Acte III, un nouveau Tambourin français, par Mlle Salle
Auxquelles choses sera ajoutée une farce en deux actes intitulée l'Écolier — le rôle de l'Écolier par Mrs. Younger :
Après l'acte Ier, les Deux Pierrots, par M. Poitier et M. Nivelon;
Acte II, la nouvelle grande danse, intitulée le Paysan français, à la mode de l'Opéra (2), par M. Poitier, Mlle Salle, etc. »
A la suite de cet attrayant programme, la direction avait fait passer un avis au public ainsi conçu :
Les loges étant toutes prises, et les demandes de places étant encore nombreuses, le parterre et les loges, à la demande de plusieurs dames de qualité, seront réunis ensemble, et personne ne sera reçu autrement que sur présentation de billets imprimés, qui seront délivrés au théâtre à raison de cinq shillings l'un. Galerie, 2 sh. (3).
(1) Ces cinq mots en français dans le texte.
(2) Ces neuf mots en français dans le texte.
(3) Le prix des places, qui n'était pas augmenté, d'ordinaire, pour les représentations à bénéfice, était de cinq shillings pour les loges, trois shillings pour le parterre, deux shillings pour la première galerie et un shilling pour la galerie supérieure (Voir annonces des théâtres, Daily Journal , passim).
Il sera permis aux valets de garder les places sur la scène.
On peut trouver des billets à la porte de la scène, et chez M. Glover, armurier, Russel Street, Covent Garden, en face de la taverne de la Rose.
Les billets délivrés pour le lundi 22 seront acceptés le 25.
Cet entrefilet équivaut déjà à une constatation de succès. On n'avait pas accoutumé d'augmenter le prix des places pour les benefits ordinaires, à Lincoln's Inn Fields, et si John Rich décida de mettre les places du parterre au même tarif que celles des loges, c'est-à-dire à 5 sh. au lieu de 3, ce fut peutêtre moins « à la requête de plusieurs dames de qualité » que parce que la « location » promettait d'être fructueuse pour la bénéficiaire : même quand il ne doit rien toucher sur la recette, il n'est pas un directeur de théâtre digne de ce nom qui ne se sente le cœur en joie à la pensée qu'on va faire le maximum dans sa salle (1).
(4) Le benefit du frère de Mlle Salle eut lieu le 2 avril suivant. Le programme se composait des Conscious Lovers, avec Quin, Ryan et Mrs. Younger, accompagné des intermèdes suivants : après le premier acte, une sarabande et un tambourin, par miss Rogers, élève de Mlle Salle; acte II, « un divertissement chorégraphique, intitulé le Loyal et généreux Franc-Maçon, qui sera exécuté par M. Salle, M. Du Pré, M. Pelling et M. Newhouse, représentant tous des Frères [-maçons], et dans lequel M. Salway chantera la chanson originale du franc-maçon, accompagnée en chœur par le reste des Frères » ; après l'acte III, les Caractères de la danse, par Mlle Salle et son frère; après l'acte IV, la Sabotière, par M. Nivelon; et à la fin de la pièce, le Louvre et la Bretagne, — en français dans le texte — par M. et Mlle Salle.
« Le spectacle, ajoutent les annonces, commencera à six heures exactement »,
Or, à ce benefit, on fit le maximum à Lincoln' s Inn. La nouvelle de cette soirée triomphale ne tarda pas à parvenir en France, où le Mercure du mois de mai et le Journal de Verdun du mois de juin prêtèrent à cet événement une attention inaccoutumée. Après avoir énuméré les pièces représentées à Londres, le 17 avril, le Mercure ajoute :
« On mande de la même ville que, quelques jours auparavant, on représenta sur le théâtre de Lincoln s Inn Fields la comédie des Fourberies de Scapin, au profit de la DUe Marie Salé, fameuse danseuse de T Opéra de Paris, que le roy, la reine et les princesses honorèrent de leur présence, et que le concours des spectateurs fut si grand que, malgré les échaffauts dressez sur le théâtre, où quantité de dames se placèrent, on fut obligé de renvoyer bien du monde. Cela faisait un spectacle des plus agréables, et la noblesse, les grâces, la finesse et Fart enfin avec lequel cette excellente danseuse exécuta les entrées qu'elle dansa dans différens caractères, la firent généralement applaudir; outre la recette entière de cette représentation, elle a encore reçu quantité de présents considérables.
« On sera sans doute bien aise d'apprendre que la Dlle Salé reviendra à Paris au mois de juillet prochain (1). »
Et le Journal de Verdun, ayant résumé la précédente information, termine par ce détail inédit, qui,
U) Mercure, mai 1731, p. 1150*
dans l'esprit du rédacteur, met le sceau à la renommée de Mlle Salle : « On dit que la reine fut si charmée de sa danse qu'elle lui fit dire qu'elle apprendrait aux trois princesses ». Voilà qui dut faire plaisir au bon Fontenelle, venant après ce qu'il avait écrit à Montesquieu.
Enfin, Voltaire, adressant à Thieriot, le 1er mai, son Épître sur la mort de Mlle Lecouvreur, commente à son tour ce qu'il appelle des « succès flatteurs et solides ». « En pleurant Mlle Lecouvreur (1), dit-il, je rends à Mlle Salle la justice qui lui est due. Je joins ma faible voix à toutes les voix de l'Angleterre pour faire un peu sentir la différence qu'il y a entre leur liberté et notre esclavage, entre leur sage hardiesse et notre folle superstition, entre l'encouragement que les arts reçoivent à Londres et l'oppression honteuse sous laquelle ils languissent à Paris (2). »
C'est la paraphrase des vers déjà cités :
0 toi, jeune Salle, fille de Terpsichore,
Qu'on insulte à Paris, mais que tout Londre honore...
et si l'on veut bien s'arrêter aux amères comparaisons de Voltaire, on ne sera pas éloigné de conclure que le brusque abandon de l'Opéra par Mlle Salle, en 1730, n'avait pas eu pour seule cause
(1) Adrienne Lecouvreur était morte subitement le 29 mars
(2) Voltaire, t. XXXIII, p. 212.
sa dispute avec Lebeuf, mais que cette dispute même pouvait bien être la résultante d'une certaine tournure d'esprit de la danseuse, aux idées neuves de laquelle « Fun des chefs » au moins avait sans doute prétendu s'opposer.
Maintenant, elle revenait avec le prestige de ses récents triomphes. « On attend incessamment icy la DUe Salle, qui a gagné de grandes sommes d'argent à l'Opéra de Londres, où elle a été fort admirée », écrivent les gazetiers parisiens dès le
16 avril 1731 (1); et, le 21 août, elle reparaît à l'Opéra dans les Fêtes vénitiennes, le même ballet dans lequel Mlle Prévost l'avait fait débuter tout enfant, dix ans plus tôt. Elle y danse, au second acte, une musette, un passe-pied et un pas-de-deux avec le célèbre Louis Dupré, revenu de Pologne peu de mois auparavant (2); et le public, qui « connaît les talens, la finesse et les grâces de cette excellente danseuse », ne laisse pas de marquer par de grands applaudissements le plaisir que lui fait son retour (3).
