COMMENT DE LAUNAY A JUGÉ SON TEMPS
Tournons les pages, tournons, tournons. Toute la vie de ce temps s'anime sous nos yeux; et c'est un papillotement de figures, un bourdonnement de propos vieillis. Les saisons défilent; des distributions de prix, des adieux, et voilà le Paris d'été, provincial - sans physionomie » ; puis on revient, on est rentré, les rues ■< sont redevenues parisiennes , et voici l'hiver, l'activité, l'affairement. De temps en temps, quelque gros événement se détache. 25 août 1837 : Aujourd'hui a eu lieu l'inauguration du premier chemin de fer parisien. » Relisons cette jolie lettre. Vraiment le vicomte de Launay ne raconte pas, il ressuscite. 1839... 1840... Maintenant nous attendons avec lui le passage des cendres de l'Empereur. Nous sommes en pleine foule! « Quel empressement! Quelle émotion! Quatre heures d'immobilité sous la neige. » A nos côtés, ce sont les propos les plus divers, les plus passionnés. - Mon Dieu ! quel admirable peuple français! Comme il aime tout ce qui est grand, noble, poétique! et qu'il faudra de peines et de paroles pour en faire un peuple égoïste et bourgeois ! encore n'y parviendra-t-on qu'en le trompant. >
Puis nous sommes à l'Académie pour la réception de M. Mole. M. de Chateaubriand vient d'apparaître. L'impression produite est très grande, tout le monde s'est levé; les femmes surtout sont d'une agitation incroyable.
Tournons les pages, tournons, tournons. Ah! que les préoccupations politiques sont envahissantes! Il nous faut bien aller à la Chambre, non pas pour voir les députés qui sont les trois cents hommes les plus laids de France , mais pour suivre les grands tournois. D'ailleurs, en janvier 1841, la question des fortifications de Paris passionne l'opinion; et dans un prochain courrier, Mme de Girardin dira son fait à M. Thiers : Paris fortifié, c'est Paris bêtifié. Voilà un mot qui fera plaisir à Lamartine.
1842-1844. Décidément, elle est partout cette politique, dans les boudoirs et dans les cafés. Depuis des années, les agitateurs ont pris position dans les cabarets : « Ils font de la politique au vin blanc, au vin rouge ou à la bière; cela dépend des goûts et des opinions. On parle d'élection au
punch qui ont parfaitement bien réussi... Ah! si les abeilles chassaient les frelons, nous s:rions sauvés. » Seulement qui pourrait chasser les frelons? 1846-1847... Les indices de la Révolution prochaine se multiplient si bien que dans certains salons on en cause familièrement, comme on parlait du déluge - probable aux environs de 89; mais le ton a pris de la lourdeur, il n'a plus rien de cette grâce ailée et capricieuse du dix-huitième siècle.
— Ainsi nous n'aurons pas la guerre civile, dit un vieux fat en grignotant un cressini. C'est dommage ! — Mais vous aurez les assassinats à domicile, si cela peut vous consoler... — Et le pillage de Paris? — Le pillage! sans doute. Et chacun de s'écrier : Oh bien, si l'on pille, j'en suis. — J'irai chez vous, madame, dit l'un : j'empo Tai ce beau vase qui me fait une si grande envie. — Moi, je n:n contenterai, dit un autre, de ces beaux diamants : où les serrez-vous? — Moi, je me borne à l'argenterie. — Moi, je suis ambitieux : je volerai le charmant portrait. — Moi, je n'ai pas d'idée fixe : j'irai chez vous demain, madame, pour choisir. — Mon choix est tout fait, dit encore l'adorable vieux fat d'un air très fin ; je m'emparerai de ce qu'il y a de plus beau dans la maison : prenez garde à vous !
Pendant ce temps, Lamartine prépare ['«insurrection de l'ennui -, et fiévreusement il couvre des pages, ces Girondins qui vont produire une émotion indescriptible. Mme de ( nrardin, avec son intuition de femme, en devina tout de suite la portée : Ce livre, écrit-elle, est une révolution; c'est un présage, c'est un symptôme, c'est un décret peutêtre... Ah! que c'est beau; mais que d'événements vont naître de ce livre! Je voudrais bien ne pas les voir. Oh! Je voudrais mourir.
La révolution pressentie éclata enfin. Aime de Girardin la jugea promptement d'un coup d'œil lucide; elle ne vit pas seulement les dangers, mais les ridicules, les incohérences; sa plume se fit même particulièrement incisive pour les attaquer.
Quel dommage !... quel dommage !... ça va être affreux... et ça pouvait être si beau !...
