‹ Mme Bonaparte, 1796-1804Chapitre 4 sur 54 · I. — A LA CITOYENNE BeaUHARNâIS, RUE GhANTEBEINE, A PaRIS · texte numérisé non relu

I. — A LA CITOYENNE BeaUHARNâIS, RUE GhANTEBEINE, A PaRIS

Chance au. r , 24 '>'ent6se an IV.

(14 mars 1796.)

Je t'ai écrit de Châtillon et je t'ai envoyé une procuration pour que tu touches différentes somfnes qui me reviennent. Ce doit être 70 louis en numéraire, i5. 000 livres en assignats.

Chaque instant ni éloigne de toi, adorable amie, et chaque instant je trouve moins de force pour être éloigné de toi. Tu es l'objet perpétuel de ma pensée ; mon imagijiation s'épuise à chercher ce que tu fais; si je te vois triste, mon cœur se déchire et ma douleur s accroît. Si tu es gaie et folâtre avec tes amies, je te reproche d'avoir bientôt oublié la douloureuse séparation de trois jours ; tu es alors légère et dès lors tu n'es affectée par aucun sentiment profond. Comme tu vois, je ne suis pas facile à me contenter ; mais, ma bonne

amie, c'est bien autre chose si je crains que ta santé ne soit altérée ou que tu aies des raisons d'être chagrine que je ne puis deviner ! Alors^je regrette la vitesse avec laquelle l'on m'éloigne de ton cœur. Je sens vraiment que ta bonté naturelle n existe plus pour moi et que ce n'est que tout assuré qu'il ne V arrive rien de fâcheux que je puis être content. Si Von me fait la question si j'ai bien dormir je sens qu'avant de répondre^ j'aurais besoin de recevoir un courrier qui m'assurât que tu as bien reposé. Les maladies, la fureur des hommes ne m'affectent que par l'idée quils peuvent te frapper, ma bonne amie. Que mon génie qui ni a toujours garanti au milieu des plus grands dangers, V environne, te couvre, et je me livre découvert. Ah! ne sois pas gaie., mais un peu mélancolique et surtout que ton âme soit exempte de cJiagrin comme ton beau corps de maladie. Tu sais ce que dit là-dessus notre bon Ossian. Eciis-moi ma tendre amie et bien longuemenl et reçois mille et un baisers de Vamourle plus tendre et le plus vrai.

Bonaparte \

Il est arrivé le 3o ventôse (20 mars) à Mar-

' Contemporaine, II, 355.

MADAME BOiNAPARTE

seille où il a annoncé son mariage à sa mère et à ses sœurs et posé ses conditions pour l'attitude qu'elles doivent prendre vis-à-vis de sa femme. Dans la journée du 4 germinal (sS mars) il passe à Toulon et arrive à Antibes. Le 6 (26 mars) il est â'Nice.

Le 7, il lance cette proclamation à son armée :

Soldats^ vous êtes mis, mal iioiinis ; le gouvernement vous doit beaucoup il ne peut rien vous donner, votre patience, le courage cjue vous montrez au milieu de ces rochers sont admirables ; mais ils ne vous procurent aucune gloire, aucun éclat ne rejaillit sur vous. Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir ; vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats de l" armée d' Italie , manqueriez-vous de courage ou de constance ? w

Le 10 germinal, il écrit à Barras : « Donnemoi des nouvelles de Paris ; un petit baiser à jyjmes Taiiien et Châteaurenaud : à la première sur la bouche, à la seconde sur la joue. Mes compliments à Tallien et seulement un baiser à ma femme, mais un baiser affectueux ^ »

' LuMBROSO, Mise. NajK. Y, 25;.

LA CAxMPAGXE D'ITALIE i3

II. A LA. CITOYENNE BONAPARTE, CHEZ LA CI- TOYENNE Beauharnais, rue Ghantereine, N" 6, A Paris.

Nice, 10 germinal an IV.

(3i mars 1796.)

Je n ai pas passé un jour sans f aimer ; je n'ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras ; je n'ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l'ambition qui me tiennent éloigné de l'âme de ma vie. Au milieu des affaires^ à la tête des troupes, en parcourant les camps, mon adorable Joséphine est seule dans mon cœur, occupe mon esprit, absorbe ma pensée. Si je m'éloigne de toi avec la vitesse du torrent du Rhône, c'est pour te revoir plus vite. Si, au milieu de la nuit, je me lève pour travailler cest que cela peut avancer de quelques jours Varrivée de ma douce amie, et cependant, dans ta lettre du 23, du 26 ventôse, tu me traites de vous. Vous toi-même! Ah! mauvaise, comment as-tu pu écrire cette lettre ! Qu'elle est froide ! Et puis, du 28 au 26, restent quatre jours ; qu as-tu fait, puisque tu n'as pas écrit à ton mari?... Ah! mon amie, ce vous et ces quatre jours me font regretter mon

i4 MADAME BONAPARTE

antique indifférence. Malheur à celui qui en serait la cause! Puisse-t-il, pour peine et pour supplice^ éprouver ce que la conviction et l'évidence [qui servit ton aniiT] me feraient éprouver ! L'Enfer n'a pas de supplice ! ni les furies de serpent! Vous ! vous ! Ah ! que sera-ce dans quinze Jours ?... Mon âme est triste, mon cœur est esclave et mon imagination m'effraie... Tu m'aimes moins., tuseras consolée. Un Jour tu ne niainieras vlus ; dis-le moi ; Je saurai au moins mériter le malheur... Adieu, femme., tourment, bonheur, espérance et âme de ma vie, que J'aime, que Je crains, qui m'inspire des sentiments tendres qui m'appellent à la nature et des mouvements tempétueu.r aussi volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour étemel, ni fidélité, mais seulement... vérité, franchise 5<7/i5 bornes. Le Jour que tu dirais Je t'aime moins sei'a le dernier de mon amour ou le dernier de ma vie. Si mon cœur était assez vil pour aimer scms retour.! Je le hacherais avec les dents. Joséphine ! Joséphine! Souviens-toi de ce que Je t'ai dit quelquefois : La nature m'a fait l'âme forte et décidée. Elle t'a bâtie de dentelle et de gaze. As-tu cessé de m' aimer ? Pardon, âme de ma vie, mon âme est tendue sur de vastes combinaisons. Mon cœur.

entièrement occupé par toi a des craintes qui nie rendent malheureux. Je suis ennuyé de ne pas t'appeler par ton nom\ J'attends que tu me Vécrii>es. Adieu ! Ah ! si tu ni aimes moins, tu ne m'auras jamais aimé. Je serais alors bien à plaindre.

Bonaparte.

P.-S. — La guerre, cette année., n'est plus reconnaissable. J'ai fait donner de la viande, du pain, des fourrages ; ma cavalerie armée marchera bientôt ; mes soldats me montrent une confiance qui ne s'exprime pas ; toi seule me chagrines ; toi seule, le plaisir et le tourment de ma vie. Un baiser à tes enfants dont tu ne parles pas! Pardi! cela allongerait tes lettres de la moitié. Les visiteurs, à dix heures du mati/i, /l'auraient pas le plaisir de te voir. Femme ! ! !-.

Il part de Nice, le i3 germinal (2 avril), s'arrête à Menton, d'où le 14 (3), il gagne Oueille ; avant d'y arriver, il s'arrête à Port-Maurice, d'où il écrit :

' Voyez les suscriplions des premières lettres. - Conlemjjoraine, II, 3(ii.

ï6 MADAME BO>;APARTE

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