‹ Mlle. X ..., souris d'hotelChapitre 2 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Qu'est-ce qu'il peut bien devenir, mon Georges, pendant que je suis bouclée à Clerinont ?

La première fois que nous avons échangé nos prénoms, quand il m'a dit qu'il s'appelait Georges, je me suis écriée :

~ Tiens! Comme Clemenceau!

C'était stupide, je m'en suis beaucoup voulu, car, d'après M. Fontin, Clemenceau serait tout le temps fourré au foyer de la danse à l'Opéra, et avec ça, on lui doit l'abominable réglementation des Cercles qui gêne tant papa et tous ces messieurs...

Mon Dieu ! pourvu qu'il ne m'ait pas oubliée, mon Georges, le mien!

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Il y a une façon d'oublier une femme qui doit être atroce, la pire de toutes, je pense; on peut songer à elle, tout en Toubliant peu à peu.

De même, après une longue absence, arrive-t-il à certaines gens de rentrer chez eux, presque en étrangers.

— En pareil cas, disait M""' Lamare, la bonne amie de papa, quand elle se disputait avec lui à ses retours de Carlsbad ou de Spa — c'est la mémoire des riens qui est tout !

Elle avait raison. M""" Lamare.

Si mon Georges n'allait presque plus se souvenir des coins favoris qu'on lui garde, de nos tas de petites choses ?

Il y a pourtant un dessous d'oreille gauche qui est exclusivement à lui.

Et le bout du menton, pour y frotter le sien?

Et puis, la saignée des bras, qu'il me faisait étendre pour y passer là lentement, lentement, l'effleurement de ses lèvres : un rêve, une langueur...

O Georges chéri, chéri Georges!

Un artiste, vous pensez dans quel monde il vit!

Lui est sérieux, mais tout son entourage ne Test pas.

Oh! très sérieux.

D'abord, c'est un peintre qui peint — oe qu'ils ne font pas tous — et il vend sa peinture, ce qui ne leur arrive pas, aux autres.

Ensuite, au lieu de perdre son temps au café, avec une pipe dans la bouche, des cartes dans les mains, il se fait des relations.

Il m'aime pour mon indépendance et pour mon honnêteté, qu'il ne retrouverait pas tout de suite dans le pas d'un cheval, même d'un cheval de courses, en retournant à Auteuil.

C'est bon une fois, cette chance-là. Quand on la tient, il faut fermer la main dessus, pour moi aussi bien que pour lui. Un amour, dans mon cas, c'est autrement sérieux qu'un mariage.

Je le lui ai dit au moment de commencer notre roman.

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— Tout ce que je vous demande, c'est de m'avouer si vous êtes joueur? Car, voyezvous, aimer un joueur, jamais de la vie!

— Je croyais, Raymonde, que vous aimiez beaucoup votre papa?

— A moins que vous ne teniez à ce que je vous aime de cette manière-là ?

Non, il n'y tenait pas trop.

Bref, à mon avis, quand on est joueur, on est forcément malheureux et quand on est malheureux, on est joueur.

— Mais votre Georges, il joue aux courses? me direz -vous.

Entendu! Seulement les courses, ça ne vous prend que dans le milieu du jour. Tandis que cartonner, ça ne vous lâche guère avant le milieu de la nuit... Alors, à demain l'amour ! — et demain, c'est jamais.

Je n'ai jamais trompé Georges.

Je ne me donne pas pour meilleure que nature : j'en ai eu l'occasion, je n'en ai jamais eu l'envie.

Bizarre, mais vrai.

Donc, gare à lui, lorsque je sortirai, si je le rencontre à l'Abbaye de Thélème avec une femme ! Je ne le raterai pas : une gifle pour lui, bien appliquée, et une bouteille à la tête de sa maîtresse.

Voilà Tordre et la marche.

Je ne serais peut-être pas où je suis, si je l'avais moins aimé : j'entends avec moins de fierté, moins de souci de notre dignité, moins d'inquiétude de toujours rester son égale.

Du commencement à la fin, j'ai voulu être pour lui une jeune fille de bonne famille et bien élevée, se donnant à lui par simple goût d'amour et rien d'autre.

J'y ai mis mon point d'honneur.

