus loin, la danseuse n'aurait été rien moins que « bannie de l'Opéra par ostracisme » : voilà une bien grosse mesure, mais point trop disproportionnée pourtant aux raisons que Fontenelle dit qui l'auraient dictée. Ce qui est certain, c'est que Mlle Salle dut céder non seulement à un mouvement de dépit contre « l'un des chefs », contre certaines de ses camarades et sans doute aussi contre le public, mais encore aux conseils de Voltaire, qui, depuis son récent retour de Londres (2), ne jure plus que par la liberté anglaise,

(1) Bibliothèque historique de la ville de Paris, ms. 26700.

(2) Il était de retour au début de l'année 1729 (Voir lettre à Thieriot, édition Garnier, t. XXXIII, p. 185).

et qui lui remettra, le jour de son départ, un paquet de lettres de recommandation pour les personnes les plus capables, suivant son mot, de lui « ameuter une faction considérable » . Et plus tard, quand le bruit des applaudissements qui saluèrent l'apparition de la ballerine sera parvenu jusqu'à Paris, Voltaire écrira, dans la première version de YÉpître sur la mort de Mlle Lecouvreur :

0 toi, jeune Salle, fille de Terpsichore, Quon insulte à Paris, mais que tout Londre honore, Dans tes nouveaux succès, reçois avec mes vœux Les applaudissements d'un peuple respectable... (4)

Cette variante fut supprimée dans l'édition définitive, mais il convient de la retenir ici : le « qu'on insulte à Paris » suffirait à prouver que la dispute entre Lebeuf et Mlle Salle n'avait pas gardé les proportions d'un simple incident de coulisses, et que le parterre avait dû s'en mêler.

C'est au moment de ce second voyage en Angleterre qu'entre en scène un des plus fidèles adorateurs de Mlle Salle, Nicolas-Claude Thieriot, qui mérite bien deux mots de présentation.

Ce Parisien avait dix-sept ans, en 1714, quand il rencontra Voltaire chez le procureur Allain. Un commun goût pour les choses de l'esprit unit les deux jeunes clercs dont un commerce épistolaire ne tarda pas à resserrer l'amitié (2); mais, tandis

(1) Voltaire, édition Garnier, t. IX, p. 371.

(2) Et aussi peut-être leur liaison avec la présidente de Bernières dont ils se partageaient les faveurs (1716).

que Voltaire se révélait de bonne heure le prodigieux travailleur que Ton sait, Thieriot se bornait à des intentions de littérature. Faible de caractère, passablement vaniteux, et paresseux bien davantage, aimant la bonne chère et la vie facile, assez dépourvu d'argent par surcroît, il se fit le factotum de Voltaire et son commissionnaire très empressé. Sa fatuité trouvait satisfaction dans cette communion de chaque jour avec le grand homme, et sa bourse bénéficiait de petits profits très appréciables : tantôt Voltaire lui abandonne ses droits sur l'édition d'un de ses ouvrages, et tantôt il va jusqu'à lui glisser de l'argent dans sa malle; grâce à sa recommandation, Thieriot entre chez Mme de Fontaine- Martel, « la belle Martel », qui lui fait une pension de 1,200 livres, en récompense d'on ne sait trop quels services; et plus tard, en 1738, le même appui lui vaudra d'être choisi par le prince Frédéric de Prusse comme son agent littéraire à Paris, ce qui, à vrai dire, ne constituait pas une bien grasse prébende.

En retour de tant de bienfaits, non seulement Thieriot régalait Frédéric de tous les libelles qui se publiaient à Paris sur le compte de son « cher et illustre ami », mais il abandonna honteusement celui-ci, en 1739, lors de ses démêlés avec l'abbé Desfontaines. Voltaire, qui connaissait de longue date la faiblesse de Thieriot, oublia la querelle et lui garda son amitié.

