‹ Mme de GirardinChapitre 35 sur 104 · PUBLICATION DES « LETTRES PARISIENNES · texte numérisé non relu

PUBLICATION DES « LETTRES PARISIENNES

qui ait quelques chances de nous survivre est précisément celui dont nous faisons le moins de cas. Et pourtant, rien de plus simple; nos vers... ce n'est que nous; nos commérages... c'est vous, c'est votre époque, si grande, quoi que l'on dise, si extraordinaire, si merveilleuse, et dont les moindres récits, les plus insignifiants souvenirs, auront un jour un puissant intérêt, un inestimable prix.

Ah! qu'elle avait raison de dire « époque si grande , « si extraordinaire, si merveilleuse, en dépit des inévitables petitesses! Dans ce temps magnifique, le souffle des poètes remuait les âmes et le génie était partout : à Notre- Dame avec Lacordaire, à la Chambre avec Lamartine, avec Berryer; sur la scène avec Pauline Garcia et Rachel. Et ce n'est pas tout; en ces années 1840, la plus grande beauté, la plus vivante, elle est dans le cœur de la jeunesse, ce cœur orageux, mais bouleversé seulement par des ardeurs nobles.

Néanmoins, ce que nous cherchons dans ces lettres, ce n'est pas uniquement le tableau du temps. Que Mme de Girardin ne médise pas d'elle-même. Avec son jugement droit et prompt, ses ironies, ses enthousiasmes, elle est bien l'âme de sa causerie. Elle a le don des railleries sans méchanceté et des critiques sans scepticisme. Ces ridicules que son œil saisit, elle les esquisse avec bonne grâce, d'une main légère. Les victimes même n'ont pu s'y tromper. « Le Français est le peuple le plus spirituel du monde, a dit Montaigne, mais il faut à toute heure lui désenseigner la sottise. Pendant douze ans, et de la façon la plus charmante, et de la façon la plus fantaisiste, Mme de Girardin lui a désenseigné la sottise.

Page 1