(i) Même formule, ou à peu près, dans une autre lettre du
17 avril (Bibl. hist. de la ville de Paris, ms. 26700).
(2) Dupré, qui avait quitté l'Opéra en 1722, était revenu de Pologne à la fin de 1730, et il avait fait sa rentrée le 12 novembre de cette même année dans Thésée (Mercure, novembre 1730).
(3) Mercure, août 1731, p. 1991. — Les Fêtes vénitiennes, ballet de
Mais, ce que le Mercure ne dit pas, c'est que la salle avait été quelque peu houleuse, ce soir-là, et que la danseuse avait dû se féliciter d'avoir du talent et des amis. Un de ceux-ci, le poète Gentil- Bernard, qui faisait alors ses débuts dans la littérature galante, profita de la circonstance pour se poser en rival de Thieriot : il publia une Épître à Mlle Salle pour célébrer son retour et sa victoire sur le parterre (1).
Lapièce parut dans le Mercure de septembre 1731 et fut attribuée à Voltaire, qui ne s'en défendit point tout d'abord; il sembla même plus tard s'en avouer l'auteur et ne la rendit à Gentil-Bernard qu'en 1736, après qu'elle eut été comprise dans une édition de ses propres œuvres (2). Poétiquement, c'est loin d'être un chef-d'œuvre; on en jugera par cet exorde :
Les Amours, pleurant votre absence, Avec vous s'étaient envolés; Enfin les voilà rappelés Dans le séjour de leur naissance.
Déchet musique de Campra, avaient été reprises le 14 juin précèdent; mais Mlle Salle ne figure pas au livret J
(1) Pierre-Joseph Bernard, dit Gentil-Bernard, que son livret tu n °en 1708 Te8' ?ZA" "**" Prient indre cél br ^ de pS °ble; 6n 1730, U était Clerc chez un Pr°:
V) Mercure, septembre 1731, p. 2104 et suiv - Voltaire
t îlet e,733aZT rraUt6Ur danS ™ lettre à Thieïo tdu Geutn Bernard itt ^Tîf' *' XXXI11' »" 361)> et Ia rend à 1736 (ibil t Xx£mUne l6, trLaU même Thieriot' du i0 m^s éditions de VoS ;P' 47),EUe a flguré dans les Premières
^^^TAr4" édition des œuvres
Mais le fond, plus que la forme, devait plaire à Fauteur de YÉpître sur la mort de Mlle Lecouvreur. Le poète, ayant décrit l'aimable assistance qui se pressait à FOpéra pour la rentrée de la danseuse, ajoutait qu'
Un tas de vains perturbateurs, Soulevant les flots du parterre,
étaient venus déclarer la guerre à l'étoile et à ses admirateurs ; ceux-ci les avaient bien vite réduits au silence :
Je vis leur parti frémissant Forcé de changer de langage, Vous rendre en pestant son hommage Et jurer en applaudissant...
• Et maintenant tous n'avaient qu'une voix — celle de Gentil-Bernard I — pour adjurer la danseuse de se contenter désormais des « suffrages de sa patrie » et de repousser les offres des Anglais :
Je sais que, pour vous attirer, Le solide Anglais récompense Le mérite errant que la France Ne fait tout au plus qu'admirer...
mais qu'est cela auprès des applaudissements de Paris?
Restez, fille de Terpsichore :
L'Amour est las de voltiger.
Laissez soupirer l'étranger Brûlant de vous revoir encore!
La « fille de Terpsichore » avait, entre autres
qualités, une petite volonté très nette et des idées bien arrêtées sur son art, — toutes choses auxquelles pas un poète au monde n'aurait pu en imposer. Pour le moment on lui assurait 2,000 livres d'appointements à l'Opéra (1) et il lui plaisait de reprendre sa place auprès de la Camargo. Elle resta. Toutefois, l'étranger ne devait pas « soupirer » longtemps.
Ce chiffre de 2,000 livres est donné par les nouvellistes; aussi ne faut-il pas l'accepter sans réserves, tant il est éloigné des 900 livres que le règlement de 1713 avait fixées pour le traitement des premières danseuses! Il n'est cependant pas invraisemblable, quand on se rappelle par quel énorme accroissement de dépenses s'étaient signalés les directeurs de l'Opéra depuis Francine : le budget de l'Académie royale de musique, qui n'atteignait pas 62,000 livres en 1713, allait dépasser 106,000 livres en 1733. Rien d'étonnant à ce que les étoiles aient vu doubler leurs cachets.
En dehors de ces appointements, Mlle Salle allait toucher, à partir de 1731, une rente annuelle, dont l'origine est au moins singulière. A la fin de l'inventaire après décès de la danseuse, parmi les papiers, titres et brevets qui constituaient sa fortune, se trouve la grosse d'un contrat passé devant Me Ballot et son confrère, notaires à Paris, le
(1) Nouvelles à la main du 4 septembre 1731 CBibl. hist. de la ville de Paris, ms. 26700).
16 août 1731, par lequel Adrien-Maurice, duc de Noailles, pair de France, constitue à Mlle Salle « huit cents livres de rente viagère moyennant huit mille livres » .
Le maréchal de Noailles pensionnant une danseuse, — et particulièrement Mlle Salle, — il y a là deux fois de quoi surprendre, en vérité; et Ton souhaiterait de connaître la teneur de ce contrat dont il n'a pas été possible de retrouver la minute. Le maréchal-duc, alors âgé de cinquante-trois ans et marié depuis 1698 avec une nièce de Mme de Maintenon, Françoise d'Aubigné, n'a pas laissé, que Ton sache, la réputation d'un habitué des coulisses (1) ; d'autre part, en admettant que Mlle Salle eût eu le goût des aventures, ce n'est certes pas avec huit cents livres de rente qu'un des premiers gentilshommes de son époque s'en fût tiré : on n'a qu'à se rappeler ce que Mlle Camargo croqua de « bénéfices » au comte de Clermont. Toutefois, ces arguments ne suffiraient peut-être pas à faire écarter la première hypothèse qui se présente à l'esprit quand on voit un grand seigneur renter une danseuse,
(1) Adrien-Maurice, duc de Noailles, maréchal de France (1678-1766), fut un des hommes les plus remarquables du dixhuitième siècle. Après une série de brillantes campagnes et d'habiles négociations en Espagne, il avait été appelé par le régent à faire partie du conseil de régence, à la mort de Louis XIV; le cardinal Dubois, auquel son crédit portait ombrage, le fit exiler dans ses terres en 1722; il en revint en 1723, mais ne rentra aux affaires qu'en 1733, pour aller commander dans la campagne contre l'Allemagne. Dès lors, il ne cessa plus de servir jusqu'en 1756, date à laquelle il prit sa retraite.
et l'idée d'une liaison passagère garderait encore quelque valeur, s'il ne fallait pas admettre que le secret de cette liaison eût été merveilleusement bien gardé : or, comment croire à une pareille discrétion de la part de toute une galerie qui considérait la sagesse de Mlle Salle comme tenant du prodige et qui suivait attentivement ses faits et gestes, dans l'espoir de voir succomber cette « vestalité miraculeuse »?