Cet habitué des cafés littéraires et des théâtres

n'avait pas tardé à remarquer Mlle Salle : « Adieu, caillette, suivant opéra et bégueule, lui écrit Voltaire le 31 mai 1729; je vous aime de tout mon cœur ». Dans la correspondance de Voltaire, la « bégueule » ou la « cruelle bégueule » désigne Mlle Salle, dont la vertu fut célèbre; et ce seul mot témoigne du peu de succès qu'avaient obtenu les premières avances de Thieriot. Il semble, pour tout dire, qu'il ne fut jamais beaucoup plus heureux par la suite, encore qu'il ait usé de toutes les armes offensives, depuis le madrigal à la Gentil-Bernard jusqu'aux épigrammes calomnieuses inclusivement; mais Mlle Salle, comme Voltaire, sut oublier les perfidies de ce soupirant tenace et vindicatif, et l'on voit dans une lettre écrite par elle, en 1742, qu'elle comptait toujours « l'ennuieux Theriot » au nombre des « doulereux martirs » qui formaient sa cour.

Or, quand il reçut la danseuse à son arrivée en Angleterre, au milieu de novembre 1730 (1), il n'était pas encore question de vengeance, si ce n'est toutefois de celle que Mlle Salle entendait tirer du public parisien, et pour laquelle, on l'a vu,

(1) Il l'avait précédée de peu, car la première lettre que Voltaire lui écrivit à Londres, après sa lettre d'introduction pour Mr. Dodington, est celle que lui remit Mlle Salle et dont on va lire des extraits (édit. Garnier, t. XXXIII,p. 200) : elle est datée de novembre 1730. — D'autre part, il était rentré à Paris, pour la première du Brutus de Voltaire, le 11 décembre (Ibid., t. XXXIII, p. 203).

Voltaire lui avait préparé les voies : elle emportait « une cargaison de lettres » dont elle devait remettre une partie à Thieriot de la part de son ami. « Toutes les autres qu'elle a eues, ajoute Voltaire, sont des lettres de recommandation; mais, pour moi, je la prie de me recommander, et n'ai point trouvé de meilleur expédient, pour faire ressouvenir les Anglais de moi, que de supplier Mlle Salle de leur rendre mes lettres. »

Suivent des conseils destinés à lui assurer le succès : « Je vous prie cependant de lui dire qu'elle ne manque pas de voir M. Gay, dont M. Rich lui apprendra sans doute la demeure (1). Il faut que M. Gay la présente à la duchesse de Queensbury, qui est sans contredit la personne de Londres la plus capable de lui ameuter une faction considérable. Mme la duchesse de Queensbury n'est pas trop bien en cour, mais Mlle Salle est faite pour réunir tous les partis. Mme de Bolingbroke pourra aussi la servir vivement, et surtout auprès de Mme de Queensbury. Que ne suis-je à Londres cet hiver! Je n'aurais d'autres occupations que d'y servir les grâces et la vertu... »

De toutes ces lettres de recommandation qu^em-

(1) Le fabuliste Gay, auteur du célèbre Beggar's Opéra, allait chaque soir, avec Pope et Swift, chez la duchesse de Queensbury, femme d'une beauté remarquable, dont le salon était, à Londres, le centre du monde élégant et des beaux esprits. — Quant à Rich, que les éditeurs des lettres de Voltaire ont lu Kich, il s'agit évidemment de John Rich, le directeur de Linccln's Inn Fields, qui avait joué le Beggar's Opéra, de Gay.

portait la danseuse, il en est une qui nous est parvenue, et non la moins charmante : elle fut écrite par Fontenelle à Montesquieu, qui résidait à Londres depuis le mois de novembre 1729. « Parmi les lettres de M. de Fontenelle, écrira plus tard l'abbé Trublet, on en trouvera une pour feue Mlle Salle à feu M. de Montesquieu. Je la tiens de M. Thieriot qui pria M. de Fontenelle de l'écrire. Mlle Salle allait en Angleterre où M. de Montesquieu était alors. M. de Fontenelle conta à cette occasion à M. Thieriot qu^une autre célèbre danseuse de l'Opéra, Mlle Subligny, étant allée aussi en Angleterre, avait cherché des lettres de recommandation, et que lui et l'abbé Dubos lui en avaient donné pour M. Locke. L'illustre métaphysicien, peu sensible vraisemblablement au talent de la recommandée, mais rempli d^estime pour les recommandeurs, devint l'homme d'affaires de Mlle Subligny : ce fut l'expression de M. de Fontenelle.

