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qu'ils y sont restés, qu'ils aient particulièrement réussi; mais cela n'était point en question. On les avait pris pour des gens bien nés et peutêtre sur leur bonne foi, bien qu'en vérité cela donnât à rire. Ce fut par une lettre du troisième Consul — Le Brun — que M"'" de Lucay, qui était née Papillon d'Auteroche, nièce par suite de Papillon de la Ferté, jadis intendant des Menus, fut instruite de la nouvelle. La lettre qu'elle reçut au lieu de son mari qui venait d'être malade, était accompagnée d'une dépêche officielle. « Le gouvernement, citoyen préfet, écrivait Le Brun, le aS vendémiaire an X (i- octobre 1801), veut donner plus de dignité à la représentation consulaire et, pour cela, il a cru qu'il fallait quatre personnes qui fussent chargées de faire les honneurs du palais aux ambassadeurs, aux autorités constituées, et qui pussent remplir quelques missions de confiance près les cours étrangères. C'est mieux que ce qu'étaient les introducteurs des ambassadeurs; c'est mieux que ce que vous avez vu le citoyen Benezech. Pour remplir ces places, le gouvernement désire des hommes qui, ayant une considération personnelle acquise par des fonctions honorables, par des circonstances de famille et de fortune,
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puissent recevoir chez eux les ambassadeurs et les étrangers distingués, donner enfin l'idée d'une nation polie et d'un gouvernement honorable. » Quand Luçay arriva de Bourges à Paris et qu'il vit Le Brun, celui-ci lui parla longuement de la nouvelle place des préfets du Palais. « On veut rendre ces places marquantes, lui dit-il, et, pour cela, d'abord, il est convenu qu'il y aura toujours un des quatre préfets nommé ambassadeur chez l'une des grandes puissances. Le service ne se fera que par deux, de façon qu'on aura toujours six mois dans l'année pour disposer son temps à songré. Le temps du service ne' sera pas par lui-même très assujettissant parce que le Premier Consul a éloigné les jours de réception. On ne compte pas que les nouveaux préfets doivent avoir'une trop grande maison ni que leur maison doive être ouverte. Ils donneront seulement à diner, à peu près une fois par mois, aux ambassadeurs et auront, dans le même espace, quelques jours de réception, le soir, où il ne s'agira que de thé, brioches, etc. Ainsi, écrit M. de Luçay à sa femme, je suis sur que cela te fera plaisir. » Chaque jour il lui envoie de nouvelles informations au sujet des attributions et du traitement de la place. On ira
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au Conseil d'Etat, où Ion aura un bureau ; le traitement sera de aS ooo franc's ; on aura le costume écarlate avec broderie d'argent. « Je pense, écrit M. de Luçay, que ma place sera autre chose que ce qu'elle est aujourd'hui. Si elle n'était que ce qu'elle est dans ce moment elle me flatterait bien peu. » Le pauvre homme ! Un habit rouge, 25 ooo francs, des présentations à taire, des gens à placer, des cortèges à conduire, c'est tout et c'est assez. Car les magnificences promises, entre autres les ambassades et les grandes places, disparaîtront comme sur la mer les palais de la féeMorgane.
Les préfets n'ont, à la vérité, aucune notion de ce qu'ils doivent faire ou faire faire pour 25 ooo francs et il leur manque la première des vertus d'un courtisan : savoir rester debout. Dès son début, ^1. de Lucay écrit à sa femme : « J'avais passé quatre heures sur mes jambes chez le Premier Consul. De là, j'ai été chez le consul Lebrun où Ton ne s'asseoit pas davantage. Hier, j'ai encore passé quatre heures debout chez le Premier Consul où j'ai commencé mon apprentissage en présentant, concurremment avec M. Benezech, les ambassadeurs; puis j'ai dîné au Palais avec environ cent vingt pcr-
sonnes. » Mais cela ne serait rien encore : « J'ai passé mes journées, écrit-il, sans chapeau sur la tête. » Et cela est la grosse affaire : Pourvu qu'au milieu de ces événements extraordinaires, M. de Luçay ne se soit pas enrhumé.
Tout les presse à ce moment, et comment les heures suffisent-elles ? Il s'agit de finir ces traités de paix dont les préliminaires seuls sont signés ; de recevoir l'Europe entière qui, par curiosité ou par intérêt, se rue sur le Paris révolutionnaire et l'envahit; il faut alterner les dîners à quarantecinq personnes où paraît M'^'' Bonaparte, avec les banquets à cent quatre-vingts couverts où, au milieu des personnages les plus décoratifs du gouvernement, les militaires décorés de sabres d'honneur ont une place distinguée. Dans ces banquets, il s'agit de faire des expériences comme de répandre le pain à trois et quatre sols la livre, qui, « quoique moins blanc que l'autre, n'en est pas moins déclaré par les convives très bon et très savoureux ». Il s'agit de préparer cette expédition de Saint- Domingue dont Napoléon voudra plus tard rejeter la faute sur Joséphine, comme si la France entière n"y avait pas applaudi — économistes, créoles, soldats, tous ceux qui voyaient
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justement dans Saint-Domingue un Eldorado, l'Eldorado qui, parle labeur forcé de ses nègres, négresses et négrillons, avait apporté à la France de l'ancien régime son luxe aimable, son renouveau de plaisirs, ses joies d'élégance, le suprême raffinement de ses lingerjes blanchies dans les Iles. Le Consul va au théâtre, il assiste aux Français aux débuts, dans Mélanie, de M"*" Bourgoing, cette fleur nouvelle, tout à l'heure la déesse des ris et des plaisirs, au teint clair, dont les yeux doux éclairent le visage un peu court d'une illumination, de gaité.
Et l'ascension de IM"^° Bonaparte continue. On ne lui présente pas encore officiellement les femmes : c'est dans des maisons tierces, comme chez M""' de Montesson, que la cérémonie s'accomplit. Ainsi les choses se passent pour M'"* DiwofF, tout récemment arrivée de Berlin. M"' Bonaparte la reçoit le matin aux Tuileries, puis l'invite à déjeuner avec des gens qui ont quelque chose à demander. Lorsque, en mars. M"'" Diwofl" est présentée au Premier Consul : « N'est-ce pas, lui dit-il, madame, qu'on danse ici mieux qu'à Berlin. Si j'ose dire, nos jeunes dames et nos jeunes gens dansent trop bien pour des honnêtes gens ! » Mot qui doit
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porter, car il le répète et il y tient. N'est-ce pas le temps où lorsque chez elle, en solo, danse jyjme Récamier, les Anglais montent sur les meubles pour la regarder. Aussi bien chez M"*^ Hamelin que chez M"" de Beauharnais le goût de la danse a pris une forme de passion, mais, sauf quand on valse, ce qui est indécent et ne se fait pas, la femme et Thomme dansent isolés, seule façon qu'on les admire et qu'ils déploient leurs grâces. Ainsi font-ils leurs effets, mais, fort justement, le Consul n'aime pointque les hommes et les femmes de la société jouent aux baladins et suffit-il de quelques paroles de ce genre pour mettre les sociétés au pas. Rien de plus difficile au surplus que de régler et d'accorder ces pas de danse et, pour peu qu'on les perde des yeux, comment ne sortiraient-ils pas des règles?
