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DIOMÈDE

Je le sais, ce n'est pas une crainte illusoire, S'il la voit, tout est dit, c'en est fait de sa gloire. Pour dompter ce héros, ce fameux conquérant, Elle fera briller son prestige enivrant. Quand elle aima César, elle était jeune encore, Elle avait la beauté d'une enfant qui s'ignore, Qui sourit pour sourire et séduit au hasard. Maintenant, tout s'unit, et la nature et l'art, Et la grâce, et l'esprit, et la science même, Pour lui donner l'orgueil de la beauté suprême- Dans le discours qui suit, le nom -de Rome reviendra souvent. Tout le long de la pièce, il sonnera pour rappeler le devoir, marquer les défaites; mais ce nom n'a plus son

inexorable pouvoir. Nous ne sommes pas dans la Rome des premiers temps, nous sommes en Orient et à la cour de Cléopâtre. Un épisode ouvre devant nous toute une perspective de secrètes ignominies; un esclave a osé lever les yeux sur la reine; elle l'a vu, elle a compris; le pacte voluptueux a été terrible.

La mort, si tu le veux, pour l'amour d'un moment.

C'est par cet esclave aussi que nous saurons ce qu'est Cléopâtre; nous le saurons encore par les suivantes de la reine, Charmion la noire, Iras aux beaux bras, qui versent le poison sans remords et tendent la coupe sans inquiétude. L'esclave, d'ailleurs, ne défaille pas; son ivresse est même si grande qu'il chante sa mort dans une ode à la volupté.

Tout ce premier acte est une superbe toile de fond; quant à l'action, il semble bien qu'elle se noue. Ventadius et Diomède, qui veulent sauver Antoine malgré lui, ont rappelé l'esclave à la vie; ils comptent faire de ce misérable un instrument de vengeance et de jalousie.

Non, l'esclave ne sera pas le ressort principal du drame, comme ce début l'avait fait prévoir. C'est l'histoire qui fournira les péripéties - d'un enchaînement d'ailleurs un peu lent.- Mais quels beaux tableaux, quelles somptueuses évocations! Au début du deuxième acte, Cléopâtre apparaît enfin. Elle est étendue sur un lit de repos; auprès d'elle, Iras et Charmion balancent des éventails en plumes d'ibis; autour d'elle, des mages, des devins, des chanteuses portant des cithares d'or; dans le lointain, la ville, le port et ses vaisseaux. Cléopâtre est lasse. Cléopâtre attend, languissante, exténuée d'un royal ennui.

Oh 1 comme l'heure est lente I El que cette chaleur sans air est accablante ! Pas un nuage trais dans ce ciel toujours pur, Pas une larme d'eau dans l'implacable azur. 1 e ciel n'a point d'hiver, de printemps ni d'automne, Rien ne vient altérer sa splendeur monotone. Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,

Comme un grand œil sanglant sur vous toujours ouvert. De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie, Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie, Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau.*

Certes, ce sont là de très beaux vers; peut-être pourraiton seulement reprocher à toute la suite de cette scène trop de recherche des grands effets et du pittoresque? Mais voici Antoine devant Cléopâtre. Sans doute, et jusqu'à la fin, il essaiera de lui échapper. Il s'enfuira, il tentera de ranimer en lui la soif des honneurs, la haine d'Octave; ses amis jetteront le soupçon dans son esprit toujours inquiet; cependant, ni la jalousie, ni les efforts de Ventadius, ni la noblesse d'Octavie — sa femme légitime, d'une vertu si haute — ne prévaudront contre Cléopâtre. Alors même qu'il doute, qu'il se sait trahi, il cède, il veut croire. Il aime en elle jusqu'à ses mensonges, puisqu'elle les pare de mots enivrants.

En composant sa tragédie, Mme de Girardin a pris Racine pour modèle. Ce qu'elle a vu dans son sujet, c'est surtout un drame privé. Et quel drame! pour protagonistes, une enchanteresse au souffle mortel, un ambitieux qui se sent lâche, que la passion et le remords prennent et reprennent. Après Actium, son désespoir lui inspire des cris émouvants; mais que Cléopâtre reparaisse et, de nouveau subjugué, conquis, il oubliera tout :

L'Empire ne vaut pas une larme de toi.

Toute cette tragédie, avec les catastrophes qui l'achèvent, elle était en germe dans l'hymne, dans l'ode à la volupté et à la mort.

