‹ Mme de GirardinChapitre 94 sur 104 · MARGUERITE OU LES DEUX AMOURS · texte numérisé non relu

MARGUERITE OU LES DEUX AMOURS

tier, qui a écrit « quelque chose comme 300 volumes », était d'une paresse célèbre.) Les autres reproches ne sauraient manquer : « Il est insensible; il ne sait aimer dans la femme que la forme d'art. » Écoutons Irène :

... Et puis ces vilains poètes sont des êtres si positifs ! les poètes ne sont pas poétiques, ma chère... Edgard s'est fait romanesque depuis qu'il m'aime; mais je crois que c'est une hypocrisie, et je me défie de son amour. Edgard est, sans contredit, un homme supérieur, d'un talent admirable, je juge qu'il est séduisant, la belle marquise de R... l'a prouvé; mais moi, je ne reconnais pas, dans son amour, cette idéalité que je rêve. Ce n'est pas le regard qu'il aime dans les yeux, c'est la forme pure des paupières, c'est la limpidité des prunelles ; ce n'est pas la finesse et la grâce qui lui plaisent dans un sourire, c'est la correction des contours, c'est la teinte pourpre des lèvres ; enfin, pour lui, la beauté de l'âme n'ajoute rien à la beauté.

Que d'entrain aussi à railler Méry, à lui écrire : « Vous, mon cher prince, qui avez vécu en ménage avec les tigres du Bengale, qui avez eu pour caniches des lions de l'Atlas... » Ce Méry était Marseillais. Sans prendre la peine de voyager, il décrivait tous les pays. Il « savait l'Inde, et la la Chine, et l'Afrique, et l'Asie, et l'Australie mieux que s'il les eût visitées dans leurs mystérieuses profondeurs ». Il avait le don de l'improvisation, « il supposait avec une mystérieuse exactitude^. Et quel goût des complications, quelle spontanéité dans le paradoxe. « Il aurait fallu le faire suivre par un sténographe quand il arpentait le portique du temple grec qu'habitait Mme de Girardin, nous dit Gautier. C'était précisément le temps où les quatre amis composaient la Croix de Berny.

Dans la lettre dont un passage est cité plus haut, Balzac disait encore à Mme de Girardin : « Bitissez une forte

charpente. Vous saurez toujours vous éloigner du vulgaire et du convenu. Soyez, dans l'exécution, tour à tour poétique et moqueuse; mais ayez un style égal, et vous franchirez cette désolante distance qu'il est convenu de mettre entre les deux sexes (littérairement parlant), car je suis de ceux qui trouvent que ni Mme de Staël, ni Mme George Sand ne l'ont effacée. »

Balzac se montrait vraiment excessif. Mme de Qirardin ne pouvait prétendre à surpasser ni Mme de Staël, ni Mme Sand, même pas à les égaler; et elle n'était pas faite non plus pour bâtir de - fortes charpentes . Elle a donné des romans sans doute, mais ce ne sont pas de grands romans. Ecrits par une femme et destinés à plaire aux femmes, ils ont un air d'élégance et parlent d'amour. Le thème brodé et rebrodé, nuancé de marivaudages, est toujours le même : les jeux de l'amour, ses raffinements, ses complications. Nous ne trouverons guère autre chose dans Marguerite et dans // ne faut pas jouer avec la douleur.

Marguerite ou les deux amours parut en 1853, presque en même temps que Lady Tartuffe. Le succès fut vif. Le problème sentimental, longuement discuté, souvent jugé invraisemblable, servit de prétexte à d'agréables dissertations. On se récriait : Est-ce possible? Comment cela se peut-il? »

L'étude psychologique est en'effel fort délicate : Mme d'Arzac est une jeune femme languissante et frêle, au cou flexible, au teint transparent. Déjà veuve, elle est sur le point de se remarier avec un cousin, Etienne d'Arzac, qui l'aime tendrement depuis des années. Elle l'aime aussi, elle l'aime avec calme, avec un cœur confiant et heureux. Mais le véritable amour est-il celui qui donne la joie? Non certainement, assure Mme de Girardin, le grand amour, l'amour fatal dévaste la vie. Mme d'Arzac en fera l'expérience de façon cruelle. Elle veut épouser son cousin, elle croit lui avoir donné un sentiment sûr. Mais, « le plus beau, le plus spirituel, le plus élégant de tous les jeunes gens de Paris > lui a voué une folle passion. De ces deux

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