11 s'agit de faire mieux et de bien plus : Celui qui vient de conclure la paix avec l'Europe, qui s'efforce en ce moment à doter la France d'un Gode de Lois qui résistera à un siècle d'attaques, le Premier Consul est entré en lutte déclarée avec le Tribunat, le Corps Législatif et l'Institut, à propos du Concordat. Il s'agit de savoir si Daunou et Dupuis, deux des coryphées de la
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résistance, entreront au Sénat; il s'agit de savoir si Bernardin de Saint-Pierre, honni à l'Institut, pressé, presquebattu, parcequ'ila ditqu'ilcroyait à Texistence de Dieu, aura le droit d'exprimer, endos termes aussi modérés, une opinion que le Premier (]onsul trouve admissible. Il s'agit de savoir si le pacificateur du monde, qui sent derrière lui la France, s'arrêtera devant ce barrage d'imbéciles et de gredins, pour qui le mot de liberté signifie d'abord l'oppression des autres. Laissant Lucien négocier avec les parlementaires, acheter les uns, menacer les autres, il })art pour Lyon oii il a convoqué la Consulte Italienne. C'est la République Cisalpine (ju'il transforme, à laquelle il va donner une constitution analogue à celle qu'il médite pour la France.
Ce voyage de Lyon est la première occasion où ^I"'" Fionaparto est mise ofliciellement en vue ; oii elle paraît revêtue dune sorte de dignité officielle. A l'arrivée, après soixante heures de route dans la neige, concert et bal ; deux jours après, bal olïert par le commerce à M'"* Bonaparte; puis, bal offert par les généraux. Et on lui dédie des vers, et, dans les fabriques 'qu'elle visite avec son mari — par exemple chez
de Barre, Théoleyre et Dutilleux — des métiers sont montés où l'on achève en sa présence un écran en velours à son chiffre. Le 3o nivôse (20 janvier) la fête lui estuniq^ement offerte. « Une députation de Lyonnaises lui présente une corbeille de fleurs qu'elle reçoit avec autant de grâce que de sensibilité. Le fond de la salle offre la représentation d'Androclès tirant l'épine de la blessure du lion. L'allégresse générale est excitée par une musique agréable, une illumination éclatante, une afïluence prodigieuse et surtout par la présence du Premier Consul et de son épouse. » M"'" Bonaparte, ainsi que presque toutes les dames qui participent à la fête, est» vêtue en étoffes de soie de fabrication lyonnaise et c'est là une des politesses que le Premier Consul sait faire à la ville de Lyon. Bien autre chose pour M""^ Bonaparte le 5 pluviôse (25 janvier) quand elle va seule à la fête qui lui est ofterte par l'armée dans le bâtiment de Sainte-Marie de Bellecour. Après avoir parcouru la salle, elle prend place sur une estrade surmontée de guirlandes et de couronnes de fleurs avec cette inscription : Les grâces unies à la valeur.
Et au retour à Paris, le pas est franchi. Le 18 ventôse (9 mars) les journaux annoncent que
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« les épouses des ambassadeurs, ministres et envoyés des puissances étrangères ont été présentées à M"'" Bonaparte et qu'elles lui ont présenté chacune plusieurs dames de leur nation qui se trouvaient à Paris. Gela est le rétablissement de l'étiquette que l'on suivait vis-à-vis de la reine. Mais voici bien mieux : C'est, après les illuminations et les fêtes qui célèbrent la paix d'Amiens, la publication d'une autre paix à propos de laquelle on présage l'assassinat du Consul et la reprise de la Révolution, c'est la proclamation du Concordat.
A six heures du matin, la loi est promulgée par le Consul, soixante coups de canon ; à huit heures dans les rues, un cortège la proclame. A dix heures et demie, le Consul fait défiler la parade dans la cour du Carrousel, et il distribue des drapeaux à diverses unités nouvelles. A onze heures et demie, en habit écarlato sans revers, avec large broderie de palmes en or sur toutes les coutures, un sabre d'Egypte suspendu par un baudrier très étroit, avec un col noir, des culottes de soie, des souliersà boucle, un chapeau à la française avec panaclie tricolore, il part des Tuileries. En tête, hussards, chasseurs, dragons, grenadiers delà garnison, puis infanterie légère
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de la Garde, légion de gendarmerie d'élite à pied et à cheval, grenadiers à pied, chasseurs à cheval de la Garde. Ensuite les voitures des conseillers d'Etat, des membres du corps diplomatique, et celles à quatre chevaux des ministres etcelles à six des Consuls. Au-devant delà voiture du Premier Consul six chevaux de main conduits par des mamelucks. Sa voiture à huit chevaux est couverte de laquais en livrée verte et or, les ofénéraux de la Garde chevauchent à côté et deux piquets de cavalerie la cernent ; le cortège se termine par les grenadiers à cheval et cinquante gendarmes. Toute la domesticité des ministres, des ambassadeurs, des consuls est en livrée. Tout reluit de neuf, tout éclate d'argent et d'or ; on est déjà loin des fiacres au numéro couvert de papier. Quand Bonaparte entre dans l'église quatre bataillons d'infanterie y sont établis et tiennent toutes les issues. La messe est célébrée pontificalement, avec des chœurs du Conservatoire pour lesquels Sarrette, d'un ton de maître, a réclamé des répétitions sous peine d'empêcher l'exécution. Puis les évêques prêtent serment aux mains du Consul. Au retour, salve de soixante coups de canon.
Rien ne s'est passé, nul attentat des généraux
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boudeurs. Si pourtant : une l)ataille de dames. Le Premier Consul a ordonné de réserver à Notre-Dame, pour sa femme et sa famille, la tribune qui séparait le chœur de la nef. On y a placé une sentinelle, mais M""*^ Hulot arrive avec sa fille M"' Moreau, force la (consigne et s'empare du siège destiné à M"" Bonaparte. Le Consul le voit en entrant dans l'église et il ressent si vivement l'injure qu il ne reverra point Moreau.