Mais alors, quels motifs supposer à la générosité du duc de Noailles? On est bien forcé de convenir que F hypothèse d'une indemnité de rupture simplifierait les choses : la liaison, dans ce cas, n'aurait pas été de longue durée; elle aurait pu échapper par là même aux Thieriot, aux Bernard, aux Ballot de Sovot et autres attentifs poursuivants de la danseuse ; et alors, cette vertu que l'on célébrera pendant dix ans et plus, en prose et en vers, dans les gazettes et jusque sur la scène, se bornerait à une sorte de fidélité posthume, survivant à un essai d'amour. Quel attrayant romanesque ne tirerait pas un Castil-Blaze de pareilles hypothèses ! Et comme ce serait chose charmante que de donner à cette vie de danseuse, qui se déroule avec un peu trop de monotonie peut-être, quelque petite intrigue sentimentale 1
Mais, en écartant l'idée d'une liaison, ne pourrait-on pas supposer que le duc de Noailles ait voulu simplement offrir à un talent original et indépendant un encouragement désintéressé? C'est
plus honnête, et Ton ne peut pourtant pas se garder de trouver que c'est aussi moins vraisemblable, tant le souvenir de la Camargo, en qui on a fini par incarner toute une époque de l'Opéra, domine en effet toute cette époque. On n'imagine pas que sa rivale ait pu différer d'elle aussi complètement.
Tandis que l'année 1731 se termine, les discussions reprennent de plus belle sur la valeur respective des deux étoiles, alors dans le plus resplendissant éclat de leur forme, et qui viennent de paraître côte à côte dans Amadis de Gaule et dans les Fêtes vénitiennes (1). Il semble qu'on assiste à une réédition du fameux duel entre les partisans de Mlle Lemaure et ceux de Mlle Pélissier, dont les lettres de Mlle Aïssé se font maintes fois l'écho.
Voltaire avait dit le fin mot, dans un madrigal célèbre, et si joliment départagé les mérites de chacune d'elles qu'on n'a jamais su mieux faire :
Ah! Gamargo, que vous êtes brillante, Mais que Salle, grands dieux, est ravissante ! Que vos pas sont légers et que les siens sont doux! Elle est inimitable et vous êtes nouvelle : Les Nymphes sautent comme vous, Mais les Grâces dansent comme elle (2).
(1) Amadis de Gaule, de Quinault et Lully, repris le 4 octobre 1731. — Les Fêtes vénitiennes, nouvelle reprise, augmentée d'une entrée qui n'avait pas été donnée depuis longtemps (V Opéra), le 15 novembre 1731 : « Le ballet est très bien caractérisé, et la Dlle Salle y danse avec des grâces et une finesse au-dessus de nos expressions » (Mercure, novembre, p. 3639).
*(8) Utr-cur*, janvier 1732, p. 14&.
Un autre avait écrit :
De ta danse active et légère, J'admire, Camargo, le brillant caractère,
Mais que ta rivale a d'appas!
La grâce au sentiment unie Exprime en toi, Salle, l'éloquente harmonie
Du regard, du geste et des pas (1).
A quoi les partisans de la Camargo ne manquèrent pas de riposter , par la plume de M. Hardouin, maître à danser :
De Camargo, de Salé, de Roland (2), Maint connaisseur exalte le talent.
Salé, dit l'un, l'emporte par la grâce; Roland, dit l'autre, excelle en enjouement. Et chacun voit avec étonnement Les pas hardis, la noble et vive audace
De Camargo.
Entre les trois, la victoire balance, Mais si j'étais le berger fabuleux, Je ne sçais quoy de grand, de merveilleux, Me forcerait à couronner la danse
De Camargo (3).
Aussi les frères Parfait, rappelant ces singuliers débats, pourront-ils écrire quelques années plus tard : « Quoique les talents dans le même genre de la DUe Salle et de la Dlle Camargo fussent fort dif-
(1) Mwcure, janvier 1732, p. 147.
(2) Mlle Roland, née à Venise, dansa en Angleterre avec Poitiers, et débuta à Paris, à la Comédie-Italienne, le 12 septembre 1740; en 1742, elle repartit pour Londres.
(3) Mercure, septembre 1732, p. 2003. — Ces diverses pièces ont été réunies dans un recueil publié en 1745 et intitulé : les Talens du théâtre célébrés par les Muses,
férents et qu' il fût très facile de rendre justice à Tune sans faire tort à l'autre, le public ne garda point de milieu. Selon le goût des uns, la première était une danseuse assez commune, et, suivant les autres, la deuxième n'avait d'autre mérite que celui de sauter... (1) ».
Les louanges des poètes contemporains ne suffisant plus, on en cherche d'autres, tout à fait inattendues, et Thieriot, dont la mémoire est étonnante, trouve dans les auteurs anciens des citations destinées à résoudre la question du jour, à savoir si la force et l'agilité surprenantes de la Camargo l'emportent sur la noblesse, les grâces, la variété et l'expression de la Salle. « Les disputes qui s'élèvent tous les jours sur ces deux sortes de danses, si différentes l'une de l'autre, dit le Nouvelliste du Parnasse, feront peut-être lire avec plaisir un passage de Montagne qui semble, par la peinture si vive et si exacte qu'il en fait, avoir deviné les deux danseuses dont je viens de parler. On n'aurait peut-être jamais pensé qu'il y eût dans Montagne un jugement sur les Dlles Camargo et Salle, sans un homme d'esprit et de goût, connu dans le monde par la douceur de ses mœurs et l'usage heureux et singulier qu'il fait de sa mémoire (2), qui, au commencement de ces disputes,
(1) Histoire de V Académie royale de musique (Bibl. nat., ms. nouv. acq. fr. 6532, t. II, p. 108).
(2) « Thieriot, un petit fat », dit une note manuscrite sur un exemplaire du Nouvelliste du Parnasse (1731, in-12, t. Ier, treizième lettre, p, 301), conservé dans la réserve de la Bibliothèque natio-
rapporta un jour, dans un souper, le passage de Montagne qui parut si singulier qu'on le soupçonna de l'avoir fabriqué ou tout au moins altéré : il se justifia, sans beaucoup de peine, en le faisant voir dans le chapitre des Livres tel que vous Y allez lire. »
Montaigne, pour prouver qu'il est plus difficile d'écrire avec une simplicité élégante et selon les règles de la nature et du bon sens, que de briller par un style recherché, par des expressions singulières et par des pensées subtiles, fait allusion à ces hommes que Ton rencontre au bal et qui, « pour ne pouvoir représenter le port et la décence de notre noblesse, cherchent à se recommander par des sauts périlleux et autres mouvemens estrangers et bastelleresques », et aux dames qui « ont meilleur marché de leur contenance aux danses où il y a diverses découpures et agitations de corps, qu'en certaines autres danses de parade où elles n'ont simplement qu'à marcher un pas naturel et représenter un port naïf et leur grâce ordinaire ».