« Sa lettre pour Mlle Salle à M. de Montesquieu convient également et à celle pour qui elle était écrite, et à celui qui devait la recevoir; mais Mlle Salle, ayant différé son voyage, ne trouva plus M. de Montesquieu à Londres, lorsqu'elle y arriva; il venait d'en partir (1). »

Voici cette lettre de recommandation, trois fois

(1) Mémoires pour servir à V histoire de la vie et des ouvrages de M. de Fontenelle, 2e édition (Amsterdam, 1759, in-12, p. 180). — Renseignement fourni par M. Louis Denise, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale.

intéressante pour nous, par celui de qui elle émane, par celui à qui elle était destinée et par celle qui en était l'objet; au demeurant, un petit morceau très spirituellement tourné, et qui prouve que Thieriot savait frapper aux bonnes portes.

A Monsieur de Montesquieu.

Depuis que vous courez le monde, monsieur (1), c'est grand hasard si, de tous les complimens que j'ai priés qu'on vous fît pour moi, on vous en a fait un seul, et il serait fort naturel que vous m'eussiez à peu près oublié. Mais il se présente une jolie occasion de vous en souvenir; je dis jolie au pied de la lettre, jolie aux yeux, et qui plaira certainement aux vôtres.

C'est pour vous recommander mademoiselle Salle, bannie de notre Opéra par ostracisme. N'allez pas lui dire ce mot-là; elle croirait que je l'accuse de quelque chose d'effroyable, et se désespérerait. Mais il est vrai que c'est ostracisme tout pur. La danse charmante, et surtout les mœurs très nettes de la petite Aristide ont déplu à ses compagnes, ce qui est dans l'ordre, et même aux maîtres, ce qui serait insensé, s'ils n'avaient pas eu des maîtresses parmi ses compagnes.

Elle se réfugie en Angleterre, et vous allez jouir de notre perte : mais je vous avertis que vous n'aurez que sa danse, et en vérité ce sera bien assez.

Il me vient une pensée. On dit que vous êtes fort bien auprès de la reine (2); et je l'eusse presque deviné,

(1) Montesquieu était parti de France le 10 mai 1728, et avait successivement visité la Hongrie, l'Italie, la Hollande et l'Angleterre, où il séjournait depuis le mois de novembre 1729.

(2) Montesquieu avait été présenté à la cour le 3 octobre 1730, et la reine Charlotte de Brandebourg appréciait beaucoup sa conversation

car il y a longemps que je sais combien elle a de goût pour les gens d'esprit, et combien elle est accoutumée à ceux du premier ordre, témoin M. Newton; et j'en ai même dit mon sentiment en parlant de lui. Si la reine voulait faire apprendre à danser aux princesses ses filles, par une personne propre à leur donner l'air convenable à leur naissance et digne en même temps de cet honneur par sa conduite, elle serait trop heureuse que la fortune lui eût envoyé mademoiselle Salle. Enfin je vous demande votre protection pour elle en toute occasion, ou plutôt je ne vous demande que de la voir un peu; après quoi le reste ira tout seul.

Ne repasserez-vous point par ici en allant à Constantinople ou à Ispahan, ou à Pékin? Vous donneriez beaucoup de joie à tous vos amis, quelque courte qu'elle dût être; et je puis vous assurer que j'y serais des plus sensibles (1).

Cette lettre, non plus que celle de Voltaire à Thieriot, n'est point datée; mais il est assez diffi cile de croire, avec l'abbé Trublet, que Mlle Salle différa son voyage au point de ne plus trouver Montesquieu à Londres quand elle y arriva. L'auteur de l'Esprit des lois, d'après ses derniers biographes, aurait été présenté à la cour le 5 octobre 1730, et il n'aurait quitté l'Angleterre qu'aux premiers jours du mois d'avril suivant (2) : or, à cette époque, Mlle Salle couronnait sa saison par un benefit triomphal, et, pour un peu, elle aurait pu

(1) Œuvres complètes de Fontenelle, édition de 1758 (11 vol. in-8°), t. XI, p. 121.

