SON MARIAGE
Mais si sincère que fut celte mélancolie, elle n'absorbait que momentanément le cœur de Delphine. Il y avait du ressort en elle. 1829-1830, c'est le moment des grandes luttes littéraires, c'est le moment pour la jeune fille de se dévouer à ses amis. Avec Brifaut, avec Villemain, elle prépare l'élection de Lamartine à l'Académie. Celui-ci lui en fut reconnaissant comme poète et comme ami, si bien que. le jour de la réception, il lui offrit son bras pour sortir de la salle, sous les yeux d'envie de toutes les femmes. Elle fut bien fière, ce jour-là, et bien heureuse! Quand ils traversèrent ensemble la cour de l'Institut, un murmure d'admiration courut dans la foule; et parmi ceux qui se pressaient sur leur passage, « beaucoup remarquèrent, comme M. de Montmorency-Laval, que Delphine et Lamartine se ressemblaient comme frère et sœur ».
Elle montrait aussi à Victor Hugo son admiration enthousiaste. Le 25 février 1830, elle assistait à la première représentation d'/icmani; mais, ce soir-là, ce ne fut pas un murmure de louanges, ce fut une ovation bruyante qui se leva pour l'accueillir. Gautier, qui ne l'avait jamais vue encore, fut ébloui par sa beauté. « Elle portait, nous dit-il, sa fameuse écharpe bleue du portrait d' Hersent et en reproduisait involontairement la pose célèbre; ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête en une large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne de reine et, vaporeusement crêpés, estompaient d'un brouillard d'or le contour de ses joues
Toute la soirée, les jeunes gens pressés dans la salle eurent les yeux fixés sur la jeune Muse; chaque fois qu'elle applaudissait, c'étaient des transports.
Pour vives o :e fussent ces émotions, Delphine Qay ne se dêsîntéress; i' pas des événements publics. Au lendemain de la prise d'Alger, elle célébra notre victoire par un Te Detiîfi. Cette fois ses vers firent scandale. C'est que visà-vis du généra] de Bourmont, elle avait osé rappeler le passé, les déshonneurs de 1815. Le ministère Polignac s'émut; plus de pension pour Delphine Gay, plus de faveurs royales. Quelques jours après, la révolution éclatait,
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mais la jeune fille avait le cœur trop noble pour s'en réjouir comme d'une revanche :
Accordez votre luth, poètes, mes rivaux, Chantez un nouveau règne et des serments nouveaux. Pour moi. Je tremble encôr des récentes alarmes, Et, sur la royauté, je n'ai plus que des larmes.
D'ailleurs, le nouveau régime si prosaïque, si bourgeois, ne pouvait satisfaire son âme enthousiaste. Mais laissons là ces agitations politiques, Delphine Gay est en ce moment à d'autres pensées. Depuis juillet 1830, un jeune publiciste est amoureux d'elle. 11 l'appelle la dixième Muse; c'est lui qui a publié dans la Mode le fameux Te Dcum, et Lamartine, qui vient assidûment chez les dames Gay, a bien remarqué ce jeune homme de petite taille, aux yeux étrangement expressifs. Il lui a trouvé une de ces physionomies qui percent les ténèbres et qui domptent les hasards .
Enfin, le 1er juin 1831, Delphine Gay épousait Emile de Girardin.
Emile de Girardin avait à ce moment vingt-cinq ans. C'était seulement le 22 juin 1827, à la date de sa majorité, qu'il avait pris hardiment ce nom de Girardin que la loi lui défendait de revendiquer, mais qui lui appartenait par les droits du sang. Au jour de sa naissance, le 22 juin 1806, il avait été faussement déclaré cà l'état civil sous le nom d'Emile Delamothe, né de père inconnu et de demoiselle Delamothe, lingère. En réalité, sa mère, c'était cette charmante Adélaïde- Marie Fagnan, qui servit de modèle à Greuze pour la Jeune fille à la colombe. Elle était fille d'un haut fonctionnaire des finances sous Louis XVI; e ainsi riche, jolie et coquette, elle avait épousé à seize ans tin jeune magistrat, M. Dupuy. Puis elle rencontra le
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comte Alexandre de Girardin. Il était colonel, bien vu à la cour impériale et de belle allure. Elle en eut un fils. Ce fils, élevé secrètement, fut l'objet de leurs soins jusqu'au jour où, le colonel étant devenu général et Napoléon lui ayant choisi une femme, il dut se marier. De ce jour, l'enfant fut abandonné. Confié cà un vieux soldat de l'armée d'Egypte, puis à un palefrenier aux haras du Pin, en Normandie, il souffrit dans son intelligence et dans son cœur. Le souvenir de son enfance ne le quittait pas; et en pensant aux visites qui lui étaient faites alors, aux caresses qui lui étaient prodiguées, il sentait qu'il avait droit à une autre vie, à un autre nom.
