LES « COURRIERS DE PARIS
qu'il dépeint avec tant de puissance ; et comment est-il parvenu à tout dire, à tout savoir, à tout montrer à l'œil étonné du lecteur? c'est au moyen de cette canne monstrueuse.
M. de Balzac, comme les princes populaires qui se déguisent pour visiter la cabane du pauvre et les palais du riche qu'ils veulent éprouver, M. de Balzac se cache pour observer ; il regarde, il regarde des gens qui se croient seuls, qui pensent comme jamais on ne les a vus penser ; il observe des génies qu'il surprend au saut du lit, des sentiments en robe de chambre, des vanités en bonnet de nuit, des passions en pantoufles, des fureurs en casquettes, des désespoirs en camisoles, et puis il vous met tout cela dans un livre !... et le livre court la France ; on le traduit en Allemagne, on le contrefait en Belgique, et M. de Balzac passe pour un homme de génie ! O charlatanisme ! c'est la canne qu'il faut admirer, et non l'homme qui la possède : il n'a tout au plus qu'un mérite : la manière de s'en servir.
Cette fois Balzac dut s'avouer vaincu. « Vous êtes une fée, > écrivit-il à Mme de Girardin en lui adressant les mille compliments de la vanité caressée .
Quelques mois plus tard, cette plume de fée, cette plume experte et fantaisiste, allait se donner libre cours.
La Presse avait donc fait son apparition le 1" juillet 1834 au milieu des polémiques et des colères. Voilà son nom sur toutes les lèvres. Mais le 28 septembre suivant, en pleine bataille, qu'apporte -t- elle encore de nouveau? Autour d'elle, c'est tout un bourdonnement de curiosité, de surprise, de plaisir. Écoutons ce que dit la rumeur publique : « La Presse vient de publier un feuilleton brillant, spirituel, qui fait sensation. Or, ce feuilleton, c'est le premier Courrier de Paris du vicomte de Launay. Mme de Girardin a voulu se dissimuler sous un pseudonyme; mais ce nom d'emprunt, tout de suite célèbre, sera bien vite transparent.
Le vicomte de Launay débutait avec l'entrain le plus
cavalier : Il n'est rien arrivé de bien extraordinaire cette semaine : une révolution en Portugal, une apparition de république en Espagne, une nomination de ministres à Paris, une baisse considérable à la Bourse, un ballet nouveau à l'Opéra et deux capotes de satin blanc aux Tuileries. Voilà, n'est-ce pas, de quoi remplir un feuilleton? Voilà de quoi passer du plaisant au sévère. Mais ce vicomte de Launay si vif, si alerte, ne croyez pas qu'il va vous entretenir méthodiquement d'une révolution, puis d'une république. Il a tant de choses à vous dire, lecteur surpris, lecteur charmé! Il ne disserte pas, il cause: Dieu merci, les courses sont terminées; la dernière n'était point brillante ... Paris se renouvelle... l'Opéra presse les répétitions de l'ouvrage de M. Victor Hugo et de Mlle Bertin... George Sand se repose de ses procès; M. de Lamartine préside le conseil général de son département. Muses, pardonnez-lui!... Alfred de Musset fume et se promène... - N'est-ce pas que tout cela est intéressant? Qui donc-saurait donner ces nouvelles, sinon ce vicomte mystérieux, qui a tout vu, tout entendu, qui a rencontré les provinciaux sur les boulevards et les Anglaises aux Tuileries.
Pendant douze ans, de septembre 1836 à septembre 1848, les Lettres parisiennes vont se succéder. Et ce feuilleton hebdomadaire est attendu, relu, commenté; s'il vient à manquer, ce sont de nombreuses réclamations. Mme de Girardin s'en étonne avec une feinte modestie :
Est-il bien vrai? l'on s'est aperçu de notre silence, et l'on a daigné s'en plaindre, et nous avons là, sous les yeux, des lettres bienveillantes, beaucoup de lettres, plus de trente, qui demandent compte au directeur de ce journal de notre paresse, et qui prétendent que lorsque l'espace vient à manquer dans ces graves colonnes, ce n'est pas nous qu'il faut sacrifier. Si Mme de Girardin joue ainsi la surprise, c'est bien un peu par coquetterie. Mme de Sévigné n'écrivaitelle pas de même à sa fille : Je ne réponds point à ce que vous me dites de mes lettres. Je suis ravie qu'elles vous plaisent, mais si vous ne me le disiez, je ne les croirais pas supportables. Je n'ai jamais le courage de les lire tout