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LES DERNIERS ROMANS

/. La croix de Berny. — //. Marguerite ou les deux amours. III. Il ne faut pas jouer avec la douleur.

Dans la dernière période de sa vie, si occupée qu'elle fût du théâtre, Mme de Girardin avait repris goût au roman; et même elle avait porté à ce genre plus d'attention que par le passé.

En 1836, après la fantaisie spirituelle qu'elle lui avait consacrée, Balzac, réconcilié avec son amie, lui écrivait : « Il y a là le même esprit fin et délicat qui m'a ravi dans le Marquis de Pontanges. Mais je vous en supplie, [prenez garde]; en voyant d'aussi riches qualités dépensées sur des mièvreries (comme sujet), je pleure. Vous êtes une féequi vous amusez à broder d'admirables fleurs sur de la serge. Vous avez une immense portée dans le détail, dont vous n'usez pas pour l'ensemble. Vous êtes au moins aussi forte en prose qu'en poésie, ce qui, dans notre époque, n'a été donné qu'à Victor Hugo. Profitez de vos avantages. Faites un grand, un beau livre. Je vous y convie de toute la force d'un désir d'amant pour le beau. »

Mme de Girardin dut être flattée par ces louanges; mais elle n'entreprit pas de faire un grand livre. Et dix ans après, voulant encore broder d'admirables fleurs », elle prit

plaisir au plus curieux des divertissements littéraires. Avec Gautier, Méry et Sandeau, elle composa un roman par lettres. Chacun d'entre eux avait son rôle et le tenait à sa manière; par conséquent quatre héros dont une seule femme, la blonde Irène de Châteaudun, autour de laquelle se livre un tournoi. Pas de plan préconçu, mais des imaginations qui s'enchaînent, qui se déroulent, qui se préparent des surprises. Cette sorte de steeple-chase fut intitulé la Croix de Bemy. Faut-il en tenter l'analyse? Non, sans doute. (Nulle analyse n'est possible.) Mais jetons un coup d'oeil sur ces jeux fantasques.

Irène de Châteaudun est belle, orpheline et de caractère indépendant. Alors qu'elle n'était qu'une toute jeune fille, elle a subi ■ les coups de l'adversité : elle a été pauvre, réduite à enluminer des écrans dans une mansarde du Marais; heureusement un héritage considérable est venu l'arracher à cette retraite et faire d'elle une riche héritière. De ces jours de misère, elle a seulement gardé l'habitude d'agir librement, avec même une pointe de témérité. Grâce à cette humeur, elle saura se mettre dans les positions les plus insupportablement fausses qu'un esprit raisonnable et un cœur romanesque aient jamais pu combiner •. Son grand souci, c'est de faire un mariage d'inclination et qui réussisse. Pour éprouver ses amoureux, elle les fera entrer dans un labyrinthe, elle s'y engagera avec eux.

Et elle n'aura pas moins de trois amoureux; chacun l'aimera à sa manière, mais avec une violence accrue, irritée par les obstacles toujours renaissants. Et cependant Irène est honnête, pure, charmante. Elle n'a pas le goût malsain de l'intrigue. Son tort, c'est de vouloir lire trop clairement dans les sentiments qu'elle inspire. Pour y réussir, elle se dérobe, elle disparaît, elle reparaît, elle se dissimule sous un nom d'emprunt. Mais que de dangers!

On ne badine pas avec l'amour.

De ces trois amoureux qui vont successivement prendre grande place dans sa vie, le premier est son fiancé : c'est le prince Roger de Montbert. 11 a de la fortune, un beau

nom, une santé que les voyages les plus difficiles ont laissée intacte. Certes, elle croit l'aimer. Cependant quelque chose en elle s'inquiète; ce fiancé charmant ne ressemble en rien à l'idéal qu'elle s'était fait. Elle lui voudrait plus de sérieux. Pour lui en donner, elle compte le jeter dans les tourments. Son plan est arrêté : elle va s'enfuir sans le prévenir; comme au temps de ses infortunes, elle ne sera plus Irène de Châteaudun, mais Mme Louise Guérin, l'intéressante veuve d'un officier de marine. C'est sous ce nom qu'elle est connue à Pont-de-1'Arche, où une digne directrice des postes, Mme Taverneau, lui a souvent offert l'hospitalité. Le sort en est jeté : elle se retirera à Pont-del'Arche et elle viendra de temps en temps à Paris, incognito, pour observer un peu son fiancé. Bref, « elle assistera à son absence >.