A dix-huit ans, quand il revient à Paris, il découvre la vérité. Il apprend aussi que la recherche de la paternité est interdite, qu'il n'a le droit de rien réclamer. Ses parents d'ailleurs le repoussent. Alors il essaie de diverses situations; il ne fait que passer au ministère de la Maison du roi, dans le cabintt du secrétaire général qui lui a donné un petit emploi. Puis la spéculation l'attire; entré chez un agent de change, il y reste à peine le temps de perdre la moitié d'un petit capital qui lui a été secrètement constitué. Cette perte l'abat momentanément. Il voudrait prendre du service dans un régiment mais le chirurgien-major le déclare de complexion faible. A ce moment il a vingt ans, il est seul au monde, presque sans ressources. Et malgré quelques découragements passagers, il veut lutter, il veut conquérir. Et quoi donc? Mais ce qui se gagne à force d'énergie : la fortune, la célébrité. C'est dans ces dispositions qu'il écrit un petit volume autobiographique : Emile, où il confesse ses amertumes. Puis brusquement, dans un audacieux besoin de lutte, peut-être même de scandale, il signe : Emile de Girardin. C'est sous ce nom qu'il lance des journaux; en 1S2S, le Voleur, en 1S29 la Mode; c'est ce nom enfin qu'il va donner à Delphine Gay. Pour le mariage, il supplée à l'acte de naissance qui lui manquait par un acte de notoriété.
Emile de Girardin réalisait-il le rêve de Delphine Gay? Il semble bien que non. Mais elle l'admirait; elle sut le
défendre en tonte occasion, avec son beau courage chevaleresque, elle eut pour lui un attachement sincère et loyal; et puis, qui sait? peut-être même de l'amour. Oui, elle dut aimer sa nature ardente, combative et, plus que tout le reste, le romanesque de sa destinée. En tout cas, la jeune femme n'eut pas le loisir de vivre en elle-même, seulement occupée de ses sentiments Emile de Oirardin était avant tout un homme d'action. Aussitôt après le mariage, il s'était installé rue Louis-le-Grand et avait ouvert largement sa porte; pour les projets qu'il nourrissait : spéculations, lancement d'affaires, entreprises de toutes sortes, il avait besoin de recevoir, de créer chez lui un centre d'activité et de discussions. Mme de Girardin se trouva mêlée à cette vie de fièvre.
Dans ce milieu, tout pour elle dut être nouveau. Dans les salons qu'elle avait fréquentés jusque-là, salons aristocratiques ou salons littéraires, elle était reçue comme une inspirée. Par son imagination, elle habitait une sphère idéale, peuplée de fictions... Son mari va lui révéler une vie plus moderne, aux ambitions âpres. Tout autour d'elle ce seront des calculs, le perpétuel bourdonnement des chiffres; en même temps que Balzac, elle doit reconnaître que l'argent tient plus de place dans la société que les héros du temps passé.
Désormais, elle ne sera plus Corinne. Son esprit d'observation grandit et s'aiguise; son activité littéraire prend un tour plus libre soit en prose, soit en poésie. Car son talent va s'exercer maintenant dans ces deux domaines; et à travers les œuvres qu'elle publiera en ces années: le Lorgnon, Napoline, nous découvrirons aisément son évolution.
Le Lorgnon, paru en 1831, est le premier roman de Mme de Girardin; c'est aussi le plus célèbre. L'intrigue y