‹ Mme Bonaparte, 1796-1804Chapitre 3 sur 54 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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Voici quelque vingt-cinq ans, je publiais dans la Revue de Paris ^ sous le titre Joséphine avant Bonaparte , deux articles qui, repris, corrigés et considérablement augmentés, formèrent un volume, Joséphine de Beauharnais ^ paru en 1899. Ce volume était incomplet, hasardeux, et, par des côtés, médiocrement documenté. Certaines suppositions que j'avais présentées, non sans inquiétude, se sont trouvées fausses. Surd'autres points, j'avais frappé juste ; mais combien est-il difficile d'écrire la vie d'une femme qui n'a point eu d'autre histoire que celle de ses amours, de ses disputes et de ses dettes, de quoi d'ordinaire elle ne tient pas registre. A peine si quelques lettres surnagent entraînées sur le torrent et recueillies par la tendresse ou par Tenvie. J'ai cons-

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taiïiQient cherché à améliorer ce livre dont la quatorzième édition parue en 1909 a marqué un progrès. Si des épisodes sont encore demeurés obscurs, tels que le voyage et le séjour aux Antilles, au moins d'autres peuvent passer pour acquis : je crois bien avoir définitivement réfuté certaines légendes et j'ai prouvé des faits qu'on s'était plu à contester. Au surplus, un jour ou l'autre, je publierai, d'Alexandre de Beauharnais, une correspondance qui ne laissera que peu d'illusions sur son caractère.

La même année où j'avais publié la première édition de Joséphine de Beauharnais^ avait paru, d'abord sous le redoutable aspect d'un livre illustré, puis en un format plus humble, Joséphine Impératrice et Reine. La composition de ce volume m'avait contraint à prendre pour point de départ l'année i8o4, et Joséphine de Beauharnais s'arrêtait en 1 796. J'avais toujours pensé, et nombre de bienveillants lecteurs l'avaient réclamé, qu'il faudrait raconter ces huit années que j'avais ainsi laissées dans l'ombre, mais je m'étais lancé dans un

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ouvrage qui, sans les volumes additionnels, occupait toute ma pensée et ne lui permettait guère de se distraire. J'ai mené jusqu'en 1914 la publication de Xopoléon et sa famille. Lorsque la guerre éclata, les derniers volumes allaient entrer sous presse. Ils paraissent à présent, etsijene saurais en être satisfait, si je voudrais espérer reprendre, compléter, refaire certaines parties, au moins l'ensemble tel qu'il est présenté, est l'expression d'une opinion sincère, formée hors de tout parti pris, sur les documents que j'ai pu me procurer. Outre qu'il est uniquement inspiré par la passion de la vérité, hors de toute question de monde ou de relations, ce livre peut fournir assez de jnatière à. recherches, d'ouvertures à idées pour n'être pas indifférent. Je souhaiterais toutefois qu'on le lût avant de le juger, car il n'a point manqué, surtout depuis la guerre, de gens qui ne l'avaient jamais ouvert et qui en ont dit beaucoup de mal.

Il s'est trouvé en effet que tout mon passé, toutes les idées que j'ai conçues, suivies ou professées, toutes celles auxquelles j'avais

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consacré ma vie, m'avaient rendu patriote : je le suis demeuré et je n'ai point hésité à prendre parti. Que si j'ai été copieusement insulté par certains personnages qui ont figuré au poteau d'exécution, comme par d'autres qui y ont échappé, c'est une décoration que je prise plus que toute autre. Les Œuvies que j ai pu créer et que j'ai entretenues, parlent pour moi : elles expliquent les violences dont je fus l'objet. Je ne doute pas que les derniers volumes de mon livre ne bénéficient des colères des anti-patriotes. J'ai vu comme Albert Sorel fut traité dans les derniers temps de sa vie. Je crois bien qu'il eut du regret de quelques amitiés rompues; mais il savait ce que vaut la vérité et les sacrifices qu'elle exige. Une l'inclina ni devant les promesses ni devant les menaces, et il demeura inébranlablement ferme dans sa conviction raisonnée.

Quoi qu'il soit de Napoléon et sa famille, j'ai voulu combler à présent la lacune entre 1796 et i8o4, et je voudrais dire comment je l'ai fait.

