‹ Mlle. X ..., souris d'hotelChapitre 1 sur 19 · Mlle. X ..., souris d'hotel · texte numérisé non relu

Mlle. X ..., souris d'hotel

Ma vie, jusqu'aujourd'hui, n'a été qu'un très joli roman d'amour; j'espère bien qu'elle continuera ainsi.

Voyons : je vais sortir de prison dans un mois, j'aurai vingt-troi:» ans, je retrouverai mon amant qui ne sait rien, ne se doute de rien, et me croit aux Indes auprès d'un autre...

J'avais, en maîtresse avisée, prévu le cas où je me ferais pincer. On serait Napoléon que ça vous arrive toujours cette chose-là.

L'habileté, le génie, c'est très bien! N'empêche que quand c'est écrit là-haut que c'est votre tour, rien n'y fait.

Une amie dévouée devait jeter à la poste, le jour probable de mon arrestation, cette lettre adressée à mon cher Georges :

« Mon aimé,

(( Je t'ai menti, tu n'es pas seul dans ma vie, j'appartiens à un autre homme que je hais, mais qu'il me faut suivre aux Indes, où il a des affaires. Ce voyage durera quinze mois, pas un jour de plus. Au bout de ce temps, je te reviendrai...

(( Si j'entreprends cette affreuse balade, c'est pour être riche, et par conséquent indépendante. Nous pourrons nous aimer alors en toute liberté, ce qui sera le rêve! Tu m'as reproché assez souvent d'être mystérieuse, inexacte, de ne pas me laisser connaître complètement. Que veux-tu? Je tenais à ménager ta susceptibilité, ton amourpropre. C'est pourquoi je n'ai jamais voulu te donner mon adresse, te dire des choses qui t'auraient déplu et peut-être dégoûté de moi.

(( Continue de m'écrire aux mêmes initiales, bureau restant, on me fera suivre tes lettres chéries. Si je ne te réponds pas, c'est qu'il me sera impossible de le faire, car mon seigneur et maître est jaloux terriblement, et je ne veux pas compromettre une aussi belle opération par une sotte imprudence, quelque gaffe.

(( J'ai en toi une absolue confiance, témoigne-moi la même. Si je suis dans l'obligation de te tromper, sois-moi fidèle, car toi, ce n'est pas pareil, tu n'as pas ta vie à faire.

({ Au revoir, mon Georges, je t'adore à jamais, toujours, tant que mon cœur battra.

« Ta

(( RaYMONDE. ))

Il a dû pleurer et rager en recevant cela, mon pauvre aimé... Il est fou de moi, et je le lui rends bien. Mais vrai, je ne pouvais pas lui dire ce qui se passait, cet excès de franchise m'aurait coûté trop cher. Le mensonge est une nécessité dans la vie des amants qui s'aiment.

On s'est connu dans le train d'Auteuil,

un jour de courses. Il m'a fait du pied et il m'a parlé. Comme il me plaisait follement, je lui ai répondu, tout en dégageant mes petits souliers en peau de daim de son bas de pantalon qu'ils ont tout de même enfariné... Au lieu d'aller perdre notre galette au pari mutuel, nous avons arpenté une partie du bois de Boulogne, bras dessus bras dessous. Quelle jolie journée! Exquis! Idéal! Ça, c'est des bons souvenirs.

— Qui êtes-vous?

— Une jeune fille.

— Naturellement.

— Ce n'est pas si naturel que ça.

— Oh! bien...

— Une jeune fille « jeune fille », donc pas d' « oh! bien », le vôtre est sans raison.

— Soit. Je le retire.

— Remplacez-le par un air étonné, et légèrement embarrassé, pour m'être agréable.

— En effet, dans un compartiment pour Auteuil, une jeune fille <( jeune fille )>...

comme vous dites, qui s'en va jouer aux courses !

— N'est-ce pas? Vous le voyez, c'est pourtant ainsi.

— Eh bien! tant mieux, on sera plus libre.

— A mon tour : passez-moi l'étonnément.

— Mais pas l'embarras?

— Non, toujours mauvais, l'embarras.

Alors vous croyez ? Et pourquoi plus libre ?

— Parce qu'on sera dispensé d'un tas de sottises sans lesquelles il n'y a pas de chauffage de femme possible.