Ainsi, écrit le ministre de Prusse à sa cour le 8 floréal (28 avril), « tout reprend autour du Premier Consul et de son épouse les allures et l'étiquette de Versailles. Le luxe d'apparat, équipages, livrées, nombreux domestiques, i"eparaissent de tous côtés. On met du choix dans l'admission des étrangers et les femmes étrangères présentées au Premier Consul, au cercle de son épouse, lui sont nommées par un des Préfets du Palais. Il prend quelque goût pour la chasse, et les forêts oii chassaient jadis les rois de France et les princes du sang vont être réservées pour lui et les officiers de sa suite... »
Il ne manque qu'un nom nouveau à ce nouvel état de choses. Le Sénat, qui a reçu un premier et formel avertissement, prend une délibération
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portant réélection de Bonaparte pour dix années. Le Consul refuse : « Le suffrage du peuple, dit-il, m'a investi de la suprême magistrature. Je ne me croirais pas assuré de sa confiance si Facte qui m'y retiendrait m'était pas encore sanctionné par son suffrage. » Le 20 floréal, les Consuls, le Conseil d'Etat entendu, arrêtent : Le peuple français sera consulté sur cette question : Napoléon Bonaparte sera-t-il Consul à vie. Le peuple répond : sur 3 677 259 suffrages exprimés 3 568 885 veulent que Bonaparte soit consul à vie. 8374 refusent. Deux années ont suffi pour que le peuple affirmât ainsi sa confiance, 'ses espoirs et sa volonté.
Joséphine n'avait point agréé tout de suite Fétonnante fortune qui venait l'arracher à sa vie bourgeoise, elley avait résisté avec une énergie que justifiaient ses craintes. Si Bonaparte recevait un pouvoir viager, n'arriverait-il pas très vite à le souhaiter héréditaire et comme il ne pouvait en jouir pleinement sans enfants, ne serait-il pas naturellement poussé à un divorce et à une nouvelle union? Elle pouvait penser que ces projets étaient nuisibles à son mari, puisqu'ils l'étaient assurément à elle-même, mais comment lutter contre l'avenir ? En dehors de cette radieuse et terrible entité, elle avait contre elle Lucien, Joseph, Rœderer, Regnaud de Saint-Jean d'Angely, Fontanes, combien d'autres ; mais Lucien était seul redoutable : Il portait à ce qu'il voulait faire exécuter par son frère une conviction personnelle et il pensait bien (jue si
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Napoléon avait le présent, il aurait l'avenir. Encore avait-il déjà des mots de prince du sang. Gomme Joséphine lui demandait pourquoi il n'était pas venu dîner le lundi précédent : « Parce qu'il n'y avait pas de place marquée pour moi, répondit-il. Les frères du Premier Consul doivent avoir les premières places après lui. » Impossible de poser plus franchement sa candidature. Du côté de Bonaparte, Joséphine ne trouvait qu'un très médiocre appui. « Quelle file et tricote », disait-il. Mais sa vie n'était point montée pour cela. Il lui fallait du monde, des distractions, une vie occupée, au moins par des achats et des fantaisies. Or, ce n'étaient plus ses fantaisies, mais celles de Bonaparte qui la régissaient. A des heures sinistres du matin, il fallait qu'elle fût prête, disposée et gaie, pour aller où il plaisait au Consul, et de même le soir. On revient du Jardin des plantes, mais revient on de Malmaison, et quand on a affaire à Paris n'estce pas abominable? « Bonaparte, écrit-elle à M'"'' de Krény, a décidé à sept heures du soir qu'on irait coucher à Malmaison, ce qui a été exécuté à l'instant. Me voici, ma chère petite, confinée à la campagne pour je ne sais quel temps, j'en suis triste à en mourir. Malmaison
qui avait tant d'attraits pour moi n'est à mes yeux cette année qu'un endroit désert et ennuyeux. » Et en voici la raison, une raison qu'elle seule et son amie et quelqu'un d'autre sans doute, auraient pu expliquer. « Je suis partie hier si précipitamment que je n'ai pas eu le temps de rien faire dire ?in jardinier qui m'avait promis des fleurs. Comme je veux absolument lui écrire faites-inoi dire ce qu'il faut que je lui mande. J'ignore ce dont vous êtes convenue avec lui; je désire surtout lui témoigner mon chagrin, attendu, ma chère petite, qu'il est bien réel, »
Qu'est-ce que ce jardinier mystérieux etquelles excuses ne doit-on pas à un tel personnage? En vérité, c'est bien, ici le galant jardinier, et quand Joséphine assure ensuite M"' de Crény qu'elle tient toujours cinquante louis à sa disposition, n'est-il point permis de se demander quels services elle rémunère ainsi, chez « la plus fidèle et la plus dévouée des amies?» Sans doute est-ce l'unique occasion oii l'on puisse former un soupçon, mais, s'il est sérieux, quel singulier déguisement elle adopte; et s'il n'est point fondé, quel étrange mystère ?
Au milieu des cérémonies presque quotidiennes, elle passe le printemps entre Paris et Malmaison. Mais ni à Paris, ni à Malmaison, car elle est constamment sur la route. Et pourtant, de combien de choses on pourrait s'amuser si on était de loisir! 11 y a l'ambassadeur turc, son excellence Ghalis efFendi, bach mouhassedé, qui fait la joie des Parisiennes auxquelles il offre des schalls, des pastilles d'ambre, des parfums, « des curiosités orientales » dont il a apporté des milliers de caisses : cet ambassadeur turc prête, dans cette époque sérieuse, une nuance de gaieté exotique, qui n'est pas sans influence sur les modes, et qui subsiste dans l'opérette. 11 est, dans cette petite cour oi^i l'on entend être solennel, moins folâtre que son prédécesseur du temps du Directoire, mais les objets dont il dispose sont autrement riches et l'on parle courammentde schalls estimés plus de 6000 florins.