Il m'a semblé que, pour expliquer le carac-

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tère de Bonaparte et celui de Joséphine après leur mariage, c'était à eux qu'il fallait se rapporter et qu'eux seuls en pouvaient donner la clef. Je n'ai point résisté à publier, telles que je les ai recueillies, les lettres que le général a écrites à sa femme, ces lettres les plus ardentes, les plus passionnées, les plus vives de pensées et de mots, et tout de même telles qu'elles ne choquent pas, tant elles sont pleines d'une fraîcheur et d'une ardeur d'amour. J'ai donc publié ici toutes celles que j'ai trouvées. Elles sont en petit nombre, une quarantaine, quand on devrait en trouver plus de trois cents.

Il n'a point manqué de lui adresser, chaque jour au moins, une lettre, depuis le 22 ventôse an LV (12 mars 1796) où il l'a quittée, jusqu'au 20 messidor (i3 juillet) où elle l'a rejoint. Cela fait cent vingt-trois jours et cent vingt-trois lettres, à ne point compter celles dont il bourrait ses poches et qu'il n'envoyait point. Or, en voici tout juste quinze ; il y en a cent huit à retrouver.

Pour la seconde période, entre le 2,5 mes-

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sidor an IV (i3 juillet 1796) et le départ de Joséphine pour Turin en vendémiaire an. VI (octobre 1797), soit durant quinze mois, ils furent assez souvent réunis, mais pokit tant qu'on pense, et voici vingt-sept lettres pouri près de cinq cents jours.

Au prix que se vend une lettre autographe de Napoléon à Joséphine, il est peu vraisemblable que toutes les lettres qui manquent se retrouvent. Mais on peut espérer que quelques-unes sortiront des cartons où elles sont peut-être conservées ou des greniers où elles SQjit perdues \

Toutefois, depuis i833, on peut dire qu'aucune trouvaille importante n'a été faite et si l'apparition de quelque autographe dans une vente sensationnelle a permis un utile coUationnement et rectifié certaines lectures, il n'est pas moins certain que l'on en est resté, pour la première partie, à quinze lettres, la dernière du 8 messidor; pour la seconde partie,

' La publication de ces pages dans les Annales, si lues dans tous les mondes, m'a amené quelques ouvertures, mais tout ce qui m'a été communiqué n'était que fac-similé de lettres connues.

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à vingt-sept lettres, depuis le 2.3 messidor • an IV jusqu'au i*"" vetitôse an V.

Les quinze premières lettres proviennent de deux sources principales : six ont été publiées, en 1824, dans un ouvrage intitulé : A tour throiigh parts of the Netherlands, Hollande Gcrmany ^ Ssvitzerland^ Savoy and France in the year 1821, including a description of the Hhine voyage in the iniddle ofautumn^ and the stiipendous scenery of tJie Alps in the depth of a' in ter., by Charles Tennant, esq. Also containing^ in an appendix., fac sitnile copies of eight letters in the hand writing of ISapoleon Bonaparte to lus wife Joséphine. In two volumes. (London. Longman Hurst Rees, Orme, Brown and Green. 1824, 2 vol. in-8''.)

Les fac-similés, en lithographie, se trouvent en fm du tome II. Ils sont assez bien exécutés pour avoir pu être présentés comme des originaux à un amateur qui a cru devoir détromper leur possesseur, lequel, paraît-il, ne les a pas moins vendus un prix très élevé.

M. Tennant explique qu'il acheta ces lettres d'un gentilhomme polonais qui s'attacha à

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Bonaparte dont il fut l'agent confidentiel dans plusieurs négociations diplomatiques importantes. Le gentilhomme polonais déclare, sur la demande de M. Tennant, « qu'il a obtenu les lettres dont il s'agit par l'intermédiaire d'une seule personne attachée à l'Impératrice et dans sa plus grande intimité ; que les lettres ne se sont jamais trouvées dans d'autres mains qui auraient pu en abuser d'une manière quelconque ; que les lettres lui ont été livrées peu de jours après la mort de l'Impératrice sans aucune vue d'intérêt. »

U résulte sans doute de là que les lettres se trouvaient à Malmaison dans quelque tiroir où elles ont été prises, après la mort de Joséphine, par une personne de service; ainsi en est-il pour un paquet de lettres de date postérieure, que le prince Eugène abandonna à M. Hennin en 181/4, <?t pour un autre lot comprenant à la fois des dépêches officielles adressées au général Bonaparte et des lettres écrites à Joséphine par les membres de la Famille, qui, après d'étranges aventures, a été abrité dans une collection particulière.

