‹ Mme de GirardinChapitre 80 sur 104 · SCENE X BLANCHE, NOËL, ADRIEN caché · texte numérisé non relu

SCENE X BLANCHE, NOËL, ADRIEN caché

NOËL, il retire le canapé, pousse le verrou. Ah 1 c'est vous, mademoiselle. (// époussette les meubles en fredonnant.)

Pourquoi donc t'enfermes-tu, Noël?

NOËL

Pourquoi !... c'est... c'est pour empêcher la poussière de sortir.

BLANCHE

La poussière...

NOËL, à part.

Qu'est-ce que je dis donc?

blanche, allant prendre son ouvrage sur la table à gauche. Maman est allée à la messe avec Mathilde... Elles n'ont pas voulu m'emmener... j'y suis allée ce matin déjà. Je croyais que maman serait trop souffrante et qu'elle ne pourrait pas sortir aujourd'hui... Oh ! Noël, tu as raison, je la regardais tout à l'heure, elle est bien atteinte, ce chagrin l'a brisée. {Elle traverse le théâtre pour aller à la cheminée chercher ses ciseaux.)

NOËL a repris son plumeau et époussette les meubles. Le chagrin... oui... effectivement le chagrin... (// fredonne.) Peuh !• peuh !

BLANCHE, ï arrêtant.

Mais qu'as- tu donc?

NOËL

Moi?... rien... rien... Peuh ! peuh !

BLANCHE, se retournant.

Je te parle de mes inquiétudes et tu ne m'écoutes pas.

Si fait, mademoiselle, si fait... Peuh ! peuh 1

BLANCHE

En vérité, je crois qu'il chante ! Toi, Noël, tu chantes! Mais qu'est-ce qu'il y a donc? {S' approchant de Noël.) Noël, tu as l'air tout jeune !... Ce n'est pas naturel... Il est arrivé quelque chose... Mais qu'as- tu donc, Noël?

NOËL

Je suis bouleversé, n'est-ce pas? J'ai la figure à l'envers?... Je vous parais tout drôle, cela doit être. C'est que je viens d'éprouver une émotion, une impression, une commotion violente, et j'ai un peu de peine à me remettre.

BLANCHE

Une émotion heureuse, car tu es tout content et tu chantes !

NOËL

Oui, mademoiselle...

BLANCHE

Heureuse pour toi?

NOËL

Pour moi et pour vous.

BLANCHE

C'est vrai, c'est la même chose, tu n'as pas d'enfant.

NOËL

Je suis mon seul enfant, le fils de mes œuvres.

BLANCHE

Alors, c'est un bonheur qui nous arrive?

Oui... oui... un bonheur.

BLANCHE

Lequel?

NOËL

Devinez... cherchez...

BLANCHE

Je n'ai pas besoin de chercher... mon frère?...

NOËL

C'est ça, vous y êtes.

BLANCHE

On a de ses nouvelles?

NOËL

Allez, allez !

BLANCHE

Il n'est pas mort? On s'était trompé? Il est arrivé au Havre?

NOËL

Vous le savez donc?

BLANCHE

Non, je l'ai rêvé...

NOËL

Mademoiselle Blanche, vous avez du courage, de l'énergie, du sang-froid...

BLANCHE

Tu peux tout me dire... Tu le vois, Dieu m'avait préparée à cette joie !

NOËL

Alors... si Dieu vous a préparée, je n'ai plus rien à faire... mais vous ne vous évanouirez pas?

BLANCHE

Moi !... Il est ici?

NOËL

Il est ici.

BLANCHE

Nous allons le revoir?

BLANCHE, tombant à deux genoux.

0 ma mère !

ADRIEN, sortant de derrière le rideau, à part. Pauvre petite sœur!...

BLANCHE, regardant autour d'elle.

Mais, s'il est ici, où donc est-il?...

ADRIEN, descendu à droite.

Blanche !

BLANCHE, toujours à genoux, lui tendant les bras. Adrien !... viens, viens, je n'ai pas peur.

ADRIEN. // court à elle et la relève dans ses bus. Ma sœur, ma chère Blanche ! quel bonheur !

(// la fait passer à sa gauche.) Oh ! maman, maman, quelle joie !... Un mois plus tard, Adrien, tu ne l'aurais plus retrouvée. Et Mathilde ! comme elle va reprendre courage ! Tu nous rends la vie à toutes les trois.

Ohl que Dieu est bon!... Mais regarde- moi... C'est bien lui!.. Noël!... Adrien!... Ah!... Ils t'avaient donc tué, ces vilains sauvages?