(2) L. Vian, Histoire de Montesquieu (2e édit., Didier, 1879, in-8°, p. 127) et A. Sorel, Montesquieu (Collection des Grands Ecrivains, Hachette, 1887, in-16, p. 48).

se rencontrer avec Montesquieu sur le chemin du retour. Peut-être l'écrivain était-il absent de Londres, quand elle se présenta, au début de novembre, chez Chesterfîeld, dont il était l'hôfë; peut-être aussi la timidité, « la sotte timidité », que, de son propre aveu, elle ne parvint jamais à vaincre complètement, la retint-elle d'user de la lettre de Fontenelle? On ne sait; en tout cas, elle ne remit pas cette recommandation au destinataire, — ce qui ne l'empêcha ni d'avoir du succès, ni de donner des leçons de danse aux princesses, — et Thieriot conserva précieusement la lettre qu'il avait sollicitée lui-même; somme toute, c'est à lui qu'on doit de la voir figurer dans les œuvres de Fontenelle et de la compter parmi les plus aimables documents de cette étude. D'une façon ou de l'autre, elle n'aura donc pas manqué son but.

L'arrivée à Londres de la danseuse n'avait pas été sans attirer l'attention, et, dès le 19 novembre, elle est annoncée à la première page du Daily Journal, en tête de la colonne consacrée aux événements londoniens :

« La célèbre danseuse Mlle Salle, si renommée pour ses créations à l'Opéra de Paris, est récemment arrivée ici; mais on ne sait pas encore sur quel théâtre elle paraîtra. » Le courriériste théâtral de cette estimable feuille n'était sans doute pas très exactement informé, car, au moment où il rédigeait son entrefilet, Mlle Salle avait déjà traité

avec son ancien directeur John Rich, et quatre jours plus tard, le 23 novembre, l'annonce de ses débuts paraissait en quatrième page, dans ce même Daily Journal.

Quinze jours après, les gazettes manuscrites de Paris, à l'affût de toutes les nouvelles théâtrales, publiaient quelques détails nouveaux sur cet engagement : « Les dernières lettres de Londres, lit-on dans une feuille inédite en date du 15 décembre, portent que la Dlle Salle y est arrivée et qu'on lui donne 2,000 guinées, avec une représentation entière d'un opéra, à condition qu'elle y restera jusqu'au mois de may prochain. On ajoute qu'elle y a porté des lettres de recommandation de plusieurs beaux esprits de ce païs-ci (1) ».

Thieriot en personne aurait fourni ces renseignements aux rédacteurs des gazettes que le fait n'aurait rien pour surprendre; en effet, le jeune homme que Voltaire recommandait à Mr. Dodington comme un sien ami « qui voyage pour son plaisir et apprend l'anglais pour son instruction », était brusquement rentré à Paris, où il assistait, le H décembre, à la première représentation du Brutus de Voltaire, à la Comédie-Française (2).

(1) Bibliothèque historique de la ville de Paris, ms. 26700.

(2) Voltaire, alors éloigné de Paris pour un temps, lui demande par un billet des nouvelles de la première (édition Garnier, t. XXXIII, p. 203). — La rapidité de ce voyage fait même douter que Thieriot ait réellement passé le détroit; dans ce cas, on s'expliquerait pourquoi la lettre de Fontenelle ne fut pas remise à Montesquieu.

TROISIEME SATSON A LONDRES 63

Ce retour inopiné et le séjour de Thieriot à Paris pendant toute Tannée 1731 nous privent des renseignements que la correspondance de Voltaire aurait pu fournir sur la troisième saison de Mlle Salle à Lincoln's Inn Fields; en outre, la collection des journaux anglais qui inséraient les annonces théâtrales est fort incomplète pour cette période, ce qui rend malaisé de la retracer avec un peu de vie et de précision.

Une première constatation à faire5 c'est que, cette fois encore, Mlle Salle n'avait point passé seule le détroit : son frère, Poitiers, Nivelon, Dupré, comme elle anciens pensionnaires de Lincoln's Inn Fields, avaient de nouveau traité avec John Rich; le premier de ces artistes était même arrivé à Londres dès l'ouverture de la saison, et son nom figure fréquemment sur les programmes d'octobre à décembre 1730, notamment dans un intermède intitulé le Highlander et sa femme, avec, pour partenaire, une certaine Mrs. Laguerre.