Cette citation de l'auteur des Essais obtint assez de succès dans les parlottes littéraires pour être jugée digne, par les gazetiers, d'être insérée dans leurs feuilles manuscrites (1). Elle ne prouvait pourtant pas grand' chose, et le Nouvelliste du Parnasse l'indique très justement : « Il n'est pas plus aisé,
nale. — Un second exemplaire, également à la Bibliothèque nationale, porte cette autre note manuscrite : « Tiriot, qui sait par cœur tous les vers de M. de Voltairre ».
(1) Voir Nouvelles à la main du 26 avril 1731 (Bibl. hist de la ville de Paris, ms. 26700,).
ajoute-t-il5 de deviner de quel parti Montagne serait, s'il vivait aujourd'hui, par rapport aux deux différens genres de danse qui forment depuis quelque temps deux sectes parmi les choreiphiles, que de sçavoir ce qu'il penserait d'un certain goût qui s'est glissé dans les ouvrages de quelques beaux génies de notre temps, dont la danse de la Dlle Camargo est la fidèle image... » Et, pour les frères Parfait, c'est bien pis encore : la comparaison manque d'à-propos, « mais on voulait rendre service à la Dlle Salle, et tout paraissait merveilleux avec cette bonne intention » (1).
Les moins échauffés, ceux qui n'appartenaient à aucune des deux sectes de choreiphiles dont parle le Nouvelliste, se piquaient de ne discuter point ces questions de suprématie et s'accordaient à louer les deux danseuses comme se complétant l'une l'autre. Cette opinion ne manquait pas de partisans, et quand Lancret eut représenté Mlle Camargo dansant au milieu d'un décor de fête galante, accompagnée par de petits symphonistes à demi dissimulés sous des bosquets, il eut à peine besoin d'annoncer quel « pendant » il se proposait de donner à cette gracieuse peinture : le public avait nommé le modèle.
« Le sieur Lancret, de l'Académie, lit-on dans le Mercure d'avril 1732, compte de donner incessamment au public le portrait historié de Mlle Salle
(1) Histoire de V Académie royale de musique (Bibl. nat., ms. nouv. acq. fr. 6532, t. II, p. 108).
pour servir de pendant à celui qu'il a fait de Mlle Camargo. Ces deux célèbres rivales, qui, par la diversité de leurs talens, n'en concourent que mieux à la gloire de leur art, et qui partagent également les suffrages du public, méritent la même immortalité. » Et l'on offre au public un madrigal, d'ailleurs assez ridicule, « qui fut fait chez le peintre lorsqu'il dessinait une attitude d'après la danseuse » (1).
Annoncé dans le Mercure d'avril 1732,1e portrait de Mlle Salle par Lancret était terminé dès cette époque; et Voltaire, qui fut un des premiers admis à le voir, écrivit aussitôt à Thieriot, alors à Londres, le compte rendu de sa visite à l'atelier du peintre. Il y avait été introduit par Ballot de Sovot, le frère du notaire parisien Silvain Ballot (2), lequel se trouvait être à la fois l'ami et le conseil de Lancret dont il a écrit Y Éloge (3), et, au dire de Voltaire luimême, un des adorateurs de Mlle Salle (4); cet avocat fréquentait en effet l'Opéra et collaborera plus tard avec Rameau au remaniement de l'acte de Pygmalion du Triomphe des arts, et de Platée.
(1) Mercure, avril 1732, p. 819.
(2) C'est ce Silvain Ballot, en exercice de 1719 à 1750, qui avait passé en 1731 le contrat de rente fait par le duc de Noailles à Mlle Salle. Voir à la fin de l'inventaire après décès de la danseuse, chap. xi.
(3) Paris, 1743, in-8°; réédité par J.-J. Guiffrey, avec de nombreuses additions (Paris, 1874, in-8°).
(4) Lettre de Voltaire à Thieriot, 15 juillet 1735 : « J'ai reçu une lettre charmante de votre ancien rival, ou plutôt de votre ancien ami M. Ballot... » Ceci, après un couplet sur Mlle Salle revenue malade de Londres (voir plus loin, chap. vin).
« Hier, écrit Voltaire à Thieriot le 14 avril, M. Ballot vint me voir et m'emmena chez M. Lancret où je vis une très jolie peinture qui représente la plus jolie prêtresse de Diane qui ait jamais paru sur la scène. Le portrait de Mlle Salle est ce qu'il devait être : meilleur que celui de Camargo; cependant, il lui manque, à mon sens, quelque chose dans la ressemblance qui n'est pas parfaite. Les vers qu'on gravera au bas de l'estampe devraient aussi être meilleurs que ceux dont M. La Faye a orné le portrait de Camargo (1), mais je ne veux point lutter contre l'aimable muse du jeune Bernard. Il se montre le courtisan très empressé de Mlle Salle et doit chanter la nymphe à laquelle il rend visite chaque jour. Pour ma part, je n'ai pas eu la chance de la rencontrer chez elle, tous ces jours-ci : j'y passai trois ou quatre fois, elle était toujours sortie. J'ai le projet d'y retourner aujourd'huy et de parler beaucoup de vous avec votre idole (2). »
Et, après avoir ainsi fait passer le pauvre Thieriot par toutes les joies de la vanité et tous les tourments de la jalousie :
« Pardonnez-moi, termine-t-il, de n'avoir pas vu Mlle Salle. Ériphile m'a pris tout mon temps et toutes mes pensées (3). Mais me voici maintenant
(1) On connaît actuellement trois exemplaires de ce portrait : l'un au musée de Nantes; un autre au musée Wallace, à Londres; un troisième à l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Le Louvre possède un dessin préparatoire.
(2) Voltaire, t. XXXIII, p. 257.
(3) Tragédie représentée à la Comédie-Française le 7 mars 1732.
délivré du fatras tragique et je me propose d'aller souvent faire ma cour à la véritable et modeste vertu. »
Voltaire tient sa promesse. A la sympathie qui l'attire chez la danseuse, se mêle le désir inavoué de se voir préférer à Gentil-Bernard pour la composition du madrigal d'usage qui devra accompagner l'estampe. Justement, le portrait va être gravé par N. de Larmessin, et l'artiste attaque déjà son cuivre que cette grave question n'est pas encore résolue.
« Hier, écrit Voltaire à Thieriot le 13 mai, je fus chez votre divinité Mlle Salle, que je trouvai méditant avec votre frère et le jeune Bernard (1). Elle se plaignit de ma négligence pour son portrait; Bernard jura qu'il n'avait rien écrit sur un si beau sujet; je fus inspiré soudain par sa présence et j'éclatai en ces vers :
Les feux du dieu que sa vertu condamne Sont dans ses jeux, à son cœur inconnus. En soupirant, on la prend pour Diane Qui vient danser sous les traits de Vénus (2).
Mais Voltaire eut beau faire : ce fut Gentil-Bernard qui l'emporta; et comme on décida, probablement sans le consulter, de joindre au madrigal français quelques vers anglais et une citation de
(1) Le frère de Thieriot était un honnête marchand que Voltaire se réjouit, dans une de ses lettres, de voir devenir « de plus en plus homme de lettres ».
(2) Voltaire, t. XXXIII, p. 264.
