TRAGÉDIES DE MME DE GIRARDIX : JUDITH
Ces caractères étant donnés, comment dénouer une telle situation0 Pour arriver à la conclusion, il ne faut pas compter sur le développement logique des sentiments (ces sentiments sont si peu profonds, si inconsistants). Judith, qui devrait être une force aveugle, une fanatique, n'est qu'une femme douce, pitoyable, dont le cœur s'attriste et s'inquiète. Mais les événements vont l'aider à se ressaisir. Dieu merci ! Holopherne ne sera plus si généreux, si sympathique. C'est qu'il vient de recevoir des ordres terribles du roi d'Assyrie, son maître et son dieu : Béthulie doit périr sur l'heure; il ne fera rien pour la sauver. Judith, instruite par Achior de cette trahison, sent sa haine se réveiller, et elle éprouve même, la pauvre petite, une rage inconnue.
Nous voici à la partie de la pièce la plus curieusement attendue, à la fameuse scène sur laquelle la Bible a laissé tant de mystère ». La table du festin a été dressée, Judith a pris place à côté d'Holopherne. Que va-t-il se passer? A ce moment, c'est ?.u Dieu d'Israël de venir en aide à Judith. Il n'y manque pas. Holopherne — et c'est là sans doute un premier prodige — quitte le banquet pour se retirer dans la partie de la tente où il a l'habitude de reposer; Judith a promis de l'y rejoindre mais que va-t-elle faire? Elle voudrait frapper, elle n'est pas sûre de son courage : •
JUDITH, seule, avec exaltation.
Dieu puissant, rendez-moi ma première assurance... De moi seule Israël attend sa délivrance... Pour vaintre ce héros prêtez-moi votre appui. Son amour est un crime, armez-moi contre lui ; Endormez son espoir par des songes funèbres... Cachez-moi, cachez-moi dans de chastes ténèbres! Éteignez cet amour par votre ordre allumé ; Faites qu'il n'aime plus, qu'il n'ait jamais aimé... Dans un sommeil sauveur... ordonnez qu'il m'oublie; Éloignez de ses yeux mon image embellie; Effacez cet éclat, ces brillantes couleurs, Qui. profanes, cachaient la trace de mes pleurs : Reprenez cet attrait dont vous m'aviez par Cilice de beauté dont je suis déchirée !... En m'ôtant mon pouvoir... venez me secourir...
S'il m'aime encor, Seigneur, c'est à moi de mourir I Je frissonne... Un nuage a passé sur ma vue. {Elle enir'ouvre le rideau de la tente et revient sur /<■ devant
de la scène.) () miracle! Seigneur, vous m'avez entendue! Vous avez eu pitié de ma faiblesse... Il dort!... Oui... je vous ai compris... oui, vous voulez sa mort...
Grâce à ce second miracle, Judith arrivera enfin au bout de sa tâche : elle égorgera Holopherne.
Telle est cette pièce, si pleine de charmantes inexpériences, et dans laquelle il ne faut évidemment pas chercher la couleur biblique. Et, cependant, Mlle Rachel sut l'animer d'une ardeur divine. Elle fut la veuve, elle fut l'inspirée. Quand elle jeta les fameux cris... j'irai... je frapperai..., il y eut une sorte de stupeur. Sa voix de visionnaire semblait sortir du fond d'un rêve. Enfin, elle fut
parfaitement belle », ainsi que les livres saints le lui commandaient. Quand Judith alla vers le camp, « Dieu même lui ajouta un nouvel éclat, » nous dit le verset IV du chapitre x. Sur Mlle Rachel, ce nouvel éclat resplendissait. Que d'intelligence, que d'art dans le choix de son costume! Elle avait une robe « d'un rose vif, attrayant, radieux », la robe d'une femme qui veut plaire; et par-dessus, audacieusement, elle avait jeté un manteau de pourpre. Cependant, elle ne put assurer à la pièce un succès durable.