C'est ici que commence la comédie. Le prince de Montbert va poursuivre Irène; cet homme si bien élevé, qui parle aux dames avec une légèreté brillante, n'en est pas moins un homme terrible. Il a été grand voyageur devant l'Eternel. Il a couru « entre les aspérités des écueils et les mufles des bêtes fauves >. D'ailleurs, tout cela n'était rien; il le sait bien depuis qu'il est aux prises avec une femme. « Ma jalousie est toute pleine des ouragans et des flammes de l'équateur, écrit-il à son ami le plus cher, le poète Edgard de Meilhan. Or, ce confident — et voilà un imbroglio qui se noue - vit précisément près de Pont-del'Arche. Il a rencontré Louise Guérin et s'est épris d'elle. Comme elle le sait ami du prince, elle lui fait d'aimables avances pour tirer de lui des renseignements; elle est coquette (par curiosité)! mais ce n'est pas impunément qu'une belle jeune femme offre des pralines à un poète et accepte son bras pour se promener au clair de lune dans un jardin. Edgard (ah ! que Gautier tient bien ce rôle) devient amoureux frénétique. Il est le héros rugissant. Et tout en dévoilant ses plans de conquête dans des lettres tumultueuses, il ne manque pas d'exciter le malheureux prince par des cris de guerre : « Vous pouvez la rencontrer encore; mais alors, dussiez-vous traverser six boyards, trois

moldaves, onze lorettes, dix marchands de contre-marques, écraser une multitude de king-charles, renverser une foule de magasins de pastilles du sérail, filez droit comme un boulet sur votre beauté, et saisissez-la par le bout de l'aile, comme ferait un sergent de ville ou un gendarme, avec politesse mais avec fermeté, car il ne faut pas que le prince Roger de Montbert soit le jouet d'une prétentieuse héritière parisienne.

Pendant que ces colères grossissent, que devient Irène de Châteaudun? Oh! elle ne craint rien, elle a le goût des émotions; toute enfant, elle rêvait de mourir de peur. Mais tandis qu'elle ouvre et ferme ingénieusement « la porte du paradis sur le nez de ses amoureux », un nouveau héros entre en scène. Celui-là porte au front « l'auréole » rêvée. Dès le premier regard, il existe entre eux « Paffinité mysté-. rieuse » de deux instincts « fraternels ». C'est bien celui qu'elle attendait; c'est « l'âme sœur ».

Chaque génération a sa manière particulière de sentir la vie et l'amour. Vers 1850, les femmes étaient encore romantiques. Elles exigeaient de leur amant des sentiments chevaleresques, elles aspiraient à des félicités impossibles dont la seule pensée les emplissait de crainte et d'exaltation. Irène de Châteaudun ne saurait comprendre la passion que sous cette forme. Aussi Raymond de Villiers — c'est Jules Sandeau — est-il fait pour elle. Il est généreux, c'est un don Quichotte, « un enthousiaste passionné de toutes les nobles et saintes choses; > il a « l'esprit naturellement gai, le cœur naturellement triste »; il passe brusquement de la joie la plus vive à quelque accès violent de tristesse; il a le culte de la femme. En résumé, le plus romanesque des héros. Irène l'aime : elle ne veut pas voir que l'orage monte. Une de ses amies lui a prodigué en vain de sages conseils : « Ne vous attardez pas dans ces intrigues... On ne se joue pas avec les passions sérieuses... » Mais Irène ne croit ni à la passion du prince, ni à celle d'Edgard de Meilhan. Elle a rencontré le premier à l'Odéon, en fort galante compagnie; elle a surpris le second au Havre, accoutré de vêtements turcs tout chamarrés d'or et pressant

du pied une belle négresse. Elle n'a pas deviné que chacun d'eux s'étourdissait comme il le pouvait; que l'un et l'autre étaient remplis de sa pensée « comme un vase d'une liqueur divine ». A la veille d'épouser Raymond de Villiers, près d'arriver « au plus haut chapitre de son roman », c'est sa joie seule qui l'épouvante. Comme toute amante romantique, elle sent planer la fatalité. Son bonheur si grand, si inespéré est d'avance marqué pour l'expiation : il ne peut être que frappé. Il Test, en effet. Raymond de Villiers sera tué en duel parle prince. Du moins, ainsi qu'il l'avait souhaité, son âme entraîne celle d'Irène. Cette course folle au bonheur a été la course à l'abîme. Ah ! que tout cela porte l'empreinte de l'époque.