Virgile, il ne cache pas sa mauvaise humeur, et, dans une lettre en date du 26 mai, il se répand en critiques à propos de ce galimatias :
« J'ai vu quelques vers français du petit Bernard adressés à la jeune idole que vous adorez. Ils ne sont pas bons et ne conviennent pas plus à leur destination que ceux de Pope et de Gay. La raison en est très simple. La peinture elle-même est une allusion, la pruderie de votre nymphe y étant exprimée par le temple de Diane. Si vous surchargez cette allégorie d'une autre allusion au premier livre de Virgile, les femmes n'y comprendront rien et pas davantage les petits-maîtres. Les hommes de lettres eux-mêmes, en lisant cela, seront arrêtés un instant, jusqu'à ce qu'ils se soient rappelés le passage de Virgile (1). »
(1) A droite, au-dessous du portrait, se lisent . d'abord la citation de Virgile à laquelle Voltaire va faire allusion plus loin : Ver a incessu patuit dea. Virg. Mneid., L. I; et au-dessous, ces vers que Pope et Gay, dont Mlle Salle avait fait la connaissance lors de son second voyage à Londres, avaient écrits à l'intention de la danseuse :
I know her now, the, sylvan goddess cries,
Mneas saw her once in smh disguise,
Delusion vain! her grâce, her easy mien,
Her ev'ry step discloses beauty's queen.
But soon the laughing nymphs the fraud confes'sd,
For they to grâce her feast, had Salle dress'd.
A gauche, se trouvent les vers de Gentil-Bernard :
Maîtresse de cet art que guide l'harmonie, Je peins les passions, j'exprime la gaieté : Je joins des pas brillants au feu de mon génie, Les grâces, la justesse à la légèreté, Sans offenser l'aimable modestie Qui de mon sexe augmente la beauté.
Voir Voltaire, t. XXXIII, p. 269.
En dépit des récriminations de Voltaire, la citation — Vera incessu patuit dea — figura au bas du « portrait historié » de Mlle Salle, en compagnie du sixain de Gentil-Bernard et des vers anglais de Pope et de Gay. Il se peut que tant d'inscriptions manquent de concision, mais on conviendra plus difficilement qu'elles nuisent à la clarté de l'idée : l'allusion dont parle Voltaire est trop facile à saisir, et il suffit, pour en expliquer le sens, de décrire le portrait.
Cette peinture de Lancret, dont on ne trouve plus trace, au dix-huitième siècle, avant 1752, — date à laquelle on la voit passer à la vente Cottin, en même temps que son pendant, le portrait de la Camargo (1), — cette peinture avait reparu à la vente Péreire, le 6 mars 1872, toujours accompagnée de son pendant (2); si l'on en croit le catalogue, ces deux toiles de Lancret auraient appartenu au grand Frédéric qui les conservait au château de Rheinberg, alors qu'il était prince royal; il les aurait données ensuite à son frère le prince Auguste de Prusse, lequel, en 1813, les aurait offertes à une certaine « Mlle de V... »; achetées en vente publique, elles faisaient partie de la collection Péreire depuis 1869.
Lors de la dispersion de cette galerie, le portrait
(1) Vente Cottin, 27 novembre 1752. — Les deux Lancret (16 pouces de haut sur 20 de large) portent le n° 368 du catalogue et sont adjugés ensemble 452 livres à l'expert Le Brun.
(2) N°« 65 et 66 du catalogue; reproduits à l'eau-forte.
de Mlle Camargo fut acheté 9,900 francs par sir R. Wallace et figure aujourd'hui parmi les trésors d'Hertford-House; quant au portrait de Mlle Salle, adjugé seulement 6,200 francs au comte de Camondo et revendu plus tard par ce collectionneur, on a depuis lors perdu sa trace (1).
Aussi, puisqu'il a été impossible de retrouver la peinture, décrira-t-on l'estampe, en empruntant à l'ouvrage de M. E. Bocher sur les Gravures du dixhuitième siècle ce qui concerne l'œuvre de N. de Larmessin (2) :
« Dans un riche paysage, Mlle Salle, de face, la tête légèrement penchée à gauche, une boucle de ses cheveux retombant sur son épaule, ébauche un pas de danse, les mains et les bras étendus à droite et à gauche. Elle a une robe agrémentée de fleurs et de rubans. A gauche, trois femmes dansant près d'elle. A droite, quatre petits garçons debout ou assis par terre, jouant de la musette ou de la flûte. De ce côté, un temple circulaire, décoré de colonnes, au centre duquel est une statue de Diane, tenant son arc à la main ».
Si l'on veut bien se rappeler maintenant la phrase de Voltaire à Thieriot, — « la pruderie de votre nymphe est exprimée par le temple de Diane », — on aura du coup le mot de l'énigme; néanmoins, quelques commentaires ne seront peut-être pas superflus.
(1) Renseignement fourni par M. le comte Isaac de Camondo.
(2) Paris, 1875-1882, 6 vol. in-4°; t. IV (Lancret), p. 53.
Tant de fois déjà, depuis le commencement de cette étude, il a été fait allusion à la vertu de Mlle Salle, et Ton aura tant de fois encore l'occasion d'en parler, en vers ou en prose, qu'il faut bien se décider à aborder ce paragraphe, mille fois plus délicat à traiter que celui où l'on aurait à conter les frasques amoureuses du corps de ballet tout entier. Que si, avec Castil-Blaze et autres sceptiques, on tient cette rigueur de la demoiselle pour une retraite simulée, une embuscade en vue de surprendre l'ennemi et conquérir un butin plus considérable, il ne manquera pas de bonnes âmes pour déplorer que les choses les plus respectables soient ainsi traitées à la légère; au surplus, un pareil raisonnement est démenti par les faits, et la vertu de Mlle Salle ne fut point une vertu de spéculation. D'autre part, si, bien loin de se moquer d'une vertu aussi extraordinaire, on laisse entendre qu'on y ajoute foi, il se trouvera certainement des railleurs pour plaindre la crédulité d'un historien capable d'admettre qu'une demoiselle d'Opéra — ajoutons : sous Louis XV, afin de n'offusquer personne— pût avoir le souci de sa vertu... Cruelle incertitude I Et n'est-ce pas le cas de répéter ce que cette dame du dix-septième siècle disait à un champion de la vertu de Mme de Maintenon : « Vous êtes bien heureux d'être sûr de ces choses-là? »
Cependant, puisque, selon les nouvelles à la main, cette vertu comptait parmi les quatre merveilles de l'Opéra d'alors, — les trois autres étant
la voix de Mlle Lemaure, le jarret de Dupré et la jambe de la Mariette (1), — il est bien permis d'insister sur un sujet aussi peu commun et de résumer les arguments en faveur de la cause, sans pour cela prétendre imposer un pareil prodige à l'admiration universelle.