L'héroïne du Voleur de Henry Bernstein vole pour ne pas demander à un amant riche ce que son mari ne peut pas toujours lui offrir. Moi, je m'introduis à des heures terribles dans des chambres de voyageurs, et je fais ma récolte d'argent ou de bijoux qui traînent, afin de dispenser mon amant de m'entretenir sur le pied qui m'est nécessaire.

Convenez que c'est d'une nature délicate!... Car je risque gros, chaque fois.

En premier lieu, j'opère toute seule et sans endormir ceux qui reçoivent ma visite; le chloroforme et autres procédas du même genre, c'est sale, ça frise déjà l'empoisonnement, le meurtre...

Vous voyez d'ici ce que cela a de périlleux pour moi.

J'aime le danger, c'est entendu! Mais tout de même, il y a des nuits où je ne souhaite à personne d'être dans ma peau. Et cependant, ces nuits-là, il faut quelquefois travailler malgré tout, parce que le lendemain l'oiseau serait envolé.

On parle du trac de l'acteur qui entre en scène ou du chanteur qui va paraître devant le public!... Eh bien! et mes angoisses, les avez-vous jamais éprouvées? Est-ce que vous pouvez seulement vous les figurer ?

Croyez-vous qu'il n'y ait pas une foule de données dont on ne soit obligé de tenir compte ? Autre chose est, pour moi, de travailler par certains temps et de travailler par certains autres : question de pression atmosphérique. Chez mes « clients » comme chez moi, la tension artérielle augmente, la nervosité s'accentue. Eux, ont plus de tendance à l'insomnie, et moi, je tiens moins

ma respiration ; on peut même percevoir les battements de mon cœur.

Et puis je redoute les sujets atteints de certaines affections : les dyspeptiques, les neurasthéniques et pas mal d'autres...

Parlez-moi plutôt des bons pochards et des tripoteurs de cartes : dès que c'est dans son lit, ça tombe et ça ne bouge plus !

A ce point de vue-là, j'avoue que je dois une grande reconnaissance au D'" Maurice de Fleury, dont j'ai étudié les bouquins sur les nerveux et sur leurs maladies : il m'a fourni de précieuses indications pour m'éviter les plus graves insuccès auprès de toute cette catégorie de gens, si nombreux, particulièrement dans les villes d'eaux.

Grâce à lui, je me suis épargné pas mal de ces transes abominables qui vous feraient jurer sur le moment de ne plus jamais recommencer.

Voilà bien une complicité dont il ne se doute pas, et qu'il apprendrait tout le premier avec un certain ébahissement, j'imagine!

Quoi qu'il en soit, il y a encore trop de mauvais quarts d'heure à passer. Lorsque je sens, par exemple, que mon dormeur s'a-

gite, va se réveiller, qu'il est inquiet, repousse le bord de la couverture et sort de son sommeil, qu'il a du mal à le reprendre, parce que je l'ai interrompu en faisant crier le parquet, ou en ne modérant pas assez mon souffle, en faisant tinter tout juste un pied de flambeau ou un verre de globe... (il en fa'ut si peu!)

Je vous prie de croire que je suis alors dans des affres effroyables ! Que va-t-il arriver?... Sera-ce pour cette fois?... Réussirai-je à filer ensuite? L'autre peut avoir envie de lire, de fumer une cigarette, de regarder l'heure, s'il tourne le commutateur électrique, je suis perdue...

Cela m'est arrivé une fois. Je ne m'en suis pas vantée à l'auteur de mes jours.

Horrible souvenir!

L'hôtel était tout ce qu'il y a de plus maison de confiance, c'est-à-dire peu à la coule pour ma petite industrie.

Mon sujet, choisi depuis l'avant-veille et bien observé, était un vieux monsieur san-

guin, un peu apoplectique, une tête de singe à favoris blancs avec grosse lippe en bourrelet et des yeux en coquilles de noix. — Je m'insinue avec la plus grande facilité dans sa chambre.

A rétage au-dessus, des ronflements. A droite, à gauche, de minces cloisons que faisaient vibrer d'autres ronflements. C'est peut-être même cette musique d'oreiller qui empêchait mon bonhomme de dormir.

Comment me suis-je trahie? Comment m'a-t-il devinée ? Je l'ignore.

Tout d'un coup, pendant que je travaillais avec toute la prestesse et la dextérité dont je suis capable, crac! j'ai senti qu'il y avait du mauvais pour moi dans ce lit.