Du moins, Mme de Qirardin avait pris goût au théâtre et, sans doute, elle se sentait désormais capable d'y triompher. Sa première œuvre manquait évidemment de solidité, mais les vers avaient de la grâce, du mouvement; quelques scènes, habilement menées, pouvaient compter comme des promesses. En un mot, Mme de Girardin n'avait écrit que son Esther : quatre ans après, avec Cléopâtre, elle devait donner son Athalie.
Ce fut encore pour Rachel que Mme de Girardin composa cette Cléopâtre. Depuis longtemps, elle y pensait; elle voyait son admirable amie dans ce rôle. Nous en trouvons la preuve dans un Courrier de Paris daté du 10 février 1841. A la suite de terribles inondations, un concert avait été donné à l'Abbaye-aux-Bois pour les sinistrés de Lyon. Mme de Girardin avait obtenu le concours de Mlle Rachel et elle joignit au compte rendu de cette soirée un commentaire caractéristique :
Mlle Rachel a parfaitement dit le songe d'Athalie et toute la scène avec Joas. Son succès a été complet. M. de Chateaubriand, M. le duc de Noailles, M. Ballanche, toutes les illustrations de Vendrait, l'ont applaudie avec enthousiasme. On l'a trouvée très belle comme tragédienne et très jolie comme femme. Elle était mise à merveille ; son costume, d'un goût exquis, tenait à la fois du salon et du théâtre : c'était une robe blanche garnie de chefs d'or et nouée autour du cou par un chef d'or, avec de longues manches flottantes, puis dans ses beaux cheveux noirs des bandelettes d'or. Ce n'était pas une Athalie, sans doute : Athalie n'était pas si jeune et ne devait pas être si agréable, mais c'était une Cléopâtre, gracieuse jusque dans sa violence, séduisante jusque dans sa haine, délicate jusque dans sa cruauté.
Après Judith, lorsque Mme de Girardin a voulu prendre sa revanche, il n'est donc pas étonnant qu'elle ait songé à Cléopâtre; mais, en choisissant ce sujet, elle faisait preuve d'un grand courage. La trop fameuse reine d'Egypte avait déjà fourni le sujet de tant de tragédies : deux latines, quinze françaises, six anglaises et au moins quatre italiennes. (C'est M. Paul Stapfer qui a fait ce compte.) Pour ce qui est des tragédies françaises, presque toutes furent malheureuses. Parcourons la liste. En 1552, c'est Cleo-
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pâtre captive, avec prologue et chœurs, par Jodelle; eu 1 573, voici Marc-Antoine et Cléopâtre, de Garnier; puis en 1 57S, les Délicieuses amouis de Marc-Antoine et de Cléopâtre, par Belliard; et Mairet, et Benserade, et la Torillière, et la Chapelle, et d'autres encore ont fait aussi leur Cléopâtre. Mais arrivons à une des plus renommées, celle de Marmontel. C'est pour celle-là que Vaucanson avait fabriqué un aspic automate qui sifflait en piquant la reine. « Je suis de l'avis de l'aspic, » dit l'abbé de Bernis; et ce mot fit fortune. Four presque toutes les Cléopâtres, les spectateurs auraient été de l'avis de l'aspic.
Or, en reprenant ce sujet après tant d'autres, après Alexandre Soumet, Mme de Qirardin ne se trouvait pas seulement en présence des mêmes difficultés que ses devanciers : elle en rencontrait de nouvelles. Vers 1840, le souci de la couleur locale était plus développé qu'au dixseptième ou au dix-huitième siècle. Les mœurs de l'Orient excitaient la curiosité. Le temps n'était plus où Cléopâtre, presque vertueuse, pouvait parler de sa flamme exempte d'infamie. De Corneille seul on acceptait ces beaux sentiments.
