PREMIERS ESSAIS EN PROSE
est mince, tout le mérite réside dans l'agrément du récit. A une époque où le mélodrame, les épisodes invraisemblables tenaient tant de place dans le roman, Mme de Girardin eut le bon goût d'user seulement de sa fantaisie. Et quelle fiction ingénieuse! Edgar de Lorville est, depuis peu, possesseur d'un lorgnon magique, qu'il tient d'un savant inconnu du monde. A travers ce cristal merveilleux, les yeux peuvent voir jusqu'au fond des âmes, pénétrer les pensées les plus secrètes. Avec ce lorgnon, Edgar a cru recevoir un talisman de bonheur, mais que de déceptions! Du premier coup d'oeil il aperçoit maintenant la fausseté de ses amis, les petits calculs des jeunes filles; alors qu'il se croyait aimé, il se découvre des rivaux et, chez les enfants même, il trouve des ruses. Pauvre Edgar, jusque-là <: si frais, si réjoui, présomptueux comme un avocat et confiant comme un mari >. Heureusement, il apprendra par son lorgnon que Mme de Champléry, une charmante veuve, est aussi bonne que belle et hère. Il pénétrera ses secrets, il l'épousera après toutes sortes de péripéties amoureuses : du marivaudage délicat, des divinations, des méprises, voilà pour le romanesque des sentiments; et l'esprit brode sur ce thème, trouve des détails, des mots plaisants. C'est de l'imagination et de la satire. Tout cela dit dans une prose ' nette, acérée, claire, malgré quelques recherches ingénieuses .
Enfin, n'est-ce pas Mme de Girardin qui parle sous le masque, en femme sincère, en femme avertie : 11 faut avoir l'esprit libre et le cœur pur pour juger le monde tel qu'il est; il faut n'avoir rien à désirer pour le regarder sans illusions. > Mais n'y a-t-il pas une grande tristesse à regarder sans illusions? Cette tristesse, Mme de Girardin l'indique à peine dans le Lorgnon par quelques traits vite esquissés. Par contre, dans Napoline, elle l'a peinte de façon tragique.
Napoline n'est pas un simple poème; c'est un roman, et un roman mené selon la manière qui plaît à l'auteur :
Pour moi, si j'écrivais un roman, j'y mettrais Un seul événement entouré de portraits...
Tout le premier chapitre ne contient en effet que des portraits : portraits d'une amie, d'un amant, d'un oncle, île deux rivales.
Napoline est une jeune fille ardente, au cœur enthousiaste et pur, à l'imagination pleine de rêves. Elle aime les bals, les fêtes, sans rien voir encore des défauts mondains. Parce qu'elle est sincère, elle ne découvre pas la fausseté des autres et leur vanité. Aime de Qirardin, qui nous la présente comme son amie, lui a prêté beaucoup d'elle-même :
Elle était mon amie, — et j'aimais à la voir
Le matin exaltée et moqueuse le soir;
Puis tour à tour coquette, impérieuse et tendre,
Du grand homme et du sot sachant se faire entendre ;
Sachant dire à chacun ce qui doit le ravir,
Des vanités de tous sachant bien se servir ;
Naïve en sa gaîté, rieuse et point méchante,
Sublime en son courage, en sa douleur touchante,
Ayant un peu d'orgueil peut-être pour défaut,
Mais femme de génie et femme comme il faut.
Oui, cette Napoline ainsi dépeinte ressemble tout à f.iit à Mme de Qirardin; c'était l'avis de ses amis, ils y retrouvaient même ce beau rire argenté de la jeunesse qui avait déplu à Lamartine.
Par contre, les événements sont imaginaires. Napoline, qui est orpheline, vit avec son oncle, M. de Beaucastel. Le portrait de ce vieillard bellâtre ;et léger, si vraiment
maître en frivolité , est tracé d'une plume incisive. Xous le voyons, ce Al. de Beaucastel, avec son froid badinage , son rire sans gaîté > et le scepticisme de son esprit sec. Napoline a le goût des arts, de la poésie, et M. de Beaucastel l'humilie de ses- railleries. Oh! dans le monde, il ne passe pas pour un méchant homme; on dit de lui : il est charmant, » on sourit de ses épigrammes. Et cependant il dessèche lime de la jmne fille.
Il a aussi le talent des insinuafions, des confidences dangereuses. 11 sait rappeler à Napoline qu'elle porte le nom de l'Empereur, que l'Empereur fut son parrain, qu'elle lui ressemble; et ses sourires, ses réticences disent assez à la jeune fille que l'Empereur est son père. Encore un tourment, encore une cause d'exaltation.
Cette Napoline, qui a tant rêvé, est toute prête pour l'amour. Un soir, tandis qu'elle .s'enchantait des sons d'une harpe, un fatal Alfred lui est présenté : c'est le comte de Narcet, uo noble jeune homme et un savant voyageur, il a reçu un grade à Navarin, une balle à Delhi; enfin il n'a qu'à paraître pour faire le malheur des jeunes filles.