Chopée? Bah! tant que ça n'y est pas... Mais c'est dans ce moment-là qu'il ne faut pas perdre la boule. Le plus souvent, on s'en tire, on peut s'en tirer, à force de sangfroid, de ruse, d'habileté, de patience : le moindre détail est votre perte ou votre salut, et le même, selon que vous savez en profiter, vous perd aussi bien qu'il vous sert.

J'ai eu beau suspendre immédiatement mon travail, me confondre dans l'angle d'un meuble avec le tapis du parquet, ne pas

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respirer, faire moins de bruit qu'un grain de poussière, le monsieur avait rallumé!

Me voilà encore plus petite dans mon coin. Comme une invraisemblable méchanceté du destin, une accalmie se faisait dans les ronflements qui venaient d'ébranler le voisinage.

Je ne pouvais voir mon ennemi, mais je suivais tous ses mouvements, grâce à la singulière acuité des sens que donne le péril en certains cas; il ouvrit le tiroir de sa table de nuit, d'un geste assuré et méthodique, j'entendis parfaitement qu'il sortait son revolver de l'étui, il n'y avait pas à s'y tromper, puis...

(La minute d'après me parut une éternité, par rapport aux précédentes, déjà si longues ! )

Puis je l'aperçus qui, se haussant peu à peu sur son séant, me regardait par-dessus la barre en cuivre du lit.

Oh ! la vilaine tête !

— Tiens, une petite souris! Une gentille petite souris! fit-il d'une voix très douce.

(C'était un vieux monsieur, je vous Tai dit).

— Vous êtes rudement gentille de venir me dire bonsoir ! Ne vous cachez donc pas comme ça... Je ne suis pas méchant, je iie vous mangerai pas...

Comme je me relevais pour m'en aller sans demander mon reste, il me dit, toujours de la même voix flatteuse, mielleuse, toute sucrée :

— Si vous vous en allez ainsi, je vais appeler le gros chien ratier de l'hôtel, et il va vous croquer et vous avaler... Tandis que si vous êtes une brave petite souris noire qui veut se laisser apprivoiser, je vous donnerai au contraire un joli souvenir... Allons, approchez, qu'on vous voie.

Je m'approchai, résignée. Comment faire autrement ?

— Elle est ravissante!... Racontez-moi donc pourquoi vous êtes si noctambule?... Moi, je m'embête dans la vie : à mon âge, on n'a plus guère d'émotions, ou plutôt on les a eues toutes... Mais celle-là, je ne la connaissais pas, et j'avoue qu'elle a du piment! Oui, oui, elle en a... Venez vite bavarder à côté de moi.

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Oh! je Fai payée chèrement, ma liberté! Mais il y a des instants où il faut s'exécuter, si on ne veut pas l'être par les autres.

M. Fontin était un Adonis, un amoureux jeune et désirable, en comparaison de mon astucieux gorille.

L'homme, quand il est le plus fort, peutil descendre, pour son plaisir, à une muflerie aussi basse?

Cauchemar! cauchemar!...

Qu'il eût été bon de pouvoir lui chauffer son revolver et appliquer le canon, froidement, entre ses deux coquilles de noix, en lui disant :

— A mon tour, à présent de faire mes conditions ! Commence par te mettre à quatre pattes...

Hélas!...

Eh bien ! je n'appelle pas ça tromper mon fol amant. Mais, tout de même, ça m'a fait de la peine.

Je me méfie de ces vieux-là, à présent.

Je me souviens que, huit jours après, je suis allée voir Georges dans son rez-dechaussée, et qu'il m'a dit en blaguant :

— Tu ne m'as jamais trompée?

(C'est drôle, les coïncidences, les demipressentiments ! )

J'ai juré que non, sur sa tête, mais je sentais très bien que je n'avais pas mes bons yeux de franchise qui lui faisaient me dire souvent :

— J'adore ton regard, si clair, si loyal, si jeune fille!... Tu as des yeux d'enfant. Je t'adore, tu es l'étoile de ma vie, une espèce d'ange...

C'est gênant quand il va trop loin. Je ne le trouve pas bête de me dire de si jolies choses, mais ça m'est désagréable — surtout les lendemains de mes exploits.

Alors, je lui répondis :

— Mais non, je ne vaux pas mieux que les autres, je suis un petit chameau... Tu me donnes trop d'importance.