ADRIEN

Pas tout à fait.. J'avais trois balles dans le corps, j'étais sans connaissance... ils m'ont pris mes habits et ils m'ont laissé là... J'ai été sauvé par miracle.

NOËL

Qu'est-ce que je disais?... un miracle!

ADRIEN

Une femme du pays m'a recueilli chez elle, j'ai été deux mois à me rétablir...

BLANCHE

Pauvre frère 1

ADRIEN

Elle me soignait à sa façon ; pour tout traitement, des paroles magiques. C'a été long!

BLANCHE

Et ton uniforme qu'on nous a renvoyé?

ADRIEN

On Ta retrouvé sur mon voleur, qui, dans une mêlée où nous avons perdu plusieurs des nôtres, a été tué.

C'est bien fait!

BLANCHE

On l'a pris pour toi?...

NOËL

Il était méconnaissable?...

ADRIEN

Il était mort depuis quinze jours ! Et comme il avait mon uniforme...

NOËL

Comme on a trouvé sur lui votre passeport...

BLANCHE

Les lettres de ma mère...

NOËL, à Adrien.

La montre à votre chiffre...

ADRIEN

On a cru que c'était moi.

NOËL

C'est ça !... Permettez donc... Je découvre une chose.

(// passe entre eux.)

BLANCHE Quoi donc?

NOËL

C'est que, depuis trois mois, c'est son voleur que nous pleurons!... Nous pleurons son voleur.

blanche, riant.

Son voleur!...

ADRIEN

C'est vrai... c'est nouveau !

NOËL

C'est drôle... je trouve cela drôle. (Ils rient aux éclats.) BLANCHE, les interrompant avec tristesse et allant à son frère. Ah ! c'est mal ! Nous rions... et maman qui pleure encore !

ADRIEN

Ne pensons qu'à elle. Je vous conterai mes aventures quand elle sera là.

NOËL

Il faut absolument le cacher. Il ne peut pas rester dans ce salon.

BLANCHE, tendrement à Adrien.

C'est le tien... On y était mieux pour penser à toi.

NOËL

Il nous faudrait la clé de cette chambre.

BLANCHE

Maman l'a chez elle.

NOËL

Diable I

BLANCHE

Non... non, je me rappelle, hier elle l'a mise là dedans. (Elle z-a à la table d gauche et cherche dans un pupitre.) La voilà, nous sommes sauvés! (Elle ouvre la porte de la chambre. A Adrien.) Vite, en prison, et ne bougez pas, monsieur... Vous resterez là jusqu'à ce soir, sans boire ni manger!... (Venant à Adrien.) Ah ! je parie que tu as faim?

ADRIEN

Non, je suis trop ému.

BLANCHE

Tu vas déjeuner, cela t'occupera.

ADRIEN

Dans une maison où il n'y a que des femmes, il n'y a jamais rien à manger.

BLANCHE Mais nous ne sommes pas seules.

ADRIEN

Comment?

BLANCHE

Nous avons ici un ami.

ADRIEN, vivement.

Octave!... Il est avec vous?

BLANCHE

Il ne nous quitte pas.

ADRIEN

Pourquoi donc rougis- tu?

Je ne rougis' pas.

ADRIEN

Tu as rougi... Octave est amoureux de toi!

BLANCHE

Non... viens.

NOËL, bas à Adrien.

Ne la taquinez pas, je vous ferai ses confidences.

ADRIEN, à Noël.

Ah !... J'arrive à temps pour les bénir.

BLANCHE, à Adrien.

Dépêche-toi, maman va rentrer!

NOËL, regardant par la fenêtre.

Non, personne encore dans l'avenue...

ADRIEN, à la porte de sa chambre.

Ah! ma chambre d'écolier!... quelle symétrie! Mes livres, mes cartes, mes herbiers, chaque chose est à sa place... Je ne m'y reconnais plus... Voyez-vous, ce vieux grondeur, comme il a bien vite profité de ma mort pour mettre en ordre mes affaires ! Mais, sois tranquille, demain tu t'apercevras que je suis revenu. Et mes études, on les a fait encadrer... Quel honneur 1

(// entre dans sa chambre.) BLANCHE

.1 ça... admire-les. {EUe ferme la porte,)

ADRIEN

I omment, lu m'enfermes?

BLANCHE

Sois sage... Songe qu'il y va de la vie de maman. Dans sa chambre! En voila de la joie!

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