COMMENT DE LAUXAY A JUGÉ SOX TEMPS 95
Une loyale république, n'est-ce pas le rêve de tous les esprits généreux et indépendants?...
Aimer son pays pour lui-même et l'aimer lui seul, sans compliquer son amour d'un tas de noms propres plus ou moins populaires, plus ou moins maudits ;
N'être plus condamné à défendre malgré tout et contre tous un personnage de convention, lui, ses enfants, sa famille, ses ministres, ses préjugés et ses fautes, sous prétexte qu'on lui a prêté serment ;
Retrouver tout à coup la liberté de ses allures, le sentiment de sa dignité... c'était une joie, c'était un triomphe pour tout le monde ; et l'on peut dire qu'excepté ces êtres malheureusement nés qui n'ont jamais su relever la tête, ces caractères rampants qui se sont fait une volupté de la servitude, tout ce qui vit en France par l'esprit et par le cœur, tout ce qui pense, tout ce qui crée, tout ce qui rêve, a salué avec enthousiasme l'aurore de la république idéale.
Et tout à coup l'enthousiasme s'est changé en crainte, le rêve d'or s'est terminé en cauchemar; et les trembleurs désenchantés nous disent : Votre bel espoir, hélas ! était une chimère, votre belle république est impossible !
— Non, non, trois fois non, elle n'est pas impossible ! Rien ne serait plus facile, au contraire, que de faire la république grande et belle ; il ne faudrait pour cela qu'une seule chose.
— Et quoi donc?
— La comprendre...
Mais, hélas ! ceux qui l'ont proclamée ne la comprennent pas !
Et la preuve qu'ils ne la comprennent pas, c'est qu'ils ne la font pas aimer: c'est qu'ils la rendent ridicule, mesquine, vaniteuse, au lieu de la faire puissante, sérieuse et digne.
C'est qu'ils en font une parodie monarchique, un envers de la royauté ; c'est que, par exemple, ils font tirer le canon chaque fois qu'ils se remuent. Le canon est un joujou de roi, qui ne convient plus aux allures calmes et populaires d'une république. Nous comprenons, à la rigueur, qu'on s'amusât à tirer le canon quand Charles X ou Louis-Philippe se rendaient au parlement; ils étaient les petits-rils de Louis XIV et d'Henri IV; ces pompeux usages pouvaient être des traditions de famille ; mais faire tirer le canon des Invalides chaque fois que M. Crémieux se dérange... Allons doncl c'est se moquer d'un pays.
La preuve qu'ils ne comprennent pas la république, c'est qu'ils veulent la loger aux Tuileries.
De jour en jour l'orage devient plus effrayant. Le 25 juin 1848-, M. de Girardin est arrêté, Mme de Girardin réclame avec emportement la liberté de son mari, et elle épuise contre le général Cavaignac tous les accents de l'indignation. Dans les Courriers de Paris, le ton a changé : il est haletant, il est fiévreux. D'ailleurs le vicomte de Launay va bientôt se taire. Son dernier feuilleton, daté du 3 septembre 184S, dans quel état a-t-il paru? Vieilli par quinze jours d'hésitations, lacéré de coupures. - On a effacé tous les traits un peu piquants, on a supprimé toutes les idées un peu généreuses. C'est qu'en France il n'est même plus permis d'essayer d'avoir de l'esprit et du courage. Le vicomte de Launay n'a plus rien à dire.
Ce fut ainsi que Mme de Girardin dut renoncer à cette chronique vive et brillante qu'elle avait créée; mais ces feuilletons, qu'elle avait pu croire éphémères, ne furent du moins ni négligés, ni oubliés. Dès 1S43, Charpentier avait publié le premier recueil des Lettres parisiennes. Le volume, qui comprenait cinquante -sept Courriers, fut accueilli de la façon la plus flatteuse. Dix ans après, de Marine-Terrace, Victor Hugo n'écrivait- il pas à Aime de Girardin : Quel charmant livre que ce beau livre! Je l'ai lu autrefois de feuilleton à feuilleton! Je le relis aujourd'hui page à page. J'y retrouve les anciens diamants et de nouvelles perles... » Mais cette première publication était trop restreinte et de nouvelles furent préparées; celle qu'a donnée Michel Lévy, en 1856, comprend cent soixantequinze lettres.
Dès la première tentative de son éditeur, Mme de Girardin avait constaté le succès, elle ne l'avait pas fait sans une certaine mélancolie ;
Nous découvrons tristement cette affreuse vérité : c'est que, de tous nos ouvrages écrits avec soin, avec prétention, le seul