M""' Bonaparte interrompt ces trains de fêtes pour aller à Plombières : Gorvisart a prétendu qu'elle y trouverait des eaux souveraines, qui lui rendraient un éclat de jeunesse et fourniraient au Premier Consul l'espoir d'une postérité. En fait, elle n'est point si âgée qu'elle doive y renoncer, mais ses quarante ans sonnés ne
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sont pas à mettre en oubli, non plus que ses origines créoles et l'existence qu'elle a menée. Elle essaie bien de rejeter la faute sur Bonaparte qui n'est pas sans en être frappé, car elle a pour elle sa fille et son fils. Elle entend pourtant prendre toutes les précautions et s'assurer toutes les chances. Aussi, c'est une cure sérieuse qu'elle entreprend. Elle voyage, sans qui que ce soitde la famille, escortée par un détachement de carabiniers et par la gendarmerie nationale, et son train est de trois voitures. On lui rend, à son passage, des honneurs souverains à Nancy où son petit parent M^' d'Osmond est évêque ; elle apprend que son installation ne s'est faite qu'après beaucoup de difficultés et avec d'élranges man(|ues d'égards; alors, au dîner, à la préfecture, où Ton a donné à l'évoque une place inférieure, elle fait semblant de ne pas le voir, le réclame à haute voix, le fait asseoir près d'elle, le comble d'égards. Plus tard elle saura s'indigner lorsque la mairie enverra à M'''' d'Osmond un billet de garde. Mais elle dit vrai lorsqu'elle écrit à sa fille, dès son arrivée à Plombières : « Je sens que je n'étais pas née pour tant de grandeur et que je serais plus heureuse dans la retraite environnée des objets
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de mon affection. » Les objets de son affection — et les objets de mode ; ainsi fait-elle venir avec un passeport militaire signé de Duroc le citoyen Herbault qui vient lui montrer toutes sortes de jolis chapeaux et qui circule en qualité d' « attaché au service de M""" Bonaparte » . Elle reçoit du Premier Consul des lettres très tendres. « Je t'aime comme le premier jour parce que tu es bonne et aimable par-dessus tout » et il termine : « Mille choses aimables et un baiser d'amour. » Il est à Malmaison où « l'aimable fille Hortense fait à merveille les honneurs » et monte le Barbie/- de Séville. Rien n'est plus joli et lorsque Bonaparte dit qu'elle a joué Rosine avec son intelligence ordinaire n'est-ce pas le plus grand des éloges ? Mais à propos de ce Malmaison qu'elle aime si fort et auquel elle s'est attachée comme à son destin, n'y a-t-ilpas, dans une des lettres du Consul, une indication qui doit lui faire peur. Oh ! ce n'est qu'un mot dans cette lettre du 8 messidor an X où il se réjouit des nouvelles qu'elle a données de sa santé et qu'il a soumises à Corvisart : il dit : « J'ai été voir hier la manufacture de Sèvres et Saint-Cloud. »
Saint-Cloud ! C'est le palais, adieu Malmaison !
SAINT-CLOUD 3i5
On y pourra venir mais en passant, et l'on y deviendra étranger. Et que sera-ce de ce palais de Saint-Gloud? Ce fut presque avec des formes de colère que, en l'an VIII, le Premier Consul rejeta la pétition que lui présentèrent les habitants pour qu'il rendît à leur village, par sa résidence, l'éclat des jours anciens. La première idée de s'y installer remonte au i8 fructidor an IX (5 août 1801) où, dans une promenade sur les coteaux, Berthier l'y engagea très vivement. Il énuméraitles avantages à l'infini qui lui faisaient préférer Saint- Cloud à Malmaison. El le premier était qu'à son dire, avec aS 000 francs, la maison pouvait être rendue habitable. Fontaine et Percier furent appelés. Leur premier devis s'éleva à I 000 000 francs. ^Nlais le Premier Consul n'en a accordé que 600 000 dont 3oo 000 pour le château. Il a doublé ; accepté le chiffre des architectes, qui, après vérification, ont demandé 9. 847 000 fran(;s. Il faut encore trois millions pour qu'on s'installe et ce n'est pas un architecte qui le dit, c'est Duroc. Encore le mobilier atteindra-t-il un chiffre tout à fait surprenant; car ce n'est ni un architecte ni un tapissier ((ui le commande, c'est Fischer, qui fait fonction d'intendant du Premier Consul.
3i6 MADAME BONAPARTE
Joséphine achève pourtant sa saison d'eaux. La cousine de son mari, M*"" Alexandre de La Rochefoucauld qui est née Pivart de GhastuUé, est venue la passer avec elle. M"° de La Rochefoucauld sait ce qu'elle fait : Une seule lettre que Joséphine lui adresse après son retour à Paris répond à vingt demandes ; demandes pour M"^"^ Taloaelte, pour M"'"' de Sourdis. pouf j^jme £)aru, pour M'"" de Rivaux, mais surtout, surtout pour M"'^ de La Rochefoucauld. Son mari, le second fils du duc de Liancourt, entré au service en 1780, a émigré en Angleterre en 1792. « Époque trop pénible, écrivait-il plus tard, pour que ma conscience me permît d'aider en rien au gouvernement qui franchissait toutes les bornes de la morale et de l'honneur. » Dès sa rentrée, après brumaire, sur le témoignage de Joséphine, et parce que sa femme était cousine issue de germain d'Alexandre de Beauharnais, il fut nommé préfet de Seine-et-Marne. Mais sa femme, qui avait été emprisonnée à Port-Libre durant la Terreur, et qui disposait de l'influence, souhaita, comme le dit d'Antraigues, que son mari fut « maintenu pour un temps indéterminé dans une grande situation hors de France », ou d'Europe. On le fit donc chargé d'affairées, puis
ministre en Saxe. Il devait être deux fois, avant et après Austerlitz. ambassadeur à Vienne avec 200 000 francs de traitement, durant que sa femme serait dame d'honneur de l'Impératrice avec 40 000 francs de fixe et des gratifications à l'infini. Pour l'instant, « elle était de ces personnes qui n'avaient garde de venir le soir aux Tuileries, mais qui,ayantpartagéce palais en deux régions, croyaient pouvoir, sans déroger, emporter le matin du rez-de-chaussée tout ce que pouvait obtenir leur importunité en échappant à l'obligation de reconnaître la puissance qui habitait le premier étage ». Contrefaite et pourtant galante, elle avait de l'agrément dans ses grands yeux bleus, surmontés de sourcils noirs ; l'esprit était \if, hardi, sec, mais avec du trait. Elle semblait n'avoir pour objet que de refaire sa fortune et c'était bien pour cela qu'elle était venue aux eaux de Plombières. Sa cure avait merveilleusement réussi. M'"" Bonaparte 'ne peut se taire de « sa tendre amitié et du bonheur qu'elle a eu d'avoir passé ces trois semaines avec elle. Je les mettrai, écrit-elle, au nombre des jours heureux que j'aurai eus dans ma vie. » C'est elle (jui se rend la commissionnaire de M"" de La Rochefoucauld pour les
affaires que celle-ci a à Saint-Domingue. Elle en écrit lettre sur lettre au général Leclerc en personne. Par compensation, M™" de La Rochefoucauld semble disposée à recruter pour les Tuileries, au moins pour le salon jaune du rez-de-chaussée et elle fait valoir les avantages qu'on en tire, pourvu qu'on sût s'y prendre.