— Alors, vous pensiez me chauffer ?

— Je ne pensais rien, je sentais que vous me plaisiez, voilà tout. Pas plus.

— Et moi aussi.

— Pas plus non plus?

— Pas plus non plus.

— C'est ça.

— Eh bien! c'est ça.

Et de grands rires, lâchés comme ils viennent et comme ils partent, sans souci qu'ils soient gracieux ou non, des francs, des tout vifs et des heureux.

Voilà à peu près notre premier dialogue.

une fois dans le bois, Georges et moi. J*ai des paquets de souvenirs qui me resteront tels quels dans la tête jusqu'au jugement dernier, si je vis jusque-là.

Mais ne parlons pas de jugement... même dernier !

Il y avait près d'une demi-heure que nous flânions, et Ton venait de laisser passer au moins quatre ou cinq minutes sans babiller :

— Dites donc? me demanda-t-il.

— Quoi ?

— Comment va-t-on se promener?

— Qu'est-ce que nous faisons?

— Oui, mais comment?

— Oh! pas de programme.

— En cousins, en camarades, en flirts, en amoureux, en... ?

— Oh ! pas de classification arrêtée d'avance.

— Bon. Laissons faire, et plus tard...

— Nous rentrerons dans celle que nous pourrons. D'ailleurs, me hâtai-je d'ajouter pour ne rien engager dans la suite, qui sait si l'on se reverra?

— Vous êtes gaie, vous!

— Non; mais si avant la fin de la pro-

menade, je ne vous plaisais déjà plus, ou beaucoup moins?

— Ou si c'était moi.

— Par conséquent, on se promène...

comme on se promène. C'est si bon de marcher sans but, de parler sans intention, de se taire quand on en aura envie, d'être soi...

— Sans se connaître.

Alors, m'ayant obligée à m'arrêter — nous étions sous un superbe bouquet de peupliers de la Caroline dont les hautes branches et le feuillage mobile, très découpé, en se penchant, se reflétaient dans de Feau à nos pieds — il me serra le bras un peu et se tournant bien dans mes yeux, poitrine à poitrine, très simple, d'un ton que je n'oublierai pas :

— Mademoiselle, dont je ne sais pas le nom et qui ne savez pas le mien, me dit-il, iJ me semble que je vous aime déjà beaucoup.

— Chut! essayai-je de faire, mais ce chut resta sur mes lèvres, car il me parut un peu ridicule.

— Il me semble.,, ai-je dit! corrigeat-il.

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Oui, décidément, le chut eût été du înauvais théâtre.

Georges et moi, voilà tout ce qui exista au monde, dans ma pensée, dans mon sentiment des choses.

Et, debout, sous les grands carolins qui bruissaient un peu, le bras au bras, mais les yeux aux yeux, nous étions honnêtes et nous étions sincères, émus comme on ne Ta peut-être jamais été depuis dans des moments bien plus passionnés.

Ce ne fut pourtant qu'en nous quittant, tout à la fin de cet après-midi de plein air, qu'il me donna un baiser, un joli baiser sur le coin de la joue.

On fut assez fier pour ne pas se fixer de rendez-vous, mais on avait échangé des initiales et des adresses de bureau restant.

Coup sur coup, il envoya trois lettres. A la quatrième, il me disait son nom et sa véritable adresse; j'avais déjà répondu une fois. Il me manquait terriblement, je me mourais maintenant à la maison, j'acceptai la tasse de thé qu'il me suppliait de venir prendre dans son atelier — car il était peintre — boulevard Arago, au diable, au fond de jardins d'où l'on voyait

des tas de religieuses qui passaient leur temps à jouer au crocket, entre elles.

Je le fis par reconnaissance pour notre balade du jour des courses.

Tant il est vrai que nous voyons les choses autour de nous au travers de nos dispositions et de nos états du moment : car ce jour-là je me suis promenée dans des coins du Bois que je n'ai jamais retrouvés depuis, j'ai vu des pièces d'eau et des futaies que je n'y avais jamais vues auparavant.

Je dois dire que Georges n'a pas été mon premier amant. Un des amis de mon père, M. Fontin, m'avait fait une cour patiente et sérieuse. Un jour que je m'ennuyais, je lui cédai. Aucun souvenir agréable, d'ailleurs; je ne pouvais aimer cet individu qui prétendait me garder bourgeoisement pour m'épouser un jour.