Dans Cléopâtre, Mme de Girardin avait montré les qualités les plus sérieuses; elle avait fait, sinon une œuvre tout à fait remarquable, du moins une œuvre digne d'estime.- Sans doute il n'y faut pas chercher trop obstinément la vérité historique : les grands intérêts de ce temps ne paraissent guère. Ainsi que l'a fait remarquer Sainte-Beuve, Cleo-

pâtre parle du Nil, du soleil d'Afrique avec une insistance qui peut étonner; enfin, dans les monologues, dans les harangues à la vertu, le souci de l'éloquence est trop manifeste. Certaines tirades — qui présentent d'ailleurs de grandes beautés — ne se lient pas bien avec l'ensemble. Ces grands morceaux rompent l'harmonie et surprennent par leur accent presque cornélien, mais les vers sont habilement faits, souvent éclatants et de tour moderne. Dans l'ensemble, l'œuvre est d'une tenue littéraire très ferme et très haute.

Mme deGirardin put être fière de son succès: « Soyez sinon heureuse, au moins glorieuse, lui écrivait Lamartine. Jamais aucune femme n'avait eu ce triomphe tout viril depuis Vittoria Colonna, à qui vous ressemblez.de traits, de génie et, je crois aussi, d'héroïsme. »

Avec Cléopâtre, Mme de Girardin a donné la mesure de ses forces. Va-t-elle continuer dans ce genre? Composera-t-elle d'autres pièces tenant de la tragédie et du drame? Non. De tous côtés on l'engage à essayer encore de la comédie. Et pourquoi ne se laisserait-elle pas tenter? Elle a ce qu'il faut pour réussir. Elle connaît le monde, elle saisit les ridicules, elle excelle dans l'art des portraits. En effet, durant ses dernières années, son activité littéraire va se dépenser surtout dans la comédie.

Les comédies de Mme de Girardin se sont succédé rapidement; le 1" mai 1 85 1 , à la Comédie-Française, un petit acte, presque un proverbe : C'est la faute du mari ; le 10 février 1S53, Lady Tartuffe; en 1854, deux pi( extrêmement dissemblables, mais qui se détachent clans le groupe et qui prennent tout le premier plan : la Joie fait peur, mouillée de larmes, d'émotion vraie; le Chapeau de riw rloger, d'une vive et spirituelle gaîté. Ce sont les perles

de l'écrin. Après la mort de Mme de Girardin, deux autres comédies furent trouvées parmi ses papiers. L'une d'elles, Une femme qui déteste son mari, fut jouée au Gymnase. On ne l'applaudit que par respect, par souvenir; quant à l'autre, les Ridicules pernicieux, elle n'avait pas été terminée.

Quelques mots sur Lady Tartuffe. Comme Molière, dont elle a le courage de se souvenir ouvertement, Mme de Girardin a mis en scène l'hypocrisie. Mais dans son œuvre l'hypocrisie s'est faite femme : elle a donc ces raffinements dans la calomnie, cette perfidie dans les allusions dont les hommes, si mauvais soient-ils, n'ont pas tout à fait le secret. Lady Tartuffe, c'est Tartuffe en robe de satin (d'une coupe austère) et en coiffure de dentelles; c'est Tartuffe dame de charité, dame présidente de saintes œuvres. Sous tant de prudence, toutes les noirceurs : des histoires galantes dans le passé et dans le présent, d'affreux secrets, des tissus d'intrigues. Lady Tartuffe a su s'introduire dans une famille et troubler l'entente; par ses calomnies, dites comme à regret, par ses manœuvres habilement menées, elle compromet une jeune fille charmante — l'innocence même; — elle flatte l'imagination d'un vieux maréchal qu'elle veut épouser. Et ainsi de suite pendant cinq actes; jusqu'à ce bon moment de la comédie où les coupables sont démasqués et les innocents serrés dans les bras des heureux parents. Dans l'ensemble, pièce languissante; les machinations de Lady Tartuffe ne parviennent pas à nous persuader. Nous sommes si sûrs que tout cela est faux et que la preuve en sera donnée d'un instant à l'autre. A part deux ou trois figures vraies et vivantes, dont une exquise, celle de la jeune fille, les personnages sont peu frappants. Vis-àvis de cette œuvre encore, nous sommes tentés de dire à Mme de Girardin : trop d'artifices, trop d'esprit même...

L'aurions-nous cru? C'était Rachel qui jouait le rôle de 1 ady Tartuffe; oui, Rachel, lasse, épuisée par la tragédie et qui essayait d'un genre nouveau. A ses côtés Mme Allan, Emilie Dubois... Ainsi défendue, la pièce eut ses soirs de succès.

Mme de Girardin essuya bien quelques reproches; mais à ceux qui lui écrivaient : « Votre Lady Tartuffe est un monstre, ^> elle répondait sans embarras : « C'est un bouquet que j'ai fait des noirceurs de cinq ou six femmes de ma connaissance.