Lorsqu'elle revient de Plombières, pour le i4 juillet (25 messidor), Joséphine trouve Bonaparte arrivant de Mortefontaine où il a passé plusieurs jours à causer, chasser et faire de la politique — • la politique que déteste/Joséphine; mais elle doit bien s'y soumettre et faire bonne mine. Le 28 messidor (qui est le 17 juillet), on lui présente les ministres étrangers, leurs femmes et les dames étrangères ({ui ont déjà été présentées. « Il ne devait pas y avoir de nouvelles présentations, écrit Stapfer, parce qu'on voulait écarter poliment la duchesse de Cumberland dont le désir d'être reçue par M"" Bonaparte ne se conciliait pas avec l'étiquette de la cour où elle n'a jamais pu se faire re(;onnaître comme duchesse de Cumberland, Elle trouva malgré cela moyen de s'introduire dans l'appartement de M'"" Bonaparte, (|ui lui
dit à peine deux mots et nous priva de la présence du Premier Consul qui, contre sa coutume, ne vint pas dans le cercle des dames pour éviter que M*"'' de Cumberland lui fut présentée. »
Le préfet du palais de service avait fait de son mieux, au milieu des dames parées des présents de l'ambassadeur turc, mais il n'avait pu remplacer comme il eût voulu les femmes qui eussent du entourer M™® Bonaparte, La cour étant constituée, il fallait bien qu'elle reçût ses organes. A présent il en était des personnages comme du cadre. Si Ion allait encore à Malmaison où l'on donnait la comédie, le Premier Consul, surtout après la proclamation solennelle du plébiscite, avait hâte de s'installer à Saint-Cloud. Il s'y établirait dans une souveraineté effective : il y déploierait des pompes guerrières que né supportait pas Malmaison; il y recevrait, dans des salons appropriés, la foule des courtisans ; il jouerait au roi. Joséphine était profondément triste et ne parvenait pas à le dissimuler. Elle sentait, comme tout le monde, que « le Consulat à vie était gros de l'hérédité » ; elle savait que l'insuccès de sa dernière saison à Plombières était connu de tout le monde et il ne lui restait plus qu'une carte à jouer : l'adoption du fils
d'Hortense et de Louis, mais que de difficultés pour y parvenir et comment vaincre les susceptibilités jalouses du père?
« Dévorée » par ces inquiétudes, Joséphine passe ainsi ses derniers jours de Malmaison, souvent, très souvent, sur la route des Tuileries où il faut être pour les réceptions. Carie Premier Consul a décidé que la fête du Consulat à vie ne serait point célébrée le i4 juillet, comme on avait dit, mais le i-j thermidor — le i5 août — jour de sa naissance. Concert par trois cents instrumentistes, comprenant, au milieu de morceaux de Martini, (^liérubini, Jadin, Catel, Méhul etRameau, de longs fragments du Carmen Seculare de Philidor; réception des députations de tous les Corps constitués apportant leurs félicitations ; réception des ambassadeurs, discours ; 25 658 fr. 96 centimes d'illuminations sur le •palais. Combien plus à la ville de Paris qui érige, au-dessus d'une des tours de Notre-Dame, une étoile de trente pieds de haut, formée de lampes à courants d'air qui l)rillent encore au lever du soleil; au terre-plein du Pont-Neuf, une figure de quarante-deux pieds de proportion sur un piédestal de soixante, représente la Paix; et puis trois feux d'artifice, un à l'Hôtel de Ville,
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un aux Champs-Elysées et un bouquet de plus de I2 000 fusées au Pont-Xeiif. Mais le plus beau tient en une ligne : L'Hôtel de Ville comme sous la monarchie.
On y retourne à grands pas : lorsque le 3 fructidor (21 aoùti le Premier Consul, accompagné, des deuxième et troisième consuls, des ministres, des conseillers d'Etat, des préfets et du gouverneur du Palais, des généraux de la Garde et des généraux inspecteurs, se rend en six voitures, sous une escorte de garde à cheval, la troupe formant la haie, des Tuileries au Luxembourg, une députation de dix sénateurs, avec deux huissiers et deux messagers d'Etat, Taccueille au pied de l'escalier. Joseph et Lucien, déclarés sénateurs comme membres élus par le Conseil d'Etat et par le Tribunatau Grand Conseil de la Légion d'Honneur, prêtent un serment bizarre et nouveau qui ouvre les plus étonnantes perspectives et que tous les sénateurs répètent à la suite : « Je jure d'être fidèle à la Constitution, d'en suivre constamment l'esprit et les principes quand je serai appelé, dans le Sénat, à en développer et à en expliquer les dispositions, de défendre toujours les droits et les intérêts du
peuple et la stabilité du gouvernement. » Rien ne prête davantage aux suppositions ; car quels sont à présent « l'Esprit et les Principes » d'une Constitution dont, après moins de deux ans, l'on a supprimé les principaux articles, en renforçant constamment le pouvoir personnel et en abolissant les listes môme d'éligibilité. Il ne reste qu'à éliminer les quelques hommes qui donnent encore une apparence républicaine au gouvernement et qui combattent la réaction royaliste et religieuse.
Tout de suite après la publication du Concordat, le ministre de la Police a prétendu maintenir la liberté des non-catholiques ; il a, le i8 prairial (7 juin), lancé une circulaire où on lit : « La majorité de la nation n'a pas le droit d'imposer son culte à la minorité ; le domaine des consciences n'est au pouvoir d'aucune puissance humaine. » Cette phrase n'a point été pardonnée; mais ce n'est là qu'un médiocre épisode dans une guerre qui dure depuis deux ans et où Fouché, par son adresse et l'utilité dont il est, a eu presque constamment l'avantage sur Lucien. Mais pour se défendre, il lui faut la présence réelle. Joseph et Lucien, profitant dun séjour de vingt-quatre heures que Napoléon est venu faire, sans sa
femme, à Mortefontaine, le chambrent, lai démontrent que Fouché contrarie constamment sa politique et qu'il est pour elle un adversaire redoutable, qu'il convient de remanier le ministère en créant une charge ressemblant à celle du chancelier et d'attribuer ce grand office à un homme placé au-dessus des intrigues et des conspirations de police. On présente au Premier Consul Régnier, qui n"a point mal fait dans l'administration des Domaines Nationaux et dont les conspirateurs se croient parfaitement surs. On se débarrasse de Fouché, ministre de la Police, d'Abrial, ministre de la Justice, de Rœderer *qui paraît trop doctrinaire à l'Instruction publique, en les faisant sénateurs et le Premier Consul anoblit cette promotion en y joignant le général d'Aboville et M*^'' Du Belloy, archevêque de Paris.