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Des lettres Tennant, une non datée [sept heures du matin), est antérieure au mariage ; mais elle explique une des lettres postérieures : aussi Ta-t-on publiée en note. La dernière est de la campagne de Marengo : 25 juin 1800 (6 messidor an VIII). Elle ne saurait trouver place ici.

La seconde source est moins pure et ne présente pas, pour la- vérification du texte, les facilités de la première. Néanmoins, il est impossible de ne point admettre Tauthenticité des lettres publiées à la lin du tome II des Mémoires cVutie Contemporaine ou Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République^ du Consulat et de r Empire. (Paris, Ladvocat, 1827. 8 vol. in-8".) Ces mémoires, on le sait, ont été fabriqués par MM. Lesourd, Malitourne, Amédée Pichot, Charles Nodier, etc., et mis sous le nom d'Ezélina van Aylde-Jonghe, dite Ida Saint- Elme, dite la Contemporaine, qui fut une aventurière fort courtisée — au moins à son dire — et nullement cruelle. Dans ces prétendus mémoires, comme dans la plupart de

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ceux façonnés dans de telles officines, on a soin d'intercaler ou d'ajouter des lettres ou des pièces originales pour grossir les pages et leur donner quelque caractère d'authenticité. Les lettres de Napoléon à Joséphine avaient été volées par un valet de chambre, qui les avait offertes ou vendues à la duchesse de Gourlande. Celle-ci les prêta à M"*® de Genlis pour en prendre copie. M™® de Genlis en cite même un extrait. [Mémoires, t. V, p. 299.) Or, elle avait pour éditeurLadvocat dont elle était un des fournisseurs, et qui entreprit les Mémoires de la Contemporaine .

11 faut croire que, dès les premiers temps de la Restauration, certaines de ces lettres avaient été, sinon copiées, au moins lues, par divers compilateurs. On en reconnaît des réminiscences au texte des lettres apocryphes, publiées par le prétendu Baron de B. .. (Gh. Doris, de Bourges) dans un livre intitulé Amours secrètes de Napoléon Bonaparte. (Paris, Mathiot,i8i5. 4vol. in-S^jM-^MeRémusat [Mémoires, t. I", p. 142) les avait lues et elle en parle en connaisseuse. Il en circulait

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d'autres copies et M. Moris, archiviste des Alpes-Maritimes, historien très informé de la première campagne d'Italie, m'en signala une, découverte, par un de ses amis, au milieu de papiers de famille.

Il manque assurément à ces lettres d'avoir été coUationnées sur les originaux. Sans doute corrigerait-on ainsi bien des mauvaises lectures, mais, telles quelles, elles présentent un caractère auquel l'on ne saurait se tromper, et, pour quiconque sait lire, leur authenticité apparaît.

Une lettre qui fait partie de la même série a été publiée en i833 par M. Taschereau, dans la Revue Rétrospective ou Bibliothèque historique contenant des Mémoires et Documents authentiques^ inédits et originaux (t. P', p. 374) • Enfin une lettre à Joseph se rapportant directement au sujet a été copiée et collationnée sur l'original appartenant alors à M. le comte A. d'Hunolstein.

Telle est la récolte pour la première série. Elle est assurément fort incomplète. Joséphine montrait volontiers aux personnes qu'elle fré-

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quentait les lettres qu'elle recevait de son mari. Ainsi, entre autres, une lettre apportée par Murât, qui ne se retrouve pas : « Cette lettre qu'elle me fit voir, raconte Arnaujt [Souvenirs (Van sexagénaire^ t. II, p, 286), portait, ainsi que toutes celles qu'il ,^ui avait adressées depuis son départ, le caractère de la passion la plus ardente. Joséphine s'amusait de ce sentiment qui n'était pas exempt de jalousie. Je l'entends encore lisant un passage, dans lequel, semblant repousser des inquiétudes qui visiblement l'inquiétaient, son mari lui disait : « S'il était vrai pourtant, crains le poignard d'Othello. » Je Fentends dire avec son accent créole : « Il est drolle Bonaparte. »

« Le poignard d'Othello » n'est point retrouvé et il y en a bien d'autres.