Le psychologue, même le moins expérimenté, userait d'abord d'un raisonnement assez tristement humain. « Quand on vante la vertu d'une danseuse, a dit Emile Deschanel, c'est dans l'es pérance d'y faire brèche (2). » C'est ce que firent, dix ans durant, Thieriot et Gentil-Bernard; mais après avoir célébré sur tous les tons du mode lyrique les charmes et les talents de celle dont ils étaient, pour ainsi dire, les adorateurs officiels, ils s'empressèrent de colporter sur son compte des épigrammes aussi féroces que leurs madrigaux avaient été galants, quand ils se furent aperçus l'un et l'autre de la vanité de leurs tentatives. Dès lors, pour Voltaire, si prompt à brûler ce qu'il avait adoré, « la plus charmante prêtresse de Diane qui ait jamais paru sur le théâtre », « la véritable et modeste vertu », « cette austère Salle, faite pour la tendresse », devient « la cruelle bégueule », et il applaudit ceux qui châtient « ce faste de vertu ridicule qu'elle étalait si mal à propos » (3).
(1) Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 42. — Les Nouvelles disent : « De la Margot », désignant ainsi Mlle Mariette; cf. par exemple, ms. fr. 25000, p. 171.
(2) La Vie des comédiens (Leipzig, A. Durr, s. d., in-8°, p. 263).
(3) Édition Garnier, t. XXXIII, passim.
D'autre part, on remarquera que les pires langues de l'époque ont admis cette « vestalité miraculeuse », pour employer un mot de Desforges-Maillard (1). Voici le marquis d'Argens, par exemple, celui-là même que le président Bouhier, dans une lettre à son ami Mathieu Marais, appelle « un vrai petit Pétrone français » (2); dans un chapitre de ses Mémoires, il daube copieusement sur maintes personnalités de l'Opéra et ajoute : « J'en ai connu plusieurs sur le compte desquelles il n'y avait rien à dire, et pour justifier, par des exemples vivans, mon opinion, je défie la médisance la plus maligne de trouver à redire sur la conduite de la Salle et de la fille de Thomassin » (3). Dans un ouvrage de médisance, ne fautil pas l'en croire?
Et ne faut-il pas croire aussi l'abbé de Bernis? Le Point de vue de l'Opéra ou Code lyrique, qu'on lui attribue, est une manière de règlement comique et
(1) Sur Desforges-Maillard et Mlle Salle, voir plus loin, chap. x.
(2) Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Argens (1704-1771), devait épouser, en 1749, à Berlin, la propre cousine de Mlle Salle, l'actrice Babet Cochois; ses Mémoires furent publiés pour la première fois en 1735.
(3) Mémoires, p. 34. — Thomas- Antoine Visentini, dit Thomassin, célèbre arlequin de la Comédie-Italienne (1682-1739), avait eu de Marguerite Rusca, dite Violette, sept enfants, dont six furent acteurs. Parmi ceux-ci, on comptait trois filles : Catherine- Antoinette, née en 1711, mariée en 1742 au comédien Dehesse; — Louise-Élisabeth-Charlotte, dite Babet, qui débuta en 1733 et mourut en 1740; — et Françoise-Sidonie, dont les débuts eurent lieu en 1736 et la mort en 1745 (voir Campardon, les Comédiens du roi de la troupe italienne) .
quelque peu égrillard, dans lequel les vices de toute l'Académie royale de musique sont mis au jour et raillés non sans gaillardise; l'article XXII est ainsi formulé :
« Attendu le peu de fortune dont jouissent les filles de théâtre, la modicité de leurs honoraires, les ressources qu'elles peuvent tirer de leur déshonneur et la nécessité de se soutenir dans un état conforme à leur condition de déesses, de nymphes ou d'héroïnes, nous voulons que l'exemple unique de la demoiselle Salle — dont on laisse examiner le mérite à ceux qui sont entrés plus particulièrement dans le détail de sa vie privée — ne puisse tirer à conséquence, et que, dès à présent, la maxime : Testis unus, testis nullus, lui soit appliquée; ainsi leur permettons d'avoir un ou plusieurs amans, suivant leurs besoins et leurs vues, à la charge toutefois d'écarter tous les soupirans inutiles (1). »
A l'opinion du marquis d'Argens et de l'abbé de Bernis, à celle de Fontenelle et de l'abbé Trublet, viendra s'ajouter celle de l'abbé Prévost, l'auteur de Manon Lescaut, du financier Samuel Bernard, de Boissy, l'auteur dramatique, du poète Desforges- Maillard, du duc de Luynes, etc. Aucun d'eux ne dissimule son étonnement, mais tous sont unanimes à accepter le fait; or, il n'en faut pas douter, à cette époque où l'on se montrait si friand de scandales, si habile à les découvrir, à les inventer
(1) Point de vue de l'Opéra, 1743, in-12.
au besoin, et si empressé aies colporter, une vertu aussi célèbre que celle de Mlle Salle n'aurait pu succomber sans que la galerie en fît des gorges chaudes et sans que quelque gazetier contât par le menu les circonstances de la chute...
Mais, encore une fois, il ne s'agit pas ici d'écrire un plaidoyer pour une vertu qui, au temps qu'elle pouvait avoir à craindre, dut fort bien savoir se défendre toute seule. Ce qu'on a voulu seulement, c'est ajouter une touche caractéristique au portrait de cette originale qui, aux yeux du public, eut deux fois tort en sa vie d'artiste, puisque, non contente de se singulariser par sa pruderie en un temps où les filles d'Opéra, suivant le mot du marquis d'Argens, « regardaient la vertu comme un païs inabordable », elle s'était mis en tête d'introduire au théâtre des réformes tout aussi singulières pour son époque que ce que Fontenelle appelait la netteté de ses mœurs.
Avec le bruit mené autour du tableau de Lancret, l'année 1732 n'avait pas mal commencé pour Mlle Salle. La première de Jephté, le 20 février (1), lui avait valu de nouveaux applaudissements, et le 5 juin, dans le Ballet des sens de Roy et Mouret, une des plus belles sottises qu'on ait jamais mises à la scène, — elle avait littéralement enlevé la salle.
(1) Jephté, tragédie lyrique de l'abbé Pellegrin, musique de M ont éclair.
Quelques jours après, une lettre de Londres lui annonçait la mort de son frère. La perte de ce compagnon de ses débuts l'affecta vivement : tous deux avaient dansé côte à côte leurs premières « entrées » sur le théâtre de la Foire, tous deux avaient passé à Lincoln' s Inn Fields les saisons de 1725-1727, et tous deux s'étaient de nouveau retrouvés chez John Rich en 1730-1731. Entre temps, tandis que Mlle Salle rentrait à Paris, après les benefits de 1727, pour débuter quelques mois plus tard à l'Académie royale de musique, le danseur et son camarade Nivelon étaient restés à Londres (1727-1728). A peine revenus à Paris, ils étaient entrés ensemble chez Pontau, pour la Foire Saint-Laurent de 1728, où ils parurent avec succès, notamment dans « une entrée en Pierrot Pierrette »., reprise plus tard à Londres par Salle et sa sœur sous le titre des Deux Pierrots. On trouve encore Salle chez Pontau en 1729, où il danse avec Mlle Rabon, qui débutait cette même année et allait bientôt passer à l'Opéra (1). En 1730, il est à Londres, où sa sœur vient le retrouver; il y reste, après le départ de Mlle Salle, et y meurt le 9 juin 1732 (2), laissant une veuve qui débutera en 1734, sous les auspices de sa belle-sœur (3).
