SCENE III OCTAVE, MATHILDE
OCTAVE, se levant et fermant la porte.
Seuls un moment par hasard... (// s'approche de Mathilde, qui se lève aussitôt et reste immobile.) De grâce, écoutez-moi, je vous en supplie 1 Laissez-moi promettre à votre père que bientôt vous reviendrez chez lui...
f MATHILDE
Je vous l'ai déjà dit, je veux, je dois rester ici.
OCTAVE
Vous devez demeurer chez vos parents, dans votre famille.
MATHILDE
Ma famille est celle-ci... celle de l'homme que je devais épouser.
OCTAVE
Je comprends que vous ayez voulu le pleurer près de sa sœur *et de sa mère dans les premiers jours de votre chagrin ; mais après trois mois de deuil, il me semble...
MATHILDE
Eh 1 monsieur, si j'étais sa veuve, j'aurais le droit de porter son deuil toute ma vie.
OCTAVE
Alors ce serait différent... les convenances...
MATHILDE, irritée, passant à gauche.
Eh! qu'appelez- vous les convenances? Je pleure avec ceux qui ont la même douleur que moi, voilà pour moi les seules convenances.
OCTAVE
Vos devoirs de fille...
MATHILDE
La mère d'Adrien est pour moi une mère.
OCTAVE
Mais enfin, votre père...
MATHILDE
Mon père est remarié; il est heureux : il n'a pas besoin de moi, et je suis certaine que, sans vos observations... inutiles, mon père n'aurait point songé à me rappeler à Paris.
OCTAVE
Il souffre de vous savoir en proie à un si violent désespoir !... Il vous aime, il est fier de vous, de vos succès. Être au premier rang parmi nos plus fameux artistes, et perdre tout cela dans les larmes et dans l'oisiveté de la douleur !... Votre père a raison... il dit que bientôt l'art îui-même vous fera défaut, que vous ne pourrez plus peindre...
MATHILDE
Eh bien I je ne peindrai plus.
OCTAVE
Que vous tomberez malade et que vous mourrez...
MATHILDE
Eh bien ! je mourrai.
OCTAVE
Vous n'en avez pas le droit... Votre talent et vos succès vous engagent.
MATHILDE
Eh 1 qu'importent à présent mes succès ! Adrien n'est plus là.. Mon talent! Tout ce que je lui demande {Allant à la table où elle dessinait), c'est la force d'achever son portrait. Oh ! je vou drais le faire bien ressemblant... laisser de lui un beau souvenir- Ce cher portrait ! ce sera mon dernier travail ! Mais... sans lui !.. Disputer à la mort cette pauvre image perdue... Ah! c'est affreux 1 {Elle s'accoude sur la table, la tête dans ses deux mains, et -pleure.)
OCTAVE
Quelle idée aussi de partir, de vous quitter, d'aller courir le inonde 1 Comment voyage-t-on quand on est aimé ! Mais moi, Mathilde, si vous m'aviez aimé un peu, seulement un peu, je n'aurais jamais eu le courage de vous dire adieu ; non, j'aurais voulu passer ma vie à vous regarder vivre... Je n'aurais pas rêvé la gloire, moi, le vain éclat de mon nom... Votre gloire charmante m'aurait suffi; je n'aurais rien désiré de plus noble que de vous aider à briller vous-même pour nous; je n'aurais
songé qu'à vous secourir dans vos travaux; je me serais fait le serviteur de votre génie, et ce rôle modeste et fier m'aurait enivré. Ah ! c'est que moi, je ne suis pas un ambitieux... J'aime ! (Mathilde a relevé la tête. Elle serre le portrait dans le tiroir de la table.) Sans doute, lui vous aimait, il avait pour vous une affection sérieuse ; mais s'il vous avait aimée d'amour, d'un véritable amour... {Mathilde se relève.) Vous avez beau vous fâcher, je le répète... il ne serait point parti.
MATHILDE
Et moi, je ne l'aurais pas aimé ! car c'est son ambition qui me plaisait... cette soif de la renommée, ce besoin de porter dignement un nom déjà illustre dans l'histoire de son pays. Il aimait mieux courir des dangers, braver mille morts que de rester inutile et inconnu près de moi, dites- vouf? Eh bien, c'est là son mérite à mes yeux, c'est cette audace qui m'a séduite. Adrien ne m'aimait pas 1 Voilà ce que vous tenez à me faire comprendre, n'est-ce pas?... Soit, j'ai compris, et je vous réponds que j'aime mieux cette héroïque indifférence, cet abandon glorieux, que la passion exclusive, la tendresse éternelle que tout autre oserait m'offrir.
OCTAVE
Vous êtes injuste, Mathilde; je ne mérite pas cette indignation. En quoi vous ai-je donc si cruellement offensée? MATHILDE, avec colère.
Vous m'aimez !
OCTAVE
Est-ce un crime?
MATHILDE
Ouil... c'est votre ami que je pleure.
OCTAVE
Vous ne le connaissiez pas encore que je vous aimais déjà... Alors vous ne vous fâchiez pas de mon amour. MATHILDE, avec insolence.
J'en riais.
OCTAVE
Oh ! vous êtes sans pitié 1 Vous voulez donc me désespérer?...
MATHILDE
Vous voulez bien me consoler!... Vous ne sentez donc pas ce qu'il y a pour moi d'offensant et de méprisant dans votre espérance?... Me parler d'amour quand je pleure, c'est me dire que je suis un coeur sans foi, une femme sans souvenir, sans religion, sans pudeur!... Mais, si je me consolais, je serais une
misérable, je me haïrais I Je n'ai plus de valeur que par mon désespoir ; je vis pour conserver dans mon âme son souvenir, son image, pour continuer sa pensée ; je vis pour l'évoquer, pour le pleurer, pour l'aimer 1... Et vous venez... vous osez!... (Elle traverse la scène.) Oh ! cette idée me révolte !... Vous osez venir me dire, à moi : « Je vous aime, oubliez-le, oublions-le ensemble ! » Et vous vous étonnez que je m'indigne!... Oh! mais moi, je m'étonne que je puisse vous écouter encore si longtemps! Il vient ici compter mes larmes et savoir si elles ne commencent pas à se tarir... et il espère, il est capable d'espérer... et il ose rêver qu'il me consolera... parce qu'il m'aime, lui, et qu'il saura bien me prouver qu'Adrien ne m'aimait pas !... Adrien ! oh ! mon Dieu ! était-ce là ton ami?
OCTAVE Calmez-vous, de grâce! j'ai tort... mais je suis si malheureux de vous voir souffrir !...
MATHILDE
Je veux souffrir.
OCTAVE
Le ciel m'est témoin que je donnerais ma vie pour vous sauver de ce désespoir qui vous tuera.
A1ATHILDE
Je ne veux pas qu'on me sauve, je ne veux pas que l'on s'intéresse à moi, je ne veux pas qu'on m'aime.
OCTAVE
Mathilde !
MATHILDE
Laissez-moi... laissez-moi 1
(Elle sort vivement, la porte reste ouverte, et Von aperçoit aussitôt Noël dans le fond, un plumeau à la main.)