Pour la série des lettres écrites par Bonaparte à Joséphine depuis son arrivée à Milan jusqu'à la fin de la campagne, la source quasi unique est le recueil intitulé : Lettres de Napoléon à Joséphine pendant la première campagne d'Italie^ le Consulat et V Empire et Lettres de Joséphine à Napoléon et à sa fille

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(publié SOUS la direction de la reine Hortense et d'après les originaux lui appartenant). (Paris, Firmin Didot, i83i). -i vol. in-S" de 36o et 4oo pages, avec sept fac-similés.).

On assure que cette publication fut faite par M""' Salvage de Faverolles : cette dame était alors employée près de la reine et n'a certainement été qu'une secrétaire. 11 suffit de lire certaines annotations pour être convaincu que seule la reine a pu connaître certains détails et donner certaines précisions.

Des cent quarante-trois lettres contenues dans le premier volume, vingt-trois seulement se rapportent à la Campagne d'Italie. Quelques-unes ont été republiées en 1871 par un des membres de la Commission nommée par le Gouvernement de la Défense Nationale pour explorer et publier les Papiers et Correspondances delà Famille Impériale. M. Charles Vieu, dit Robert Hait, romancier qui avait eu quelque succès, imprima donc certaines lettres, qu'il croyait inédites, dans un volume intitulé : Papiers sauvés des Tuileries^ suite à la correspondance de la Famille Impé-

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riale^ publiés par Robert Hait, attaché à la Commission du dépouillement des Papiers Impériaux. On pourrait croire qu'il a coUationné sur les originaux les extraits qu'il a publiés, mais cela demeure douteux : il n'a donné aucune lettre nouvelle.

La Contemporaine a fourni une lettre ; une autre a passé dans une vente d'autographes à Berlin et a été collationnée sur loriginal.

Voilà tout ce qu'on a recueilli ; mais cette gerbe, toute mince qu'elle est, renferme des beautés qu'on se ferait scrupule de dissimuler, bien que certains passages, au moins certains mots, puissent éveiller des scrupules.

On publie ces lettres sans autre commentaire que l'itinéraire où elles s'enchâssent, le rappel tout simple des victoires qui leur sont parallèles et parfois, en note, quelque lettre que le général a écrite ou qu'on lui a adressée. On s'est permis d"y joindre les proclamations aux soldats de l'Armée d'Italie. Et cela fait un livre qui, dédié à ceux qui se battent et qui reproduisent, après un siècle, les mêmes pas-

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sions, pourrait bien être intitulé : V Amour et la Guerre.

Ce qu'on a j^rétendu, ça été d'exposer, ensuite, quelle avait été l'attitude adoptée par Joséphine durant la campagne d'Egypte et l'on n'a point manqué d'utiliser à cet effet les lettres qu'elle adressa à Barras, à Rousselin, à Gohier, à d'autres encore : si certains points sont demeurés médiocrement clairs, d'autres paraissent élucidés et sont fixés désormais dans le temps.

Ce qui vient ensuite, c'est, après le retour de Bonaparte et après le Dix-huit Brumaire^ la situation tout à fait obscure faite à Joséphine, qui, pas plus que les femmes des ci-devant directeurs, n'a de rôle à côté du Gouvernement ; qui ne paraît ni dans les fêtes, ni dans les cérémonies officielles et qui semble condamnée, comme toute femme de ce temps, à une vie uniquement familiale. La vie mondaine lui est interdite ; Bonaparte qui a pris, de la société, une idée un peu moins confuse qu'en vendémiaire an IV, qui, dès Tan V a pensé à briser avec M"^'Tallien, s'est à présent