« Aussi souvent que j'ai pu, écrit Voltaire à
(1) Parfait, Mémoires sur les spectacles de la Foire, t. II, p. 45, 46, 55.
(2) Gentleman* s Magazine, 1732 .« Deaths... 9 june. Mons. Salle, a celebrated dancer, ai Lincoln' s-Inn-Fields play-house.
(3) Voir plus loin, chap. vin.
Thieriotle 9 juillet 1732, j'ai vu Mlle Salle; elle est quelque peu souffrante en ce moment; la mort de son frère a blessé son cœur au vif. Les sentiments de l'amitié et de la nature balançaient en elle ceux de l'amour. Son cœur est fait pour la tendresse, mais il semble que ses sentiments se partageaient entre son frère et vous; maintenant votre rival n'est plus, et je pense que vous devez régner seul sur le cœur de Mlle Salle.
« Le parterre, les loges, les dames, les petitsmaîtres, Mlle Prévost elle-même, tous étaient dans le ravissement, la dernière fois qu'elle dansa dans le nouvel opéra [le Ballet des sens]; pour ma part, j'étais étonné, car, à mon sens, sa danse d'Amadis n'était ni si surprenante ni si admirable (1). » L'affaire du portrait n'est pas oubliée : « Quels vers puis-je écrire maintenant pour elle qui puissent égaler ses mérites? M. Bernard a essayé un madrigal, mais il est loin d'avoir atteint son but. C'est là mon propre cas; je sens qu'il faudrait dans une inscription une exactitude, une manière abrégée de peindre, un éclair de sentiment, quelque chose de serré ou de concis, si clair et si plein que je désespère d'y parvenir. Je n'ai rien trouvé de mieux que ceci :
De tous les cœurs et du sien la maîtresse, Elle allume des feux qui lui sont inconnus.
(1) Amadis de Gaule, on l'a vu, avait été repris le 4 octobre 1731. Mlle Salle y dansait deux entrées seules, l'une au 2e et l'autre au 4e acte.
De Diane, c'est la prêtresse Qui vient danser sous les traits de Vénus !
Je pense que ces quatre vers sont au moins une peinture exacte, sinon vivante, de la façon de danser qui est la sienne. Ils doivent en outre répondre au dessein du peintre qui Ta représentée dansant devant le temple de Diane (1). »
Et pour finir, Voltaire pose à son paresseux ami ces quelques questions : « Vous devez me dire en toute sincérité combien de temps vous vous proposez de rester encore en Angleterre; quel genre de vie vous avez choisi et si vous avez une intention bien arrêtée de faire quelque chose, oui ou non. Restez-vous réellement pour Mlle Salle? Et doit-elle réellement aller vous retrouver? »
Les lettres de Thieriot à Voltaire, qui auraient été si précieuses pour cette étude, sont perdues. On n'en connaît que quelques-unes (2), mais toutes postérieures à ces années, où elles auraient pu fournir sur Mlle Salle tant de renseignements de première importance, puisque l'adorateur de la danseuse se tenait au courant de tous les faits et
(1) Cette lettre est postérieure à la mort du frère de Mlle Salle (9 juin) et sa date du 9 juillet paraît donc très possible (Voltaire, t. XXX 111, p. 277). Elle semble cependant, par ce que Voltaire y dit de l'inscription destinée au portrait de Mlle Salle, antérieure à celle précédemment citée (voir plus haut, p. 85), que l'édition Garnier donne comme étant du 26 mai. Pourtant, les originaux, conservés dans la collection Morrison, certifient l'authenticité de ces deux dates.
(2) Voir notamment Bibl. nat., ms. fr. 12902, années 1756 et suiv.
gestes de sa « divinité » et qu'il devait, dans ses lettres à Voltaire, l'entretenir de son amour pour la « cruelle bégueule ».
Mais, même sans les réponses de Thieriot, les questions de Voltaire ont leur intérêt : elles prouvent que, rentrée à l'Opéra le 14 juin 1731, Mlle Salle n'y est pas depuis un an sans que le bruit se répanue de son départ prochain. Et pour quel pays partirait-elle, sinon pour l'Angleterre?
D'ailleurs, l'Académie royale de musique n'est pas alors en très bonne passe. Le 18 août 1731, Gruer a été dépossédé du privilège, lequel est passé à Le Comte, associé avec Lebeuf et quelques bailleurs de fonds; néanmoins, le désordre continue, et ce n'est pas la présence de l'inspecteur général prince de Carignan qui peut ramener la bonne tenue dans cette maison en désarroi. Victor-Amédée de Savoie, prince de Carignan et comte de Soissons, avait été chargé, en 1730, de la régie et de la police intérieure et extérieure de l'Opéra : ce triste personnage, qui succédait ainsi au duc d'Antin, devint, sous le titre d'inspecteur général, le véritable maître de la place; son discrédit, ses débauches, sa mauvaise foi étaient la fable des gazettes et faisaient dire qu'il y avait à l'Opéra « un homme qui joue toutes sortes de rôles excepté celui de prince » (1).
(1) Cité par Ch. Malherbe, Commentaire historique, en tête d'Hippolyte et Aride, de Rameau (édition Durand, t. VI, p. xxvi).
La nouvelle direction a eu beau remettre la salle à neuf et publier en détail, dans le Mercure, la description des embellissements exécutés par le décorateur Le Maire (1), elle ne fait pas de brillantes affaires et se signale par des insuccès retentissants. Les artistes sont intraitables et rendent la vie si dure aux directeurs que ceux-ci se demandent s'ils ne vont pas en être réduits à adresser une requête au roi « pour que l'Opéra soit mis bas pendant six mois », dans l'intention « d'éteindre par là les pensions des vétérans (2) »; mais sur la menace, formulée par Dupré, d'une grève générale du personnel chantant et dansant, on renonce à ce projet. Tantôt, c'est un des meilleurs violons de l'orchestre, Rebel, qu'on remercie et qui entraîne à sa suite un autre musicien réputé, Francœur, son Pylade (3); tantôt, c'est une des premières chanteuses, Mlle Eremans, qui, mécontente du rôle qu'elle doit créer dans BibliSy le refuse et s'en va; un soir, enfin, on doit faire une annonce et rendre l'argent, personne ne pouvant remplacer Mlle Petitpas, qui est partie ex abrupto retrouver lord Weymouth en Angleterre (4).
Et voici ce qu'annoncent les gazettes manu-
(1) Mercure, juin 1732, p. 1193 et suiv.
(2) Nouvelles à la main, Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 17-18.
(3) Rebel et Francœur, qui collaboraient depuis 1728, étaient tous deux ordinaires de la musique du roi ; ils devaient devenir inspecteurs généraux de l'Opéra à partir de 1741 et en prendre la direction en 1757.
(4) Nouvelles à la main, Bibl. nat., ms. fr. 25000.
scrites du 29 novembre : « Mlle Salle quitte au 21 décembre et passe aussi dans ce pays-là. Cette absence va nous valoir sans doute quelque belle élégie » (1). Déjà Ton va citant une épître que Gentil-Bernard lui adresse de Fontainebleau (2).
