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V. La publication des Lettres parisiennes

Depuis son mariage, Emile de Girardin n'avait pas cessé de donner libre cours à son esprit inventif. Il avait beaucoup essayé, beaucoup osé; et en 1836, en fondant la Presse, il devait révolutionner le monde orageux des journalistes.

Certes, ce n'était pas la première fois qu'une de ses tentatives faisait sensation. Avec lui, toujours de l'audace, de l'imprévu. En 182S, n'avait-il pas offert à Lautour- Mézeray de créer un journal sans argent? - Sans argent! Et pourquoi pas? Les collaborateurs, il s'en passe. C'est dans les feuilles des uns et des autres qu'il compte découper des arlicles. Il ne lui faut donc que des ciseaux, et voilà le Voleur paru. Dans le monde littéraire, les écrivains jettent les hauts cris. Il n'écoute rien, il va toujours. En 1829, la Mode est fondée, la duchesse de Berry lui fait l'honneur de la patronner, et Balzac, Eugène Sue, Gavarni y collaborent pour leurs débuts.

Après 1830, Emile de Girardin juge la situation d'un coup d'œil. Les journaux ne doivent plus s'adresser unique-

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ment à des partis, à des coteries. Une nouvelle classe arrive aux affaires, une classe pratique, de goûts laborieux, et qui veut surtout des renseignements profitables. C'est donc une œuvre de vulgarisation qu'il faut entreprendre. En avril 1S31, Emile de Girardin présente à Casimir Périer une Note sur la presse périodique, dans laquelle il demandait 1 "abolition de toutes les mesures restrictives. Le projet fût envoyé à l'examen du comte d'Argout, qui nia la puissance du bon marché. Mais Emile de Girardin lui donne tout de suite un démenti : avec son Journal des connaissances utiles, à quatre francs par an, il a conquis en quatorze mois, du 21 octobre 1S31 au 21 décembre 1832, plus de 200 000 abonnés. Après cette réussite éclatante, sans précédent, il multiplie les publications de même genre : il lance successivement X Almanach de France, Y Atlas portatif de France, le Journal des instituteurs primaires (à 0 fr. 15 par mois), le Musée des familles. En moins de trois ans, il a transformé les affaires de la librairie.

Mais il ne saurait se contenter de ce rôle de compilateur, alors qu'il s'est enrichi, aguerri et qu'en 1S34 les électeurs de Bourganeuî ont fait de lui un député. Ce jeune homme qui a manqué de tout pendant des années, qui a dû prendre de vive force jusqu'à son nom, aspire maintenant aux. grandes victoires. Il veut les honneurs, la célébrité,

un poste qui attire les regards de la foule ». Pour tout cela, puisque le journalisme est le roi du jour , c'est un grand journal qu'il lui faut. Et il fonde la Presse.

En la créant, il appliqua des idées économiques toutes nouvelles. Son programme était celui-ci : développer le produit des annonces; réduire le prix d'abonnement à sa plus extrême limite pour élever le chiffre des abonnés à sa plus haute puissance ». Pour les autres journaux quotidiens, la concurrence était redoutable. Aussi, Emile de Girardin fut-il pris à parti par les journalistes de toute opinion. Au cours de ces controverses, un duel fut- jugé nécessaire. 11 devait être tristement célèbre. Le 22 juilfet 1836, Emile de Girardin retrouvait Armand Carrel au bois

FONDATION DE LA PRESSE Sr

de Yincennes pour un combat au pistolet et le blessait mortellement. Cette malheureuse affaire, qui lui laissa de profonds regrets, redoubla l'animosité de ses ennemis.

De 1833 à 1836, tandis que son mari se dépensait ainsi, Mme de Girardin n'a pas travaillé très activement. Elle n'a écrit qu'un roman et une œuvre toute fantaisiste. Le roman, le Marquis de Fontanges, est un de ses ouvrages les plus médiocres; quant à l'œuvre de fantaisie, elle est charmante : c'est la Canne de M. de Balzac.