Le contraste de ces nominations rend pour Fouché la chute plus pénible, mais Joséphine souffre plus que lui de sa disgrâce. Elle en témoigne beaucoup de peine et de colère, mais tout est accompli lorsqu'elle l'apprend de Cambacérès. Depuis le retour d'Egypte, bien qu'elle eût échoué dans ses négociations pour la royauté et qu'elle eut été contrainte d'y renoncer, elle
n'avait point été touchée aussi durement par ses beaux-frères. Elle avait partie liée avec Fouché dont la chute semblait annoncer, que, avant peu, sous prétexte d'assurer l'hérédité, on imposerait au Consul de divorcer et d'épouser quelque princesse, Lucien avait rapporté d'Espagne un tel projet et il ne manquerait pas d'y revenir. Elle a bien d'autres ennuis qu'elle avoue elle-même à sa confidente ordinaire : M"* de Krény. Bonaparte devenu presque roi s'élève à des fantaisies royales : ce sera ^V^" Georges presque à ses débuts et c'est Joséphine Grassini. Celle-ci plus redoutable, semble-t-il, car il la connaît depuis six ou sept ans. En 1796, à Milan, au temps des premiers triomphes, elle a paru devant lui el, dans un enthousiasme divin, elle s'est offerte. Et il l'a refusée par amour pour l'autre .Joséphine. Il Ta retrouvée aux jours de Marengo : déjà, chez la femme de vingt-sept ans, le corps court s'est alourdi; la tète puissante, aux traits vigoureux, aux sourcils charbonnés, aux épais cheveux noirs, est encore plus commune. Il ne faut pas retenir d'elle un portrait qu'on dit être de M"" Lebrun, mais des portraits peints à Milan et des gravures contemporaines. C'est une épaisse commère que, mal-
gré ses yeux de feu, sa peau bistrée, ses airs d'amoureuse, on laisserait à ses inventions de plats milanais, n'étaient sa voix, son chant, l'admirable instrument qu'elle possède et dont elle joue. Après le concert de Milan, les choses ont marché vite, si vite que le lendemain matin elle déjeunait dans la chambre du Consul avec Berthier en tiers. Sa venue a été annoncée à la France par le quatrième bulletin de l'Armée d'Italie. Le 14 juillet, fête de la Concorde, elle a chanté à Paris un morceau composé tout exprès «sur la délivrance de la Cisalpine et la gloire de nos armes ». Et vingt-trois jours après, ce fut elle qui, par des duos avec Blanchi, eut mission de célébrer, dans le temple de Mars, ci-devant l'église des Invalides, la victoire de Mariiigo. Mais Bonaparte ne voulait point qu'elle l'affichât et il la tenait obscurément sous clef dans une petite maison achetée exprès rue Chantereine. Cela n'allait point à la dame qui prit des distractions. Le Consul rompit. Toutefois, àl'occasion, il la revoyait : Il lui avait accordé la salle du théâtre de la République pour deux concerts. Et c'est assurément alors que Joséphine écrit à sa confidente : Je suis bien malheureuse, ma chère petite, ce sont tous les jours des scènes de la
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part (le Bonaparte, sans jamais y donner lieu. Ce n'est pas vivre. J'ai cherché à deviner ce qui pouvait y donner lieu. J'ai appris que, depuis huit jours, la Grassini était à Paris. 11 paraît que c'est elle qui cause toute la peine que j'éprouve. Je vous assure, ma petite, que si j'avais le moindre tort, je vous le dirais avec franchise. Vous feriez bien d'envoyer Julie (sa femme de chambre) pour savoir s'il entre quelqu'un. Tâchez aussi de savoir oii cette femme demeure. Adieu, je vous embrasse. Vous serez aimable de venir demain à Saint-Gloud. » Et elle se remue, elle s'agite, elle se démène pour des passantes qui ne tracent que sur les sens de Bonaparte : seul l'intérêt de la nation pourrait le séparer d'elle, car jamais en réalité, depuis l'Egypt^e, il ne lui fut autant attaché.
Le i"' complémentaire de l'an X (18 septembre) le Premier Consul vint s'établira Saint- Cloud. La Cour, si médiocre fut-elle, se plaignait fort. Toutes sortes de prétentions surgissaient. On venait le soir de Paris faire sa cour à M""'Bona[)arte avec laquelle l'usage paraissait établi qu'on ne déjeunai ni ne dînât. L(i général Duroc tenait table [)our toutes les personnes du palais; on s'occupail p(Mi et mal de leurs logements; il
y avait de tous côtés, des cris et des grincements de dents.
Pour finir Tannée, le Moniteur annonce que le « Premier Consul, accompagné de son épouse, du deuxième et du troisième consul, » se rendit à neuf heures du matin dans la cour du Louvre où il a visité durant trois heures l'Exposition de l'Industrie Nationale; delà, il est passé au salon des Tableaux; le soir il vient à l'Opéra en uniforme de lagarde nationale et, après la pièce, il retourne à Saint-Cloud. Joséphine l'accompagne partout etl'étonnante vie qu'elle est condamnée à mener semble en vérité la supplicier. Tous les jours, réception, sorties, fêtes, audience; chaque dimanche, à partir du 4 vendémiaire, la messe dite par l'évêque de Versailles, et ne doit-on pas voir dans cette mise en scène un pas décisif?
Bonaparte, dit un témoin, passe au milieu de la galerie; il cherche à fixer le sourire sur ses lèvres; il distribue de petits salutg adroite et à gauche; il se dandine en marchant. Derrière le Consul, loin derrière, Gambacérès et Lebrun ; Gambacérès donnant la main à M"*" Bonaparte, Lebrun àM^'^deLuçay. Derrière, un petit groupe d'hommes et de femmes attachés à la maison.
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Bonaparte se place dans une tribune en face de Tautel, à la place qu'occupait Louis XVI, A côté de luiet&n avant des deux consuls, M'"'' Bonaparte : c'est la première fois, le 4 vendémiaire an XI (26 septembre 1802), qu'elle a le pas sur les collègues de son mari. La messe, très brève, est exécutée en musique parla Chapelle du Premier Consul, composée de tous les artistes en vue sous la direction de Paësiello. Deux fois au moins par semaine, présentations de soixante, de cent étrangers. ChsLque quinze, dîner, et l'on varie de 1 5o à 200 convives dont une vingtaine de femmes : parmi les françaises, la famille, Caroline, Elisa, Hortense, parfois Julie; quelques femmes d'aides de camp, les deux dames qui volontairement, semble-t-il, assistent M""^ Bonaparte pour faire les honneurs du Palais et quelques étrangères. Au dîner du i5 vendémiaire (7 octobre) où, à côté des membres du Corps diplomatique et des étrangers de marque comme Lord Erskine, Fox, Lord Holland, figurent « les artistes et fabricants auxquels le jury de l'Exposition industrielle a décerné la médaille d'or : parmi eux Bréguet, Montgolfier, Boulet, Odiot, Tourney, le fondateur de la manufacture de poteries de Montereau et, près des femmes d'ambassadeurs, Lady Holland.
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Ce nom-là arrête. Cette femme-là s'est souvenue, et quand elle comblait de ses attentions l'Empereur déporté à Sainte-Hélène, qui saura dire qu'elle ne pensait pas au Consul et au dîner des Tuileries?
