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MADAME DE GIRARD1N DANS SON SALON ET PARMI LES SIENS

/. Le salon. — //. Les amis. — ///. La famille. — IV. Les derniers jdîirs de Mme de Girardin. — V . Son rôle dans le siècle.

Depuis 1830, nous n'avons guère cherché Mme de Girardin qu'à travers ses œuvres. Maintenant regardons-la directement dans son salon, dans sa famille. Voyons-la vivre.

Après son mariage, Mme de Girardin demeura rue Louis-le-Grand, puis rue Saint-Georges, avant de s'établir rue Laffite, dans ce rez-de-chaussée dont ses amis nous ont laissé tant de descriptions. Tout l'appartement était tendu d'un damas de laine vert d'eau qui faisait ressortir son teint de blonde. Elle le quitta en 1842 pour aller s'installer rue de Chaillot, dans un hôtel qui ressemblait à un petit temple. M. de Choiseul, au retour d'un voyage en Grèce, avait fait bâtir ce pavillon sur le modèle de l'Erecthéum. Une salle à manger, un grand salon et un salon plus petit composaient le rez-de-chaussée: c'étaient les appartements de réception. Le matin, les amis s'y présentaient familièrement, et Mme de Girardin quittait son travail pour les accueillir. « Elle était toujours vêtue d'un peignoir

blanc, très large, dont nulle ceinture ne marquait la taille; ses cheveux blonds, dont le poids fatiguait sa tête, flottaient en nappe sur ses épaules. L'été, les intimes de la maison la rejoignaient dans le jardin et s'installaient sur des pliants, à l'abri d'une tente algérienne.

Le salon de Mme de Girardin a été célèbre; c'est par lui surtout qu'elle a régné sur son époque. Comme sa mère, elle avait le don de créer une atmosphère vivifiante. Elle était restée très belle- et, dans la robe de velours noir dont elle aimait à se parer, elle eût semblé trop imposante, trop magnifique, si l'éclat de ses yeux et la finesse de son sourire n'eussent rassuré. Elle attirait par l'entrain de sa causerie, par la droiture de son caractère. Auprès d'elle, un courant de confiance et de sympathie s'établissait entre les natures les plus diverses. Elle était vive, prompte à la riposte, mais si enthousiaste, si bonne... « Que souvent, nous dit Gautier, elle nous a consolé de nos défaillances d'artiste, de nos découragements de poète par un de ces mots sentis, par un de ces éloges qui relèvent! Que d'heures pesantes elle nous a rendues légères! Que de fois nous sommes sorti joyeux après être entré chez elle abattu et triste! Vous doutiez de votre esprit, elle vous renvoyait spirituel; vous vous croyiez épuisé, tari, sans idée, elle vous en faisait naître mille.

Telle était l'influence que Mme de Girardin savait exercer. Le secret de son pouvoir, il faut le chercher dans sa nature généreuse. Elle n'a pas été seulement une femme admirée, elle a été — et c'est bien sa plus grande gloire — une incomparable amie.

Elle le savait, elle en était fière et elle apportait toujours plus de zèle à bien servir ceux qu'elle aimait. Son rôle était souvent difficile; entre Emile de Girardin et les écri-

vains qu'elle affectionnait, les relations d'affaires étaient perpétuelles, et aussi les froissements, les accès de dépit. Un directeur de journal se conduit souvent comme un chef de troupe; il parle sec; il est exigeant; et les artistes, d'une sensibilité ombrageuse, acceptent mal cette autorité. Vis-à-vis de Balzac, nous l'avons vu, des difficultés de ce genre avaient presque amené la brouille. Grâce à son art, à son adresse, Mme de Girardin avait reconquis son grand homme, mais bientôt surgirent de nouveaux conflits. Balzac, toujours dans de terribles embarras d'argent, promettait roman sur roman, en touchait le prix et ne livrait sa copie que difficilement. Emile de Girardin prenait un ton impératif; et c'étaient encore des colères, des irritations à calmer. Ces sortes d'ennuis étaient trop fréquentes.

Et cependant Mme de Girardin sut conserver tous ses amis. Parmi les plus assidus, il faut citer Eugène Sue, Gautier, Chassériau, Cabarrus, Alphonse Karr; mais ceux qu'elle préférait à tous, qui faisaient son plus grand orgueil, c'étaient Hugo et Lamartine.