Ce nouveau René veut faire figure dans la société; seulement, pour briller à Paris, il faut de beaux gilets, des fracs, des chevaux de prix, et le voilà devenu dandy. Il .change son air rêveur pour des airs élégants , il fait la cour à une piquante duchesse, à une sotte héritière. Sans doute, son seul véritable amour est pour Napoline, mais la vanité mondaine d'une part, l'argent de l'autre, l'attirent et l'aveuglent. Nous prévoyons que Napoline aura fort à souffrir de ses rivales, qu'un drame ne tardera pas à se nouer. Ce premier chapitre, tout en portraits, est extrêmement vivant et varié de ton. Pour la première fois, Mme de Qirardin montre dins la poésie ses dons d'observation et de satire.
Au début de la seconde partie, une grosse nouvelle : Napoline, jusque-là suis fortune, devient très riche a de la manière la plus romanesque. Tout de suite accourue chez
son amie, elle lui annonce son bonheur subit : l'Empereur
a veillé sur son sort, il l'a dotée secrètement; et un prudent banquier des Flandres, qui a reçu la somme en dépôt, vient de révéler ce legs mystérieux. Napoline est riche, majeure et elle aime. Son cœur exulte de joie confiante. Le soir même elle verra Alfred au bal, il viendra la prier pour quelque contredanse, et elle lui dira :
Je suis riche à présent, monsieur... vous me pkusez Ma fortune est à vous...
Malheureusement, les choses se passent bien autrement. Napoline arrive donc au bal dans tout l'élan de son bonheur, mais Alfred ne vient pas vers elle, il fait danser la grosse héritière. D'abord Napoline ne s'inquiète pas; elle se moque de la demoiselle, de sa coiffure surchargée et se promet bien d'en rire le soir même avec son ami. Mais Alfred semble ne pas lavoir, et maintenant c'est la duchesse qu'il invite; un instant après, dans une serre propice aux déclarations, il obtient de cette belle dame la promesse d'un rendez-vous. Napoline a tout entendu. Elle apprend aussi, dans le hasard d'une conversation, la vérité sur l'héritière. Alfred n'est pas seulement fat et vaniteux, il est encore assoiffé d'argent. Ah! qu'elle souffre, qu'elle le méprise. Elle ne respire plus, l'enfer s'allume > dans son âme; et cependant elle cause, elle rit, elle est même moqueuse et méchante :
Son esprit excité venge son cœur souffrant.
Ah! oui, le désespoir est affreux dans le monde, niais Napoline n'y traînera pas longtemps le sien. Elle qui ne vivait que de foi, d'absolue confiance, elle ne saura pas se résigner. Elle va mourir.
Les apprêts de cette mort remplissent la troisième partie. Comme Mme de Girardin le fait remarquer:
C'est un grand embarras qu'une mort volontaire, Le jour où l'on se tue, on a beaucoup à faire.
NAPOLINE 53
Vers 1830, tous les jeunes gens qui se sont tués - et ils furent nombreux — ont eu comme Napoline un soin extrême de leurs derniers gestes. Ce n'est pas seulement pour soi qu'on se tue, c'est pour les autres; e-t ne faut-il pas que cette mort prouve quelque chose? Mais, dira-t-on, Napoline ne fait-elle pas beaucoup d'honneur à un jeune homme peu intéressant? Ne suffirait-il pas qu'elle le méprisât? Sans doute — et Napoline en a bien la brève pensée — mais ce n'est pas seulement cet amour trompé qui la désespère. Depuis qu'elle souffre, elle voit la vie sous un autre jour. Brusquement, elle s'est dépouillée de ses illusions et c'est toute l'hypocrisie du monde qui lui apparaît. Elle voit soudain que, pour plaire aux hommes, « il faut être sotte, vaine, fausse et flatteuse; » elle sent « que la lèpre d'égoïsme la gagne à son tour ». Non, elle ne veut pas vivre comme tous ces êtres qu'elle méprise; elle ne veut pas « élever un jour des enfants dans une religion dont elle doute » et « prêcher des devoirs > qu'elle trahira. Si elle avait seulement foi en son pays, peut-être vivraitelle? Mais elle trouve maintenant sa patrie « ingrate, et bourgeoise, et matérielle >. Elle ne croit plus à rien, à rien. Elle n'a pas le courage d'attendre, de regarder « au delà de sa douleur et puisqu'elle a placé « l'héroïsme dans une vie sans tache », elle n'a plus qu'à mourir.
Seulement, voulant mourir comme une passionnée, elle profite de ce qu'Alfred est chez la duchesse pour monter chez lui. Cette résolution nous alarme un peu, mais Mme de Girardin nous a d'avance dit notre fait :
Le désespoir est mal compris d'un cœur tranquille.