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décidé à exclure les femmes notoirement galantes, les divorcées scandaleuses, toutes celles qui sortent de la règle et de la norme. Il leur ferme la porte de sa femme et laisse celleci à peu près dans la solitude, car elle n'a point eu d'autre société. Il faut donc qu'elle en forme une nouvelle, qui assurément lui plaît ' moins, mais dont elle doit se contenter. Et puis, à mesure que la fortune du Premier Consul monte, Joséphine se trouve entraînée vers les sommets. Elle n'a plus à rechercher les femmes honnêtes mais obscures dont elle puisse faire sa société, tout se jette à elle et elle n'a qu'à choisir. J'ai tenté de suivre cette ascension et d'en décrire les étapes. Elles furent franchies avec une rapidité incroyable. En vendémiaire an VIII, au moment où Napoléon débarque à Fréjus, Joséphine est une malheureuse réduite aux expédients, qui n'ose pas se montrer en public. Deux ans plus tard elle est la plus grande dame qui soit en France et elle reçoit partout où elle va le traitement d'une reine. Tel est le spectacle surprenant qu'elle présente et si on le lui pardonne, c'est qu'elle^

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disparaît presque dans le resplendissement de gloire du Consul, c'est que sa grâce et sa bonté, les services qu elle rend, ceux surtout qu'elle promet, lui assurent sur les êtres une sorte de pouvoir magique. Et puis, elle ne se « pousse » pas, elle n'usurpe point ; elle ne

"j: pas de la place que les circonstances lui assignent ; elle a pour toutes les femmes, des mots, des gestes, des dons, des gentillesses qui enlèvent les cœurs et, pour tous les hommes, un sourire.

Et pourtant, depuis germinal an VIII, elle vit dans les transes aussi bien d'un divorce possible contre lequel elle ne se sentirait garantie que par le rétablissement de l'ancien régmie, que d'un attentat venant de droite ou venant de gauche, mais, d'un coup, la précipitant au gouffre. Si les intrigues de famille qui s'acharnent contre elle et contre lesquelles elle prend à sa façon des mesures, font trêve un instant, voici les poignards qui s'agitent, les pistolets qu'on charge, les machines infernales qui éclatent, un continuel tremblement des êtres et des choses, la crainte de tout ce qu'on

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mange, de tout ce qu'on boit, de tout ce qu'on respire, les poisons subtils complices des lames tranchantes, tout ce qui tue apprêté et mis en jeu pour en finir avec cet homme auquel sa destinée Fa attachée et, avec elle, du même coup. Pas une seconde de sécurité ; qu'on se souvienne des nuits de 191 8 à Paris, des brusques appels des sirènes, des détonations de la défense aérienne, des milliers de coups de canon dont se dégageait à un moment la violencerenforcée de l'éclatement des bombes apportant la mort, la mort sans gloire, la mort sans nom, car pour ne pas efFrayer, ces cadavres-là restaient anonymes.

Et c'est, durant ces cinq ans, la vie que vécut Joséphine. Pour se distraire et s'émerveiller, elle reçut des fêtes dont la grossièreté nous surprend, et dont la magnificence ne saurait nous plaire. Elle vit passer des revues, elle vit des centaines d'hommes manger de grosses viandes le long de tables indéfinies, elle vit des spectacles, où des pitres chantaient ou se disloquaient en cadence, et dans ses voyages elle parcourut la France au-dessus des mortels.

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Etait-ce là du bonheur ? Il se peut. Mais à des jours n'a-t-elle point pensé au temps où elle était libre et où elle avait trouvé en Hippolyte Charles un compagnon de son goût...

Mai 1919.

Les lettres écrites par Napoléon Bonaparte à Joséphine — devenue sa femme — durant la première campagne d'Italie, sont entre les plus passionnées qui restent du xviii^ siècle, d'où les déclarations d'amour, à des êtres imaginaires ou réels, ont déferlé jusqu'à nous comme une vague brillante.

Dans cette vague où la sensualité le dispute au sentimentalisme, il n'est point aisé de discerner la part de la littérature, la part de l'artificiel, la part des formules et du factice et la part du naturel. Où commence le sentiment éprouvé, où se greffe le sentiment forcé, qui le discernera lorsque bien souvent l'auteur lui-même ne le pourrait?