Dans le succès de Lady Tartuffe, il était entré de la curiosité, de l'étonnement, peut-être un peu de complaisance; par contre, celui de la Joie fait peur fut tout spontané. Cette petite pièce fit couler tant de larmes! On allait l'entendre, on pleurait, on était étouffé d'angoisse; on ne se lassait pas de revenir la voir, de revenir pleurer. Et de nos jours, il en est de même. C'est par la Joie fait peur que le souvenir de Mme de Girardin vivra au théâtre.

Le titre indique l'idée de la pièce. Quant à la situation pathétique, elle est créée par une nouvelle inespérée. Au lever du rideau, trois femmes en grand deuil pleurent un jeune marin qu'on croit mort. Ce sont la mère, la sœur, la fiancée. La mère est accablée de douleur, la fiancée farouche, la petite sœur meurtrie, mais prête à revivre pour peu que vienne le premier amour. Et de l'une à l'autre ce sont des soins ingénieux, des manèges touchants de femmes sensibles. Un vieux serviteur les seconde : « Oui, il faut que Madame sorte, que Mademoiselle soigne ses fleurs. » A travers tout cela, des désespoirs, des sanglots qu'on étouffe, l'ennui mortel des heures vides. Puis enfin le coup de théâtre.

Car voici le garçon de retour, le vieux domestique se doutait bien qu'il n'était point mort (« cela lui ressemblait si peu de mourir »)! Cette première reconnaissance se passe de la façon la plus gaillarde : « Me voilà, mon vieux Noël, je n'ai rien mangé depuis vingt-quatre heures, vite une omelette! » Maintenant qu'il est dans la maison, il a vite fait d'embrasser sa sœur, de sauter par la fenêtre pour revoir sa fiancée. Toutes deux peuvent supporter l'émotion; « à leur âge on a de la force pour le bonheur ». L'une songe à mettre sa robe rose, l'autre a déjà refait sa coiffure. Mais la mère, la mère ne sait rien encore. Qui donc oserait

la prévenir? Le saisissement pourrait la tuer. Et ce sont des ruses, de pieux calculs pour la préparer, pour lui ménager, par progressions lentes, le doute, l'espoir, la certitude. Lorsque son pas fatigué approche, son fils se cache, le cœur battant; sa fille cherche d'adroits mensonges. Vaguement d'abord, puis avec une netteté grandissante, elle s'aperçoit de leurs inventions. Elle sent l'atmosphère changée; elle soupçonne la joie sans y croire, sans que son intuition parvienne encore à jeter un cri. Et nous la voyons palpitante, nous comptons les tressaillements de ses fibres à nu; de plus en plus nous éprouvons une peur affolée à l'approche de cette joie qui guette, qui peut heurter cette femme en plein cœur et la renverser sur le coup. Aussi, quand son fils est enfin tombé dans ses bras, quand elle pleure en l'étreignant, quelle impression de délivrance, quelle détente! Avec un art consommé, Mme de Girardin a su porter de scène en scène notre émotion jusqu'au paroxysme.

Et c'est ainsi que, sans intrigue, sans roman d'amour, cette petite pièce a triomphé, triomphera toujours, par la seule force des sentiments.

La même année, par un contraste bien piquant, Mme de Girardin faisait représenter au Gymnase l'acte le plus gai, le plus drolatique de son théâtre. Après « le long sanglot » de la Joie fait peur, c'était « le long éclat de rire » du Chapeau de l'horloger.

Dans cette pièce encore, pas d'intrigue, pas de péripéties amoureuses. Mais pour plaire en ces sortes d'oeuvres, le moindre incident de la vie, s'il est bien dépeint, ne suffit-il pas? « Tout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant, nous dit Montaigne : la malice d'un page, la sottise d'un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matières. » Précisément, c'est la sottise d'un valet qui amènera les méprises dont l'enchaînement fait la comédie. Parce qu'un domestique « d'une bêtise classique » a renversé une pendule et introduit un horloger dans l'appartement de ses maîtres, voici un mari en éveil, qui se

met l'esprit au supplice, qui se croit trompé. Il en résulte les situations les plus imprévues; et dans les quiproquos, les explications, la verve comique circule et pétille, si bien que le rire est irrésistible.

Ces deux pièces — ces deux petits chefs-d'œuvre — sont de 1854. L'année suivante, Mme de Girardin mourait « dans toute la force de son talent ». Selon le mot de Gautier, « nul doute qu'elle n'eût progressé encore » si elle n'avait disparu prématurément.

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COMÉDIE REPRÉSENTÉE, POUR LA PREMIERE FOIS, A l'AKIS SUR LE THÉÂTRE-FRANÇAIS, LE 25 FEVRIER 1854

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