— Si tu veux, mais tu es mon petit chameau à moi, et tu verras le joli voyage que nous ferons ensemble dans ce sale désert de la vie!

Il n'avait pas fini sa phrase, que, pour le remercier, je lui donnai une délicieuse épingle, une perle que j'avais rencontrée je ne sais où.

— Tu es folle, Raymonde ! C'est une perle

d'au moins trois mille francs... Garde-la... Tu Tas prise à ton père, hein?

Cette fois, je vis rouge, je lui envoyai une gifle. Quoi ? Il m'accusait de voler !

— Pas du tout, cette perle me vient de maman... Elle était si mal montée en bague... Et puis, rassure-toi...

Il faisait une figure!

— Oui, rassure-toi, repris-je en me tordant, elle est fausse.

Pauvre chéri !

— Si elle est fausse, je Faccepte...

— Une fausse perle, grande brute! Je l'ai payée treize francs, on solde toute la vitrine de la boutique de la place de rOpéra... Pique-la sans remords dans ta cravate.

Il la piqua de confiance, au beau milieu de son plastron, en riant de ma gaminerie.

— Et donne-moi un sou, Georges, je suis superstitieuse !

A propos de superstition :

J'étais allée faire une tournée dans les

Pyrénées, du côté de Luchon. Mais je n'y trouvais rien à faire et je regrettais déjà mon déplacement, lorsque je découvris une occasion qui me parut excellente.

L'affaire devait se « traiter » à Capvern.

Il s'agissait de deux personnages d'une cinquantaine d'années environ, accompagnés d'une jeune fille, probablement la fille de l'un, la nièce de l'autre.

Nous laissâmes donc, par un temps superbe, Luchon et les allées d'Etigny, la neige reluisant au soleil sur la montagne, pour la région désolée du plateau de Lannemezan, où l'on n'aperçoit à perte de vue qu'un sol gris, une herbe grise et sèche, des arbres rabougris, sans vie.

Capvern est une toute petite station thermale perdue sur ce plateau; on y vient soigner « ses voies digestives et toutes affections catarrhales des voies biliaires, urinaires » comme dit le prospectus. Mais on y joue énormément. C'est un de ces coins où l'on est tranquille pour « travailler ».

J'étais montée dans le même compartiment que mes gens, et je feignais de dormir.

Cette pauvre jeune fille, comme je la plai-

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gnais d'escorter ces deux vieux personnages dont Texistence se passait à boire de Teau le matin et à faire leur partie le soir, pendant qu'elle écoutait la musique ou feuilletait les illustrés !

On arrive. Une petite gare de bourgade campagnarde, quelques voitures crottées, des omnibus, trois kilomètres à faire pour arriver à la « ville d'eaux », par une route de fondrières, bordée d'arbres d'un vert intense, faisant berceau.

Les thermes, et l'hôtel du Casino, tout en marbre. Une seule rue, longue, longue. Vue splendide. Allée de beaux chênes. Marchands de collets, jupons et fichus en tissu des Pyrénées, bazar de souvenirs des Pyrénées : porte-monnaie en peau de chamois, coupe-papier à tête d'isard, cannes, portecannes, presse-papiers, etc. Bref le décor prévu.

Dans l'après-midi, tziganes. On dîne de bonne heure, et puis tout de suite à la partie.

Les deux premiers soirs, mes types jouèrent comme des savates. Chacun perdit trois mille francs.

Le troisième soir, par exemple, ils se rat-

trapèrent. A minuit, ils avaient ramassé dans les vingt mille.

Comme, bien que je suivisse leur jeu, je ne savais pas encore s'ils avaient fait la bête pour endormir la ponte et nettoyer ensuite le tapis plus à leur aise, ou si c'était simplement un coup de veine, je jugeai qu'il valait mieux agir sans différer.

Vingt mille, après tout, ça en valait la peine.

Pour chambres, ils avaient les n°' 21, 22, 23. Je savais que le 21, c'était le monsieur au grand foulard blanc, celui qui gardait l'argent.

J'opère donc avec mes précautions habituelles, et j'entre au 21...

Tout de suite, une fine odeur de parfum me met en méfiance.

Aurait-il ramené une femme avec lui, cette nuit, le foulard blanc ? Je croyais qu'il ne connaissait que les verres d'eau et les coups de cartes !