Et maintenant représentons-nous Mme de Girardin, Gautier, Méry et Sandeau, écrivant à quatre ce livre charmant. Que d'allusions lancées, renvoyées! Que de gaieté dans les détails! Les uns et les autres, ils ont gardé certains traits de leur caractère; ils les grossissent, ils les exagèrent. Irène de Châteaudun a la beauté de Delphine Gay, l'esprit de Mme de Girardin. Edgard de Meilhan est un Gautier selon les légendes; il a l'horreur des banalités, la haine du bourgeois; il prend le contre-pied des idées communes. Enfin, il vit de la façon la plus pittoresque.

Je perche sur le bord de la rivière, dans une espèce d'établissement baroque qui vous plaira, j'en suis sûr. C'est une vieille abbaye à moitié en ruine, où l'on a enchâssé, de gré ou de force, un logis percé régulièrement de beaucoup de fenêtres, surmonté d'un toit d'ardoises et d'un acrotère de cheminées de toutes grandeurs ; la chose est en pierres de taille que le temps a déjà couvertes de sa lèpre grise, et ne fait pas trop mauvais effet au bout d'une avenue de grands arbres. — C'est là qu'habite ma mère, qui, profitant des murailles et des tours à demi rasées de l'ancienne enceinte, car l'abbaye était fortifiée autrefois pour résister à une invasion subite des Normands, s'est fait, sur le penchant de la colline, un jardin-terrasse qu'elle a encombré de rosiers, d'orangers, de myrtes, dont les caisses vertes remplacent les vieux créneaux ; je n'ai, dans ce coin de nos domaines, contrarié en rien ses fantaisies féminines.

Elle a réuni dans sa maison toutes les coquetteries champêtres et toutes les recherches confortables qu'elle a pu imaginer. De ce côté, je ne me suis opposé à aucun système de calorifère. J'ai laissé tendre les appartements en étoffes de bon goût, je n'ai fait aucune objection contre l'acajou et le palissandre, la poterie de Wegwood, la vaisselle à dessins bleus et l'argenterie anglaise. C'est par là qu'on loge les personnes d'âge mûr et toute la catégorie des gens dits raisonnables.

Moi, je me suis réservé le réfectoire et la bibliothèque des braves moines, c'est-à-dire toute la portion qui regarde le fleuve. Je n'ai pas permis cie faire la moindre réparation au mur d'enceinte, qui présente la flore complète des plantes sauvages du pays. — Une porte cintrée, fermée par de vieux ais que colore un reste de peinture rouge, et qui donne sur la berge, me sert d'entrée particulière : un bac manœuvré au moyen d'une poulie glissant sur une corde établit les communications avec une île, verdoyant fouillis d'osiers, d'aunes et de saules, qui fait face à l'abbaye. C'est là aussi qu'est amarrée ma flottille de canots.

Du dehors, vous n'apercevez rien qui désigne une habitation humaine : les ruines s'épanouissent dans toute la splendeur de eur dégradation.

Je n'ai pas replacé une pierre, pas fait boucher une lézarde ; aussi la joubarde, le millepertuis, la campanule, le saxifrage, la morelle grimpante, la grenadine bleue, ont engagé sur les murailles une lutte d'arabesques et de découpures à décourager le sculpteur ornementiste le plus patient.

Je signale surtout à votre admiration une merveille de la nature, un lierre gigantesque, colossal, qui remonte à coup sûr à Richard Cœur de Lion ; il défie, pour la complication de ses enlacements, ces arbres généalogiques de Jésus-Christ qu'on voit dans les églises espagnoles, dont la cime touche les voûtes et dont le pied chevelu plonge dans la poitrine du patriarche Abraham ; ce sont des touffes, des guirlandes, des nappes, des cascades d'un vert si lustré, si métallique, si sombre et si brillant à la fois, qu'il semble que toute la substance du vieil édifice, toute la vie de l'abbaye morte soient passées dans les veines parasites de cet ami végétal qui l'embrasse, mais qui l'étouffé, qui retient une pierre, mais qui en descelle deux pour y planter ses crampons.

Vous ne sauriez vous imaginer quelle élégance touffue, quelle richesse évidée à jour jette cet envahissement de lierre sur le

pignon un peu pauvre, un peu sobre de l'édifice, qui, sur cette face, n'a pour ornement que quatre croisées ogivales surmontées de trois trèfles quadrilobés.