D'ailleurs Napoline, au premier moment rouge de honte , se rassure fièrement. Elle n'a plus ni mère ni sœur, sa mort même dit son innocence. Et elle allume les charbons...
Ce poème, qui est donc un roman, nous paraît en même temps bien plus que cela. D'abord, il est symbolique. Mme de Girardin l'indique elle-même dans les explica-
lions du chapitre îv : Napoline est le génie vaincu énervé par le monde; la duchesse est la société brillante et trompeuse; quant à l'héritière :
L'héritière — n'est pas un portrait équivoque En elle, j'ai montré le vrai dieu de l'époque, L'argent !...
Mais dans ce poème, nous trouvons mieux que des symboles, nous trouvons Mme de Girardin elle-même. Nous Lavons vu, elle ressemblait à Napoline d'esprit et de cœur. Comme son héroïne, elle avait beaucoup aimé le monde, et ce monde, après l'avoir enchantée, l'avait amèrement déçue; maintenant, elle sait l'observer mais, tandis que son esprit en fait la satire, son cœur de poète « souffre et « crie . Ah! cette œuvre est bien représentative de son époque, de la sensibilité des jeunes gens en ces années de romantisme. Deux ans plus tard, quand Alfred de Vigny donnera Chatterton, il dira aussi « le martyre du poète, de l'être supérieur étouffé par la société .
Mme de Girardin, qui voulait expliquer complètement sa pensée, a fait suivre son poème d'une longue lettre Avant de mourir, Napoline écrit à son amie une sorte de « testament . Cette confession est vraisemblable. En 1828, lorsque Imbert Galloix, découragé, se laisse mourir, il épuise dans une lettre à peu près semblable ses dernières forces. Le 1S février 1832, deux jeunes auteurs, Le Bras et Escousse, préparent ensemble leur suicide; jusqu'au dernier moment ils se recueillent littérairement, ils composent des vers, écrivent des lettres, se justifient; Escousse trace même cette phrase caractéristique : Escousse s'est tué parce qu'il ne sentait pas sa place ici... Napoline est bien la sœur de tous ces poètes.
Au point de vue littéraire, la lettre qui termine l'œuvre est un morceau tout à fait remarquable. C'est bien le style de Mme de Girardin, ce style ferme, élégant, prompt à porter des coups incisifs, plus prompt encore à frémir d'orgueil : style de femme d'esprit et style aussi de femme de cœur.
XAPOLIXE 55
Dans Napoline, ce que nous avons entendu avec tant d'émotion, c'est le cri du poète que le monde étouffe. Ce cri, nous le retrouvons dans quelques autres pièces : Aux jeunes filles, Désespoir, La nuit, toutes datées de ces années 1834-1835. Nous ne pouvons en douter: Mme de Girardin sent mourir le poète en elle. Quelle a été la valeur de ce poète? Quelle place peut-on lui assigner?
Nous avons dit ce qu'avait donné la première manière de Delphine Gay : des poèmes de souffle un peu court, généreux de sentiment, mais d'une forme trop artificielle. La deuxième manière, qui est celle de Napoline, est de tour plus moderne. Le vers s'est dépouillé d'es périphrases et des mots nobles; ainsi allégé, il est vif, varié de coupe et rappelle souvent celui de jYlusset. Surtout, l'inspiration n'est plus extérieure; elle sort vraiment, directement d'une nature désormais mûrie. <■ Nous sommes surpris, dit Théophile Gautier, que Napoline n'ait pas eu un plus grand retentissement. Si elle n'eut qu'un succès d'estime, c'est que le public était à ce moment occupé de trop de chefsd'œuvre; et au milieu de ce bouquet, éclatant avec un fracas lumineux elle ne fut que la bombe à pluie d'argent , à peine remarquée. D'ailleurs Mme de Girard in ne peut prétendre dans la poésie qu'à une place honorable, certes, mais de second rang. Lt même, si nous la considérons seulement parmi les femmes poètes de son époque, comment ne pas lui préférer cette Marceline Desbordes- Valmore à la voix si tendre, si pleine de sanglots? Celle-ci avait plus qu'une âme intimement poétique , elle était la poésie elle-même ». Ni les épreuves, ni les années ne purent éteindre sur ses lèvres les notes ardentes des premiers chants. Par contre, chez Mme de Girardin, le génie poétique était fait surtout dis émotions de la jeunesse, émotions qu'elle avait pu prendre pour la palpitation du génie . Du moins si la flamme poétique décroît, celle de l'esprit s'avive chaque jour. Le temps est venu pour cette nature si riche, si expànsive, de renouveler son activité; selon le mot de Sainte-Beuve, des Napoline, le vicomte de Launay est majeur en elle . Mais qu'est-ce que le vicomte de Launay?