Chez Napoléon, peut-être est-ce moins malaisé

que chez d'autres, parce qu'à côté de l'exaltation déclamatoire, le réalisme s'impose et donne pour conclusion à un morceau de passion une énumération de laits. Le morceau de passion est une suite naturelle et comme un appendice à ces premiers essais du Bonaparte d'Auxonne et de Valence, du Bonaparte du discours de Lyon^ . Seulement, alors, sa passion se prodiguait dans le vide ; son sentiment s'exaltait sur lui-même, A présent, ce sentiment a trouvé son objet ; cette passion s'est développée autour et à propos d'une femme, à coup sur la plus désirable qu'un jeune homme, inexpérimenté et neuf, ait pu rencontrer. ■• Joséphine est encore dans le complet agrément d'une joliesse pleine de grâce, qui n'ignore aucun de ses charmes et qui sait les distribuer. Aucune lourdeur, point de graisse inopportune, une longueur des membres qui assouplit tous les mouvements, peu de fraîcheur, mais tel est l'emploi des fards que nulle femme n'en est dispensée et cela égalise les teints ; dans les épaules glissantes, dans le col dégagé, dans le port de la tête, dans la souplesse et l'élégance de tout le

' Napoléon, manuscrits inédits, publiés d'après les originaux autographes, par Frédéric Masson et Guido Biagi. (Paris, iç)07, in-

corps, elle porte l'altirance mystérieuse des créoles et elle continue leur règne. Elle a atteint, après des expériences, la perfection de se donner et, de la part du jeune sauvage qu'elle éduque, elle n'a point à redouter la satiété. Elle est la première et la seule à régner sur ce cœur et sur ces sens. Elle le sait. Par une sorte de divination, où entre peut-être quelque peu d'amour — tout le moins de satisfaction d'être aimée et de goût sensuel — elle a momentanément uni sa fortune à celle de ce petit Corse aux yeux desquels brûle du génie. Sa fortune? C'est des dettes. Elle ne risque rien si le petit Corse lui fait banqueroute. Elle continuera à faire la femme d'affaires et la femme de plaisir. Elle continuera à éblouir, dans ce monde singulièrement naïf, les officiers de fortune, petites gens, nouvellement arrivés de leur province ou sortis de leur échoppe, Ils ouvrent les yeux si grands, que la poudre y entre toute seule. C'est un jeu pour une coquette, un jeu à peine digne d'elle, car il est trop facile.

En vérité, rien de plus simple, de plus aisé, que de prendre à la traîne ces jeunes hommes qui n'ont rien vu, rien connu, rien éprouvé, qui sont neufs en tout, et qui subitement naissent à la vie comme ils arrivent aux hauts g-rades :

MADAME BO^'APARTE

en quelques mois, quelques jours, du bas de la hiérarchie au sommet. Bas-officiers, officiers subalternes hier, généraux en chef à présent. Et de l'argent, et du pouvoir, et — pourquoi pas? — les goûts, les désirs, les passions de leur âge. Ils ne sont pas de la classe qui, hier, jouissait des agréments sociaux, se réservait le luxe etles plaisirs. Ils ont envié cette classe et ils l'ont abolie, renversée, piétinée. Pourquoi donc, sinon pour prendre sa place et, plus lourdement, avec des mains novices et des gestes gauches, avec un manque de délicatesse et d'expérience, s'essayer aux mêmes joies? Et de celles qui ont pris part à la fête, la grande fête du « temps où il faisait bon de vivre », de celles qui l'ont regardée par un trou de serrure et qui s'efforcent à répandre qu'elles y ont été invitées, certaines se trouvent à présent toutes disposées à accueillir les nouveaux venus et entreprennent leur éducation. Point d'illusion à se faire et à quoi bon? Il n'y a rien là d'héroïque, ni de sublime. Ce sont des sentiments, des faits, des actes d'une humanité courante, La subversion sociale qu'on appelle la Révolution les appelle, les explique, les justifie. 11 s'agit de vivre, de se procurer du luxe, des agréments, du plaisir et même de