Le corps de bâtisse voisin est flanqué à son angle d'une tourelle qui a cela de particulier que, dans sa partie inférieure, elle contient un puits, et dans sa partie supérieure un escalier en spirale. Le grand poète qui a inventé les cathédrales gothiques, en face de cette bizarrerie architecturale, se poserait la question suivante : est-ce la tour qui continue le puits, ou le puits qui continue la tour? — Vous jugerez, vous qui savez tout et autre chose encore, — excepté pourtant l'endroit où se cache Mlle de Châteaudun. Une autre curiosité du bâtiment c'est un moucharaby, espèce de balcon ouvert par le fond, pittoresquement juché au-dessus d'une porte, et d'où les bons pères pouvaient jeter des pierres, des poutres et de l'huile bouillante sur la tête de ceux qui auraient cherché à s'introduire dans le monastère pour tâter de leur cuisine et de leur vin.

C'est là que je vis seul ou en compagnie de quatre ou cinq livres d'élite, dans une immense salle en ogive, avec des nervures dont les points d'intersection sont marqués de rosacesd'un travail, d'une délicatesse charmante. Cette salle compose tout mon appartement, car je n'ai jamais compris pourquoi l'on divisait par un tas dï compartiments, comme l'intérieur d'un nécessaire de voyage, le peu d'espace qui nous est donné à chacun en ce monde pour rêver et dormir, pour vivre et pour mourir. Je déteste les haies, les cloisons et les murs, comme un phalanstérien.

Pour éviter l'humidité, j'ai fait revêtir les parois de cette halle, comme ma mère la nomme, de boiseries de chêne, jusqu'à la hauteur de douze à quinze pieds. Une espèce de tribune, avec deux escaliers, me permet d'arriver aux fenêtres et de jouir de la beauté du paysage, qui est admirable. Mon lit est un simple hamac en fibres d'aloès, suspendu dans un coin. Des divans très bas, d'énormes tapis de tapisserie forment le reste de l'ameublement. A la boiserie sont accrochés des pistolets, des fusils, des masques, des fleurets, des gants, des plastrons, des dumbelles et autres ustensiles de gymnastique. Mon cheval favori est installé à l'angle opposé, dans un box de bois des îles, précaution qui l'empêche de s'abrutir dans la société des palefreniers et le conserve cheval du monde. Le tout est chauffé par une cheminée cyclopéenne, qui mange une voie de bois à

chaque bouchée, et devant laquelle on pourrait mettre un mastodonte à la broche.

Bien entendu, il est d'une truculence outrancière et fait étalage de férocité. Les consolations qu'il adresse au prince de Montbert sont d'une brutalité héroï-comique :

Quelle diable de fantaisie vous avait traversé la cervelle de vous marier, vous qui avez vécu en ménage avec les tigres du Bengale, qui avez eu pour caniches des lions de l'Atlas, et vu, comme don César de Bazan, des femmes jaunes, noires, vertes, bleues, sans compter les nuances intermédiaires ! Qu'auriezvous fait toute votre vie de cette mince poupée parisienne, et comment votre cosmopolitisme se serait-il arrangé du domicile conjugal? Bénissez-la au lieu de la maudire, et sans perdre votre temps à la rechercher partout où elle n'est pas, insérez délicatement un cahier ou deux de billets de banque dans votre portefeuille et partons ensemble pour la Chine ; nous ferons un trou dans la fameuse muraille, et nous verrons la réalité des paravents de laque et des tasses de porcelaine. Je me sens une furieuse envie de manger du potage aux nids d'hirondelles, des vers de moelle de sureau en coulis, des nageoires de requin à la sauce au jujube, le tout arrosé de petits verres d'huile de ricin ! Nous aurons une maison peinte en vert pomme et en vermillon, tenue par quelque mandarine sans pieds, avec des yeux circonflexes et des ongles à servir de cure-dents. — Quand attellet-on les chevaux à la chaise de poste?

Dans les déclarations d'amour, voyez quelle furie :

Ah ! quel horrible pays que la France ! Si j'étais en Turquie, je vous enlèverais sur la croupe tigrée de mon cheval barbe, je vous enfermerais dans un harem aux murailles à créneaux, entouré de fossés profonds, hérissé d'une broussaille de cimeterres ; des nègres muets coucheraient sur le seuil de votre chambre, et la nuit, au lieu de chiens, je lâcherais des lions dans les cours !

Oui, Gautier dut beaucoup s'amuser. Les trois amis ne lui faisaient grâce d'aucun cliché : « L'amour est le plus dur de tous les travaux et vous êtes trop paresseux pour travailler, » lui déclare le prince. (N'oublions pas queceGau-

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