Déjà pour donner à cette France nouvelle que le Consul assemblait, un aspect assorti aux desseins de son chef, pour organiser une société et former des catégories d'individus qui se disti7ifi^uassent au premier coup d'œil, pour diversifier les couleurs et en composer un ensemble chatoyant et animé, pour inspirer aux uns la tenue et la dignité, aux autres le respect, le Premier. Consul avait assigné à chacun des corps constitués une tenue différente, dont le port obligatoire consacrait l'égalité entre membres de même g-rade et assurait la hiérachie. Mais il fallait à cette foule un ordre, une discipline, une règle, et, par suite, des gens pour l'imposer. Ainsi le Premier Consul adjoint à Luçay et à Didelot, M. Rémusat et M. Fontaine de Gramayel : Celuici qui vient de la ferme générale comme MM. de Luçay et M. Didelot, celui-là qui fut avocat gêné-
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rai à la cour des Aides de Montpellier et qui doit sa nomination à sa femme. M"" Gravier de Vergennes. que Joséphine a connue à Groissy. Depuis l'an YIl, avec une admirable obstination, Joséphine cherchait une place pour Rémusat. Enfin l'a-t-elle trouvée : Le Citoyen Rémusat va paraître comme ses collègues en habit de drap écarlate, argenté sur toutes les coulures, du dessin des ministres, avec la veste de Casimir blanc brodé en argent, la ceinture de taffetas bleu brodée en argent avec franges et les jarretières en argent. Cela est fort beau, et de grand style.
Si Rémusat avait la moindre idée de ce qu'il devait faire, cela serait encore mieux, mais on pouvait se dire qu'il apprendrait, et, pour cela -a-t-on M. de Salnialoris-Rossillon, pour lequel a été créée momentanément une cinquième charge. Il apportera les traditions de la cour de Turin où il était maître des cérémonies. Nulle cour n'était plus stricte et plus formaliste et Ton ne pouvait prendre un meilleur professeur.
Mais ce n'est pas assez que ces cin({ hommes à 25 ooo francs Tan, le Consul veut aussi quatre dames « chargées de faire auprès de M""" Bonaparte les honneurs du Palais m. Ces quatre dames,
bien que nommées seulement le 2 frimaire (23 novembre) touchèrent les appointements de l'année entière, soit 12000 francs. Ce furent jyjmes Xalhouet, Rémusat, Luçay et.Lauriston. On peut bien penser qu'avant Plombières, Joséphine ne connaissait point M"'^ Talhouet, M'^^ Baude de la Vieuville — qui, avec son ambition, ses deux filles et son fils, rêvait pour chacun de ceux-ci des biens immenses. Elle avait alors trente-sept ans et trouvait un terrain à souhait pour ses intrigues. Les relations avec M™* Rémusat remontaient beaucoup plus loin : au temps où M"" de Vergennes n'était pas mariée et où, avec sa mère, M™'' de Vergennes, elle passait Tété chez Chanorier à Groissy. M""" Legendre de Luçay lui était inconnue ; elle était de finance, comme son mari, et s'entendait assez bien à ses intérêts. Enfin M""^ Law de Lauriston dont le mari, camarade de Bonaparte à l'École militaire, était en 1800 devenu son aide de camp. Le mari descendait du Law de la Régence, la femme née Leduc, était fille d'un maréchal de camp, inspecteur général de l'artillerie. Ces choix, sans être brillants, étaient d'une haute convenance. Sauf ]\jmL Rémusat, ces femmes avaient passé la trentaine et elles avaient l'usage du monde, sinon
l'usage de l'ancienne cour où aucune n'avait pénétré. Mais leur mission eût été singulièrement difficile si elles l'avaient remplie comme il convenait, si elles en avaient connu les détails et apprécié les difficultés.
Veut-on se rendre compte de co qu'est une présentation à Saint-Gloud, lorsqu'on y est conduit par un juinistre étranger? La voiture entre sans formalité, par la grille grande ouverte, dans la cour d'honneur pleine de soldats de la Garde et de domestiques en grande livrée. On ne peut qu'admirer le luxe de l'intérieur. Au haut de l'escalier, dans le vestibule de forme ronde, un seul tableau : Le Bonaparte franchissant les Alpes de David. Dans le salon attenant, un seul tableau aussi : La moi't de Desaix. La galerie oîi l'on attend est garnie de tableaux empruntés au muséum ; mais le jour défavorable ne permet guère qu'on les voie. Les peintures du plafond, datant de Louis XIV, sont intactes. Après la galerie, un autre salenoùl'on voit un portrait de M'"'' Bonaparte assise sur un soplia, très flatté. Le pourtourdu salon d'attente est garni do fauteuils pour les étjangères. La plupart sont Russes et Polonaises, en robe de soie vert, violet, lilas ou noir, brodées d'or;
certaines ont des pierreries piquées au bas de la robe.
Près de la cheminée sont assises quatre dames d'honneur en tailette du matin, élégante et très simple. ^lousseline de llnde blanche avec un cachemire blanc ou de couleur enroulé sur les cheveux. M""" de Lauriston est de service, svelte et jolie personne, encore peu ferrée sur ses fonctions. Un préfet du palais lui présente chaque arriv^ante : tout se borne de sa part à de légères inclinations et à des sourires. Dans le salon, un seul ministre, Talleyrand. Puis Duroc, les hommes présentés à la dernière audience, un grand nombre de militaires, cinquante dames.
A quatre heures sonnant, on entre dans la salle d'audience. Les dames se sont rangées debout autour de la salle ; les hommes debout derrière elles; Bonaparte a paru, en petit uniforme vert à parements rouges, gilet assez long en drap bleu, culotte de soie noire, bas de soie blancs, petit tricorne à la main, sabre de dragon au côté. Il s'est mis à causer avec la première dame qui s'est trouvée à sa portée, lui a fait quelques compliments et des questions qui ont invariablement porté sur le climat de son pays, sur son voyage, sur la durée de son séjour à
Paris... Deux préfets du palais, plus petits que Bonaparte, se tiennent à ses côtés; l'un demande à la dame que Bonaparte va aborder son nom, son pays, et le Premier Consul la salue d'une inclination de tête avant de lui parler. Il est arrivé à la troisième dame quand M"'*' Bonaparte entre, escortée par deux autres petits préfets. Elle commence le tour du salon et, comme elle est plus brève (|ue son mari dans ses propos, elle ne tarde pas à le rejoindre. Elle paraît plus âgée et plus maigre qu'on ne l'imaginait, montre beaucoup de politesse et de prévenance, plus peutêtre que ne l'exige sa situation. Ses façons ont le cachet de l'ancienne cour. Sa fille, JM"'" Louis, qui, sans être belle, ne manque ni de charme ni d'aménité, a moins d'abandon. M""" Bonaparte porte une toilette du matin en satin blanc, garnie de larges dentelles ; dans les cheveux châtain foncé, une sorte de diadème à trois rangs de pierreries, au milieu duquel ressortent trois superbes camées antiques. Elle cause assez longuement avec les Russes et les Polonaises qui se sont mises en frais pour elle, mais il est amusant d'observer que les sourires les plus gracieux, les mines les plus séduisantes vont a l'adresse du Premier Consul. Quand il approche,
les plusbelles embellissentetlesplusimpressionnables se signalent, surtout parmiles Polonaises, qui, avec leur tête penchée d'un petit air langoureux, leurs grands yeux clairs et expressifs fixés alternativement sur le héros ou levés au plafond, sont charmantes. Pour sa femme, les physionomies sont avenantes, mais tout autres; c'est son diadème qui fixe le regard, on ne lève pas les yeux plus haut.