Le soir des débuts de sa sœur, le 23 novembre, il danse avec elle un pas de deux sans désignation précise; puis on les rencontre ensemble dans l'Enlèvement de Proserpine et dans Apollon et Daphné, deux succès de 1726-1727, qui tiennent encore souvent l'affiche pendant cette saison de 1730-1731, et où les deux danseurs reprennent leurs rôles d'autrefois. En dehors de ces pantomimes, le corps de ballet au grand complet paraît dans les opéras, dont Rich soigne toujours la mise en scène, et

les étoiles se produisent, comme par le passé, entre les actes des drames et des comédies du répertoire : le 3 décembre 1730, c'est « une nouvelle ballade, avec de nouveaux costumes » ; le 29 mars 1731, une « pastorale, dansée par Monsieur et Mademoiselle Salle » ; d'autres fois, Nivelon exécute la célèbre « sabotière » (wooden dance) qu'il avait créée dans Achmet et Almanzine, lors de ses débuts à la Foire Saint-Laurent de 1728, et qui passa longtemps pour un modèle du genre; enfin, Mlle Salle reprend les Caractères de la danse, mais d'après sa nouvelle formule : on a déjà dit que ce divertissement, créé par Françoise Prévost vers 1720 et dansé par Mlle Salle lors de son premier séjour à Londres, avait servi de morceau de début à Mlle Camargo, quand elle parut sur la scène de l'Académie royale de musique (5 mai 1726); pour la Camargo, ce divertissement était devenu une « entrée » à effet, n'ayant d'autre objet que de mettre en valeur son tempérament de virtuose; la Salle, au contraire, après avoir suivi les traditions de Mlle Prévost, qui mimait le divertissement, avait inventé de le danser avec un cavalier; et c'est pourquoi les annonces font désormais figurer le nom de son frère à côté du sien, quand les Caractères de la danse sont inscrits au programme.

Ces annonces indiquent encore que le Beggar's Opéra n'avait pas épuisé toute sa vogue, malgré l'extraordinaire suite de représentations qui l'avaient consacré en 1728. D'ailleurs, l'avisé

directeur qu'était John Rich avait trouvé, dans la présence de Mlle Salle parmi les pensionnaires de Lincoln's Inn, une occasion inespérée de relever encore l'intérêt d'un spectacle qui n'avait presque rien perdu de sa faveur, i Écoutez 1 dit Macheath en lutinant les filles dans la taverne de Newgate (acte II, scène iv). Écoutez! J'entends la musique... Le joueur de harpe est à la porte... Si la musique est le soutien de l'amour, qu'on joue! Avant de nous asseoir, mesdames, que pensez-vous d'une danse?... Entrez... (Le joueur de harpe entre.) Jouez l'air français que Mrs. Slammekin aime tant ». Et le libretto porte cette indication : « Une danse à la ronde (1) dans la manière française. Après cette danse, on chante le chœur suivant sur un air de cotillon ». Et voilà sans doute pourquoi, quand il affichait le Beggar's Opéra en 1731, John Rich ne manquait pas d'ajouter : with dancing byMlle Salle (2). Deux attractions valent mieux qu'une.

Cette saison, les benefits se donnèrent de bonne heure et furent extrêmement brillants. On en pourra juger d'après le programme de celui de Mlle Salle, qui eut lieu le 25 mars et dont voici la traduction in extenso, d'après l'annonce publiée par le Daily Journal :

Par commandement de Sa Majesté, pour le benefit de Mlle Salle, au théâtre royal de Lincoln's Inn Fields, ce

(1) En français dans l'édition de 1728(London, J.-Watts, in-8°).

(2) Par exemple, le 30 mars (Daily Journal).

présent jeudi 25 mars, sera représentée une farce en trois actes intitulée les Fourberies de Scapin — le rôle de Scapin, par M. Hippisley — avec plusieurs intermèdes de danses :

Après l'acte Ier, les Charactère de la Dance (1), dans lesquels sont exprimés tous les mouvements en dansant, par M. Salle et Mlle Salle;

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