L'un et l'autre elle les connaissait de longue date, elle a été « un chaînon •> entre eux. Hugo avait été amené par Soumet dans le salon de Sophie Gay; et Delphine comme l'appelaient entre eux les poètes — lui rappelait les bons moments de sa jeunesse. La gratitude aussi l'attachait à elle; sans cesse, dans les Courriers de Paris, ses oeuvres nouvelles étaient commentées, proposées à l'admiration.

Dans l'exil, il ne se désintéressa pas de son amie; et même, parce que les loisirs, la solitude sont propices au rêve, il la vit de loin plus belle que jamais. Elle devint pour lui un symbole : Quand je pense à la France, et c'est toujours, je pense à vous. Je ne vois pas la patrie en laid comme vous voyez. » Il lui écrit encore : « Donc, face à face avec ce régime, vous continuez l'esprit, la lumière, la poésie, le succès, toutes les grandes traditions de la pensée et de la France. Je vous en remercie au nom de toutes deux. » Au lieu des billets d'autrefois, il lui adresse de longues lettres, et il réclame de promptes réponses, des réponses « de douze pages .

En septembre 1853, elle est à Jersey pour le voir; elle fait tourner des tables avec lui. Après son départ, la correspondance reprend, plus affectueuse encore que par le passé. « Oui, vous êtes la vraie femme, lui écrit Hugo, parce que vous avez la beauté et le cœur attendri, parce que vous comprenez, parce que vous souriez, parce que vous aimez. Vous êtes la vraie femme, parce que vous enseignez le devoir aux deux sexes, parce que vous savez dire aux hommes où ils 'doivent diriger leur âme et aux femmes où elles doivent mettre leur cœur. »

Avec Lamartine le ton est autre, plus abandonné, plus confiant. Certes, Mme de Girardin a bien aimé tous ses amis; mais celui-là, elle l'a aimé de façon unique, avec le meilleur de son âme.

Quand il se trouvait à Paris, il venait la voir assidûment. Elle allait l'entendre à la Chambre. On sent bien qu'elle ne se lassait pas de l'écouter et de l'admirer. Mais il vivait surtout dans son Maçonnais, et de là-bas, pendant vingt-cinq ans, il lui a écrit comme à une sœur, une confidente, d'admirables lettres. Pas de contrainte. lia le goût de l'épanchement;avec l'aisance des êtres nobles qui n'ont rien à cacher d'eux-mêmes, il dit ses rêves, ses pures ambitions politiques, ses soucis d'argent. Le mauvais état de ses finances le jette souvent dans l'abattement : « S'il me fallait vendre une terre, je me sentirais déraciné. Ce serait comme vendre mon père et ma mère et moi-même dans tout mon passé. Cela me rend triste quelquefois, et j'embrasse mes arbres pour qu'on ne nous sépare pas. » Devant elle, il s'abandonne à la mobilité de son humeur : parfois il mène une « délicieuse vie », il a « déposé le fardeau des cent mille pensées qu'on porte à Paris », il se « sent les épaules légères ». A d'autres moments son âme nage en pleine espérance : A propos, on m'a reçu partout comme député et comme poète avec un enthousiasme de politesse et de bon augure inouïs. L'autre jour, à Arles, à peine étais-je arrivé, le peuple se presse sur la place et m'appelle au balcon pour me faire discours et sérénades. » (Ceci se passait

en 1840.) Aux jours de lutte politique, il réclame son aide : « Un service! un service d'amie! Il faut que vous m'obteniez de la Presse l'insertion de dix lignes; » il lui envoie des vers, des discours. Puis viennent les accès de mélancolie : « Je suis plus triste que jamais, triste de cœur, d'esprit, d'âme et d'affaires... Cependant je ne vous demande pas de pitié. Il y a tant de malheureux! Et la pitié est si pénible! Mais je vous demande avec confiance cette fois un souvenir quelquefois d'une ligne. »

Quant aux lettres qu'il recevait d'elle, quelques-unes seulement nous ont été conservées. En voici une qu'elle lui adressait en 1831, alors qu'il préparait son fameux voyage en Orient :