ramoLir. On va à qui en donne. Cela est juste. M"^ de Beauharnais est de ces femmes qui ont des besoins et qui attendent pour les satisfaire. Elle a fait des tentatives qui n'ont pas réussi, et elle ne manque pas d'essayer le général en chef de FArmée de l'Intérieur; elle l'a jugé du premier coup : un petit provincial, moins que cela un petit Corse, qu'elle éblouit et qu'elle étonne. Il se dit, il se croitpeut-ètre Jacobin, Révolutionnaire, quoi encore! Raison de plus. Elle représente pour lui Tancienne Cour, le grand monde, Paris, et la Parisienne. Il voit en elle l'élégance, la grâce, le mystère du ton, des manières, des gestes, de quelque chose d'inaccessible à qui n'a point été éduqué d'enfance à ces façons et qui ne les acquerra jamais. Et puis quel désir elle lui inspire et comme il le sent irréalisable! Et voici qu'elle se donne, et libéralement, car elle y trouve son plaisir. Sans doute a-t-elle pensé qu'il suffisait pour un caprice, mais lui a touché le ciel : tout ce qu'il avait rêvé, et bien mieux, s'est accompli. Lui qui n'eut de maîtresse qu'à la rencontre, il possède une femme qui est une dame, qu'il sent tellement au-dessus de lui, de son petit monde, de tout ce qu'il a connu, et cette femme, avec des sens exercés, impérieux etpleins

de ressources, demeure d'une espèce supérieure, dune classe dont il a eu trop longtemps le respect pour ne pas continuer à sentir la distance. Elle s'amuse à ce sauvage. Elle ne saura le guérir d'une brutalité immédiate qui, pour une coquette, un peu blasée, serait une diversion; elle ne saura pas le rendre raffiné et délicat, courtois et subtil, mais elle fait effort à Téduquer et, moyennant qu'elle le tienne en bride, elle arrive à redresser, pour un moment, certaines des habitudes de garnison, à imposer quelques-unes des formes qui distinguent les êtres policés. Pas beaucoup.

Il tient donc son rêve et il l'étreint : mais pour combien de temps ? Cette femme qu'il sent, qu'il croit tellement supérieure, cette vicomtesse, cette dame, que va-t-elle faire de lui au réveil? Ne va-t-elle pas lui signifier son congé ou tout bonnement le mettre dehors? Elle le quittera, elle ira à d'autres, mieux nés, plus lascifs, plus amusants, à d'autres, simplement pour changer. Quoi, il aura possédé cette femme et, après quelques nuits heureuses, le rêve s'évanouira. Il faut qu'il l'épouse, qu'il l'acquière ainsi pour jamais : c'estson moyen, il le propose dit-on, atout le monde. Mais que faisaitDonJuan?Cettefois,au

contraire des précédentes, la dame y regarde. Elle sait bien, elle, qu'en son cas, il n'y a guère qu'illusion. Elle n'est plus jeune : elle est fanée, elle n'a point réussi à certaines tentatives. Elle a cru mettre la main sur Barras, mais elle n'est qu'une brebis du troupeau. Barras a une femme : elle est en Provence, quelque part, point gênante, mais existante. 11 n'y a pas à épouser Barras ; comme amant, il est utile, certes, mais ilestlas et de toute façon. Ce petit Bonaparte, ce n'est pas grandchose, mais si on épouse on n'est pas tenu de le dire. On peut bien garder son nom, et puis il y a toujours le divorce. Qu'importe une formule bredouillée au nom de la Loi pOur justifier une conjonction qui remonte à quelques mois? Ceci est sans importance: la carte est couverte. Si elle gagne, on verra bien. Si elle perd, on la jette au panier et c'est tout. Le passé est soigneusement liquidé, réglé, mis en compte : ce qui regarde Beauharnais et les enfants. L'avenir de même, avec contrat en forme. Séparation de biens, d'autant plus facile à établir qu'il n'y a rien, sans doute, d'un coté ni de l'autre.