Mme de Girardin a su tenir compte de ces exigences. Et elle a peint en couleurs vives, d'un pinceau hardi. D'ailleurs, pour une imagination de femme, que de ressources dans ce sujet! Cléopâtre n'était pas seulement belle, mais intelligente et adroite, raconte Plutarque : « les agréments de sa figure, soutenus du charme de sa conversation et de toutes les grâces qui peuvent relever le plus heureux naturel, laissaient un aiguillon qui pénétrait jusqu'au vif. Sa voix avait une grande douceur; sa langue qu'elle maniait avec une grande facilité, telle qu'un instrument à plusieurs cordes, prononçait également bien plusieurs idiomes différents. » De l'habileté, un art consommé dans la flatterie, une ingéniosité miraculeuse à susciter de fastueux plaisirs, il y avait de tout cela dans les attraits de l'enchanteresse. Enfin, elle avait une beauté fatale, fascinatrice. Dans les cadres qu'elle se préparait, elle apparaissait éblouissante. C'est ainsi que Plutarque nous la montre « naviguant
tranquillement sur le Cydnus, dans un navire dont la poupe était d'or, les voiles de pourpre, et les avirons d'argent. Le mouvement des rames était cadencé au son des flûtes, qui se mariait à celui des chalumeaux et des lyres. Elle-même, magnifiquement parée et telle qu'on peint Vénus, elle était couchée sous un pavillon tissu d'or. De jeunes enfants, vêtus comme les peintres ont coutume de représenter les Amours, étaient à ses côtés avec des éventails pour la rafraîchir. Ses femmes, toutes parfaitement belles, et vêtues en Néréides et en Grâces, étaient les unes au gouvernail, les autres aux cordages. Les rives du fleuve étaient embaumées de l'odeur des parfums que l'on brûlait dans le vaisseau, et couvertes d'une foule'immense, qui accompagnait Cléopâtre; et l'on accourait de toute la ville, afin de jouir d'un spectacle si extraordinaire ».
Ce décor somptueux, ces évocations durent enchanter Mme de Girardin. Cependant, elle travaillait lentement à sa tragédie. La vie mondaine, les Courriers de Paris, tant d'obligations de toutes sortes prenaient son temps; mais, cette fois encore, Mlle Rachel la soutenait, la stimulait : « Dites-moi ce que devient Cléopâtre, » lui écrivait-elle de temps en temps. En 1846, l'œuvre s'achève. Mme de Girardin, qui est allée passer la fin de l'été « au milieu des bruyères de Saint-Point - ; écrit les dernières scènes avec une - verve virile ». Et Lamartine, qui travaillait aux Girondins tant qu'il pouvait tenir une plume, se reposait en écoutant les derniers vers de son amie : Je n'oublierai jamais l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle nous lisait, le jour, ce qu'elle avait composé la nuit. C'était ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un pan de verger en pente, d'où le regard plane sur une vallée de Tempe, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence, si ce n'est le sourd murmure du ruisseau sous les saules, des bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins, et quelques gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors; les insectes cessaient de bourdonner près de la ruche; son \ encadré dechè-
\ refeuille et de vigne vierge, respirait plus de poésie encore que ses vers. »
A peine achevée, Cléopâtre était reçue au Théâtre-Français « par acclamation ». En février 1847, la distribution des rôles était faite et, le 13 novembre, c'était la première représentation, c'était le triomphe. L'auteur et Rachel méritaient bien ces ovations. Mais, nous aussi, voyons la pièce.
L'exposition hardie, dramatique, crée tout de suite une atmosphère capiteuse. Nous sommes dans le palais des Ptolémées cà Alexandrie. La reine ne paraît pas encore (elle ne paraîtra pas dans tout ce premier acte), mais il n'est question que de son ennui, que de ses caprices voluptueux. Elle aime Antoine — comme elle peut aimer! — elle l'attend et elle l'a trahi. Et Antoine, qui la sait perfide, qui voudrait punir, sera sans doute repris par son charme, s'il est assez faible pour la revoir. C'est de cela que s'entretiennent Diomède, le secrétaire de Cléopâtre, et Ventidius, ami d'Antoine. Ils tracent de leurs maîtres d'étonnants portraits : voici la reine avec ses séductions et ses mœurs honteuses; voici le triumvir assoiffé de gloire, mais amolli par les jouissances; tous deux si bien faits pour se perdre, pour s'enivrer d'un même vertige.