— Non, lui assurai- je, ne m'épousez pas, je vous tromperais au bout d'une semaine, vous manquez de fantaisie, et la fantaisie, pour moi, c'est tout dans la vie!

Lui, épaté :

— Alors, pourquoi m'avoir choisi ?

— Mon Dieu ! cette formalité de la 'première fois, il me fallait bien Taccomplir : alors, autant tout de suite, pour en être débarrassée plus tôt. Je vous ai donné la préférence, j'ai donc été très gentille; dites-moi merci, et ne perdons pas un temps précieux. Si vous avez de la reconnaissance, vous ferez une belle affaire avec papa qui n'a pas eu l'occasion de travailler depuis trois mois. Il a même été assez malade, vous savez.

Ce M. Fontin et mon père pratiquaient d'habiles coups de cartes dans les salles de baccara des casinos d'hiver et d'été. Ce sont eux qui ont perfectionné le truc de Vemplâtre, un des meilleurs de leur répertoire. Les joueurs me sauront gré de le leur expliquer en quelques lignes, et je mets au défi, après cela, les pontes les plus honnêtes de ne pas l'essayer pour de bon, lorsqu'il y aura une vingtaine de mille francs sur le tapis.

Il suffit de subtiliser une carte quelconque dans sa manche, sitôt le point annoncé, juste au moment où on lance dans le cha-

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peau les cartes désormais inutiles. Dès qu'on en a neuf, on se lève, on va au lavabo préparer sa séquence. En revenant à la table, il y a des chances pour qu'on dise : une suite! parce, que Fenjeu est trop gros et que, perdant et surtout gagnant, le banquier préfère une nouvelle taille.

Alors, d'un air indifférent, le ponte ouvrier déclare : Je la vois. Il prend donc place au fauteuil présidentiel, et sous le prétexte de desserrer les cartes, trop tassées, il applique au-dessus son emplâtre avec la main droite bien à plat.

S'il est malin, personne n'a rien vu. Le coup donné, il ramasse et s'en va en disant :

— J'en ai eu, un culot. Je ne recommencerai plus, c'est trop hasardeux.

Mon père est particulièrement calé sur V emplâtre, et M. Fontin le vaut presque.

Ah ! si Georges savait quelle drôle d'éducation j'ai reçue (il ne me lâcherait pas, parce que c'est un garçon admirable) ; je suis très sûre qu'il entreprendrait de faire de moi une honnête fille. Comme il aurait tort !

En tout cas, remettons cela à plus tard, lorsque j'aurai les cinq cent mille francs nécessaires pour voir venir.

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Je toucherai déjà cent cinquante mille à ma sortie de prison : ils sont chez le notaire, sous une enveloppe cachetée... Mon père ne s'en doute même pas, et je vais vous raconter comment je me les suis procurés, puis le moyen dont j'ai usé pour leur trouver un abri provisoire des plus sérieux.

J'aurai payé ma dette à la société à l'expiration de mes quinze mois de prison, nul n'aura plus le droit d'intervenir dans mes petites affaires, et après tout, combien y en a-t-il d'autres, dont on ne se méfie point, qui n'ont pas le droit d'en dire autant!

Un Parisien très connu, M. 0..., se trouvait avec sa petite amie à Monte-Carlo, et ils jouaient assez gros jeu l'un et l'autre au trente et quarante.

J'étais derrière eux, je m'amusais à les voir jeter des billets de vingt-cinq et de cinquante louis sur la rouge ou la noire... Ils essayaient ce qu'on appelle le coup de deux : dès que la rouge passait, ils jouaient la rouge... puis ils attendaient. Si la noire gagnait, ils jouaient la noire... Malheureu-

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sèment, c'était tout le temps Tintermittence, et ils arrosaient chaque fois. En une demiheure, ils étaient ratisses, nettoyés.

— Il me reste encore une belle petite pièce d'or, dit M. 0..., en tirant un louis de la poche de son gilet. On va la mettre sur un numéro plein à la roulette.

— Allons-y, répondit gaiement la femme.