« Que je déteste les voyageurs, les gens qui voyagent pour voyager! Qu'il y a d'inquiétudes dans un cœur capable de cette passion! Je ne comprends un départ que lorsqu'on fuit ou qu'on rejoint quelqu'un qui vous trahit ou qui vous aime. Lord Byron, en quittant l'Angleterre, où il était méconnu, persécuté, fuyait des ennemis, une patrie ingrate, qui n'avait plus de charmes pour lui; mais vous, qu'allez-vous faire si loin? Chercher des inspirations; n'en avez-vous pas à revendre? Quelles images, quels souvenirs quelles couleurs étrangères peuvent ajouter à votre talent, dont le plus grand mérite est d'être vous, dont l'individualité est toute la puissance, toute la grâce! Pourquoi quitter avec dépit un pays où l'on vous admire, où vous avez tant d'amis, et cela pour une terre classique et rebattue dont on ne veut plus entendre parler, pour de vieux souvenirs fanés par tous les mauvais poètes et que tout votre génie ne pourrait rajeunir? Je suis si indignée, si affligée de votre départ, que je fais vœu de ne rien lire de ce que vous écrirez pendant cette longue absence : je ne veux plus de Léonidas, de l'Eurotas, ni d'Epaminondas. Je sens que je ne pardonnerai jamais à ces vieilles perruques de héros d'avoir été abandonnée pour eux. Mais je ne puis croire que tout «soit encore décidé : n'y a-t-il donc dans le monde des obstacles que pour ce qu'on désire? ne s'en trouverait-il pas pour ce malheureux voyage qui me désole? Ah! si j'étais

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reine, qu'un ordre serait vite donné pour vous retenir! ce n'est pas la peine de mort que j'abolirais, e'es: l'exil. »

Lamartine aimait les lettres de Mme de Girardin, mais il leur faisait un reproche : Il y a encore trop d'esprit. Néanmoins, elle devait aussi lui confier beaucoup de ses peines; cela se sent bien à travers ce qu'il lui écrit. Lisons une lettre de lui, datée du 25 juillet 1841. Dans celle-là, nous verrons vraiment quelle amitié les a unis, amitié si belle et si noble :

Au château de Monceaux, 25 juillet 1841.

Je réponds, courrier par courrier, comme à mes flatteurs ou à mes commettants. N'êtes- vous pas le plus flatteur de mes flatteurs, si vous êtes peut-être celui par qui j'aimerais le plus à être flatté?

Vous êtes triste, mais vous êtes jeune. Cela passera. Moi, je mûris, si je ne vieillis pas encore, et les cheveux blanchissants m'avertissent que mes tristesses sont sans consolation future dans ce misérable monde, mal éclairé par la lune et mal chauffé par le soleil. A propos de toutes nos tristesses, voulez-vous savoir mon opinion, comme on dit parlementairement : c'est qu'un quart d'heure d'amour vaut mieux que dix siècles de gloire, et qu'une minute de vertu, de prière, de sacrifice, d'élan enthousiaste de l'âme à Dieu vaut mieux même qu'un siècle d'amour. Je ne suis pas toujours mes opinions, mais enfin les voilà. C'est peut-être une opinion consolante à l'âge où, même sans vertu, il faut avoir Voir de renoncer à l'amour, sous peine d'aimer tout seul, c'est-à-dire de faire la chose la plus belle et la plus ridicule des choses de ce monde.

Parlons d'autres choses moins belles. — L'homme est venu. Il a examiné mes terres. Il les a trouvées très larges et très bien cultivées. Il a compris enfin, m'a-t-il assuré, ce mot mystérieux du Courrier de Paris : « Lamartine, le premier agriculteur de France. » Vous croyiez badiner. Eh bien ! il l'a pris au sérieux, en voyant mes vignes et mes familles heureuses et bien gouvernées de vignerons. Me prêtera- t-il sur cette valeur morale? et me prêtera-t-il à un intérêt moral aussi? C'est là toute la question. Il me dira son mot dans un mois. Mais j'ai peu de foi dans

hs mots qu'on ne dit pas tout de suite. En attendant, et comme je suis à quelques mois de ma perte financière, je vais aller à Genève un de ces jours passer six jours et voir si je trouverai là un appui qui ne me perce pas la main. Je ne saurai donc que dans un mois si et quand j'irai à Paris.