Qui sait? Ne serait-ce pas celui des conjoints qui passe pour le pauvre qui serait le riche. Bonaparte parlera tout à l'heure des 4o.ooo francs qu'il

aurait retirés des biens en Corse! 40000 francs! Les enfants Bonaparte se seraient partagé 320.000 francs, sans parler de ce qui était revenu à leur mère. Alors pourquoi, comme réfugiés corses, la mère et les filles, couturières, touchentelles 188 livres 6 sols 8 deniers par mois, conformément aux lois des 27 vendémiaire, 26 brumaire, 20 fructidor an III ? Il y a des miracles : celui-ci s'est produit avant la reprise de la Corse et paraît d'autant plus merveilleux. Pour Joséphine, elle étend un nuage qui sied à sa divinité, sur ces biens dont on ne saurait supputer le montant. Il ne faut point pénétrer le secret des déesses. Le 20 pluviôse (19 février), les bans du mariage sont publiés; le 5 ventôse (20 février), Joséphine se fait délivrer un acte de notoriété qui la dispense de présenter son acte de baptême ; le 17 (7 mars), est rédigé un rapide inventaire du mobilier délaissé par Beauharnais; le 18 (8 mars), signature du contrat, le 19 (9 mars), mariage^; le 21 au soir, après avoir annoncé son mariage au Directoire, il part pour prendre le commandement de son armée.

C'est donc le 22 ventôse an IV (12 mars 1796), qu'il a commencé à lui écrire ^

* BoNAP.vRTE ET Detascher. — Du dix-neuf ventôse de l'an qua-

Bonaparte a pris la route de Bourgogne pas-

trième de la République, acte de mariage de Napoléon Bonaparte, général en chef de l'Armée de l'Intérieur, âgé de vingt-huit ans. né à Ajaccio, département de la Corse, domicilié à Paris, rue d'Antin, fils de Charles Bonaparte, rentier, et de Letzia Ramolini, son épouse ;

Et de Marie-Joseph-Rose Detascher, âgée de vingt-huit ans, née à risle Martinique, dans les îles du Vent, domiciliée à Paris, rue Chantrenne, fille de Joseph-Gaspard Detascher, capitaine de dragons, et de Rose-Claire Desvergers Desanois, son épouse, moi. Charles-Théodore-François Le Clercq, officier public de l'état civil du second arrondissement municipal de Paris, après avoir fait lecture en présence des parties et témoins, de l'acte de naissance de Napoléon Bonaparte, général, qui constate qu'il est né le cinq février mil sept cent soixante-huit de légitime mariage de Charles Bonaparte et de Letzia Ramolini ; 2" l'acte de naissance de Marie-Joseph Detascher, qui constate qu'elle est née le vingt-^ trois juin mil sept cent soixante-sept, de légitime mariage de Joseph-Gaspard Detascher et de Rose-Claire Desvergers ; vu l'extrait de décès de Alexandre-François-Marie Beauharnais, qui constate qu'il est décédé le cinq thermidor an Deux, marié à Marie- Joseph-Rose Detascher ; vu l'extrait des publications dudit mariage duement affiché le temps prescrit par la loi sans opposition et après aussi que Napoléon Bonaparte et Marie-Joseph-Rose Detascher ont déclaré à haute voix se prendre mutuellement pour époux, j'ai prononcé au nom de la loi que Napoléon Bonaparte et Marie- Joseph-Rose Detgscher sont unis en mariage, et ce en présence des témoins majeurs ci-après nommés. Savoir : Paul Baras, membre du Directoire exécutif, domicilié Palais du Luxembourg : Jean Lemarroix, aide de camp capitaine, domicilié rue des Capucines : Jean-Lambert Tallien, membre du Corps législatif, domicilié à Chaillot; Etienne-Jacques-Jérôme Calmelet, domicilié rue de la place Vendôme, n» 107, qui ont tous signé après les parties et moi. Signé : Napoleone Bonaparte, M.-J.-R. Detascher, Barras, Tallien. Lemarrois, Calmelet et Leclercq.

(D'a/irês un extrait aut/teniiifiie délivré le 17 avril 18 17, par le greffier en chef du Tribunal de première instance du Département de la Seine.)

On peut se demander comment cet extrait peut énoncer ensemble tant de faits inexacts et enfermer tant de fautes dans l'orthographe des noms. L'officier de l'état civil n'a point vu les actes de naissance ; il ne sait pas comment s'écrit le nom du mai-i, il n'a pasmieux vérifié lage des témoins que celui des conjoints.

sant par Provins, Nogent, Troyes, Châtillon-sur- Seine où il fait rédiger une procuration qu'il envoie à Joséphine avec une première lettre non retrouvée. Il continue sur Ghanceaux où il est à 6 heures du soir et d'où il écrit :

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