Je les suis, ils étaient drôles à observer. La bille est lancée, le type jette son louis

sur le 23, qui sort.

... On lui donne sept cent cinquante francs... Il laisse cent cinquante sur le même numéro qui sort une seconde fois... On lui donne près de six mille... Il les met sur la rouge qui sort aussi... Je ne vais pas vous raconter tous les coups, mais, en une demi-heure, ils avaient gagné cent cinquante mille francs!... Elle jouait au tableau de droite, lui au tableau de gauche, et comme la petite suivait exactement le jeu de son ami, ils encaissaient double à chaque partie.

On faisait le rond autour d'eux, on les regardait comme des phénomènes, ils avaient l'air d'être les maîtres du Destin...

Enfin, ils sortirent, et on les suivit. Il

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y a des gens qui s'approchaient d'eux pour les toucher, d'autres qui les regardaient avec de grands yeux fixes écarquillés comme pour ne rien perdre de leurs traits, de leur aspect, et pouvoir dire : (( Je les ai vus », — d'autres encore qui joignaient les mains comme s'ils contemplaient des saints en promenade sur la Côte d'Azur.

Il était dix heures et demie du soir, qu'allaient-ils faire à présent?

— J'ai soif, allons boire une bouteille de Champagne au Carlton! supplia la femme.

— C'est ça, on va se saouler.

Cinq minutes après eux, j'entrais au Carlton, et m'installais modestement à une petite table.

Mes gens ne s'en tinrent pas à une bouteille, il y en eut une seconde et ils rajoutaient ensuite du poivre, dans leurs verres. Ils allaient à l'abrutissement complet, à une belle allure!

Les louis volaient en l'air, ils engraissaient les danseurs, le vieux poète qui va rimer de table en table des sonnets aux cocottes à raison de deux francs le vers, les petites soupeuses qui cherchent un compagnon, les mandolinistes, les tziganes, tous...

— Ce sera mon tour, cette nuit, pensai-je froidement. Ils ont trop Tair de m'oublier dans la distribution!

A deux heures trois quarts du matin, ils regagnèrent enfin leur hôtel, c'était heureusement le mien. Ils demandèrent leur clef au portier, je connus ainsi le numéro de la chambre qui allait avoir Thonneur d'assister aux faits et gestes de leur intimité un peu... pocharde.

Dans le milieu de la nuit — de la leur — je fis mon affaire si facilement, que je ne mets aucune gloire à dire que les cent cinquante mille francs en bons billets passèrent de chez eux chez moi comme une lettre à la poste. Jamais je n'ai vu des gens dormir et ronfler d'aussi bon cœur. Elle aussi ronflait, ce n'est pas élégant pour une femme...

Le lendemain matin je débarquais à Paris et j'allais chez un notaire; je lui remettais une large enveloppe cachetée contenant la liasse de billets. J'avais écrit dessus : Testament de Raymonde G*^''^, déposé chez maître '^'^^, le 5 janvier 1907.

Eh bien! à ma sortie de prison, je retournerai chez mon notaire, je lui dirai

que je désire modifier ce testament; il me rendra mon enveloppe et je placerai mes fonds où et comme il me plaira...

Non, ce n'est pas pour cette affaire-là que j'ai été arrêtée.

Une petite qui n'a pas eu de mère, qui n'a eu que son père — aux déjeuners seulement — et les amis de son père; le reste du temps, des bonnes, quelques camarades, des maîtresses et des professeurs, n'a pas été une enfant comme toutes les autres.

Les déjeuners où je voyais papa! Mais le plus souvent, il lisait ses journaux, tout en mangeant, ou, si nous avions une conversation ensemble, c'était quelque chose dans ce genre :

— T'as bien dormi, la môme?

— Oui, p'pa.

— Pas de mauvais rêves ?

— Non, p'pa.

— T'as été sage en te faisant habiller?

— Oui, p'pa.

— T'as disputé personne?

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— Non, p'pa.

— T'as besoin de rien aujourd'hui ?

— Si, p'pa.

— De quoi donc?

— De sous pour sortir tantôt.

Ce coup des sous, ça jetait toujours un froid. Il replongeait dans son journal. Puis, brusquement, le café venu :

— Tu veux un canard?

— Merci, p'pa.