Et puis, en famille, à deux pas de sa fille, ce serait dégoûtant! Jamais papa n'a fait cela, lui.

Une autre chose me dérange : voilà qu'en se couchant, il a laissé les grands rideaux

ouverts à sa fenêtre, et les persiennes laissent filtrer un peu de clarté !

Ce n'est guère le fait d'un homme qui se pieute à deux heures du matin. On n'aime pas, en général, laisser entrer de la lumière dans sa chambre, quand on s'endort tard, abruti par une longue tension d'esprit, la chaleur d'une salle, un éclairage plutôt violent, etc., etc.

Enfin, je suis dans la place, il faut y rester et procéder à mes petites investigations. Allons-y carrément!

Sur la cheminée, sur la console, ni portefeuille, ni porte-monnaie... Ah! ça c'est drôle.

Ici, une petite table... rien non plus. Et sur l'étagère? Pas davantage.

Je n'aime pas beaucoup ouvrir les armoires à glace, c'est presque toujours pas assez huilé et ça crie...

Revenons à la cheminée, j'ai peut-être mal exploré. Mais non... Si, quelque chose... une boucle de ceinture, des épingles... Tiens, tiens !

C'est tout. Il faut aller à la table de nuit...

La respiration est bonne, un peu légère,

oui un peu bien légère tout de même... cependant d'une régularité rassurante.

Doucement... sur la table de nuit, un ruban, un flacon, d'autres épingles, une montre — toute petite avec un sautoir... Toujours pas un seul objet dénotant la présence d'un homme!

Je me décide à me rapprocher un peu, j'ai l'habitude de l'obscurité, ma vue la perce assez bien; en outre il y a une vague pénombre blanchie par un peu de lune au travers de ces persiennes : une seule personne est dans le lit, j'en suis sûre à présent.

Alors, je vais aux vêtements que j'explore : moitié tâtonnant, moitié devinant des yeux, je constate que ce sont ceux de la jeune fille; aucun doute possible.

Jugez de mon embêtement! Encore une affaire manquée. La série!

J'en étais consternée.

Il n'y avait plus qu'à s'en aller.

En glissant vers la port«, près du lit, je regardai la jeune fille et tâchai de la voir, de distinguer ses traits. Son sommeil était d'un calme!

Ses longues nattes brunes retenues par un

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ruban retombaient lourdement sur ses oreillers. Autour du bras droit qui pendait, s'enroulait un chapelet..

Elle aussi était la fille d'un joueur. Elle aussi ne menait pas la vie de famille, mais celle des casinos et des hôtels, des gares, des buffets, des express, des musiques dans les parcs de villes d'eaux, elle pratiquait comme moi l'isolement sur les plages, au milieu de la foule gaie et heureuse...

Oii était sa maman, à elle aussi ?

Et d'où venait-elle? où allait-elle, cette petite ?

De tout mon cœur, je lui souhaitais d'être plus honnête que moi. Oh! de tout mon cœur!

Sur le point de sortir, un désir d'emporter quelque chose d'elle me prit, et je n'y résistai pas.

Mais quoi ? Parmi ses quelques petits bijoux, il ne devait y avoir que des choses qu'elle aimait beaucoup.

L'en priver? Non.

Je ne voulais rien lui voler, je voulais seulement n'importe quoi qui lui appartînt, pour le garder comme un talisman.

J'avais la superstition que cela me por-

terait bonheur. Malgré ce qui m'est arrivé depuis, je le crois encore, et je ne m'en déferais pas pour toutes les richesses du monde...

Dans sa petite bourse en argent, il y avait deux louis : j'en pris un.

La demie de trois heures sonnait à l'Etablissement comme je rentrais chez moi.

Cette pièce de vingt francs, je me promis de la faire percer à Dax, où je comptais m'arrêter deux jours avant de rentrer à Paris.

— Comment donc, cette nuit, me demandai-je en attendant le sommeil à mon tour, le 21 était-il occupé par la jeune fille?... Il serait pourtant bon pour moi d'encaisser ces vingt billets de mille... C'est bien ennuyeux d'être obligée de recommencer la nuit prochaine!

Vers midi, en descendant aux sources, j'aperçus mes voyageurs avec leurs bagages, dans une des voitures crottées de la gare.

Ils s'en allaient...

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