Lorsque le tour du salon fut terminé, M'"" Bonaparte s'assit au coin de la cheminée et les envoyés lui présentèrent successivement les étrangers venus pour la première fois. Ils les nommaient et, pour chacun. M""' Bonaparte inclinait la tête et se levant à demi, disait : « Je suis charmée, je suis bien aise. Enchantée de vous voir. )) Les femmes des envoyés ont ensuite rendu le même office aux dames de leur nation. Pendant ce défilé, Bonaparte causait avec quelques étrangers de connaissance. Les présentations finies, sa femme et lui ont salué l'assistance et sont rentrés dans leurs appartements. »
Aussitôt chacun s'empresse pour partir; on traverse la galerie pour arriver à un grand salon où est dressé un magnifique buffet qui eut été
plus apprécié pendant la longue attente qui a précédé Taudience. Chacun songe au départ. Mais comme il y a, sur la place du Palais, plus de deux cents équipages, parmi lesquels quantité d'attelages à quatre, il faut plus d'une heure avant que chacun soit casé. On attend dans les beaux salons du re/,-de-cJiaussée que les valets de pied fassent monter les voitures selon Tordre des ptéséances et cela dure longtemps.
Voilà la cour de Saint-Cioud jugée par un Allemand et un Allemand qui, comme de juste, trouve la France fort peu de son goût ; mais il porte à l'examiner la méticuleuse attention et la précision de détails qui assurent le succès de ses compatriotes dans les (missions spéciales ». Veut-on, en pendant, le récit que fait une Anglaise de sa présentation aux Tuileries : cela est d'un caractère moins aigu, mais le détail n'y est pas moins recherché. « Depuis plusieurs jours, écritelle, M. de Luçay avait fait savoir aux ambassadeurs que M"'" Bonaparte recevrait le 8 avril, à trois heures, les ambassadrices « et les étrangères de mai-qne qui désireraient lui être présentées ». Nous sommes entrées par la porte du coin de la cour des Tuileries ((ui conduit aux appartements de
M™" Bonaparte ; il y avait dans Tantichambre quelques domestiques portant la livrée de Bonaparte. Un homme sans livrée ouvrait la porte à deux battants pour chaque personne. Dans le salon jaune, nous avons trouvé cinq ou six femmes et autant d'hommes, tous ambassadeurs et ambassadrices ou étrangers. Comme on continua d'arriver, on se trouva être environ quatre-vingts personnes. Tout autour de la pièce étaient rangées des chaises, sur lesquelles M"'' de Luçay invita les dames à s'asseoir. Lorsqu'elles furent placées, les hommes demeurèrent en groupe au bout de la pièce devant la fenêtre. Bonaparte et M""' Bonaparte entrèrent en même temps par la porte de la chambre à coucher. Je manquai leur entrée, ayant à ce moment la tête d'un, autre côté. Quand je les aperçus, ]M""' Bonaparte causait déjà avec la première dame qui se trouvait à sa gauche, et le Premier Consul, en petite tenue, entre les deux préfets du palais en grand uniforme, parlait à la princesse de Santa-Croce. 11 fit le tour de la pièce, adressant la parole à chaque dame pendant deux ou trois minutes. ^1. de Luçay tenait à la main une feuille de papier sur laquelle étaient inscrits le nom et la nationalité de
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chaque dame qu'il présentait à Bonaparte au moment oii il s'approchait d'elle.
« 11 me parut très simple et sans aucune affectation. Il demanda à une des dames si elle montait à cheval, à une autre si elle était depuis longtemps en France. 11 parla aux Italiens dans leur langue répétant des liens royaux du même genre
« A mesure que Bonaparte faisait le tour du salon, M°"^ Bonaparte lé suivait laissant deux ou trois personnes entre eux.- Elle parlait aussi à chacune, mais on ne l'accompagnait pas pour lui nommer celle à qui elle s'adressait, de sorte que les présentations étaient en réalité faites au Premier Consul, mais dans l'appartement de M'""' Bonaparte.
« Lorsqu'il eut parlé à toutes les femmes, il adressa quelques mots par-ci par-là aux hommes groupés devant la fenêtre, puis s'échappa par la porte par laquelle il était entré. Pendant ce temps,- M"" Bonaparte avait fini son tour et s'arrêta près du fauteuil qui était au coin de la cheminée. Elle adressa alors la parole, à travers "la pièce, à deux ou trois dames ; elle parla ensuite à deux ou trois des hommes ({ui se trouvaient le plus près d'elle. Parmi eux, était le
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prince héréditaire d'Orange, mais, malgré cette qualité, M™' Bonaparte demeura assise et le traita comme les autres étrangers. Au bout de dix minutes, elle se leva, fit à tous un salut à la française et se retira par la porte donnant dans sa chambre à coucher. M""'' Bonaparte ne gagne pas autant qu'on pourrait le supposer à être vue en toilette. Elle portait, comme demiparure élégante, une robe de soie légère, couleur de rose avec des pois de velours de même nuance, un petit chapeau blanc en soie, orné de trois plumes blanches, attaché sous le menton et tenait à la main un mouchoir. Pas d'éventail. Nous étions en aussi grande toilette que le comportent les modes actuelles sans cependant être en robes de cour. »
Si les étrangers qui, depuis dix ans, n'avaient pu pénétrer dans la France républicaine, n'étaient pas exagérément étonnés de trouver des formes et des habitudes analogues à celles en usage dans leurs pays, quelle stupeur pour certains Français, ceux en particulier qui, sortis au moment de la Terreur, alors que leur pays était en proie à une sorte de délire jacobin, délire d'égalité prétendue, d'envie, de haine et de cruauté, retrouvaient une nation vivant sous un
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unique magistrat qui avait presque toute la représentation d'un roi et qui avait amené sa femme à prendre les allures, le ton et presque les airs d'une reine? Rien ne marquait mieux que la fortune de M""" Bonaparte l'espace franchi depuis deux années parle Consul et la révolution opérée par lui. De lui, on acceptait tout, comme de l'homme de génie qui, après avoir abattu FAutriche et ressuscité l'Italie, avait, en France, formé un code de lois nouvelles, une administi*ation, une justice, des finances, un système militaire et qui aspirait à présent à rétablir un système colonial. En moins de deux années, il s'était élevé dans la paix victorieuse si fort audessus des autres hommes que nul, hormis les fanatiques, ne lui contestait la place que lui avait déférée le vœu de la nation. Mais elle, avec__ son passé, avec ses aventures, avec ses spéculations de tous les genres, devenir quelque chose comme reine de France, tenir cercle aux Tuileries ou à Saint-C^loud dans l'empressement de l'Europe accourant pour se faire présenter ; elle, recevoir des lettres comme celle que le pape Pie Vil adresse