— Tiens, v'ià vingt sous, lâche-moi le coude.

Je descendais de ma chaise et je me cavalais à la cuisine presser le mouvement pour la sortie.

Mais si mon père lisait ses journaux, mes bonnes lisaient leur feuilleton. Ça n'allait pas tout seul de les en arracher. Peu à peu, j'ai tellement vu tout le monde lire chez moi, que j'ai été enragée d'en faire autant. Je crois que c'est cela qui m'a d'abord donné un peu le goût d'apprendre mes lettres. Ensuite, quand j'ai su m'en tirer aussi bien que la cuisinière, moi aussi je lisais mon journal comme eux tous dans la maison. Cette manie-là n'a pas duré longtemps, parce que je suis devenue tout d'un

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coup très coquette. Dès lors, je ne m'occupai plus que de chiiïons et de falbalas.

Cette coquetterie était due à l'entrée en fonctions d'une nouvelle femme de chambre, assez jolie — ce qu'on appelle une brune piquante — et fort entichée d'élégance. En y réfléchissant ensuite, ceci me donna lieu de remarquer combien j'avais été soumise, sans m'en rendre compte, aux influences passagères des allants et venants dans notre intérieur si peu habité.

Un seul être là-dedans me trouvait émue quand il s'agissait de lui et de ses faits et gestes ; c'était un petit fox-terrier borgne et drôlement tricolore : blanc, noir et feu. Je l'appelais Crap, diminutif de crapaud, nom dont le gratifiait mon père dans les premiers temps.

Il couchait sur ma descente de lit; à table, il partageait mon assiette, se montrant toujours bon zig et prêt à jouer. Pour lui seul j'avais du plaisir à être bonne. Un jour, une auto lui passa dessus, j'en ai été malade, et nul cabot ne le remplaça. N'en parlons plus.

Avec la prétention de me consoler, une dame qui était très amie de papa me fit

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cadeau d'une cage contenant quatre petits oiseaux qui chantaient tout le temps. Rien de plus insupportable.

Mon premier soin, dès que je me trouvai seule en tête à tête avec eux, fut de leur ouvrir la porte de la cage, sur notre balcon : ils hésitaient. Les imbéciles ! il fallut les forcer à reprendre leur liberté...

Mon père entra dans une grande colère lorsqu'il apprit la chose : c'est la seule fois que je l'aie vu sérieusement méchant. Il alla jusqu'à me menacer d'un bon fouet qu'il me ferait donner par Mathilde — c'était le nom de la brune piquante qui ne m'aimait pas — et je lui répondis que tout cela venait à cause de M"" Lamare (la dame avec laquelle il était au mieux). Alors ma jalousie lui apparut si bien et cela le fit tellement rire, que tout fut oublié.

Dans le fond, sans vouloir avoir l'air de rien, il en avait éprouvé autant de fierté que de gaieté, de cette jalousie de sa gamine pour lui! Plus tard, nous en avons reparlé ensemble, je lui ai rappelé la querelle; il ne m'a point démentie.

Quelle sale bête, cette Mathilde! Nous nous faisions toutes les deux une guerre

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sourde et sans merci. Nos chances dans cette lutte journalière se balançaient. Au début, elle m'avait acheté une poupée assez jolie. Je n'aimais pas les poupées. Mais pourquoi ce présent ? De la part d'une de mes bonnes, je n'en concevais pas la raison et cela m'humiliait un peu.

Elle avait une correspondance fort importante sur du très joli papier, ma foi, à son chiffre, un M dans le coin, je ne vous dis que ça! Puis, dehors, elle m'obligeait chaque fois de l'emporter, ma poupée. Sitôt dans un jardin, on s'installait sur des chaises, et des jeunes gens assez bien mis s'approchaient, et commençaient la conversation avec elle. Je ne me gênais pas pour lui poser des questions qui l'irritaient, alors elle m'enjoignait de promener ma poupée.

Celle-ci dut son malheur à ces ordres réitérés et péremptoires ; je ne fis ni une ni deux, j'allai l'abandonner au plus épais d'un massif — c'était aux Champs-Elysées — derrière le monument d'Alphonse Daudet, et je revins en déclarant avec aplomb que l'on venait de me la voler. Surprise, émoi, enquête. Rassemblement des gosses qui jouaient par là.