Cependant, Mlle Salle a dansé avec Mlle Camargo, dans une reprise froidement accueillie de Scylla, le 11 septembre, « un pas de deux des plus charmants qu'on ait jamais vus », et le 6 novembre, toujours avec la Camargo, une entrée dans la fête deBiblis; ce qui n'empêche pas d'ailleurs Topera de Fleury et La Coste de tomber à plat. Après quoi, on lit dans les gazettes manuscrites, à la date du 18 décembre, ces quelques lignes, qui expliquent pourquoi la danseuse ne figure pas dans la distribution à'Isis, représenté quatre jours auparavant :
« Mlle Salle a quitté. Nous ne perdons pas tout à fait l'espérance de la revoir, ayant dit qu'elle danserait quand quelque prince ou princesse lui ferait l'honneur de la demander et de la faire avertir. Elle dansera un pas de trois dans la fête que doit
(1) Nouvelles à la main, Bibl. nat., ms. fr. 25000.
(2) Dans les œuvres de Gentil-Bernard (édit. Drujon, Paris, 1884, in-8°), il y a deux épîtres commençant de la même façon :
Du froid séjour de la grandeur, J'écris à ma chère Thémire...
et où se retrouvent à peu de chose près les mêmes vers. La première (ép. VII, Épître à Thémire) est datée de 1766; la seconde (ép. VIII, Epitre à Mlle S...), plus courte que la précédente, est celle dont il est ici question. Elles sont d'ailleurs aussi plates l'une que l'autre.
donner à Mme la duchesse [de Bourbon] la jeune, M. le comte de Clermont, qui est différée jusqu'au vingt-sept » (1).
La fête a lieu au Petit-Luxembourg, et, sur un théâtre somptueusement décoré par Servandoni moyennant quelque 2,000 livres, la danseuse paraît avec ses grâces accoutumées. Quant à l'Opéra, elle n'y paraît plus songer, et les nouvellistes se montrent bien mal renseignés, au début de 1733, quand ils annoncent sa rentrée comme prochaine : « On dit que Mlle Salle va rentrer^ écrivent-ils le 14 janvier. Un caprice nous Fa ôtée, un caprice nous la rend. Cela est dans les règles des filles de F Opéra (2)».
Sans doute, mais le caprice allait durer trois ans!
(1) Nouvelles à la main, Bibl. nat., ms. fr. 25000. — Louis de Bourbon, comte de Clermont (1709-1711); il eut la Camargo pour maîtresse de 1733 à 1741. Voir le Comte de Clermont, sa cour et ses maîtresses, par J. Cousin (Paris, 1867, 2 vol. in-12). — La duchesse de Bourbon, femme de Louis-Henri de Bourbon, morte en 1741, à l'âge de vingt-six ans. — Cette fête n'est mentionnée nulle part ailleurs que dans les Nouvelles à la main, qui disent également que Moncrif composa une cantate à cette occasion.
(2) Nouvelles à la main, Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 51.
En se faisant l'écho de pareils bruits, les nouvellistes prenaient les désirs du public pour des réalités et témoignaient à leur façon du peu de confiance que leur inspiraient les directeurs de l'Opéra. Pauvres directeurs! Non seulement les spectateurs boudent leur théâtre, privé de quelques-uns de ses meilleurs artistes, mais les petites scènes se livrent sur leur compte à de faciles plaisanteries qui font la joie des Parisiens : témoin les Étrennes ou la Bagatelle, de Boissy, représenté aux Italiens, le 19 janvier 1733.
Boissy excellait, suivant la remarque d'un contemporain, à « rassembler sous les yeux du public tous les petits événements qui font vaudeville » (1), et ses œuvres ressemblent sur ce point à celles de nos modernes « revuistes » dont il est un des devanciers. Déjà, en 1730, Tune de ses pièces à succès, le Triomphe de l'intérêt, avait tiré une partie
(1) Histoire anecdotique et raisonnée du théâtre italien (Paris, 1769, t. IV, p. 12).
de son sel des démêlés ridicules de Mlle Pélissier avec son amant le Hollandais Dulys ; le 9 février 1732, dans la Critique, il avait donné une amusante parodie de Topera de Callirhoé, et quelques semaines plus tard, le 20 mars, dans le Triomphe de l'ignorance, il avait caractérisé à sa façon, sur deux airs de vaudevilles à la mode, le style des deux danseuses en renom; de Tune il avait dit :
Pour les entrechats
Et les cabrioles,
Pour les entrechats,
Tout lui cède le pas.
Jamais si juste et si haut, Personne n'a fait un saut Deux sauts, trois sauts, etc.
Et de l'autre :
Pour l'air noble et décent, Pour la danse légère, Pour l'air noble et décent L'autre est un modèle charmant.
Prodige de notre âge, Elle est jolie et sage :
Applaudissons-la!
La Vertu, Ion la,
Danse à l'Opéra (1).
Dans la Bagatelle, comme dans les « revues » d'aujourd'hui, il y a « l'acte des théâtres »; on y voit le Marquis, le Comte, le Baron et le Chevalier
(1) Cette petite pièce ne fut pas imprimée; on ne la connaît que par l'analyse qu'en donne le Dictionnaire des théâtres de Parfait, t. V, p. 552.
examiner plaisamment la situation des Comédiens- Français et celle de l'Académie royale de musique, critiquer les dernières nouveautés et proposer quelques remèdes à l'état inquiétant de la grande scène lyrique.
le chevalier, lisant V « Almanach des Théâtres » :
« Au théâtre chantant,
e Avis très important, « Veux-tu fixer la Fortune qui flotte « Et te voir de nouveau couru?
« Fais au plus tôt redanser la Vertu « Et remets l'Amour en culotte. »
Ce dernier vers visait Mlle Lemaure, qui avait créé avec un grand succès le rôle de l'Amour, en travesti, dans l'acte de la Vue, du Ballet des sens (5 juin 1732); quant au vers précédent, la suite du dialogue le commentait abondamment :
LE COMTE
Mais l'auteur de ce livre a le cerveau blessé. Vouloir, à l'Opéra, que la Vertu redanse!! Proposa-t-on jamais pareille extravagance?... Il faudrait qu'en ces lieux elle eût déjà dansé. C'est supposer le faux, choquer la vraisemblance.
LE MARQUIS
De ce théâtre-là, partisan entêté, C'est donc ainsi que tu prends sa défense?
LE COMTE
Je suis son chevalier, et même avec outrance, Mais ce n'est pas de ce côté.
LE MARQUIS
Mais c'est un fait par toi seul contesté.
LE COMTE
Dis par qui?
LE MARQUIS
Toute la France.
Un sujet né pour être respecté A déjà fait voir ce miracle.
Il a sçu trouver l'art de vaincre chaque obstacle Et d'allier aux yeux du public enchanté La Modestie à l'air de Volupté, Au Badinage la Noblesse, La Conduite au Talent, les Mœurs à la Jeunesse Et la Sagesse à la Beauté.
Ton Opéra n'a rien de mieux à faire Que de le rappeler dans cette extrémité.