Balzac, à la suite de quelques contestations, s'était brouillé avec Girardin. Mais Mme de Girardin, qui ne voulait pas perdre son ami, fit d'aimables avances, pour dissiper ce malentendu. Ce fut en vain : Balzac, de fort mauvaise humeur, refusait toutes les invitations et persistait dans sa rancune; les choses en furent là jusqu'au" jour où Mme de Girardin tourna la difficulté, en femme d'esprit. Balzac aimait qu'on parlât de lui, et non seulement de ses romans, mais de sa personne. Il était très fier de son bel habit bleu à gros boutons d'or, très fier surtout de sa fameuse canne. Cette canne, au pommeau énorme à ébullition de turquoises , avait déjà toute une légende : elle passait pour receler une mystérieuse petite boîte, ou pour mieux dire un reliquaire d'amour — et des plus profanes.

Mme de Girardin va lui prêter un nouveau secret. Pour le découvrir, le héros de son roman, Tancrède Dorimont, fait preuve d'une perspicacité merveilleuse. C'est à l'Opéra que cet objet étrange était venu frapper ses yeux.

Sur le devant d'une loge d'avant-scène se pavanait une Canne. Était-ce bien une canne? Quelle énorme canne! à quel géant appartient cette grosse canne?

Sans doute c'est la canne colossale d'une statue colossale de M. de Voltaire. Quel audacieux s'est arrogé le droit de la porter?

Tancrède prit sa lorgnette et se mit à étudier cette cannemonstre. Cette expression est reçue : nous avons eu le concertmonstre, le procès-monstre, le budget-monstre.

Tancrède aperçut alors, au front de cette sorte de massue, des turquoises, de l'or, des ciselures merveilleuses ; et derrière tout cela deux grands yeux noirs, plus brillants que le? pierreries.

La toile se leva ; le second acte commença, et l'homme — qui appartenait à cette canne — s'avança pour regarder la scène.

— Pardon, monsieur, dit Tancrède à son voisin ; oserais- je \oiis demander le nom de ce monsieur qui porte de si le cheveux?

— C'est M. de Balzac.

— Lequel? l'auteur de la Physiologie du mariage?...

— L'auteur de la Peau de chagrin,

— \y Eugénie Grandet,

— Du Père Goriot.

— Ah ! monsieur, je vous remercie mille fois.

Tancrède se mit de nouveau à lorgner M. de Balzac et sa canne.

Mais cette canne le préoccupait.

« Comment, se disait-il, un homme aussi spirituel a-t-il une si vilaine canne? peut-être contient-elle un parapluie ; il y a un mystère là-dessous. »

Ce mystère, il le pénétra bientôt. Cette canne est comme ' l'anneau de Gigès, comme le rameau de Robert le Diable , elle a le don de rendre invisible! Et voilà le talent de M. de Balzac expliqué.

N'importe, voilà maintenant son talent expliqué; nous savons comment il a fait pour lire dans l'âme de ses héros : de la Femme de trente ans, d'Eugénie Grandet, de Louis Lambert, de Madame' Jules, de Madame de Beauséant, du Père Goriot, et dans tant d'autres âmes dont il a raconté les souffrances avec une vérité si palpitante.

On se disait : comment se fait-il que M. de Balzac, qui n'est point avare, connaisse si bien tous les sentiments, toutes les tortures, les jouissances de l'avare? Comment M. de Balzac, qui n'a jamais été couturière, sait-il si bien toutes les pensées, les petites ambitions, les chimères intimes d'une jeune ouvrière de la rue Mouffetard? Comment peut-il si fidèlement représenter ses héros, non seulement dans leurs rapports avec les autres, mais dans les détails les plus intimes de la solitude? Qu'il sache les sentiments, soit : l'art peut les rêver et rencontrer juste: mais qu'il connaisse si parfaitement les habitudes, les routines, et jusqu'aux plus secrètes minuties d'un caractère, les manies d'un vice, les nuances imperceptibles d'une passion, les familiarités du génie... cela est sur prenant. La vie privée, voilà ce

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