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Un vieux gardien s'en mêle, décoré d'un tas de médailles en chocolat. Pour ma déveine, il m'avait aperçue en train de cacher derrière Alphonse Daudet la maudite poupée. Ce ne fut pas fini !

Devant un témoignage aussi écrasant, l'ignoble femme de chambre, qui, d'ailleurs avait toujours eu de très vilaines manières avec moi — j'entends d'une familiarité déplaisante — osa me reparler de fouet bien mérité, pour faire croire à cet abruti de vieux garde et à toute la marmaille qu'elle me menait ainsi, et qu'elle avait sur moi ce droit-là !

Ça ne lui a pas profité. Pour une fois que papa venait dîner à la maison, par extraordinaire, il fit joliment bien de choisir ce jour même de préférence, vu que j'avais des communications très intéressantes à lui faire...

— La chevalière que tu as perdue le mois dernier, sais-tu où elle est passée, p'pa? questionnai- je subitement, entre les petits poi« et le poulet à l'estragon.

— Non, pas du tout.

— Et les beaux boutons de manchettes que tu as cherchés si longtemps, p'pa?

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— Non plus.

— Et la pièce de cent francs de Monaco, à laquelle tu tenais tant, as-tu idée de ce qu'elle est devenue, p'pa?

— Ma foi non.

— Il y a aussi les boucles d'oreilles qui viennent de maman, les petits saphirs que tu devais me donner plus tard, quand je serai grande,..

— Mais pourquoi me dis-tu tout cela?

Comme le poulet faisait son entrée, il fallut attendre que nous soyons seuls.

Aussitôt je dis :

— Tu demanderas à la poupée de Mathilde.

Mon père me regarda.

— Qu'est-ce que tu racontes?

— Parfaitement...

Je pris un temps, puis scandai bien chacune de mes paroles :

— P'pa, cette brave Mathilde sait où ça est, tout ça : la chevalière, la pièce de cent francs de Monaco, les beaux boutons de manchette et les petits saphirs... Puis, je me mis à rigoler comme une marionnette qui se tord.

Mon père m'avait comprise : il ne lui en fallait pas la moitié pour comprendre, et

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deux jours après, la Mathilde s'en allait à la douce, sans musique, une fois sa malle vidée.

— Pourquoi tu ne Tas pas menée au commissaire, p'pa?

Cete fois, mes interrogations avaient lieu au déjeuner.

— Ce n'était pas la peine.

— T'aurais dû la faire arrêter, tout de suite! Elle t'avait volé, pas?

— Bien sûr, qu'elle m'avait volé.

— Alors, elle méritait d'être coffrée.

— Bah! faut être indulgent... Tu vois déjà qu'elle n'a pas beaucoup réussi. Elle doit en être assez ennuyée comme ça...

— Moi je l'aurais envoyée en prison!

— Tu es impitoyable maintenant, souria-t-il. Tu ne le seras peut-être pas autant plus tard. Les points de vue changent bien, tu sais...

Il avait raison!

D'ailleurs, en même temps que l'on se défaisait de Mathilde, je m'étais débarrassée de la poupée, que je fourrai dans une bouche d'égout tout près de chez nous, bien enveloppée dans un journal.

La çamériste qui la remplaça me plût au

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contraire beaucoup, tout de suite je Taimai. Elle se nommait Emilia, et j'étais très contente de l'embrasser. Tout ce qui me répugnait ou m'offensait tant de la part de l'autre en fait de familiarités, je l'aurais volontiers passé à celle-ci.

J'avais aussi de petites amies et de petits amis, mais je ne les trouvais pas amusants. Je préférais être seule.

Un jour, aux Tuileries, cependant, j'appelai pour jouer avec moi, un peu loin d'Emilia, trois ou quatre galopins et fillettes dont les manières délurées me séduisirent. En les accostant, je leur demandai si, de venir avec moi, ils ne se feraient pas gronder par leurs bonnes.

— Ben quoi, des bonnes? Penses-tu que nous avons des bonnes, nous autres?

— Et alors? fis- je ébahie.

— Alors, ben, nous nous dirigeons tout seuls, nojus sommes libres, nos parents travaillent, ils nous croient en classe... Mais nous nous instruisons nous-mêmes, tu vois, en nous baladant dans Paris.