Allez dans vos montagnes ou venez dans les miennes, ce qui serait mieux. Moquez-vous du monde et vivez de vous. Vous avez plus de vie morale et pensante que ces tourbillons de poupées dont vous vous laissez ennuyer, et vous appelez cela vous occuper. Vous aurez cinq ou six jours tristes, et puis les sources qui sont en vous couleront, et vous penserez, sentirez, écrirez, rêverez des choses sublimes et vous direz anathème au mois d'hiver qui viendra vous déranger. Ce qui n'est pas en nous n'est pas. Cherchons seulement ce qui est.

A votre place, je ferais un grand livre de philosophie humaine ou mondaine dans le genre de l'Allemagne de Mme de Staël. Vous êtes à sa hauteur maintenant, plus la poésie. Prenez votre sérieux tout à fait ; ne touchez plus dans le journal la corde demi-sérieuse de l'esprit. La gaieté est amusante, mais, au fond, c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel et sur la terre? Le bonheur est triste lui-même quand il est complet, car l'infini est sublime, et le sublime n'est pas gai.

Quant à moi, ce que je fais? Rien du tout. Je vois mourir, je vois pleurer, je vois aimer; je vois ce qui s'aime lentement déchiré par la mort. J'ai dans le cœur mille abîmes qui se couvrent de silence et d'indifférence, et je sens les années se raccourcir et couvrir de l'ombre suprême les dernières choses éclatantes que j'aurais aimé à cueillir. Et puis voilà! comme on dit ici. Adieu et bonne amitié.

Puisque Lamartine se montrait ainsi à Mine de Girardin avec ses sincères tristesses, avec toutes ses oscillations d'âme, c'est qu'elle était digne de telles confidences. Et cependant elle aurait voulu davantage encore. Si affectueux que fussent leurs rapports, ils lui laissaient une sorte de regret. Dans son testament même — nous le verrons — elle n a pas caché cette déception; mais, selon le mot de Lamartine, elle ne pouvait rien reprocher qu' < au malentendu de leurs deux existences . Quand elle était jeune, il dut se montrer réservé, parce qu'il la respectait infiniment et qu'il aurait craint de la compromettre; plus tard, en 1848, ce fut la

politique qui se mit entre eux. Emile de Girardin criblait d'attaques les membres du gouvernement provisoire; et Lamartine, en fréquentant la rue de Chaillot comme par le passé, aurait paru trahir sa cause. Mais rien ne changea pour cela dans ses sentiments personnels, il resta son ami quand même. Et comme autrefois, il aurait pu lui écrire avec une pleine sincérité : « J'aime mieux une femme qui m'aime comme vous que deux femmes qui m'adorent. »

Si les amitiés ne suffisent pas à remplir un cœur, les affections de famille peuvent l'apaiser et le combler. Elles sont l'essentiel du bonheur. Dans quelle mesure Mme de Girardin semble-t-elle les avoir connues?

Elle a beaucoup aimé sa mère. Sophie Gay, qui mourut seulement en 1852, sut rester jusqu'au dernier jour active, entourée, entreprenante de goût et d'humeur. Sous le gouvernement de Juillet, elle fit paraître une suite de romans historiques : la Duchesse de Châteauroux, Hortense de Mancini, le Comte de Guiche, Marie d'Orléans, puis Eléonore. Elle écrivit aussi le Courrier de Versailles, qui était une sorte d'imitation, piquante et gaie, du Courrier de Paris. Mais ses succès lui importaient peu; depuis des' années, c'était en sa fille qu'elle mettait son amour-propre. Elle l'aimait ^vec enthousiasme.

Elle eut < cet art si rare de vieillir », a écrit Théophile Gautier; et nous serions tentés de dire : ■ N'eut-elle pas plutôt l'art de rester jeune? » Même dans ses dernières années, alors que les souffrances physiques altéraient 'Ses forces, elle était partout : le matin à Versailles, — du moins dans la belle saison, - car elle « aimait les grands bois, les eaux, les jardins, les exercices champêtres, la culture des fleurs, la pêche à la ligne >; le soir, à Paris, toujours bien mise, toujours spirituelle.

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