— Ça doit être amusant! fis-je, émerveillée.

Mais Emilia vint m'enlever à mes nou-

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veaux compagnons. Ce qui était différé n'était pas perdu.

— Tu es rigolotte, toi! m'a souvent dit mon amoureux. Pour une jeune fille du monde, on te laisse aller seule, je peux Remmener au théâtre, le soir...

— Dans des baignoires de fond, mon vieux.

— Enfin, tu as tout de même une drôle de famille!

— Les jeunes filles élevées par des veufs sont toujours plus libres que les autres... Et puis, mon père est joueur, il passe toutes ses nuits au cercle, tu as tort de te plaindre.

— Je ne me plains pas, je suis ravi, au contraire...

Et c'est vrai qu'il est ravi, il trouve ça commode comme tout, d'avoir pour maîtresse la fille d'un viveur qui n'est jamais chez lui, qui s'absente même des trois et quatre jours de suite... Car j'ai déjà découché, et, ces nuits-là, Georges n'a pas trouvé mauvaise la liberté qu'on me laissait de temps à autre.

Ah! la liberté, c'est bon! Dès l'âge de

douze ans, aussitôt après le départ d'Emilia, je faisais déjà partie d'une bande de sales gosses qui chipaient des jouets dans les bazars. On s'appelait <( Les enfants de la Lune ». Puis, comme plusieurs se firent pincer et envoyer dans des maisons de correction, on se reconstitua sous la direction de Louis Lecomte, un gaillard épatant qui nous enrôla à sa manière :

— Vous n'êtes plus « Les enfants de la Lune », vous êtes maintenant « Les Cochons Rouges », et je suis votre chef!

Mon père, ayant confisqué une lettre de mon nouveau « chef », me gronda très fort :

— Tu es folle ! Tu vas te faire ramasser, et tu seras perdue pour toute ta vie. A quoi ça te servira ? Fais-moi le plaisir d'aller à l'école, et dans six ans je ferai quelque chose de toi. Ne perds pas ton temps à des bêtises, si tu veux devenir quelqu'un...

Alors, je m'appliquai à apprendre beaucoup de choses.

On m'avait enlevé ma petite Emilia, parce que mon père la trouvait trop mignonne avec moi et disait qu'elle m'énervait — c'est par l'autre domestique que je l'ai entendu raconter à la blanchisseuse qui venait

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chercher le linge, un jour où Ton ne me croyait pas là. — On m'avait défendu de faire partie des <( Cochons Rouges » ou de toute autre association similaire, à cause du danger inutile que cela pouvait me faire courir : il me fallait donc quelque autre chose qui m'occupât, car je grandissais. Je me jetai à corps perdu dans l'étude pour patienter et me préparer à accomplir mes destinées.

Même à mes heures de récréation, je lisais — non plus le journal, comme à l'époque, pour singer les grandes personnes, mais les livres de toute espèce. Des bons et des mauvais, bien sûr. Les pires avec les meilleurs.

Ils instruisent tous. L'amour, les aventures, la grivoiserie. J'épuisai indistinctement les différents genres, Dubut de Laforest avec Stendhal, Mayne-Reid, Baudelaire, Armand Silvestre, Hugo, Lamartine et Decourcelle, Mendès et Eugénie de Guérin, Balzac et Maizeroy, Tolstoï et Jean Lorrain.

Ce que j'en ai dévoré, de ces bouquins! De quatorze à dix-huit ans, ma consommation fut effrayante.

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Hé, oui ! avant d'être souris d'hôtel, j'ai été souris de bibliothèque...

L'une ne mène pas forcément à l'autre; mais les paroles de mon père m'avaient donné à cœur d'être savante. Car je l'aimais beaucoup, mon père!

Mon obscure jalousie de gamine à propos de cette M""* Lamare, certainement sa maîtresse, s'était muée en une réelle admiration pour lui et en quelque chose de mieux aussi, de plus délicat, de plus tendre; je devinais qu'il avait dû être très malheureux au commencement de sa vie d'homme, sans doute très mal compris dans son entourage, et qu'il y avait en lui, tout au fond, quelqu'un qu'il avait dû cacher pour toujours, quelqu'un qui valait infiniment mieux que ce qu'il paraissait être à la surface.

Je tiens pour assuré, sans contestation possible, que mon père était non seulement une nature d'élite, mais encore un esprit supérieur.

Son existence avait commencé dans le bien-être et dans le luxe, en province, au sein d'une famille ayant toute la considération du pays — ce qu'on appelle une vieille famille avec une vieille fortune. De fort

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bonne heure, il avait eu de terribles drames féminins qui Téloignèrent et lui firent prendre le parti de voyager pendant plusieurs années; c'est ainsi qu'il avait visité l'Italie, l'Allemagne, la Russie, la Hollande, l'Egypte et le Chili.

Au retour, s'étant marié, il devint veuf presque aussitôt; alors, m'ayant trouvé une nourrice, il s'était remis aux cartes, qu'il ne quitta plus. D'autres ont l'alcool, la morphine, l'éther, l'opium; pour lui, de cartonner, ça lui tenait lieu d'anesthésique.

Chacun se donne le compagnon de voyage qu'il peut. Il ne voulait plus, me répétait-il parfois, penser, ni se souvenir ou réfléchir. Il avait l'air de chercher à abréger sa vie le plus possible en s'éreintant à noctambu- 1er.

Puis, avec nous deux qui ne nous en inquiétions pas plus l'un que l'autre, la maison était un joli gouffre d'argent. Les cartes lui en enlevaient, lui en redonnaient; enfin on vivait.

Je devins très forte en calcul, en géographie et en littérature. Mes professeurs me trouvaient une imagination extraordinaire. Ils me poussèrent à passer mes examens.

J'obtins mon brevet supérieur avec félicitations, puis mon diplôme de fin d'études secondaires, et mon père pleura de joie. Le soir même, il me tenait ce discours : — - Raymonde, je vais t'apprendre une chose...

— Laquelle?

— Le bien des sots est la propriété des gens de mérite.

— Le bien des sots?...

— Oui, grave-toi cela dans Tesprit.

— C'est fait.

— Les sots, c'est tout le monde...

— Et les gens de mérite, c'est nous ?

— Tu comprends déjà à quoi je te destine.

J'écarquillai les yeux. Mon cœur battait un peu.

— Mon enfant, je te destine à la fortune, tout simplement. Il faut être ambitieuse et adroite, si tu veux arriver. Nous commencerons demain.

— Ambitieuse et adroite?...

Au fond, j'avais dans l'idée que je l'étais déjà pas mal.

Le lendemain, mon père me raconta des

j'écris mes mémoires 31

histoires de voleurs. Il en savait de fort jolies.

Notamment une histoire anglaise où il était question d'une charmante jeune fille de mon âge qui avait substitué une liasse de papier blanc à une liasse de bank-notes représentant une somme considérable.

— Ça, c'est épatant! fis-je, enthousiasmée.

Une autre histoire me plut beaucoup. Il s'agissait d'une jeune femme qui louait une chambre dans un somptueux hôtel de Monte-Carlo.

Elle avait soin de payer d'avance, ayant, disait-elle, un train à prendre de très bonne heure.

Le matin venu, au petit jour, elle entrait carrément dans les chambres des voyageurs, grâce à un trousseau de fausses clefs, et elle emportait les vêtements. Si on se réveillait, elle ne se démontait pas :

— Je suis la bonne, disait-elle, je viens prendre vos effets pour les brosser.

Les gens la laissaient faire, retournaient la tête sur l'oreiller et se rendormaient confiants. D'un coup d'oeil, elle avait vu ce qu'il

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y avait à ramasser sur la cheminée : pièces d'or, bijoux, portefeuille.

Elle allait ensuite vider sur son lit les poches des vêtements, rapportait ceux-ci, — ou ne les rapportait pas, je ne me rappelle plus — et un quart d'heure après, elle quittait Thôtel.

— Qu'en dis-tu, Raymonde?

— Admirable, papa, c'est admirable!

— Ça, c'est du gentil travail, mon enfant. On n'est pas des voleurs, on est des artistes. Dans quatre ans, on se retirera après fortune faite, comme le fameux Rafinat, ou comme Piednoir, qui vécut en Hollande sous un nom d'emprunt, entouré de considération et de tulipes.

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